dimanche 26 janvier 2020

L’Esprit soufflera si fort que les haines seront balayées et le monde apparaîtra transfiguré



Grâce à toi Olivier Clément

En ces temps où le mot « spiritualité » vacille un peu dans tous les sens, tous ceux qui cherchent un retour aux sources pour enraciner leur pratique se sentiront littéralement transfusés en lisant ou en écoutant Olivier Clément. Attaché à la rencontre en profondeur de l’Orient et de l’Occident chrétiens, ainsi que du christianisme et de la modernité, ce penseur parle de la réconciliation entre l’intelligence et le cœur et de la transfiguration de la chair et du cosmos, avec une ardeur contagieuse. Voici un entretien donné par Olivier Clément à Alain Valade et Jean Puy, publié par la revue en ligne Nouvelles Clés sous ce titre "Le mystère de la personne".



Âme. Huile sur toile. 90x120cm. 1997



Un livre peut changer la vie d’un homme. Ce fut le cas pour Olivier Clément qui, au cours de sa jeunesse, découvrit par hasard l’œuvre du philosophe russe Nicolas Berdiaev. À la suite de cette lecture, alors qu’il était athée et hanté par l’idée du suicide, Clément devint chrétien orthodoxe. Il raconte cette métamorphose avec une simplicité et une sincérité bouleversantes dans son autobiographie spirituelle intitulée L’Autre Soleil (éd. Stock, 1986) Nous avons voulu le rencontrer, après une série de conférences remarquables données à la communauté de Saint Gervais, à Paris, d’où se dégageait notamment une question : qu’est ce qu’une personne humaine ?

Nouvelles Clés : Résoudre le mystère de la personne semble parfois trop ambitieux pour l’humanité, bien que chacun en ait des intuitions. Le retour de notions anciennes, comme celle de réincarnation, vous apparaît-il comme une illusion d’optique ?
Olivier Clément : Il n’y a qu’une vie. Mais comme nous ne sommes séparés de personne, nous pouvons avoir un lien privilégié avec tel ou tel défunt avec qui nous sommes « un ». Alors, nous pouvons nous « rappeler » ce qui est arrivé à cette personne. « Ce n’est pas à moi et c’est à moi que c’est arrivé puisque nous sommes en communion. » Je connais un moine du mont Athos dont le père spirituel est Saint Isaac le Syrien, qui vivait pourtant au VIIe siècle.
N. C. : Et avec qui il se sent en résonance forte ?
O. C. : Absolument. On en voit un exemple dans Les Récits du pèlerin russe. Après la mort de son starets, le héros continue à communiquer avec lui. Une nuit, alors qu’il est tourmenté par une question, le starets lui apparaît en songe. Il lui dit : « Ouvre ta Philocalie » et, toujours dans le rêve, il marque un passage en marge avec un charbon. Quand le héros se réveille, la Philocalie est là, ouverte, avec la trace du charbon en marge. Et pourquoi pas ? Je crois que nous sommes reliés aux morts par une lignée spirituelle ou charnelle que nous portons en nous : nos ancêtres, nos pères spirituels. Ce n’est pas exactement une réincarnation. Il y a résurrection et possibilité d’une communion et d’une mémoire, mais d’une mémoire vivante avec tel ou tel être du passé qui m’est proche et que je porte d’une certaine façon en moi. Je pense qu’à l’origine, même en Inde, le mot réincarnation ne voulait pas dire ce qu’il signifie maintenant. Pour une raison simple : dans l’Inde ancienne, on estimait que la condition humaine assumait toute la réalité cosmique sensible et que par conséquent on ne risquait pas de se réincarner dans un crapaud ou dans une étoile, puisque l’homme est déjà crapaud et étoile. Donc l’Inde ancienne pensait que le Soi pouvait, après la mort, pour un homme n’ayant pas atteint l’absolu, glisser dans d’autres états de l’existence universelle. Des états démoniaques ou angéliques, pouvant se refléter sur la terre dans telle ou telle créature hideuse ou sublime. De là, il y a eu déformation et matérialisation de cette notion de réincarnation. Au lieu de penser que l’âme de ce mort est entrée dans ce domaine de l’existence universelle qui est un domaine angélique et qui se symbolise par exemple dans la beauté du col d’un cygne, on dira qu’il est devenu un cygne. Je crois qu’il y a eu ce glissement de sens.
N. C. : Pourtant il est parfois dit que certains anciens chrétiens enseignaient la réincarnation ?
O. C. : Non, il enseignaient la métempsycose, le fait que l’âme passe après la mort par des états spirituels multiples. Ce qui rejoint la vision de l’Inde ancienne. Pour plusieurs Pères de l’Église, c’est très net : il y a un exode de l’âme à travers des états angéliques ou infernaux. On trouve à ce propos des histoires très jolies, un peu ridicules dans leur expression mais significatives. Elles racontent que chaque fois que l’on passe d’un état à un autre dans l’invisible, on rencontre une frontière gardée par des douaniers-démons, qui se jettent sur la malheureuse âme et lui arrachent tout ce qui les concerne. On pourrait croire qu’ils vont l’anéantir, en fait ils la purifient. Elle continue donc son chemin. Elle traverse des lignes de douanes et finalement, totalement purifiée, elle peut entrer dans la lumière éternelle.
N. C. : Ce sont les thèmes du Livre des morts tibétain ou de la légende de Guésar de Ling !
O. C. : Nous avons besoin de toutes ces expressions. Nous devons regarder tout cela. La vérité est inclusive et non pas exclusive. Le théologien Boulgakov disait : « Quand on parle des religions, il y a un pan-christianisme. » Il faut l’élargir pour qu’il devienne « pan » ! Je crois que les conceptions romaines sur la condition de l’âme après la mort ont tout gâché, avec cette idée que, automatiquement et sans qu’on n’y puisse plus rien, l’âme entre dans la vision béatifique, ou glisse en enfer, ou encore va au purgatoire.
N. C. : Le Cheikh Ben Tounès nous disait récemment sur la pluralité : « Aujourd’hui, on découvre la nécessaire bio-diversité et la diversité culturelle nous est toujours apparue comme une richesse. Pourquoi la diversité des approches métaphysiques ne serait-elle pas une richesse, elle aussi ? »
O. C. : Tout à fait d’accord. Il faut commencer par les écouter pour les connaître et non pas les rejeter d’un revers de main.
N. C. : À ce propos, qu’en est-il du dialogue inter-religieux pour les orthodoxes ?
O. C. : Ce dialogue avait été bien engagé en Russie avant la révolution. L’archimandrite Spiridon, extraordinaire personnage dont on a traduit les Missions en Sibérie, disait qu’il estimait tellement les sages bouddhistes qu’il n’osait même pas leur parler de baptême !
N. C. : Cette ouverture s’adressait-elle aussi aux traditions primordiales, aux chamans qui parlent des rapports de l’homme avec le cosmos ?
O. C. : Le père Serge Boulgakov, peut-être le plus grand théologien orthodoxe du XXe siècle, tenait à ce sujet des propos admirables. Théoricien marxiste avant la révolution, converti, ordonné prêtre, chassé par Lénine en 1922, il a créé l’Institut Saint-Serge à Paris, où il est mort en 1944. Selon sa doctrine, appelée sophiologie, toute la terre cherche à s’exprimer, à rencontrer la sagesse divine. Serge Boulgakov ajoute qu’il faut réintégrer les vieux mythes et symboles païens dans le christianisme. Pour moi, c’est tout à fait essentiel.
N. C. : Voyez-vous cela comme une invitation à des retrouvailles ?
O. C. : Nous portons en nous les fondements archaïques de la vie, le sens cosmique du spirituel. À cette nuance près que cela ne s’organise pas dans un but fusionnel, mais communionel. Cela devient une poétique de la communion des personnes et de la communion avec le Dieu vivant, lequel doit être pensé en termes négatifs : Il est au-delà de tout ce que nous pouvons dire.
N. C. : Et qu’en est-il du dialogue inter-religieux actuel ?
O. C. : Un dialogue méritant notre attention se produit avec l’Islam à Antioche, au Liban et en Syrie, où l’on essaye de traduire les catégories chrétiennes dans le langage du Coran.
Ceci dit, actuellement l’Église orthodoxe est bloquée et il est certain que les milieux intégristes ne sont pas très tentés par le dialogue inter-religieux. En Californie, un Américain devenu orthodoxe fanatique, Séraphim Rose, écrit des livres incendiaires où il traite les bouddhistes, les hindouistes et tout ce qui n’est pas l’orthodoxie selon Séraphim Rose, de démons et de damnés. Ce genre de discours ne va pas très loin !
N. C. : L’intégrisme affecte-t-il toute l’Église orthodoxe ?
O. C. : Ce sont des Églises divisées. En Russie, la discorde cristallise autour du problème de la langue liturgique, le slavon, une langue très belle, créée à la fin du premier millénaire par les missionnaires byzantins. Elle a joué un rôle matriciel pour le russe, mais les gens ne la comprennent plus. Les réformateurs voudraient simplement des changements liturgiques simples : russifier discrètement le slavon, faire participer le peuple à la célébration, alléger l’iconostase, cette cloison couverte d’icônes qui sépare la nef du sanctuaire. Ils garderaient les textes traditionnels, cette si belle liturgie, et ces pratiques para-liturgiques souvent extrêmement touchantes, comme la bénédiction des aliments. Mais on essayerait de rendre tout cela plus intelligible.
De l’autre côté fleurit l’intégrisme, en progression pour des raisons complexes. Les conservateurs et les intégristes ont actuellement l’air de l’emporter. Le patriarcat va dans ce sens. Tous les gens qui travaillaient pour une rénovation de la liturgie et de la pensée ont été excommuniés à tour de bras ces dernières années. À Ekaterinbourg au mois de mai dernier, des livres des meilleurs théologiens orthodoxes du XXe siècle ont été brûlés sur l’ordre d’un jeune évêque qui les jugeait beaucoup trop modernes !
N. C. : Pourquoi cette radicalisation ?
O. C. : Elle vient en partie du fait que l’Occident s’est montré très décevant. Après la perestroïka, la sous-culture américaine est arrivée, avec les fast-food, puis le sexe, le fric, la drogue, les sectes. Cela a provoqué une réaction de rejet et de repli chez certains, avec la nostalgie d’une Église d’État et, dans une certaine extrême-droite née du communisme, d’une Église aussi antisémite que nationaliste. De la part d’un bon nombre de gens d’Église, on devine l’espoir que l’État les protégera s’ils prennent le pouvoir avec lui.
N. C. : Comment tout cela finira-t-il ?
O. C. : À long terme, je suis optimiste, bien que seulement cinquante cinq pour cent des Russes se disent baptisés. Beaucoup l’ont fait au moment de la perestroïka et se sont perdus ensuite dans la nature. Les pratiquants représentent aujourd’hui un et demi pour cent de la population.
N. C. : Ce fut donc un feu de paille ?
O. C. : N’oublions pas que dans le monde orthodoxe, un lien très étroit relie l’Église et la nation, que l’Église a bénie, fortifiée, soutenue, notamment sous le régime tsariste ou dans les pays soumis par l’Empire ottoman. Et l’on ressent dans tout l’ancien bloc de l’Est un besoin de retrouver une continuité nationale, une mémoire et un sentiment d’appartenance, plus encore qu’une foi personnelle. Cela n’a pas donné beaucoup de nouveaux fidèles. Il n’y avait d’ailleurs personne pour les accueillir et les catéchiser. Comme le conservatisme a actuellement le vent en poupe, énormément de jeunes et d’intellectuels ouverts, intelligents, profonds n’ont pas la possibilité de s’exprimer pleinement dans l’Église. Ils le font en marge. Avec eux, toute une grande pensée orthodoxe se reconstitue, mais avant qu’ils puissent entrer dans l’Église et modifier sa politique globale, il faudra beaucoup de temps. Dans l’immédiat, je pense qu’ils vont subir beaucoup d’épreuves. Les temps sont très durs.
N. C. : Un grand concile réformateur comme Vatican II est-il envisageable pour l’Église d’Orient ?
O. C. : Actuellement non. Les tentatives d’adaptation à une certaine modernité ont avorté au début du siècle. Un concile s’était préparé en 1905 en Russie, mais l’empereur Nicolas II, beaucoup trop timide et timoré, n’osa pas le convoquer officiellement. Il se réunit à Moscou en 1917 et 1918, entre la chute du régime tsariste et l’établissement de la dictature communiste. Il ébaucha toute une réforme intérieure de l’Église, proposant en particulier une plus grande responsabilité des laïques dans la vie paroissiale et l’élection des évêques par le clergé et le peuple, l’évêque étant bien sûr consacré ensuite par ses pairs. Ainsi Benjamin de Petrograd, élu par le peuple au cours de la révolution, fut métropolite jusqu’à ce que Lénine le fasse fusiller en 1922. De même, il y eut des tentatives intéressantes à Constantinople. Puis tout fut écrasé par la politique, la révolution Russe bien sûr, mais aussi la révolution turque qui chassa les Grecs habitant l’Asie Mineure. Le patriarcat fut extrêmement affaibli et ne put pousser à bout ces velléités de réforme. Au contraire, une espèce de crispation intégriste s’installa. En Russie, puis dans les autres pays communistes, il fallait faire face aux persécutions. Pour cela, aujourd’hui on se replie, on se crispe sur ce que l’on a, on y tient. Les évêques les plus remarquables furent déportés et tués. Ceux qui ont été mis en place dans les dernières décennies - au temps de la stagnation - sont toujours aussi stagnants, mais ils tiennent le pouvoir. Réunir un concile aujourd’hui ne serait donc pas forcément une bonne chose. Il faut attendre que de jeunes générations se manifestent dans ces pays et que toute une pensée se reconstitue. Je crois que ce sera le cas. Il faut beaucoup de patience.
N. C. : Sur le fond, on sait que Rome a davantage bâti sa symbolique autour du Vendredi saint et Byzance autour du dimanche de Pâques. Que pensez- vous de cette différence ?
O. C. : L’Occident me paraît avoir été très influencé par la théologie de la Rédemption, développée par Anselme de Canterbury au xie siècle. Il considérait que le péché originel était une offense d’une portée infinie puisqu’elle était faite à Dieu. Il fallait donc les souffrances d’un Dieu incarné pour la réparer. Ces idées ont conduit l’Occident à développer tout un culte des mérites et des souffrances du Christ, qui auraient changé les humeurs du Père et nous L’auraient rendu à nouveau favorable. L’Orient n’a jamais défendu cette thèse. Il a gardé, notamment dans sa liturgie et chez les Pères de l’Église (ceux de l’Église de Rome ne sont pas différents à cet égard), cette vision très simple selon laquelle réparer le péché reste secondaire. Il s’agit pour Dieu de réaliser son plan, qui est de déifier l’homme. Dieu s’est fait homme pour que l’homme puisse devenir Dieu. L’Orient n’ignore pas le mystère de la croix, à savoir que Dieu incarné descend dans l’abîme du mal et de l’enfer pour tout remplir de sa lumière. Mais c’est cette lumière qui constitue l’essentiel. Aujourd’hui en Occident, la conception d’Anselme est abandonnée. La sensibilité populaire est cependant restée profondément marquée par toute cette histoire de souffrances nécessaires à la réparation.
Il y a là, je crois, quelque chose de grave et de très important. L’Occident a eu tendance a oublier l’ouverture sur la déification. Cette possibilité existe pourtant. En Christ s’ouvre l’ère du Saint-Esprit. Son but est de transformer l’homme, de le pénétrer totalement par la lumière divine, de le transfigurer et de l’aider à devenir un homme qui va transfigurer le monde.
N. C. : Il y a quelque chose de très émouvant à vous entendre dire : « En tant que croyant orthodoxe, je crois à la résurrection de la chair ».
O. C. : C’est le credo des apôtres. Qu’est-ce qu’une personne, sinon un visage donné à la matière du monde ? Je pense que viendra un moment où l’Esprit soufflera si fort que toutes les haines, les bêtises, les séparations, les cruautés seront balayées et le monde apparaîtra transfiguré. Chacun de nous s’inscrira dans cette matière du monde transfiguré, et ce sera la résurrection de la chair - chaque personne, dans ce qu’elle a d’unique, assumant le monde transfiguré. Nous avons un pressentiment de cela dans ce que disent les Évangiles, d’une manière balbutiante, sur la condition du Christ entre sa résurrection et son ascension. Quand il échappe aux modalités du temps et de l’espace déchus, qui séparent et isolent. Il est, par exemple, présent dans plusieurs endroits à la fois.
N. C. : Ce qui fait entrer en scène « le corps de gloire » ?
O. C. : Le corps de gloire et le corps de résurrection sont une seule et même chose. La « personne » puise dans le monde glorifié un corps de gloire. Et c’est le monde glorifié qui sera son corps de gloire.
N. C. : Dans cette personne, qu’est-ce qui est éternel ? Le corps, l’âme ou l’esprit ?
O. C. : Ils sont tous les trois appelés à l’éternité par la médiation de la personne en Dieu et à travers le cosmos transfiguré. Tout sera transfiguré, notre corps et notre intelligence. Évidemment, on ne peut exprimer cela qu’au travers de petits récits ayant l’air naïf, sinon idiot. Je pense par exemple à un très beau passage de Mereskovski dans un de ses livres. Il parle d’un vieil homme qui dit : « Pour moi, le royaume de Dieu, c’est très simple. J’aimais beaucoup ma femme, alors je pense qu’elle sera là et tout sera comme c’était dans les moments les plus beaux. Et il n’y aura pas de mort, pas de séparation. Voilà. » C’est ce que nous pressentons tous dans certains moments de joie et de plénitude. Mais ils s’effacent et finalement vient la mort. Imaginez que ces instants ne s’effacent pas, qu’il n’y ait plus de mort !
N. C. : Vous pensez à tous ceux qui nous ont quittés ?
O. C. : Ils sont toujours vivants. Je pense que la personne échappe à la mort et qu’en elle tout s’inscrit et tout s’inscrira.
N. C. : Borges disait dans une conférence sur l’immortalité : « Je ne voudrais surtout pas m’appeler Borges dans l’Au-delà » !
O. C. : On s’en doute. Il ne sera pas appelé Borges. Ce n’est pas notre nom de famille qui compte. Quand on communie dans une église orthodoxe, le prêtre vous demande votre prénom et il dit : « Le serviteur Untel communie. »

Texte Olivier Clément
Illustration : Robert Empain, huile sur toile, 1997





jeudi 26 décembre 2019

La véritable actualité, la véritable nouveauté, c’est la génération du Verbe...


 Grâce à toi Seigneur Jésus

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NOËL

MESSE DU JOUR

Homélie du Très Révérend Père Dom Jean PATEAU

Abbé de Notre-Dame de Fontgombault
(Fontgombault, le 25 décembre 2019)

Et Verbum caro factum est
Et le Verbe s’est fait chair...

(Jn 1,14 )



Nativité par Robert Campin. 1420-26




Chers Frères et Soeurs, Mes très chers Fils,

À l’heure qu’il est, les bergers sont repartis, regagnant leurs troupeaux. Marie et Joseph se retrouvent seuls dans l’étable. Marie repasse en son coeur les événements de ces dernières heures qui déjà sont un mystère.
En nous donnant à lire les Prologues de l’Évangile selon saint Jean et de l’épître aux Hébreux, l’Église introduit les fidèles dans la contemplation d’un mystère encore plus profond : celui de la génération éternelle du Verbe de Dieu auprès du Père. Sans cette génération première du Verbe, Parole éternelle du Père, il ne pourrait y avoir dans le temps son incarnation.
La foi en ces mystères est essentielle pour répondre à la question de l’identité de l’Enfant de la crèche : Est-il Dieu ? Est-il homme ?
L’histoire des premiers siècles de l’Église montre que l’affirmation de saint Jean n’est pas si évidente. Le Verbe s’est fait chair. Mais cette chair, n’était-elle pas seulement une apparence ? Et si elle est bien celle d’un homme véritable, celui-ci est-il Dieu en même temps ?
Les formules du Credo, tirées des Conciles de Nicée et de Constantinople, sont claires.
Au sujet du Fils de Dieu, Parole du Père, Verbe de Dieu, nous croyons qu’il est Dieu comme le Père est Dieu, lumière comme le Père est lumière, vrai Dieu comme le Père est vrai Dieu. Ceci est exprimé par un mot consacré que l’on peut se réjouir de voir réapparaître dans la nouvelle traduction liturgique du Credo : consubstantiel au Père. Seule demeure entre eux l’opposition entre le fait d’engendrer, qui est propre au Père, et celui d’être engendré, qui est propre au Fils. Ils ne sont qu’un seul Dieu. Au sujet du mystère de l’incarnation, l’Église professe que pour nous les hommes et pour notre salut, le Fils est descendu des cieux, s’est incarné et s’est fait homme. Le Verbe de Dieu, vrai Dieu de toute éternité, assume au temps voulu une nature humaine. Il s’incarne.
Si la foi catholique a été contestée dans les premiers siècles de l’Église, il en va de même aujourd’hui. Et si elle n’est pas contestée, pire, elle est tout simplement ignorée.
Le chrétien se définit volontiers comme un homme bon, miséricordieux, charitable. Loin d’affirmer que le chrétien ne devrait pas avoir ces qualités, il faut cependant rappeler que cela n’a rien de spécifique au chrétien. Tout homme est appelé à faire le bien et à éviter le mal.



Vierge Marie à l'Enfant voilée. Collage. 2014



Le chrétien est un disciple du Christ. Il croit que Jésus est le Christ, Fils de Dieu incarné, Dieu lui-même, qu’il est mort et qu’il est ressuscité pour notre salut. La foi au Christ, telle est notre marque distinctive. Le fidèle est celui qui a la foi. Cette foi, nous la partageons avec les premiers chrétiens. Elle n’a pas changé. Elle ne peut changer. Au plus fort des persécutions, nos frères dans la foi traçaient, avant de mourir, dans le sable des arènes ou sur les murs de leurs prisons le mot ichthus, composé des initiales en grec des mots : Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur, ou encore un poisson stylisé ; ichthus en grec signifiant poisson. Nous pourrions en écrire autant.
Tant de nos contemporains sont promenés dans une actualité qui n’a plus rien d’actuel, s’épuisant de nouveautés en nouveautés qui passent. La véritable actualité, la véritable nouveauté, c’est cette génération du Verbe au sein de la Trinité : un don infini, totalement donné et parfaitement reçu. La véritable actualité et la véritable nouveauté, c’est l’amour de Dieu pour sa créature. N’est-il pas consolant d’entendre qu’ « après avoir parlé par les prophètes, Dieu nous a parlé par son Fils » ?
Pour autant, l’affirmation de l’Évangile : « Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu », n’en reçoit qu’un sens plus dramatique. L’amour n’est pas aimé. Oui, la terre et la création, c’est chez lui. Et si c’est aussi « chez nous », c’est parce que d’abord, c’est « chez lui ». Il est illusoire de vouloir échanger sur l’écologie en ignorant Dieu. N’est-ce pas lui qui a établi dans son amour et sa sagesse les règles des relations entre les êtres au sein de sa création ? Comment ignorer ces règles ?
Verbum caro factum est, le Verbe s’est fait chair : suprême amour de sa création et du corps de sa créature, suprême abaissement, suprême humilité pour partager à l’homme sa divinité. Dieu se revêt de notre chair, se fait Emmanuel : Dieu avec nous.
L’homme oublieux de Dieu, comme pour occuper une place qui lui semble vide, s’érige en Dieu. Suprême orgueil, suprême mépris de l’amour et de la sagesse de son Créateur, il revisite la création et prétend la modeler à son gré. La dictature des faux dieux se fait chaque jour plus oppressante. La justice entre les hommes et le respect de la liberté de tous exigent la vérité sur ce qu’est l’homme, et l’acceptation du plan divin.
Que faire, alors que notre pèlerinage est toujours plus difficile ?
Jésus aujourd’hui se fait aussi pèlerin. Dieu est avec nous. Marchons à ses côtés.
Pour tenir tête à une société qui ne prête attention qu’à la violence ou à ce qui touche ses intérêts économiques, il est urgent que les chrétiens se regroupent et se forment. Il faut qu’ils connaissent et acceptent les affirmations de leur foi. Ne laissons pas caricaturer le Christ ou son message.
L’Enfant de la crèche n’est-il qu’un personnage de plâtre qui ressort de sa boîte chaque année, ou est-il Celui qui a profondément marqué ma vie, au point qu’elle répand autour d’elle sa lumière et son message ?
Le Christ vaut-il la peine d’être connu, d’être annoncé ? Celui que la plupart des médias ignorent, il nous revient de l’annoncer, en occupant les lieux de parole, en soutenant les médias chrétiens. En face, c’est un vide abyssal.
Ce qui manque aujourd’hui à trop de chrétiens, c’est ce qui manquait au jeune homme riche : la flamme de la foi qui permet d’aller au bout avec le Christ. Le don radical de Dieu appelle le don radical de l’homme : « Dieu ou rien » ! Si le monde devient chaque jour plus violent, si les situations de haine se multiplient, c’est que le monde a décidé qu’il n’y a
rien au-delà de lui. Il ne lui manque que d’accepter l’amour et la paix de son Dieu qui aujourd’hui prennent les traits d’un enfant.
Alors que la nuit est sombre, le chrétien est le veilleur qui a mission d’ouvrir la voie de l’espérance à ses frères. Aujourd’hui, dans une crèche, auprès de Marie, est apparu le Christ, Fils de Dieu, notre Sauveur, notre paix.

Amen, Alleluia.

mercredi 18 décembre 2019

Pedras nascidas das ondas, quand la poésie traverse la peinture.

Grâce à Saskia Weyts 

J'ai la joie de vous annoncer l'exposition de Saskia Weyts (artiste de Grâce depuis le début ), intitulée Pedras nascidas da ondas (Des pierres nées des vagues) à L'Espaço Pontes à Fundão au Portugal, où, à l'invitation de l'Association Luzlinar, elle présente jusqu'à la fin janvier des peintures réalisées en 2017 et 2018. 




 A propos de ce travail Saskia Weyts écrit sur son site d'artiste :   


 " Ces pierres, je les sors d’une seule source vivante : l’Océan.
Je les enlève de cette source, je les récolte et je les fixe pour un temps dans mon temps.
Ces pierres sont formées par les mouvements de l’eau, par des millions de mouvements des vagues qui les ont roulées sur le sable, arrondies, polies, sculptées.
Une pierre mouillée révèle sa couleur cachée, la lumière cachée dans la pierre.
La formation de ces pierres est comme celle de l’être humain : « mouvement et repos »(Jean-Yves Leloup, citant l'évangile de Thomas)
En observant ces pierres, je prends le temps de les méditer
 pour voir le secret qui se trouve enfermé dedans.
Je m’émerveille de leur présence et petit à petit je pénètre le mystère de chaque pierre, leur profondeur, leur côté caché, leur âme minérale.  Leur histoire millénaire se murmure et se chante dans leurs couleurs.
Du matériel vers l’Immatériel."


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Je reproduis ci dessous le beau texte critique, intitulé Quand la poésie traverse la peinture, écrit par le poète portugais Manuel da Silva Ramos à propos de cette exposition et de celle du peintre Cargaleiro à Castello Branco, paru le 12 décembre dernier dans le Journal de Fundaô.




Vue de l'Espaço Pontes à Fundaô



Quand la poésie traverse la peinture *



Texte paru dans le Journal de Fundaô 


 Ce sont les poètes qui dévoilent le mieux la peinture. Il suffit de regarder le passé récent, je ne dis pas au Portugal où l'habitude n'est pas enracinée, mais en France où c'est habituel et très apprécié. Ce sont, par exemple, Michel Leiris et Gilles Deleuze, poète et philosophe plein de poésie, qui ont le mieux parlé de la peinture de Francis Bacon. C’est encore Georges Bataille qui a également écrit des textes admirables sur divers peintres, mais aussi Baudelaire, Michaux, André Breton etc,.
 
Le samedi 7 décembre, au musée Cargaleiro de Castelo Branco, un beau musée cosmopolite que je ne connaissais pas, Fernando Paulouro Neves a présenté son livre de poésie « Métamorphoses - Poèmes pour Cargaleiro », une œuvre insolite qui revisite l’œuvre du peintre consacré ici, l'honore et la vivifie avec grande sensibilité et émotion.
En faisant de la poésie à travers l'œuvre de Cargaleiro, Paulouro va plus loin que les poètes mentionnés plus haut car son travail ne consiste pas à commenter, à interpréter ou à résumer l'univers du peintre mais à le faire vivre à travers des mots brûlants d’une combustion lente. En d'autres termes et comme le dit l'auteur, il s'agit « d'un câlin habillé de poèmes » ou « d'un regard poétique sur ce voyage de couleur ».
J'ai eu la chance de collaborer à cette présentation du livre en lisant quelques poèmes traduits par moi en français ( c'est un livre bilingue rare qui mérite d'être connu des Français ) et Manuel Costa Alves a lu le reste de l'ouvrage en portugais. C'était un régal d'entendre cette poésie dans la bouche de cet homme à la voix admirable. De nombreux Portugais se souviennent encore de ce Monsieur météo de la télévision... 

À côté de moi se trouvaient les premiers tableaux du peintre et j'ai été ébloui. Ils m'ont rappelé le geste australien et la peinture aborigène. En ouvrant le livre de Paulouro, nous ne devons pas être surpris par l'acuité lyrique du poète qui déclare: « vous inventez des lignes de couleurs plates / un monde abstrait / à l'intérieur de l'âme / sentiment et émotion / métamorphoses / comme un vent en vous » Ou : « Il y a un fleuve de couleurs / inventé par le temps / coulant dans vos yeux. » Et pourtant : « les vers du poème / au coeur du tableau / sont de la pure réalité / mille arbres s'élevant vers le ciel » Que Cargaleiro ait illustré deux livres du poète français Armand Guibert ( premier traducteur français de Fernando Pessoa ) prouve qu'il a toujours été attentif à la poésie. Maintenant, avec la poésie de Fernando Paulouro, le peintre était ravi.
C'est ce que nous ressentions tous, soit les soixante-dix personnes venues écouter cette poésie intemporelle, c’est qu’elle est le seul art qui transforme le monde qui passe. Les deux artistes méritent ensemble un album décent qui permettra de ne pas oublier ce dialogue insolite. Vive «la lumière sur les galets»!





Peintures de Saskia Weyts 2017/2018


À partir de pierres calcaires est également réalisée la peinture de Saskia Weyts, une artiste belge qui a une maison au Portugal, à la périphérie d'Óbidos. Ce jeudi 12, elle exposera à Espaço Pontes, à Fundão, invitée par l'Association Luzlinar. Professeur de dessin, peintre ayant obtenu de nombreuses récompenses depuis 1987, elle montre ici avec ces « Pedras Nascidas das Ondas » une fantastique démarche poétique.

Elle s'est simplement appropriée des pierres caressées par les eaux et a donné ensuite ses visions au papier. 

Ce sont des voyages et des paysages imaginaires, un cosmos surréaliste, des épiphanies métaphoriques. En doublant le temps, Saskia Weyts se positionne comme une peintre de la survie de la beauté dans une nature tourmentée par l'homme. Mémorialiste et archiviste d'un imaginaire basé sur le réel, la peintre reçoit naturellement la poésie comme un don de la nature. Et elle-même l'écrit, illustrant sa création: « Ces pierres, je les retire d'une seule source vivante, l'océan. / En regardant les pierres, je passe mon temps à méditer sur elles / pour voir le secret qui est enfermé à l'intérieur / ». 


Ne manquez pas cette exposition fascinante pour son originalité et son invention lyrique nous alerte sur un monde durable près de nous, et que, distraits, nous ne pouvons pas réaliser ou rêver." Manuel da Silva Ramos

* Le texte original est en portugais, nous l'avons traduit. 

samedi 31 août 2019

"Ce livre est d’une profondeur et d’une beauté de volcan !" Thierry Berlanda, philosophe, romancier


Grâce aux quelques lecteurs inspirés qui m'ont écrit à propos de mon livre :


 "Il y a de très belles fulgurances dans ce livre traversé, de part en part, par le souffle et la quête du Tout Autre. Félicitations.“  Gabriel Arnou-Laujeac, romancier.
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 "Il ne s'agit pas pour moi de faire un commentaire élogieux ou amical au bout du parcours, car ton livre me touche d'une manière particulière. L'idée qui me vient pour caractériser ce que je cherche à exprimer est une notion de globalité : je trouve que ton livre traduit de manière particulièrement juste la globalité d'une démarche : la vie sentimentale et professionnelle, l'expression vive, précise et inspirée d'une aspiration mystique très forte et très vivante, le cheminement d'une réflexion intellectuelle sur les valeurs et la société, une rumination approfondie sur une vocation artistique et les exigences de cette démarche en cohérence avec tes aspirations religieuses, intellectuelles et subjectives, et, pour finir, une iconographie représentant certaines de tes oeuvres personnelles ou celles d'autres artistes qui balisent ton cheminement et permettent d'en apercevoir les fruits. La globalité de ce parcours s'exprimant sur tous ces fronts sonne vrai et me touche, car elle couvre un certain nombre des thèmes qui ont également occupé mes pensées au cours de ma vie. (…)
Ton amour mystique de la vie et du Christ que je partage, bien que chez moi il soit plus modéré, raisonnable voire somnolent. Ta recherche picturale logée au coeur de tes aspirations mystiques, de tes expériences oniriques, et de l'étude poussée des maîtres de la peinture et des théoriciens de cet art ; j'ai un peu parcouru ce domaine, en dilettante et pour moi dessiner et peindre est un plaisir "innocent” qui s'apparente simplement à la pratique d'une langue vivante d'un autre type qui nous met en relation avec la beauté du monde et des hommes. 
Je savoure tes analyses et tes commentaires d'oeuvres d'art pour leur pertinence et la compréhension de l'intérieur de l'oeuvre qu'elles révèlent. (…) 
Sache que quelque part en région parisienne un petit bonhomme fait un bout de chemin avec toi, le Robert d'aujourd'hui ou d'hier, un peu les deux probablement, et que cet amicale entraide de l'auteur vis à vis de son lecteur reproduit une fois de plus le miracle de la culture qui échappe aux limitations du temps et de l'espace.“
Olivier Mass, ingénieur et peintre trop modeste.
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   "J’avais rendez-vous avec ce livre et je ne le savais pas. Je l’ai découvert par hasard et j’ai pressenti assez vite qu’à travers le voyage initiatique de l’auteur, qui a commencé bien avant la première page, il allait m’emmener dans un espace ouvert, sensible, créatif – un don que l’on reçoit avec gratitude. Dans un espace de vie bien ancré qui nous fait murmurer : c’est la vie ! Rien à voir avec la fatalité, mais avec le cri, la colère, le surgissement, la beauté, la gratitude. En le lisant, naturellement, j’ai griffonné des notes, fais des croquis. 
C’est aussi un livre que l’on prend à pleine mains avec des illustrations, de belles découvertes ou redécouvertes."  Marie-Hélène Maindron-Charlier, peintre d'icône.

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"… C’est avec joie que je suivrai la route du poète pour lire (ou avoir cette étrange impression de l’entendre ?) raconter ses récits dans le tome à suivre. Il y a tant de choses qui méritent d’être vécues et qui attendent que nous venions à leur rencontre. Récemment, pour moi il s’agissait de la (re)lecture de ce livre où l’écriture y est telle une ode à la Vie.“ Aude Fauconnier, artiste.
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" Ce livre est né des carnets d’un artiste, griffonnés pendant plusieurs années. Et c’est un livre magnifique. Je vous invite à suivre ma visite, parce que tout s’est passé pour moi exactement ainsi

J’ai suivi le guide – bon, par moments je ne l’ai plus écouté mais j’ai toujours été comme ça, incapable de trop de suite dans les idées. Je n’ai jamais suivi une visite  en entier, un rien me distrait. Mais là, j’avais un guide très particulier – vous vous souvenez des piles Duracel et des petits lapins qui tapaient sur un tambour, à la télé ? C’est lui. Et ce n’est pas lui, parce qu’il est aussi peintre. Et il a une prose extraordinaire, donc il est aussi écrivain - ou poète, vous choisirez.
Je l’ai suivi à Venise, à Florence, à Ostende, à Manhattan, à Aix en Provence, dans les musées. Je suis partie en avion vers Rome avec lui et nous avons regardé les sommets enneigés des Alpes et il m’a dit regardez bien par le hublot, on dirait d’énormes reptiles pétrifiés. Il m’a montré une chapelle peinte par Giotto, m’a entraînée dans les turbulences des couleurs et m’a dit vous voyez, là c’est un miracle. 

Il m’a montré les femmes nues de Picasso et m’a dit aussi ce que vous voyez là, ce sont des équations féminines non résolues, comme des bateaux en réparation. Il m’a montré les peintures si lisses de Dali et m’a dit sur ces tableaux-là, le peintre a envie de rire, il plonge dans les apparences pour les détruire, ça l’amuse. Il m’a emmenée vers le sourire du Kouros grec, qui n’a pas trop envie de sourire parce qu’il n’est qu’un homme de pierre et qu’il lui manque la vie,  et il m’a montré aussi le drame dans le ciel, entre la lumière et l’ombre. Et puis j’ai vu au passage quelques femmes, et un couple extraordinaire et un directeur d’agence publicitaire – un peu de sa vie. Il m’a montré des phrases, « je ne cherche pas, je trouve » et celle-là, que je voudrais ne jamais oublier: « La vie est si simple en été ».
Et puis il m’a raconté une histoire, qui est l’histoire de l’art,  la vraie, c’est l’histoire d’un œil, parce qu’à partir de la Renaissance, les peintres n’ont plus eu qu’un œil, un œil de verre qui les empêchait de voir. Ensuite ils ont retrouvé leurs deux yeux parce qu’ils ont commencé à piéger cet œil qui ne voyait rien d’autre que la surface des choses, mais ce n’était pas assez. Il a fallu que l’un des deux yeux regarde à droite et l’autre à gauche et le troisième œil est né, avec Picasso. Cet œil-là voit ce qu’il y a à l’intérieur. A l’intérieur de l’écran.
Mon guide m’a montré aussi ce qu’il était capable de faire, et je l’ai vu tracer un trait, le trait magique qui réconcilie le dedans et le dehors, vous savez, ce trait qui brise les vitres. Je l’ai vu aussi fabriquer du blanc, son blanc qu’il appelle le blanc camembert et ça m’a fait rire, de la part d’un publicitaire.
Alors je dois le remercier – il faut toujours remercier le guide. Pas pour la visite de Venise, je trouve les Vierges à l’enfant espagnoles tellement plus belles et émouvantes que les italiennes. Pas non plus pour la visite de Florence, parce que je suis un peu comme Nina, moi aussi j’ai été happée par les vitrines des boutiques, qui sont fabuleuses là-bas. Non, je voudrais le remercier pour m’avoir cité cette phrase sublime de Fra Angelico, à laquelle je vais m’accrocher à partir d’aujourd’hui (une phrase pareille je vais vous dire, je ne vais pas la lâcher) : « L’obscurité du monde n’est qu’une ombre ».
Et au moment de quitter mon guide, je l’ai bien regardé et j’ai repensé à cette parole de Picasso, qu’il m’avait répétée : « à quatorze ans je dessinais comme Raphaël, il m’aura fallu avoir quatre-vingts ans pour dessiner comme un enfant ».
Et parce que j’espère très sincèrement que vous irez vous plonger vous aussi dans ce livre, je dois vous prévenir : il n’y a pas de plan de visite. Et n’en demandez pas au guide, il ne vous en donnera pas. Parce qu’il suit le plan originel, comme dans les salles des fac-similés égyptiens, il vous expliquera. Tous ces chapitres sont autant de fragments projetés sur un livre abstrait – abstrait au sens propre, c’est à dire détaché du monde des apparences
C’est le livre d’une âme, si vous voulez tout savoir, mais d’une âme qui prend l’avion avec son patron pour aller demander de l’argent aux Américains, une âme qui s’enchante d’un beau paysage, une âme qui se fâche parce que le monde l’énerve, une âme qui tombe malade et qui rêve aussi.
Qui rêve d’un art théophanique – auquel vous croirez ou pas, en tout cas, je vous promets une sacrée visite. Lisez-le, franchement, après vous vous sentirez…légèrement différent ! ” Dominique Lebel, romancière
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“Un livre se lit et s’oublie parfois… Il peut être relu ensuite pour se souvenir des moindres détails, le vôtre se parcourt au gré des pages, un chapitre chaque matin tel un livre précieux. On y découvre de bien belles choses : promenades, tableaux… On y rencontre de bien beaux personnages. Mais comment peut il en être autrement puisqu’il reflète votre douceur, votre plaisir de vivre… 
Je savais qu’en vous lisant sur internet, je devais posséder votre livre sur papier. Merci à vous Robert, grâce à vous mon esprit vagabonde, mes yeux s’ouvrent de nouveau vers un monde plus beau. J’adore parcourir votre livre à n’importe quel moment de la journée, il me renvoie à ma paix intérieure…”  Francoise Chaulder, mère de famille, femme de coeur.

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  "Ce titre d’apparence canonique est celui d’un livre du peintre, penseur et poète Robert Empain. Cela dit, est-ce vraiment un livre ?  Et est-il vraiment canonique ? Deux fois non. 
Ce recueil de pensées, d’aventures et de prières est plus grand qu’un livre, plus sauvage aussi. Il n’est pas un objet à classer sur un rayonnage de bibliothèque : il fait partie de nous, présent dans nos cœurs bien avant même qu’il n’ait été écrit. Pas un livre donc, mais une révélation. Pas une référence, mais un ami intime. Pas une thèse, mais un chant.
 
Dans cette pérégrination tout autant rafraîchissante que brûlante (sa nouveauté nous brûle, à vrai dire, et sa brûlure nous renouvelle), nous suivons Robert Empain pas à pas, débonnaire, fervent, parfois en colère, mais d’abord et finalement scintillant de sa confiance en Dieu. Ici il visite Venise ou Florence, à contretemps des hordes de touristes, là l’Espagne, le sud de la France ou les Etats-Unis ; chaque fois l’occasion de rencontres, agréables ou déchirantes, et d’études lumineuses, non seulement de peintres, (ses évocations de Picasso, de Dali, de Cézanne, de Matisse, entre vingt autres, sont inouïes), mais aussi d’écrivains, de sculpteurs (son Cellini est sublime) ou de philosophes (Jung notamment, si l’on veut bien admettre ce génie, injustement réprouvé, parmi les philosophes).
Chaque fois, où qu’on le suive, où qu’il nous accompagne, Robert Empain agit et parle avec justesse, mais pas comme un sage en position de surplomb, jugeant et déjugeant, encapsulé dans ses certitudes, mais comme un homme parmi les autres, amoureux, enthousiaste, sagace comme pas deux, parfois frappé durement, mais se relevant toujours pour rendre grâce, sachant qu’il n’est pour rien dans le don qu’il reçoit, dans le don qu’il est, comme vous et moi, d’être miraculeusement vivant.  
Ce livre, d’une profondeur et d’une beauté de volcan, n’est pas encore publié. Or aucun véritable éditeur, s’il en reste, ne peut laisser filer un tel OVNI, ce chant d’amour, ce gisement d’intelligence pure, sans tenter avec lui une rencontre du troisième type. Ici, nous n’aurons de cesse de favoriser cette rencontre. Et pas dans l’intérêt de Robert Empain, qui ne s’en soucie pas, mais dans celui de tous ses lecteurs potentiels : c’est-à-dire tout homme ayant un cœur, ce qui nous fait encore un assez grand nombre. Thierry Berlanda, philosophe, romancier 
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J'ai enfin pris le temps de me plonger dans ton livre ( Ad Imaginem Dei 1 L'oeuvre invisible) acheté lors de ton exposition à Plaincourault, où j'étais venue te déranger avec mes plans de géobiologie... 



Vue partielle de l'exposition Nous, du groupe Grâce (Saskia Weyts et Robert Empain,
à la chapelle de Plaincourault - 2015




Peu après, tu m'as demandé si je comprendrais ton cheminement à travers tes écrits. Oui, j'ai compris et j'ai aimé, beaucoup aimé même. 
J'avais commencé à marquer les pages au crayon papier dès qu'un passage traduisait de belle façon mes pensées, ou m'interpelait, ou me touchait. Je me suis vite rendue compte qu'il y en avait beaucoup trop pour que je te les cite, je vais donc résumer mes commentaires.
Je ne m'attendais pas à ton passé de publicitaire et j'ai adoré ton analyse, moi qui ai été trésorière de l'Association Nationale de Défense des Téléspectateurs lorsque la pub a commencé à couper les programmes dans les années 90...
Tu m'as un peu scotchée avec la cérémonie de messe. Afficher ainsi sa foi, Il fallait oser !
Les descriptions de tableaux m'ont non seulement intéressée mais ont grandement  contribué à mon éducation... Et pas que ... " La Tentation de Saint Antoine" m'a éclairée pour mieux supporter des émotions à combattre et retrouver ma sérénité. Merci.
Et tout cet amour ! Me voici rassurée sur la race humaine, encore merci.
Lorsque j'ai un écrit important à rédiger, je choisis mon endroit, une feuille blanche et un crayon papier, et j'attends qu'on me souffle. Parfois je m'épate quand je me relis... au fond de moi que sais bien que si talent il y a, il ne vient pas vraiment de moi... Bien sincèrement, Marie Pairelle, secrétaire de marie
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Depuis quelques mois, voire une année entière, j’ai envie de te dire a quel point ton livre m’a touché. Mes deux lectures ont transformé la copie que tu nous avais donné en un merveilleux manuscrit chiffonné, sali et remplis de notes, de traces de crayon et de doigts. 
Ce livre m’a énormément touché car la rencontre que nous avons faite avec votre bonheur et votre générosité à été pour moi une véritable leçon de vie.
Depuis ce jour, il me semble juste et indispensable de chercher sa voie avec beaucoup d’honnêteté et de bienveillance envers moi même. Je pense que la vie et le partage avec les autres personnes, les animaux et la nature ne nous montre sa merveilleuse beauté que quand nous nous autorisons à la voir. Cette voie, tu nous l’as montré avec cette honnêteté et cette bienveillance que toi et Saskia personnifiez pour moi.Ton livre est pour moi un énorme cadeau car tu y livre ta personne, cette mise à nu de tes pensées, de tes plaisirs et de tes questionnements, de ton histoire aussi, me permet de me nourrir et m’aide à me construire un peu plus.
Le fait que certaines passages soient très proches de mon histoire et de mon monde n’y est certainement pas étranger. Je me réjouis de pouvoir continuer mon vol à travèrs cette vie en me disant que tu peux à chaque moment apparaitre au hasard d’un coin de rue et je garde ton icône voilée comme un rappel pour moi à être et à rester vrai et généreux. A bientôt, avec beaucoup d’émotion...Xavier Houben, architecte
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J'ai lu avec plaisir la belle page que Thierry Berlanda a écrite pour présenter Ad Imaginem Dei : il vous compare à un 'volcan' et non à un 'ange boiteux' comme vous dites... Et moi je vous vois comme un 'phare' mais c'est toujours en précisant 'à qui sait voir...' Rappelez-vous Mallarmé qui parlait du 'troupeau ahuri des humains'... 
Mais je lis dans votre livre : Les hommes sont des miracles qui s'ignorent tant qu'ils doutent de la source invisible qui les fondent, tant qu'il ne leur vient plus à l'esprit qu'ils sont eux-mêmes les preuves qu'ils cherchent éperdument au dehors, là où ne se trouvent plus que des traces éphémères de leurs vies. Ainsi, doutant, ignorant ou méprisant les pouvoirs qu'ils reçoivent du Vivant, ils les épuisent en conquêtes extérieures où ils s'annulent les uns les autres. (p. 304)
Et ceci un peu plus loin, sur Matisse, p. 311: L'émotion est ainsi le miracle qui meut simultanément, fait vibrer les couleurs de l'âme et les couleurs correspondantes du monde. Ce miracle, qui fait se rejoindre lumière de l'âme et lumière du monde, est semblable à celui qui met en résonances les sonorités de l'âme et celles du monde, ainsi que les saveurs, les senteurs et des élans du coeur. Toutes ces correspondances vibratoires étant celles du dedans et du dehors, de l'invisible et du visible, de l'âme et du monde, de l'Incréé et du créé, du Créateur et de sa créature, du Vivant et des vivants, de l'Amour et des aimés. Tous ces phénomènes se nomment encore des théophanies, à savoir des réalités divines manifestées dans le monde mais éprouvées dans l'invisibilité vivante de notre âme.
OUI. La création, faudrait-il ajouter, me rend responsable de l'Amour. L'Amour inspire la Sagesse et réciproquement sans doute car sans discernement ni prudence, l'erreur et la passion nous emporteraient. Il n'y a pas UN (seul) mais bien création, Un en Deux, la créature (ou Fils) étant responsable du 'jeu' ('je') Et vous n'avez pas manqué cette vérité. Vous écrivez 'miracle', 'théophanie', 'résonance' - vous savez, j'ai même précisé 'résonance' et non 'raisonnance' ! L'Amour et pourquoi pas la Foi ; je ne répugne pas à ce mot, somme toute le sentiment intense et précis d'appartenir à un ordre divin, mais qui n'est pas mécanique, déterministe. Liberté et responsabilité sont liées. Raymond Oillet, philosophe
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“… Je viens de terminer la lecture de votre ouvrage dans lequel j'avais pu me plonger trois heures d'affilée jeudi après-midi. C'est la force de l'expérience intérieure et de la foi bien sûr qui s'impose et à certains moments nous emporte vraiment vers ce royaume de confiance et de Présence auquel l'art nous introduit. Votre art, mais votre écriture aussi et l'enthousiasme qui la soulève… Merci de m'avoir ainsi initié un peu plus à la magie de la création picturale et à tout ce qui l'accompagne dans une existence comme la vôtre traversée d'éclats, de joie et de douleurs… Et toujours cette Vie, cet indicible, cet invisible sur la toile duquel se dévoile pas à pas l'oeuvre essentielle. ”  Jean Lavoué, poète.

Grâce à eux


Découvrez sur iTunes : AD IMAGINEM DEI 1 L’œuvre invisible de Robert Empain, un livre de 372 pages  illustré magnifiquement par les oeuvres d'art évoquées.

vendredi 30 août 2019

Le don de la chair du Christ en ses mystères

Grâce à Antoine Vidalin

La phénoménologie de la vie élaborée par Michel Henry a profondément renouvelé l’approche philosophique du corps humain, le comprenant désormais comme chair vivante, donnée à elle-même dans l’auto-donation de la Vie absolue (Dieu). Cet article veut éprouver la fécondité de cette approche du corps pour la théologie eucharistique en scrutant les paroles et les gestes de Jésus au cours de la dernière Cène, tels qu’ils sont transmis aux Apôtres.


La Cène par Fra Angélico. 1439



L’Acte eucharistique de Jésus et sa tradition

LE DON DE LA CHAIR DU CHRIST EN SES MYSTÈRES

La phénoménologie de la vie élaborée par Michel Henry au cours du dernier demi-siècle a profondément renouvelé l’approche philosophique du corps. La reconnaissance de la chair comme réalité auto-affective, subjective et invisible de l’homme ouvrait la voie pour une nouvelle phénoménologie dans laquelle il s’agit de rapporter tous les phénomènes à leur réalité affective dans la chair (ainsi, appréhender la couleur d’un objet demandera de la saisir, non d’abord comme une propriété d’une substance mondaine, mais comme une tonalité impressionnelle de mon acte de vision). Loin de discréditer le monde, la phénoménologie de la vie permet au contraire de le fonder pleinement comme monde-de-la-vie, et renoue sans doute avec une métaphysique concrète et réaliste.
Au terme de l’oeuvre d’Henry, l’ouvrage Incarnation montrait comment une phénoménologie de la chair renvoyait nécessairement à une phénoménologie de l’in-carnation, de la venue en soi de toute chair dès lors que toute impression est portée, comme ce qui la rend possible et réelle, par une Archi-impressionnalité, celle de la Vie absolue venant en soi dans le Premier Vivant. Ainsi pouvait être donnée une intelligence philosophique de l’Incarnation du Christ, Premier Vivant, comme la venue dans une chair de celui qui se tient au Commencement de toute chair et la rend possible.
Assuré qu’une telle phénoménologie, en arrimant ainsi toute chair à la Vie absolue, ne peut manquer de renouveler la théologie, nous avions tenté dans un premier article (1) de montrer l’incidence de cette compréhension de la chair sur la notion de présence réelle dans le corps eucharistique. Nous voudrions à présent dans cet article (2) éprouver la fécondité d’une phénoménologie de l’incarnation  pour l’approche théologique de l’Acte eucharistique de Jésus à la dernière Cène.

I. — L’Acte eucharistique de Jésus

Le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain, et ayant rendu grâce, il le rompit et dit: «Ceci est mon corps qui est pour vous; faites ceci en mémoire de moi». De même il prit aussi la coupe
après le repas, en disant: «Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang; faites ceci, chaque fois que vous en boirez, en mémoire de moi» (1 Co 11,23-25).

Ceci est mon corps

Étant, avec le Père et l’Esprit Saint, l’auteur de sa propre Incarnation, le Christ peut dire de lui-même en vérité: ceci est mon corps, car il est la Parole faite chair et qui donc fait de ce corps, son corps. Comme Verbe incarné, il est la Parole qu’il dit (sa chair est la parole qui dit: c’est moi, JE SUIS ce corps). Il possède ainsi la puissance de disposer de soi en son corps. C’est pourquoi cette première parole de Jésus est identiquement un acte, l’acte intérieur qu’expriment les gestes de prendre le pain et de rendre grâce, et par lequel le Christ se saisit de soi en vue du don de soi, acte qui remonte à son Incarnation même. Il peut le dire de lui-même, mais aussi du pain qu’il prend: en effet, il n’est pas seulement la puissance agissant en sa propre Incarnation, mais la puissance s’incarnant en toute chair et donatrice des pouvoirs par lesquels toute chair est constituée dans sa relation au monde, singulièrement pour pouvoir s’y nourrir. Ainsi, le pain ne peut devenir ma chair de telle sorte que j’y puise le rassasiement et la force que parce que, sous l’enchaînement des actions telles que mastication, déglutition, assimilation corporelle, s’opère une véritable transsubstantiation invisible (et pour cela, réelle) en laquelle la chair du Christ m’est donnée pour devenir ma chair. C’est, en effet, dans l’Incarnation du Christ au Commencement, que me sont donnés ces pouvoirs charnels de manger, d’assimiler, de transformer cette nature étrangère, broyée sous mes dents,  en ma vie et ma force. Ainsi peut se lire la miséricorde première de la Vie, dans cette Incarnation du Christ au tout début, donatrice de tout pouvoir. Cette chair du Christ est bien également présente dans le pain dans la mesure où le pain n’est pain que comme fruit de la terre (germination), de l’eau et du soleil (croissance), du feu et du travail de l’homme (farine, pâte, cuisson), possible par la première), que leur chair devienne sa chair, que leur chair ne vive plus d’elle-même mais de Lui, s’éprouvant en Lui qui se donne à eux. La transsubstantiation opérée par la Parole du Christ, ceci est mon corps, du pain en corps du Christ doit donc être comprise au niveau ontologique fondamental de la phénoménologie de la vie: celle de la chair des disciples en la chair du Christ qui les joint à eux-mêmes et, corrélativement, celle du pain en la chair du Christ qui donne toute chair à elle-même.
Il faut ajouter que c’est justement parce que l’homme, par le péché, vit dans l’oubli de sa relation ontologique à la vérité originelle de la Vie, que cette relation doit être restaurée au lieu même où elle fut oubliée, c’est-à-dire par la nourriture. Puisque l’homme s’est tourné vers l’extériorité, lui demandant la Vie, c’est par le détour de l’extériorité que le Christ donne sa chair, extériorité que la mort doit briser pour que la Vie intérieure soit donnée. Comment cela se fera-t-il? Dans l’acte par lequel l’homme pourra actualiser sa passivité et sa dépendance, c’est-à-dire dans l’acte de manger. Car si cet acte, suite à la convoitise, fut celui du péché, il demeure celui du besoin et du savoir pathétique de notre dépendance.
Manger, c’est non seulement prendre le monde, le croquer à pleines dents de telle sorte que la nourriture broyée sous la dent livre au palais son suc, mais aussi, la nourriture étant déglutie, l’assimiler à nos puissances corporelles dans une opération dont nous sommes passifs, puisqu’elle se déroule en nous sans nous.
Et de même que le pain est non seulement cette bouchée invisible nourrissant les hommes, mais un «ceci» fait pour être broyé, le Christ n’est pas seulement chair invisible porteuse de la Vie de Dieu, mais corps visible. C’est pourquoi il ne dit pas: ceci est ma chair, mais: ceci est mon corps. L’Incarnation du Verbe est en effet sa venue dans une chair de péché, une chair non seulement passible et dépendante, mais aussi vulnérable, soumise aux puissances extérieures, qui se présente sous l’aspect d’un corps que l’on peut réduire à sa seule visibilité. Cela implique qu’on puisse le saisir, le prendre sous la main, le rompre, le transformer en une chose, un ceci. C’est un corps de pauvre qui peut être mangé, non seulement par les bêtes sauvages, mais par les hommes, les riches et les puissants, car quand ils mangent leur pain, ils mangent mon peuple (Ps 13,4). Les pauvres n’ont plus que leur corps et pour cette raison, peuvent être mangés: ils dévorent la chair de mon peuple et arrachent la peau de dessus lui, ils lui rompent les os, ils le dépècent comme de la chair dans le chaudron, comme de la viande à l’intérieur d’une marmite (Mi 3,3). Ce qui peut sembler ici une métaphore, une outrance rhétorique des prophètes pour dénoncer  l’injustice des puissants, doit recevoir sa vérité littérale dans la chair du Christ: c’est bien la peine du travailleur et donc sa chair que nous dévorons lorsque son travail est volé et aliéné de sorte que nous lui ôtons la vie. Dévorant sa chair, nous mangeons celle du Christ Premier Vivant s’incarnant en toute chair comme ce plus de la vie, donateur de tout accroissement, qui ne peut plus être donné ni accueilli, mais dévoré.
La Parole du Christ: ceci est mon corps dit donc le Verbe Incarné, Jésus-Christ, dans la condition unique qui est la sienne, à la fois Verbe et homme, Verbe incarné donateur de toute chair, et homme solidaire de tous les vivants, pauvre avec les pauvres dans un corps vulnérable et souffrant. De tout cela, le Christ rend grâce en rendant grâce pour le pain, recevant son être et sa mission du Père et s’abandonnant à lui: tu m’as façonné un corps, alors j’ai dit: voici, je viens, ô Dieu, pour faire ta volonté (cf. He 10,5-7et Ps 39,8).

Qui est pour vous

Un corps n’est jamais une chose, un simple ceci. Il est habité par une chair. C’est cette chair qui se donne en acceptant de devenir un ceci, en se distanciant en quelque sorte d’elle-même pour dire: ceci est mon corps. Cette donation a sa source dans la volonté divine qui présida à l’Incarnation et par laquelle le Verbe veut demeurer ce qu’il est depuis le Commencement, le donateur de toute chair, et qui le conduit à assumer le refus de l’homme en acceptant la loi de l’extériorité et donc la mort. C’est cette volonté que le Christ ratifie en sa volonté humaine à Gethsémani, en obéissance au Père. Le ceci doit donc, pour trouver sa vérité intégrale, être rapporté à l’ensemble de la phrase: ceci = mon corps qui est pour vous, mon corps en tant qu’il est intégralement pour vous. Mais que donne le Christ aux Douze (et à eux seuls selon les trois Évangiles synoptiques) en cette heure qui précède sa Passion?
Il ne s’est pas encore offert sur la Croix, le sacrifice n’est pas complètement accompli! Il ne peut encore leur donner la Vie éternelle puisqu’il n’a pas encore reçu la gloire qu’il possédait avant
la fondation du monde (cf. Jn 17,5) et que l’Esprit n’a pas encore été livré (cf. Jn 7,39). Il donne ce qu’il est à cet instant, c’est-à-dire son corps en tant que prêt pour la Passion, dans l’accord de ses deux volontés. Il révèle par là que cette Passion est pour les Apôtres, qu’elle n’est pas un événement accidentel, voire concernant seulement le péché des autres hommes (des chefs du peuple juif ou des Romains), mais qu’elle est nécessaire pour qu’il les rejoigne. Cette révélation n’est pas d’abord intellectuelle auquel  cas Jésus aurait pu se contenter d’un discours); elle est un Acte, par lequel il passe en eux dès lors qu’ils acceptent de communier à cet Acte en prenant le pain et le mangeant, c’est-à-dire dès lors qu’ils se fient, par leurs actes, à celui qui a les paroles de la vie éternelle (Jn 6,68) sans qu’ils ne comprennent ni ne croient encore pleinement. Ce n’est pas encore la vie éternelle qui leur est donnée (comme il en sera après la résurrection lorsque pour eux le Christ rompra le pain), mais l’assurance éprouvée concrètement dans la manducation, de son amour pour eux, un amour qui ira jusqu’au bout, malgré leur abandon, leur lâcheté et même la trahison de l’un d’entre eux. De telle sorte qu’ils pourront revenir (Lc 22,32) et recevoir la paix et le pardon du Ressuscité pour en être lestémoins. Ils le pourront, car en mangeant le corps du Christ tout prêt pour la Passion, ils demeurent, par delà la faiblesse de leur foi, en communion avec celui qui continue à les porter, seul, dans sa Passion, à cette Heure où l’action de l’homme ne peut plus rien et où Dieu seul agit dans son Fils (4).
Si le Christ ne s’était pas donné, la veille de sa Passion, à ceux qu’il avait choisis pour être ses compagnons et ses Apôtres, ceux ci n’auraient pu participer réellement à sa Passion en étant plongés dans sa mort pour être sauvés (5).

De la nécessité pour le Christ de se donner réellement en son corps aux Douze Apôtres, témoigne en contraste l’absence étonnante à la dernière Cène de Marie. Sans entrer dans le débat historique sur la convenance de sa présence à un tel repas, l’absence de mention scripturaire doit être honorée et recevoir sa signification théologique: si Marie n’a pas communié à la dernière Cène, c’est qu’elle n’en avait pas besoin (alors qu’elle sera aux côtés des disciples pour prier et recevoir l’Esprit Saint). Marie n’a pas besoin de communier, dès lors que sa vie est déjà tout entière communion dans la foi et dans l’Esprit à la vie de son Fils, jusqu’au consentement au pied de la Croix, et même jusque dans a résurrection de son Fils (d’où l’assomption de Marie, fruit de  cette communion charnelle). En effet, la Parole qu’est son Fils ne cesse de se faire chair en elle depuis le début, à l’Annonciation, immédiatement, sans avoir besoin de passer par l’extériorité sacramentelle: et sa mère gardait fidèlement toutes ces choses dans
son coeur (Lc 2,19 et Lc 3,51). La présence de Marie au pied de la Croix souligne combien il était nécessaire que le Christ trouvât, pour son Acte, une personne qui en reçoive totalement le fruit en son être en y adhérant. Une telle adhésion du côté des Apôtres ne saurait encore être entière. Elle ne le sera d’ailleurs jamais totalement, même après la Résurrection, de sorte qu’eux-mêmes et l’Église auront toujours besoin de Marie à leur côté, comme Mère de leur foi. Aussi, Marie à l’Eucharistie est-elle plutôt du côté de celle qui, par sa foi, donne le corps de son Fils aux disciples plutôt que de celle qui le reçoit. C’est ainsi qu’elle n’est pas seulement figure personnelle de l’Église, mais aussi Mère de l’Église.

Le don du corps du Christ correspond donc au mystère de son Incarnation, comme Envoi par le Père, et au mystère de son existence pour nous les hommes, accomplie dans l’obéissance au Père jusqu’à sa libre disposition pour la Passion. Ce n’est pas un hasard si les paroles et les gestes sur le pain surviennent, selon Paul et Luc, au début du repas, renvoyant ainsi au commencement de la vie du Christ et aux mystères de l’Incarnation et de Gethsémani.
Les paroles suivantes concernant la coupe de vin sont en revanche placées, toujours selon Paul et Luc, à la fin du repas. Nous allons voir comment elles expriment directement la Passion et la Résurrection, c’est-à-dire les derniers mystères du Christ.

Mon sang

Le sang, c’est l’âme de la chair (Lv 17,14). Cette affirmation scripturaire doit recevoir un sens phénoménologique et non simplement métaphorique. Quelle expérience ai-je de mon sang?
Tout d’abord, n’est-il pas intérieur à mon corps, presque invisible et en même temps si touchable, si vulnérable en son affleurement sous la peau? Ne pas le voir et en sentir les pulsations, c’est vivre, alors que le voir s’écouler dans ce rouge vermeil dont l’intensité a la violence de la vie, c’est commencer à mourir. De plus, ne fais-je pas l’expérience, à travers l’irrigation du sang qui rejoint et habite chaque point de ma chair vivante en ramifications de plus en plus fines, et dont le battement de coeur en sa répétition entretient incessamment le flux, d’une vie qui vit en moi sans moi et qui pourtant est la vie de ma vie. Cette vie autre est en même temps si intime que mes sentiments les plus personnels, voire le traits de mon caractère, se colorent de la couleur de mon sang: le rosissement du bien-être, le fard de la honte et le rougeoiement de la colère, le blanchiment de la peur et de l’humiliation... Si le corps peut être dit symbole de la chair en tant qu’il renvoie immédiatement à la chair invisible et à ses pouvoirs (ces mains qui prennent, ces yeux qui voient…), le sang, cette intériorité vivante, voilée sous la peau, peut être alors dit symbole de la chair en tant qu’il renvoie au principe de la vie de la chair, son âme. C’est ainsi que corps et sang symbolisent réellement à eux deux la chair immanente. Mais le sang symbolise plus précisément la chair en tant que vie reçue et donc dépendante d’une Vie qui la précède et lui est en même temps immanente. Par là, le sang dit aussi la fragilité de la chair, sa dépendance et sa souffrance possible: ainsi son écoulement extérieur est identique au sentiment intérieur de la vie se retirant de soi et donc de la perte de soi, sentiment qui est pourtant l’épreuve de soi la plus angoissante, dans laquelle l’ego, au moment où il se sent disparaître, souffre lui même le plus intensément comme celui qui est livré à lui-même et à son impuissance radicale, faisant déjà l’épreuve réelle de sa mort. Le sang contient ainsi à la fois l’expérience d’une communion à la Vie absolue et d’une possible rupture de cette communion.
Par sa dichotomie (mort/vie) et le renvoi inévitable à une Vie reçue d’en haut, le sang, dans toutes les civilisations, touche à la dimension sacrée de l’existence, même si toutes ne se comportent pas de la même manière à son égard. L’interdit formulé en Genèse et en Lévitique concernant la consommation du sang des animaux est l’expression du sentiment de cette dimension et l’inscription de l’impossibilité pour l’homme de mettre la main sur la vie. En même temps, cette interdiction tranche avec la pratique d’autres cultures qui ont pu, non seulement boire le sang des animaux pour s’approprier leur vie, mais encore le sang humain. De telle sorte que l’interdit en Israël vient s’opposer à un désir tout aussi fort de boire le sang pour communier au principe vital. On pourrait dire que, d’une certaine manière, l’interdit juif souligne la nécessité de ce qu’il prohibe, puisqu’il consacre la présence du divin, comme origine de la vie, dans le sang, et qu’Israël vit pour cette communion à la présence de Dieu. Car que recherche l’homme?
Non seulement sa subsistance et sa force en mangeant (la Faim y est Besoin de soi) mais aussi sa joie en communiant à la Vie infinie qui le porte (la Soif y est désir de Dieu, de la jouissance de soi là où elle est possible, c’est-à-dire en Dieu).

Ce désir de communion et de joie trouve une satisfaction réelle dans le vin qui réjouit le coeur de l’homme (cf. Ps 103,15): lent produit du soleil qui extrait de la terre ses vertus minérales pour les concentrer dans le raisin vermeil, fruit du travail amoureux de l’homme sur sa vigne, de la vendange joyeuse et du foulage violent aux pieds dans la cuve, produit du patient travail du temps qui transforme au fond des caves le liquide sucré pour lui donner ses vertus enivrantes, le vin est vraiment le sang de la terre et des grappes, auquel l’homme peut boire et par lequel il peut célébrer sa communion et sa joie. À la différence du pain, le vin n’est pas nécessaire à l’entretien de la vie. Il est pourtant un luxe indispensable si l’homme est un être de désir, c’est-à-dire appelé à communier à la Vie reçue en partage avec tous: on a soif de plus que de l’eau, et toute soif, même la plus humble, est soif de Dieu. En se mêlant au sang, le vin devient sang et apporte l’ivresse qui gagne tout l’être à la joie et le dispose à la communion. Or la joie surgit en nous sans nous, comme le vin agit en nous sans nous, comme le sang bat en nos veines sans nous. La joie est imprévisible et surabondante, résultat non des efforts volontaires de
l’homme mais donnée dans la communion aux autres. On ne se réjouit pas pour quelque chose, ni même pour soi, mais toujours à cause de quelqu’un, de sa présence, de la communion vécue avec lui. C’est pourquoi le mariage dans lequel deux personnes s’unissent l’une à l’autre pour toujours, donne son caractère le plus intense au vin des noces. C’est pourquoi aussi l’ivresse du vin sans la joie de la communion, est une joie factice qui se transforme bientôt en une tristesse d’autant plus amère qu’elle est déçue: la coupe de vin peut ainsi se transformer en vin de vertige et de fureur (cf. Jr 25,15 ; Is 51, 17), celui que la Bible associe à la colère de Dieu: le Seigneur tient en main une coupe où fermente un vin capiteux; il le verse et tous les impies de la terre le boiront jusqu’à la lie (Ps 74,9).

Car si le vin réjouit le coeur de l’homme, cette joie n’est encore qu’une promesse, celle de la jouissance pleine et entière vers laquelle la vie de l’homme et l’histoire tout entière sont tendues et que la tradition juive attend à la plénitude des temps comme le festin messianique où le vin sera celui des noces de Dieu avec son peuple, vin nouveau par lequel l’homme communiera à la vie et à la joie de Dieu. Que pourrait être ce vin sinon le sang, c’est-à-dire la vie même de Dieu? C’est ce que le Christ inaugure à Cana et accomplit pour ses Apôtres à la Cène.
Tout d’abord, en disant du vin ceci est mon sang, Jésus révèle qu’il est l’origine de cette vertu de joie contenue dans le vin;  cette l’acte eucharistique de jésus et sa traditio 415 joie qui coule avec le vin dans nos veines et qui devient notre joie, est sa joie, parce qu’elle est son sang, c’est-à-dire sa vie continuant à se donner miséricordieusement à tous, à travers le cosmos et le travail des hommes et plus encore, à travers le temps, cette longue patience de Dieu qui transforme la peine du labeur en joie du fruit (6). Le vin ne peut devenir notre sang et notre joie sans que soit à l’oeuvre la donation d’en haut, celle de sa joie et donc de sa vie communiquée comme son sang qui est la vraie boisson (Jn 6,55).
Mais nous savons que, dans les paroles du Christ, une autre  «transsubstantiation » est à l’oeuvre: non seulement celle de sa chair et de son sang en chair et sang de l’homme, mais celle de la chair et du sang de l’homme en la chair et le sang du Christ, non seulement le sang du Christ présent en tout breuvage capable de désaltérer la soif de l’homme, mais le sang du Christ versé pour nous. Car le sang de la joie, le vin nouveau est un sang versé dans la mort violente que les hommes vont lui infliger (et déjà dans le refus qu’ils n’ont cessé d’opposer à la communion et à la joie). 

La réalité du sang versé est ainsi sa souffrance déjà réelle à l’instant
de la Cène, car présente tout au long de sa vie, de la communion violemment refusée, souffrance qui fera sa soif sur la Croix et que seul le vinaigre désaltérera. En même temps, cette souffrance est déjà réellement joie de la communion avec les Apôtres, par-delà leurs manquements, qui s’accomplira définitivement avec le vin nouveau du Royaume (cf. Lc 22,18). Si cette souffrance est déjà joie de la communion, c’est que, par elle, le Christ rejoint et épouse la souffrance de toute l’humanité. Bien plus, parce que Lui, le seul juste, prend la place des pécheurs, la coupe qu’il va boire est celle de la colère de Dieu. Mais cette coupe est prise par le Christ pour être la coupe du salut pour tous, en étant élevée en sacrifice d’action de grâce, lui qui rend grâce dans l’acte d’offrande de lui-même accompli à cette heure: comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu’il m’a fait? J’élèverai la coupe du salut, j’invoquerai le nom du Seigneur (…) Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce (Ps 115, 12.17). Car le sang versé ne nécessitera pas d’expiation, étant lui-même l’expiation, par le sacrifice librement consenti et le pardon imploré et donné sur la Croix. La coupe de la colère bue par le Christ est la coupe du salut, offerte aux disciples.
Ce sang versé doit être bu, c’est-à-dire devenir le sang et la joie des Apôtres. Le pardon doit se répandre dans tout leur être, tout leur corps, pour les faire entrer dans une autre ivresse, celle de la communion à la Vie de Dieu et à son amour: par là, le Christ invite, non pas à braver l’interdit du sang mais à accomplir ce que cet interdit désignait, boire le sang de Dieu.
En choisissant de donner son sang à ses Apôtres sous l’apparence du vin, le Christ conjoint donc à la souffrance promise, la joie du festin messianique et de la communion. Il le peut car cette joie est celle du Commencement, la joie du Fils dans l’amour du Père qui présida à l’In-carnation. Ultimement, la joie et la communion sont celles de l’Alliance nouvelle et éternelle. Tel est le fruit promis que la Résurrection manifestera et que la Pentecôte accomplira.


La nouvelle alliance

Le fruit qui sera donné dans la Résurrection puis l’Ascension, c’est-à-dire l’instauration de l’unique Médiation du Christ, est déjà célébré et goûté lors de la Cène puisque le sang offert en boisson est celui de l’Alliance Nouvelle entre Dieu et les hommes. Cette alliance, annoncée par le prophète Jérémie peu avant la chute de Jérusalem et l’exil (cf. Jr 31,31), n’est pas seulement nouvelle parce qu’elle succèderait à l’ancienne, auquel cas elle deviendrait à son tour ancienne, mais parce qu’elle intègre le pardon comme son fondement. En Jérémie, le pardon était certes annoncé (car je pardonnerai leur faute, et de leur péché je ne me souviendrai plus (Jr 31,34) comme ce qui pourrait inscrire la loi de Dieu sur les coeurs (cf. Jr 31,33). Désormais, le sang de l’Alliance est celui même du pardon des péchés, c’est-à-dire que le pardon constitue l’Alliance et n’est pas ce qui, dans un second temps, permettrait de recoller ce qui a été rompu. Cette Alliance est nouvelle car toujours nouvelle, l’amour qui se donne étant toujours neuf comme la vie qui ne cesse de venir miséricordieusement en tous. C’est pour cela que le Christ peut la célébrer avec ses Apôtres malgré leur faiblesse et leur péché, révélant que Dieu nous aime alors que nous sommes encore pécheurs. En même temps, cette Alliance nouvelle est aussi la plus ancienne, elle est l’Alliance originelle dont Adam était appelé à vivre, l’intériorité réciproque avec le Fils à l’image de l’amour vécu avec le Père dans la communion de l’Esprit: moi en eux et toi en moi (Jn 17,23). C’est pourquoi les paroles consécratoires de la messe ajoutent: l’Alliance nouvelle et éternelle, car ce qui est la Fin de l’histoire  l’acte eucharistique de jésus est aussi à l’oeuvre dès le Commencement et à l’origine de toute l’économie du salut (7). Dans l’agneau égorgé depuis la fondation du monde (Ap 13,8), gît le mystère de cette alliance éternelle, caché au long des siècles et manifesté, dans les derniers temps, sur le visage du Crucifié.
Au terme de cette réflexion sur l’acte eucharistique de Jésus nous pouvons tenter le récapitulatif suivant, en reprenant les quatre
mystères que manifeste son Acte:

Incarnation      Gethsémani      Passion        Résurrection
 
       Envoi                 Obéissance          Sacrifice            Communion
 
{Commencement du repas}                       {Fin du repas}
 
Ceci est mon corps Donné pour vous Ceci est mon sang L’alliance nouvelle
 
       Prenez                      Mangez              Prenez                    Buvez

     {Faim comme Besoin de Soi}            {Soif comme Désir de la Vie}

Dans son Acte eucharistique, Jésus rassemble donc toute sa vie, de son Incarnation à son Ascension, se livrant à ses Apôtres afin que ceux-ci soient en communion avec lui et entrent avec lui dans la grande épreuve de leur régénération. En cet Acte, Jésus se révèle en son être et sa mission comme celui qui donne la vie à toute chair, dès l’origine et, par-delà le péché, dans le pardon, déjà promis à l’origine. Toute sa vie est cet Acte. Il est l’Acte premier et dernier, le centre de l’histoire qui révèle le sens du monde et ouvre les Écritures. En son intégralité, cet Acte consiste en l’engendrement des fils dans le Fils unique pour tous ceux qui communient à sa chair. Cela signifie qu’en cet Acte, c’est toute la Trinité qui opère en union à l’opération humaine du Christ: le Père qui envoie en engendrant, le Fils qui obéit en étant engendré et en demeurant dans le Père, l’Esprit livré dans l’étreinte du Père et du Fils que la mort ne peut briser et dont toute vie jaillit. Le Christ est identiquement cet Acte en obéissance au Père pour nous les hommes: on ne peut en rien séparer son être de son agir. Dès lors, pour le Christ, se livrer à ses Apôtres, c’est aussi livrer l’Acte qu’il est, l’acte de sa livraison, de telle sorte que cet Acte puisse devenir le
leur. D’où la parole: faites ceci en mémoire de moi.


La Cène par Fra Angélico

II. — La traditio de l’Acte eucharistique de Jésus:
faites ceci en mémoire de moi

Ceci: touto. C’est par ce même vocable que le Christ a désigné son corps et son sang: ceci est mon corps qui est pour vous, ceci est mon sang versé pour vous. Mais le ceci se rapporte plus exactement, on l’a vu, à l’Acte de donation du Christ en son corps et son sang (et non d’abord au pain et au vin comme choses). C’est donc d’abord l’Acte eucharistique qui est contenu dans le commandement de faire ceci en mémoire de Lui. Telle est la réalité invisible révélée et donnée dans les gestes et les paroles visibles du Christ: prendre le pain, le vin, rendre grâce, dire ceci est mon corps, ceci est mon sang, etc... Mais il faut aller plus loin et reconnaître dans le ceci non seulement les paroles et les gestes de l’Acte eucharistique de Jésus, mais le fait que ces paroles et ces gestes sont et doivent être les siens. Sinon, nous n’aurions qu’une répétition distancée de ces gestes et paroles sans qu’ils puissent livrer la réalité intérieure de l’Acte de Jésus. D’où la précision: faites ceci en mémoire de moi.
Cette expression doit être clarifiée: eis tèn emèn anamnèsin. On voit d’emblée que la traduction liturgique peut prêter à confusion. Il ne s’agit pas, en effet, de nous souvenir du Christ mais d’agir en sa mémoire, dans sa mémoire: la mémoire est la sienne, c’est lui qui se souvient. Une telle compréhension s’inscrit dans la tradition du Mémorial juif dans laquelle le peuple, par une fête, un geste, un rite, un lieu, une pierre dressée… re-présente à Dieu le souvenir de ses actions et se rappelle à sa mémoire de telle sorte que Celui-ci reproduise ses merveilles pour le peuple. Dans le Mémorial (8), c’est d’abord Dieu qui se souvient, et se souvenir, pour Dieu, c’est agir. En même temps, le Mémorial est commandement de Dieu donné au peuple pour qu’il se souvienne de ses merveilles et se rende disponible à son action toujours nouvelle. Le Mémorial est ainsi toujours concret, impliquant une action de l’homme, et dans cette action, la promesse de l’action de Dieu. Parmi les merveilles de Dieu et les gestes du peuple qui les célèbre, la Pâque est fondatrice et sa fête apparaît comme le Mémorial par excellence, le premier qui soit commandé par Dieu: ce jour vous servira de mémorial et vous le fêterez comme une fête pour le Seigneur; dans toutes vos générations, c’est une institution perpétuelle, vous le fêterez (Ex 12,14).


Se souvenir des tableaux qui ne sont pas encore. Robert Empain. 1996

Or, c’est justement, selon les Synoptiques, au cours du repas pascal que Jésus institue l’Eucharistie comme son Mémorial (le mot utilisé chez Paul et Luc étant le même que celui de la Septante: anamnèsis). Il ne s’agit plus seulement d’accomplir les gestes du repas pascal comme Mémorial de telle sorte que Dieu se souvienne et poursuive au fil des générations l’oeuvre de libération commencée en Égypte (auquel cas l’acte de l’homme reste à distance de l’action de Dieu). Désormais, les gestes du Christ (qui encadrent le repas pascal sans être propres au repas pascal), contiennent réellement l’Acte par lequel le Christ libère l’homme du péché et le réinsère dans la liberté des enfants de Dieu. Il faut les répéter de telle sorte que, dans cette répétition, l’Acte du Christ soit réellement présent. Il faut donc non plus faire des gestes qui seraient un mémorial présenté à Dieu (le mémorial du peuple d’Israël), mais agir dans le Mémorial même du Christ (tout à la fois opération de Dieu et opération de l’homme, qui accomplit tous les mémoriaux d’Israël), c’est-à-dire dans son Acte. Pour plus de clarté, nous traduirons donc désormais le commandement du Christ par: faites ceci en mon mémorial.
Nous l’avons dit, l’Acte eucharistique rassemble toute la vie du Christ. Mais ce n’est qu’après la résurrection que sa chair demeure pour toujours pleine de l’Esprit, porteuse de toute sa vie terrestre, de sa conception à sa mort. Sa chair ressuscitée est ainsi son Mémorial vivant, au sens où la chair est mémoire vivante, active, répétable, et, en ce qui concerne le Christ ressuscité, désormais éternelle et donatrice d’elle-même. Dans le Mémorial eucharistique de sa chair, toute la vie du Christ demeure ainsi présente et disponible comme in-carnation en nous, les hommes. Mais ce n’est qu’après la Pentecôte que les Apôtres pourront, dans la puissance de l’Esprit, entrer dans le Mémorial du Christ pour agir en lui. Au soir de la Cène, les Apôtres ne pouvaient encore agir sinon en prenant, mangeant et buvant, c’est-à-dire en actualisant leur passivité foncière devant le don du Christ. Désormais, revenus de leur faiblesse et de leur péché, affermis dans leur foi par la Résurrection du Christ et par l’Esprit, ressuscités avec lui, c’est-à-dire ayant part à sa chair, ils apprennent à vivre de Lui et par Lui, et sont envoyés pour donner sa vie au monde: Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie (Jn 20,21). Demeurant dans cet envoi qui les consacre et les constitue (de même que l’identité filiale de Jésus est d’être l’Envoyé du Père), ils peuvent répéter les gestes et les paroles eucharistiques du Christ à partir de la donation première de la chair du Christ, reçue à la Cène et dont ils continuent à vivre de telle sorte que leur agir porte une présence du Christ absolument réelle. Ainsi, la réalité intérieure des gestes et des paroles qu’ils vont accomplir est-elle ce qui rend possible tout geste et toute parole de leur part, à savoir la donation du Christ comme incarnation vivante en leurs pouvoirs. Mais cette donation ne s’accomplit absolument que si leurs actes sont réalisés à partir d’elle, c’est-à-dire que si la prise du pain, l’action de grâce, la parole ceci est mon corps, etc… sont effectuées en communion avec le Christ qui se donne par ces gestes qui sont les siens, c’est-à-dire s’ils se livrent aussi avec lui en s’offrant au Père. Car alors, en se donnant, ce n’est plus eux qu’ils donnent mais le Christ, qui leur donne de se donner. La chair du Christ est désormais leur chair, son Mémorial, leur Mémorial.
Ainsi, en instituant l’Eucharistie au soir de la Cène, Jésus institue du même coup les Douze comme prêtres de la Nouvelle Alliance, ainsi que le reconnaît le Concile de Trente9. Le sacerdoce des Douze fait partie intégrante de leur apostolicité: établis témoins du Christ et dépositaires de son Acte (le dépôt de la foi est justement cet Acte vivant de Tradition), ils sont envoyés pour transmettre sa vie, en répétant ses gestes et ses paroles, répétition qui n’est possible qu’en se livrant soi-même (la Tradition vivante est à ce prix pour ne pas sombrer en traditionalisme).
Le commandement du Christ: faites ceci en mon mémorial porte ainsi en lui une double injonction:
– d’une part, répéter les gestes et les paroles du Christ,
– d’autre part, vivre ce que les gestes expriment du Christ, en se donnant soi-même avec Lui, c’est-à-dire, ainsi que le demande l’évêque durant l’ordination, en conformant sa vie au mystère célébré. 
En même temps, nous l’avons dit, les Apôtres, comme chacun de nous, ne seront jamais adéquats au don parfait que le Christ accomplit. Mais cet écart est bienheureux car constitutif du sacerdoce des Apôtres puisqu’ils ne sont pas le Christ (cf. Jn 1,20).
C’est pourquoi d’une part, ils invoquent toujours l’Esprit Saint dans la célébration de l’Eucharistie, l’Esprit garant de la communion vécue avec leur Seigneur, de cette intériorité réciproque par laquelle leur acte peut devenir celui du Christ, et le pain, son corps. D’autre part, les gestes qu’ils posent, par leur origine, ne sont pas les leurs, mais ceux du Christ à qui ils obéissent. Cette obéissance en fait des gestes intérieurs et non plus extérieurs, par lesquels ils renoncent pratiquement à eux-mêmes pour laisser le Christ agir à travers eux. De plus, leur acte d’offrande d’eux-mêmes n’est justement possible que dans l’Acte du Christ, c’est-à-dire qu’il intègre le savoir de leur impuissance radicale, de leur nécessaire inadéquation au don du Christ et donc de la pauvreté radicale de leur offrande (c’est pourquoi les Apôtres et leurs successeurs, en célébrant l’Eucharistie, continuent à la recevoir). Le pain ne devient pas leur corps, mais celui du Christ, de telle sorte que leur corps devienne celui du Christ.
Mais ne rencontrons-nous pas alors une autre limite au sacerdoce et à l’efficacité sacramentelle de l’Eucharistie, à savoir que l’impuissance radicale n’est jamais totale du côté de l’homme et que toujours s’y mêlent l’autosuffisance et l’illusion d’être la source de ses actes? Mais le commandement du Christ assume cet abîme qui est celui du péché, puisque, nous l’avons montré, le pardon fonde la Nouvelle Alliance. Qui peut alors nous garantir la présence réelle de l’Acte du Christ et de sa donation à l’Eucharistie sinon celle qui, absente à la Cène, sera présente au pied de la Croix pour, dans l’offrande d’elle-même, adhérer pleinement à l’Acte de son Fils et en recevoir tout le fruit? Marie ayant pleinement reçu son Fils dans le don qu’il fait de lui-même, vivant déjà pleinement de sa chair ressuscitée, peut désormais s’associer au don qu’il fait de lui-même en le donnant aux disciples. Et ce don est véritable, total, efficace, malgré l’inadéquation des ministres de ce don, puisque Marie demeure présente à chaque Eucharistie, comme la femme sacerdotale dont le sacerdoce, qui est celui de l’Église, porte celui des Apôtres. Non seulement elle permet le don entier du Christ mais elle permet que ce don soit reçu, étant celle qui peut ouvrir, en chaque coeur de disciple, la brèche du oui de la foi et de l’obéissance, pour que le Christ prenne vraiment chair en son Corps, pour que sa Vie s’y accroisse en communion de tous avec tous.
Le commandement Faites ceci en mon mémorial, d’abord donné aux Apôtres à la Cène, est lui aussi transmis avec les gestes et les paroles des Apôtres, de sorte qu’il est désormais adressé à chaque Eucharistie à tous les disciples. C’est toute l’Église qui est appelée à être sacerdotale et apostolique, c’est-à-dire à répéter dans sa vie l’acte de livraison de soi pour que la Vie éternelle soit donnée à tous. L’Eucharistie célébrée à chaque messe va ainsi devenir le lieu où l’acte humain va peu à peu retrouver sa vocation et sa puissance dans l’Acte du Christ pour donner la Vie au monde.

 
1. «Le corps de la présence réelle. Une réflexion théologique sur l’Eucharistie
à partir de M. Henry», NRT 125/3 (2003), p. 418-428.
2. Pour aller plus loin, voir notre thèse récemment publiée: Acte du Christ et
actes de l’homme. La théologie morale à l’épreuve de la phénoménologie de la vie,
coll. «Collège des Bernardins», Parole et Silence, Paris, 2012, 565 p.
3. On trouve cette même appréhension du monde extérieur comme corpsproprié
dans les cultures basées sur ce qu’on appelle la pensée concrète (et qui
ne connaissent pas la pensée abstraite). Ainsi je me souviens d’un paysan à Madagascar
parlant de la rizière ou de la pirogue comme de sa vie (vocable qui a en
malgache la même profondeur que la chair). Il n’y avait là nulle métaphore mais
la saisie immédiate de sa vie en relation subsistante avec le cosmos.
4. L’Église garde mémoire de sa propre impuissance à l’Heure de la Passion,
(Heure qui est aussi celle de sa naissance), en ne célébrant pas la messe le vendredi
saint ni le samedi saint. Elle ne peut s’associer activement par la célébration
de l’Eucharistie à cette Heure où le Christ seul s’offre pour elle, mais elle continue
à vivre de lui par sa communion aux hosties consacrées la veille, lors de la
Célébration de la Cène.
5. De telle sorte que les Onze auraient dû être baptisés sacramentellement
mais qui alors les aurait baptisés? Or, par leur communion à la dernière Cène
qui leur donne d’être unis au Christ en sa Passion et sa Résurrection, ils vont
être réellement (et non sacramentellement) baptisés et préparés à recevoir l’Esprit
Saint.
6. C’est d’ailleurs à la fin du repas, c’est-à-dire à la fin des temps que Jésus
prend la coupe de son sang, de même que c’était à la fin des noces de Cana qu’il
changeait l’eau en vin nouveau. La première coupe de vin qu’il bénit avant le
repas selon Luc (Lc 22,17) peut alors être mise en parallèle avec le premier vin
des noces qui vient à manquer.
7. L’alliance est nouvelle parce qu’éternelle. Quant à l’ancienne alliance, elle
est ancienne d’être temporelle et donc provisoire et ainsi toujours «près de disparaître
» (He 8,13). En même temps, elle porte en elle ce qui la rend possible,
l’Alliance éternelle par laquelle Dieu demeure fidèle et déploie l’économie du
salut dans l’histoire.
8. Mémorial est traduit dans la Septante indifféremment par mnèmosunon
(Ex 12,14; 13,9), ou par anamnèsis (Nb 10,10).
9. «Se déclarant établi prêtre pour toujours selon l’ordre de Melchisédek (cf.
Ps 110,4; He 5,6; 7,17), il (le Christ) offrit à Dieu le Père son corps et son sang
sous les espèces du pain et du vin; sous le symbole de celles-ci, il les donna aux
Apôtres (qu’il constituait alors prêtres de la Nouvelle Alliance) pour qu’ils les
prennent; et à ceux-ci ainsi qu’à leurs successeurs dans le sacerdoce, il ordonna
de les offrir en prononçant ces paroles: faites ceci en mémoire de moi (Lc 22,19;
1 Co 11,24), etc., comme l’a toujours compris et enseigné l’Église catholique»,
Concile de Trente, «Doctrine concernant le très saint Sacrifice de la Messe»,
22e session, le 17 sept. 1562, DS 1740.


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