mercredi 21 janvier 2026

L’écologie extérieure est inséparable de l’écologie intérieure, par Annick de Souzenelle


Grâce à toi Annick de Souzenelle 

Le 11 août 2024, à l'âge de 101ans, notre amie infatigable et inspirée Annick de Souzenelle quittait ce monde pour naître au Ciel, comme le disent nos soeurs et frères orthodoxes. En juillet dernier nous annoncions, en son hommage, la publication sur ce blog de quelques textes et entretiens éclairant sa vie et son oeuvre lumineuses. Je rappelle que Annick de Souzenelle consacra une bonne partie de sa vie à pénétrer et à traduire lettre à lettre les textes hébreux de la Genèse afin de dévoiler leur sens caché et de dissiper les innombrables contresens que contenaient les traductions canoniques de ce texte fondateur. Grâce à Nathalie Ambre, j'ai retrouvé aujourd'hui un entretien qu'elle donna  à propos du livre Cheminer avec l'Ange, parut en 2011, qu'elle écrivit avec Pierre-Yves Albrecht. J'emprunte à l'éditeur et à Nathalie Ambre la présentation résumée de ce livre.


" S'il est possible d'approcher une définition de la beauté, c'est peut-être là qu'en est le chemin. La beauté est la transfiguration de l'être qui a intégré celle des anges et l'a dépassée en splendeur qu'alors Dieu lui confère. Elle est dans l'acte créateur de tout homme qui s'extrait du monde de l'exil pour se verticaliser dans un élan vital vers la totalité de lui-même ; elle est dans la traversée du monde imaginal dont l'Homme revêt la lumière, puis qu'il laisse derrière lui pour revêtir la robe nuptiale et être épousé de Dieu." Nathalie Ambre




Présentation de l'éditeur

" Cet ouvrage majeur se décompose en trois parties : dans la première Annick de Souzenelle explique pourquoi elle a voulu s’attaquer à ce que qu’Henry Corbin appelait une « tâche démesurée » : l’angéologie. Elle décrypte donc tous les mythes faisant état de la présence de l’ange dans la tradition judéo-chrétienne et dans la vie d’Abraham, d’Ismaël, d’Isaac, de Jacob, de Moïse jusqu’aux visions du prophète d’Ezéchiel des Quatres Vivants sans oublier celles de Daniel et de Tobie ; puis sont analysés les mondes angéliques dans le Nouveau Testament et la vie de Jésus.

Cette partie se termine sur une profonde méditation consacrée à l’ange gardien. Dans la seconde partie, Pierre-Yves Albrecht nous invite à étudier avec lui les philosophes de la Grèce Antique, les néo-platoniciens ainsi que les zoroastriens de la Perse jusqu’aux mystiques de l’islam soufi : il met en valeur la forte tradition angélique de ces courants et l’explique.

Enfin dans la troisième partie un dialogue réunit les deux auteurs autour de leurs expériences intimes et explicite leur intérêt pour le symbolisme de l’ange vécu dans le monde de l’imaginal, qui est comme un reflet métaphysique de notre réalité et éclaire notre aventure humaine.


Entretien recueillit en Juillet 2019 par Juliette Kempf pour la Revue Reporterre


La crise écologique est intrinsèquement liée à la transgression des lois ontologiques, assure la théologienne Annick de Souzenelle. Sans travail spirituel, pour retrouver et harmoniser racines terrestres et racines célestes de l’humain, il serait impossible de la stopper.


Après des études de mathématiques, Annick de Souzenelle, née en 1922, a été infirmière anesthésiste, puis psychothérapeute. Elle s’est convertie au christianisme orthodoxe et a étudié la théologie et l’hébreu. Elle poursuit depuis une trentaine d’années un chemin spirituel d’essence judéo-chrétienne, ouvert aux autres traditions. Elle a créé en 2016 l’association Arigah pour assurer la transmission de son travail et animer l’Institut d’anthropologie spirituelle.


Reporterre — Vous étudiez la Bible depuis plus de cinquante ans. Quel est le sens de ce travail ?

Annick de Souzenelle — Ce qui résume tout, c’est que j’ai un jour mis le nez dans la Bible hébraïque, et j’y ai lu toute autre chose que ce que disaient les traductions habituelles. Elles sont très culpabilisantes et je sentais que ce n’était pas juste.

J’ai été émerveillée par la Bible hébraïque : je me suis consacrée à écrire ce que je découvrais — des découvertes qui libèrent du poids de la culpabilisation qui a abîmé tant de générations… À partir de là, j’ai réécrit une traduction des premiers chapitres de la Bible [la Genèse], de l’histoire de l’Adam que nous sommes, Adam représentant non pas l’homme par rapport à la femme, mais l’être humain, et de l’arbre de la connaissance du bien et du mal.

Un voile est en train de se lever sur les écritures, et cela se passe aussi avec le sanskrit, le chinois, d’autres personnes y travaillent… Il se passe quelque chose à l’heure actuelle, il faut aller plus loin dans la compréhension de l’humain, de l’Adam…

Les traductions les plus courantes de la Genèse décrivent la domination de la Terre et des espèces animales par l’Homme, et une supériorité de l’homme sur la femme… Avec votre exégèse, que peut-on entendre ?

À partir du déchiffrement symbolique de l’hébreu, on peut entendre ceci : lorsque l’Adam [l’être humain] est créé, il est différencié de son intériorité, que nous appelons aujourd’hui l’inconscient, et cet inconscient est appelé Ishah, en hébreu. Nous avons fait de Ishah la femme biologique d’Adam, qui, lui, serait l’homme biologique. Dans ma lecture, il s’agit du « féminin intérieur » à tout être humain, qui n’a rien à voir avec la femme biologique. Il s’agit de l’être humain qui découvre l’autre côté [et non la côte] de lui-même, sa part inconsciente, qui est un potentiel infini d’énergies appelées « énergies animales ». Elles sont en chacun de nous. On en retrouve le symbole au Moyen-Âge, dans les représentations sculpturales : le lion de la vanité, de l’autoritarisme, la vipère de la médisance, toutes ces caractéristiques animales extrêmement intéressantes qui renvoient à des parties de nous, que nous avons à transformer. La Bible ne parle pas du tout des animaux extérieurs, biologiques, que nous avons à aimer, à protéger. Elle parle de cette richesse d’énergie fantastique à l’intérieur de l’Homme qui, lorsqu’elle n’est pas travaillée, est plus forte que lui, et lui fait faire toutes les bêtises possibles. Ce n’est alors plus lui qui décide, qui « gouverne » en lui-même.

Il est extrêmement important de bien comprendre que cet Adam que nous sommes a en lui un potentiel qui est appelé « féminin » — que l’on va retrouver dans le mythe de la boîte de Pandore chez les Grecs et dans d’autres cultures — et que ce potentiel est d’une très grande richesse à condition que nous le connaissions, que ce ne soit plus lui qui soit le maître, mais que chaque animal soit nommé et transformé.

« L’extérieur est aussi l’expression de ce qui est à l’intérieur de l’Homme.  »

Dans la Bible, tous les éléments, les règnes végétaux et minéraux sont très présents. Quelle est dans votre lecture la relation entre l’Homme et le cosmos ? Est-ce que cela décrit aussi le « cosmos intérieur » de l’Homme ?

L’extérieur est aussi l’expression de ce qui est à l’intérieur de l’Homme. Le monde animal, le monde végétal et le monde minéral sont trois étapes des mondes angéliques qui sont à l’extérieur comme à l’intérieur de nous. L’intérieur et l’extérieur sont les deux pôles d’une même réalité. Il y a dans la Bible un très beau mythe où Jacob, en songe, a la vision d’une échelle sur laquelle les anges montent et descendent. L’échelle est véritablement le parcours que nous avons à faire dans notre vie présente, de ce que nous sommes au départ vers ce que nous devrions devenir. Nous avons à traverser les mondes angéliques, c’est-à-dire à les intégrer. Mais tout d’abord, à nous verticaliser.

Ce chemin « vertical », qu’implique-t-il dans notre rapport au monde ?

C’est tout simple : cultiver ce cosmos extérieur. Ce que nous faisons à l’extérieur a sa répercussion à l’intérieur, et vice versa, donc il est extrêmement important de cultiver ensemble le monde animal extérieur et le monde animal intérieur, et de la même manière en ce qui concerne les mondes végétaux et minéraux.

C’est-à-dire d’en prendre soin, de les faire grandir, de les enrichir ?

Oui, nous en sommes totalement responsables. La façon dont nous traitons ce monde à l’intérieur de nous va se répercuter à l’extérieur. Or, à l’intérieur de nous, nous sommes en train de tout fausser, nous n’obéissons plus aux lois qui fondent la Création. Je ne parle pas des lois morales, civiques, religieuses. Je parle des lois qui fondent le monde, que je compare au mur de soutènement d’une maison. On peut abattre toutes les cloisons d’une maison, mais pas le mur de soutènement. À l’heure actuelle, c’est ce que nous faisons. Nous transgressons les lois ontologiques [du grec ontos = être]. Elles aussi sont dites dans la Bible et on n’a pas su les lire. Nous détruisons ce monde à l’intérieur de nous comme nous sommes en train de détruire la planète. Il est difficile d’entrer dans le détail de ces lois ici, mais j’ai essayé d’exprimer cette idée dans mon livre L’Égypte intérieure ou les dix plaies de l’âme. Avant que les Hébreux quittent leur esclavage en Égypte pour partir à la recherche de la Terre promise, une série de plaies s’est abattue sur l’Égypte. Chacune de ces plaies renvoie à une loi ontologique transgressée.

« À l’heure actuelle, la Terre tremble.» Les plaies d’Égypte font penser aux catastrophes naturelles que l’on vit aujourd’hui !


Oui, à l’heure actuelle, la Terre tremble. Cela fait quelques années que les choses tremblent de partout. Nous sommes dans les plaies d’Égypte. Nous allons faire une très belle Pâque [la fête, dans la liturgie juive, commémorant la sortie d’Égypte], une mutation importante va se jouer. Mais, actuellement, nous sommes dans les plaies d’Égypte, et on ne sait pas les lire. Nous vivons une période de chaos, prénatal, je l’espère.

Est-ce dû au fait que l’Homme ne fait plus le travail intérieur ?

Oui, exactement. Mais depuis quelque temps, ce n’est pas seulement qu’il ne fait pas le travail intérieur. C’est qu’il fait un travail contraire aux lois de la Création. On est dans le contraire de ces lois ontologiques, alors le monde tremble.

« Tout a changé après la guerre. " Vous-mêmes, dans votre vie, avez-vous vu les choses s’empirer ?


J’ai pratiquement parcouru le siècle ! Je me souviens très bien du monde de mon enfance, des années 1920. C’était un monde figé, totalement incarcéré dans un moralisme religieux bête et insupportable. Il n’était pas question d’en sortir, et ceux qui le faisaient étaient mis au ban de la société. Je me suis très vite sentie marginalisée. Puis la guerre est venue casser tout ça. Tout a changé après la guerre. Les jeunes des années 1960 ont envoyé promener la société d’avant, avec le fameux « Il est interdit d’interdire » qui résume tout, seulement ça allait trop loin. Le « sans limite » est aussi destructeur que les limites trop étroites.

La crise écologique est beaucoup reliée à l’absence de limite au niveau de la production, de la consommation, de l’utilisation de nos ressources. Comment cela s’est-il développé après la guerre ?

L’humanité inconsciente est dans le réactionnel. Elle était complètement brimée d’un côté. En s’échappant de cette contention, elle a explosé. Elle ne sait pas trouver la juste attitude. On va à l’extrême, parce qu’on ignore les lois qui structurent. Nous avons l’habitude d’associer le mot « loi  » à l’idée de contrainte, mais les lois ontologiques, au contraire, libèrent.

Les bouleversements environnementaux n’existaient pas durant votre enfance ?

On n’en parlait pas. Chacun avait son lopin de terre. Dans les années 1970, 1980, on a commencé à en parler. Au moment même où j’ai commencé mon travail intense.

Quel est selon vous le cœur de la problématique écologique ?

Une perte totale du monde céleste, du monde divin. L’Homme est comme un arbre. Il prend ses racines dans la terre, et ses racines dans l’air, la lumière. Il a des racines terrestres et des racines célestes. L’Homme ne peut pas faire l’économie de ces deux pôles. Jusqu’à récemment, il a vécu ses racines terrestres dans des catégories de force, car il ne connaissait que la « lutte contre » quelque ennemi que ce soit (intempéries, animaux, autres humains…). Il ne sait que « lutter contre » car il est dans une logique binaire. À partir de la fin de la dernière guerre, à partir des années 1950 et 1960 en particulier, il y a eu un renversement de la vapeur. On a envoyé promener le monde religieux, qui n’apportait que des obligations, des « tu dois », des menaces de punition de la part du ciel, c’était un Dieu insupportable. Nietzsche a parlé de la mort de Dieu. Merci, que ce dieu-là meure ! Mais on n’a pas été plus loin dans la recherche. Aujourd’hui, ce qu’il se passe, c’est qu’il y a un mouvement fondamental, une lame de fond qui est en train de saisir l’humanité, le cosmos tout entier, pour que l’humanité se retourne, dans une mutation qui va avoir lieu, qui ne peut plus ne pas avoir lieu, pour qu’elle retrouve ses vraies racines divines, qui sont là.

Comme si la crise avait un sens au niveau du chemin de l’Homme ?

C’est LE sens de l’Homme. Toute l’écologie est très importante, mais elle ne peut se faire que s’il y a une écologie intérieure de l’Homme. C’est le passage de l’Homme animal à l’Homme qui se retourne vers ses racines divines. Cela ne veut pas dire que ses racines terrestres disparaissent, mais qu’il retrouve ses racines célestes.

«  Je respecte beaucoup les efforts actuellement déployés, mais ils sont très minimes par rapport à ce qui se joue.  »


Ne peut-il pas y avoir une écologie sans spiritualité ?

Il s’agit désormais de « lutter avec ». Je suis très respectueuse des actions qui sont faites dans le sens de l’équilibre écologique, et je pense qu’il faut les faire mais c’est une goutte d’eau dans une mer immense. Un raz-de-marée va se produire, des eaux d’en haut [le monde divin] peut-être, ou des eaux d’en bas, peut-être les deux en même temps !

Je respecte beaucoup les efforts actuellement déployés, mais ils sont très minimes par rapport à ce qui se joue. S’il n’y a pas en même temps que cette lame de fond un travail spirituel, cela ne suffira pas. J’espère que ce n’est pas trop difficile à entendre quand je parle ainsi, mais il me faut le dire. On ne peut pas séparer l’intérieur de l’extérieur.

Comment voir le corps dans cette perspective ?

Le corps de l’Homme est inséparable du corps du cosmos. Ce sont les deux pôles d’une même réalité. Nous ne connaissons de notre corps que ce qui est étudié en médecine, en faculté. Mais notre corps physique n’est que l’expression qu’un corps divin, profond, ontologique, et c’est celui-ci qui est malade. Lorsque l’on veut traiter un malade, la médecine officielle ne traite que l’extérieur, le côté concret. Elle est en train en ce moment d’éradiquer l’homéopathie, qui travaille au contraire sur la cause profonde, car quand un organe est malade, c’est qu’il y a un court-circuit dans la cause profonde, dans l’organe ontologique de l’Homme, dont l’organe que nous connaissons n’est que l’expression. Si l’on ne va pas toucher à ce très subtil, il n’est pas suffisant de travailler sur la seule dimension extérieure.

Il arrive que des personnes racontent leur traversée de la maladie comme une initiation. Toute épreuve peut être la source d’une évolution énorme. L’épreuve n’est pas la même chose que la souffrance.

Cela peut-il qualifier ce que la Terre vit actuellement ?

Nous l’avons rendue malade, oui. Nous avons détourné les cours d’eau, trafiqué des éléments naturels. On trafique la Terre comme si elle était une chose. On n’a plus aucune conscience qu’elle est ce corps divin de l’Homme. Le traitement qu’on fait aux arbres, à toute la culture, est diabolique dans le sens que cela « sépare ».


La surconsommation matérielle, le capitalisme, sont-ils l’expression d’une conscience qui s’est « séparée » ?

Tout à fait. Toute idéologie qui n’est pas reliée au verbe fondateur devient la peste. C’est la cinquième plaie d’Égypte. Toutes nos idéologies politiques, philosophiques, financières ne réfèrent absolument pas au verbe divin, si bien qu’elles sont vouées à l’échec. Soljenitsyne l’avait bien vu, en disant qu’il quittait une folie (l’URSS) pour en trouver une autre aux États-Unis. Tout cela doit disparaître. Tous nos politiciens sont perdus à l’heure actuelle, qu’ils soient de droite, de gauche, du milieu, de tout ce que l’on veut… Ils mettent une rustine ici, une rustine là, ils ne peuvent pas résoudre les problèmes. Parce que l’Homme a déclenché des problèmes qui ne seront solubles que par un retournement radical de son être vers les valeurs divines.

Les religions elles-mêmes, telles qu’elles sont aujourd’hui, sont vouées à une profonde mutation. Ce qui va émerger de tout cela est une conscience totalement nouvelle, d’un divin qui sera intimement lié à l’humain, qui ne viendra pas d’une volonté d’ailleurs, mais d’une présence intérieure.


Puisque selon vous le cosmos extérieur représente le cosmos intérieur, l’endroit du chemin écologique peut-il devenir un chemin spirituel ?

On ne peut pas entrer dans l’intelligence du cosmos extérieur sans entrer dans l’intelligence du cosmos intérieur. Ce n’est non plus la seule voie. Je peux aussi dire le contraire : ça peut être quelqu’un qui découvre son cosmos intérieur, et par conséquent qui va se consacrer au cosmos extérieur. On ne peut pas vivre quelque chose d’intense intérieurement sans se trouver relié au monde extérieur… Quand je suis dans mon jardin, je vois les arbres, les plantes, les oiseaux, comme des anges, qui sont là, vivants, qui respirent avec moi, qui m’appellent… Combien de fois le chant des oiseaux est mon chant…

« Nous vivons une très grande épreuve, la peur règne, mais cela peut être, pour ceux qui le comprennent, un chemin initiatique magnifique. » Des personnes qui se disent athées mais qui sont très reliées au monde, sont-elles aussi sur un chemin spirituel ?


Oui, nombreux sont ceux qui se disent athées parce qu’ils rejettent le dieu des églises… mais ressentent cette unité avec la nature. Le grand sujet aujourd’hui est de sortir de l’esclavage au collectif très inconscient, pour entrer, chacun et chacune, dans sa personne, dans l’expérience personnelle. On est à cet endroit de chavirement total de l’humanité. Nous vivons une très grande épreuve, la peur règne, mais cela peut être, pour ceux qui le comprennent, un chemin initiatique magnifique. Nous sommes dans un moment unique de l’humanité, extrêmement important, le passage de l’Homme animal à l’Homme qui se souvient de ses racines divines. Il y a un grand espoir.

L’espoir, donc, ne se situe pas seulement dans l’espoir que la crise s’arrête, mais dans l’espoir que l’Homme change à travers cette crise ?

Exactement. C’est une mutation de l’humanité. Aujourd’hui on a terriblement peur de la mort, on veut reculer la mort. Or, il faut accepter la mort, elle est une mutation. J’ai une grande confiance. C’est impressionnant, mais on n’a pas à avoir peur. La peur est un animal qui nous dévore. De cette énergie animale, nous avons à faire de l’amour.








samedi 13 décembre 2025

Le grand retournement !


Grâce à toi Annick de Souzenelle


Le 11 août 2024, à l'âge de 101ans. Annick de Souzenelle a quitté ce monde pour naître au Ciel. En juillet dernier nous annoncions en son hommage la publication sur ce blog de quelques textes et entretiens éclairant sa vie et son oeuvre lumineuses. Annick de Souzenelle a consacré une bonne part de sa vie à traduire et pénétrer les textes hébreux de la Bible afin de dévoiler leur sens caché. Son premier livre publié, Le Symbolisme du corps humain, ouvrit la voie à de nombreuses publications parmi lesquelles les deux volumes essentiels de Alliance de feu, que Jean-Philippe de Tonnac présentait ainsi dans Le Monde des religions. : « L’actualité du récit de la Genèse n’est pas affaire d’histoire, mais d’être : le mythe fondateur de notre civilisation nous parle en réalité de notre vie profonde, de notre rapport à l’Origine et à nos fins dernières. Encore faut-il pouvoir lire ce premier livre de la Bible au-delà du moralisme et de l’étroitesse d’esprit des interprétations classiques. Pour Annick de Souzenelle, seul le regard de l’Homme intérieur, pénétrant le caractère fondamentalement hébreu du texte biblique, permet une telle libération et nous ouvre à la Parole de Dieu Verset par verset, mot à mot, lettre par lettre, l’auteure du Symbolisme du corps humain nous invite à une nouvelle lecture du récit de la création - les deux premiers chapitres de la Genèse. Mêlant érudition et ferveur spirituelle, Annick de Souzenelle nous introduit dans une véritable « danse du sens », où s’allient la logique quasi mathématique de la langue hébraïque et la grâce d’une inspiration enracinée dans la tradition chrétienne. Refusant le prêt-à-penser et les réponses définitives, Annick de Souzenelle pioche dans les Évangiles, la kabbale et la psychologie pour questionner le message biblique. Sa méthode ? Bouleverser les habitudes de lecture du Livre, "que la paresse d’esprit et de cœur a figées." Notre  publication d’aujourd'hui sera dédiée à son ouvrage intitulé Le Grand Retournement (éditions le Relié) qu'elle publia à 97 ans.  Consacré au chapitre V de la Genèse qu’elle n’avait pas encore traité, cet ouvrage examine la généalogie d’Adam - Nom signifie, du sang de Dieu ou Dieu dans le sang - c'est-à-dire l’histoire des Patriarches depuis Caïn et Abel jusqu’à Noé, une généalogie que nous devons lire comme la généalogie inachevée de notre humanité. Annick de Souzenelle découvre en effet que ces grands ancêtres symbolisent chacun un moment du développement de l’être humain depuis Adam : « Mais aucune sagesse ne nous ayant arrêtés, écrit-elle, nous nous approchons aujourd’hui du viol de l’arbre de vie »  Par sa méconnaissance des lois métaphysiques et écologiques, l’humanité se trouve au bord du gouffre. De même qu’au septième mois le foetus se tourne dans le ventre de sa mère pour se préparer à sortir dans une nouvelle vie, de même la gestation symbolique de l’être humain doit le conduire à se retourner pour retrouver le sens perdu de son origine et de sa destinée  divines, et muter par un grand Retournement intérieur.


Entretien de Annick de Souzenelle par Laure de Germiny


            Qui sont ces ancêtres que vous avez en quelque sorte « rencontrés » ?

    Je me trouvais à Safed, patrie des kabbalistes, lorsque j’ai fait ce songe rappelé en introduction du Grand Retournement : « Tu ne quitteras pas ce pays sans avoir rencontré ton grand-père ». Les kabbalistes sont presque tous enterrés dans ce petit cimetière que j’ai parcouru religieusement le lendemain matin me demandant si c’était charnellement que je descendais de l’un d’eux. Je ne me connais pas d’ascendance juive, mais cela ne constitue pas une preuve. Il semble que le langage du rêve rende plutôt compte d’une autre dimension : « Dieu nous parle par songe », est-il dit à Job. Et je crois que mon ancêtre relevait d’une famille spirituelle ; de cette qualité de famille aussi le rêve m’apportait la connaissance, ce qui a été une force parce que, dans le monde, j’étais très seule.

    Tout cela veut dire, sur le plan anthropologique, que tout être humain a deux origines, l’une que je qualifie d’animale car elle relève de la création du cinquième jour de la Genèse, et l’autre d’origine divine, celle-ci plus connue mais non encore vécue – sauf par les grands saints de toutes les traditions – qui relève de la création du sixième jour de  la Genèse et qui fait de nous des Adam.

           Pouvez-vous préciser ce regard nouveau porté sur l’anthropologie ?

    Il m’est très difficile dans un échange comme le nôtre qui se veut simple, de résumer ce que j’ai écrit dans Alliance de Feu, édité chez Albin Michel en deux tomes de 700 pages environ chacun. Pour dire l’essentiel des choses, je comparerais la création divine à un grand expir divin, Dieu se vidant de lui-même d’une richesse au bout de laquelle l’un des vivants créés, l’Adam, accepte de se charger de l’inspir.  Appelé « Adam » – ce qui veut dire « de sang divin » – cet animal qui a accepté la lourde tâche d’assurer l’inspir divin, cet animal devenu humano-divin est l’Homme, qui est alors créé une deuxième fois, mais alors en qualité d’« image de Dieu », et, comme telle, « mâle et femelle ».

    L’Adam se révèle être maintenant le féminin de Dieu et être appelé à faire œuvre mâle en son propre féminin qu’est le reste du vide divin dont il s’est chargé. C’est ici que se précisent les données anthropologiques du Livre de la Genèse. Je résume : l’Adam, dernier des vivants dont Dieu se vide comme dans un expir, se charge de l’inspir, soit de reconduire à Dieu la totalité de ce dont Dieu s’est vidé. Créé animal au cinquième jour de la Genèse, il vit alors au sixième jour une création nouvelle qui le fait « image de Dieu », c’est-à-dire recevant en lui-même une semence divine qu’il aura à faire croître – ce qui le fait aussi femelle par rapport à Dieu et mâle par rapport à son propre féminin fait de toute la création dont il s’est chargé pour la reconduire à Dieu.

         Notre humanité toute entière est saisie par un bras puissant 

    Nous, aujourd’hui, nous ne connaissons encore que l’homme animal, dont très peu d’êtres se vivent « image de Dieu », même si leur mental le sait. Mais la réalité ne se vit pas dans le mental, c’est dans une actualisation expérientielle qu’elle se joue. C’est pourquoi il m’est très difficile de vous parler de ce qui n’est pas vécu, de ce qui n’est pas objet d’expérience. Et les mots ont été employés dans de telles confusions qu’il est difficile de les arracher au sens qui leur a été donné pour les remettre dans leur vraie lumière.

        Pouvez-vous donner quelques exemples de cette confusion ?

    Le plus lourd est le nom de « Ishah » vulgairement donné à la femme par rapport à l’homme animal que nous sommes. Or Ishah est le féminin intérieur de l’Adam qui, lui, est homme et femme. Cesféminin intérieur est redécouvert aujourd’hui sous le nom d’inconscient. Lorsque Ishah se retrouve seule devant le serpent  – Satan, qui vient vérifier si l’Adam est devenu capable de commencer le chemin ou s’il doit retourner en arrière -, ce n’est pas la femme appelée Ève à la suite de ce drame qui se présente mais Ishah, soit un Adam confondu avec son inconscient, totalement inattentif à l’information reçue de son Dieu. Aussi mute-t-il en régression – jamais Dieu ne condamne à mort ! Et lorsqu’il s’adresse à l’Adam, ce n’est pas pour le condamner mais pour lui montrer les conséquences inévitables de son erreur, eu égard aux lois du créé. Et cela jusqu’à ce qu’il se retourne. Ce retournement proposé est aussi le terme de l’errance et de l’esclavage dans lequel l’Adam s’est vu reconduit. Ce verbe Tashoub (prononcer Tashouv) « Retourne-toi ! »  est une instante prière de Dieu faite à l’Adam pour qu’un jour il se retourne vers son Ishah et reprenne le chemin ontologique (Gen 3,19).

Voici deux exemples de mots, Ishah et Tashoub, qui ont été compris dans un sens complètement faux. Et il y en a beaucoup d’autres. Je me permets alors d’ajouter que sans doute beaucoup plus d’êtres humains que nous le pensons ont fait dans leur personne ce grand retournement et construit le levain d’une pâte qui s’apprête aujourd’hui à lever ; et peut-être aussi notre Dieu aime-t-il l’humanité, son épouse, d’un tel amour qu’il l’arrête avant qu’elle ne saisisse le fruit de l’Arbre de Vie, car aujourd’hui, à n’en pas douter, cette grande Teshoubah, ce « grand retournement » se profile. Notre humanité tout entière est saisie par un bras puissant (cavod en hébreu !)

        Œuvre humaine de la lente formation d’un levain pour l’humanité, œuvre divine qui intervient avant qu’il ne soit trop tard… N’est-ce pas là l’histoire de l’humanité que nous révèlent ces patriarches que vous avez retrouvés dans la Bible ?

Il y a, vous le savez bien, l’histoire et l’Histoire qui correspondent à des réalités d’ordres différent : celle de la création est mythique, ce qui veut dire parfaitement réelle mais d’une réalité autre pour laquelle nous n’avons qu’un langage approchant. Celle des patriarches en fait partie mais, à un moment, elle glisse aussi sur l’historique que nous connaissons. Et c’est là que commence une concordance assez fascinante entre ce que permet de lire la Bible depuis environ 10 000 ans avant notre ère et ce que découvrent les archéologues et anthropologues aujourd’hui. Lorsque j’ai repris la plume ces derniers mois, je n’ai pas cherché la confirmation – ou l’infirmation- de ce que je découvrais, ne pensant alors que prendre des notes personnelles. Lorsque ces notes personnelles prenant consistance se sont orientées vers leur édition, j’ai poursuivi mon étude sans revenir en arrière, et ce n’est qu’aujourd’hui que me tombent sous les yeux les travaux d’Anne Lehoërff, archéologue et anthropologue, études réunies dans un petit livre de la collection «Que Sais-je » intitulé Le Néolithique. L’auteur fait remonter cette période de l’histoire à environ 10 000 ans avant notre ère, comme marquant « un vrai début de nos sociétés allant de pair avec un début de réchauffement climatique, et sur un autre plan, l’inauguration de la domination masculine ». En un mot, une grande part de ce qui fait écho à ce que je découvrais de mon côté !

        «Inauguration de la domination masculine », que voulez-vous dire ?

    Le néolithique, dit Anne Lehoërff, serait comme un vrai début de nos sociétés ! Elle met l’accent sur l’augmentation progressive de la population, sur les nouvelles sociétés agricoles et l’autorité grandissante des hommes pour un bon ordre du monde, les femmes s’effaçant dans la vie domestique, mais aussi dans celle de l’évocation des mystères de la vie – dont le côté sombre ne leur serait pas étranger !

    De quoi ce côté sombre est-il constitué ?

    Vie et mort sont jumelles ! Dans l’ontologie des profondeurs de l’Adam, elles sont jumelles et cette part ontologique affleure inconsciemment mais constamment dans l’humanité ! Et la confusion entre Ève et Ishah dont je viens de parler en est un des signes les plus clairs.

    Qu’a fait l’humanité d’elle-même depuis ces premiers temps du néolithique ?

    Pour répondre à votre question, j’expose rapidement l’hypothèse qui a présidé à ma lecture biblique, à savoir : regarder l’humanité comme un fœtus dans la matrice cosmique et les six premiers patriarches comme présidant aux six premiers mois de gestation. Adam, premier patriarche, donne son nom à toute la lignée. Il a deux fils Qaïn et Habel, et [voici] le commencement des jalousies, des rapports de force et de ce que nous appelons aujourd’hui le règne de la logique binaire ; et le vainqueur crée des villes, des civilisations. C’est là le début de ce que notre archéologue appelle le « néolithique », soit celui d’un nouveau travail de la pierre ; mais on peut aussi entendre créations mentales, philosophiques, idéologiques… de plus en plus intelligentes. Si intelligentes que le fœtus du cinquième mois, Mehouyaël, nous dit qu’il « oublie Dieu » – car tel est son nom. La mémoire qu’il avait de son Dieu à travers des rituels chantés et dansés s’est affadie au bénéfice des idoles qu’il s’est créées à partir de ses œuvres. Mais vers la fin du cinquième mois, le nom de Mehouyaël devient Mehiyaël, une lettre – yod en hébreu, symbolisant le Saint Nom (YHWH) – s’est introduite dans l’écriture, symbolisant le retour du divin. Et si le sixième mois commence, comme je le montre, par la naissance du Christ, le cinquième patriarche devenu Mehiyaël semble indiquer le surgissement d’une authentique spiritualité autour du VIIe siècle avant notre ère avec les prophètes en Israël, le Bouddha en Inde, Lao-Tseu, Zoroaster et tant d’autres. Et tous sont là comme pour préparer l’Adam à recevoir le divin qui va venir se glisser avec une discrétion étonnante dans le tissu encore animal de l’humanité.

        Pourquoi l’humanité ne s’accomplit-elle pas alors au sixième mois ? Les textes ne disent-ils pas : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu » ? Le ciel est-il resté étranger à l’Homme à ce moment-là ? Vous citez les premiers Pères, saint Irénée en particulier, qui à ce moment des premiers temps de l’Église sont encore proches des textes sacrés, le psaume 82 du premier testament et saint Jean rapportant les paroles de Jésus : « Vous êtes tous des Elohim – des dieux » ?

    Mais pour répondre à votre question je vous demanderai à mon tour pourquoi un enfant totalement achevé sur le plan anatomo-physiologique à la fin du sixième mois ne naît-il pas ? Pourquoi reste-t-il encore trois mois dans le ventre maternel ? J’ai toujours répondu dans mon cœur à cette question en me disant que l’enfant devait recevoir en ces trois derniers mois une information supplémentaire et d’un ordre beaucoup plus subtil, sans doute concernant sa vie spirituelle. D’ailleurs Marie, venant de recevoir la visite de l’ange au sixième mois de l’année et allant voir sa cousine Élisabeth, alors enceinte de six mois, le confirme lorsque l’Évangile nous dit que, dans le ventre d’Élisabeth, « l’enfant bondit à la vue de son Seigneur ». Je ne pense pas que l’on puisse dire que le ciel soit resté étranger à l’Homme à ce moment-là, mais je renverserais la proposition et dirais que l’Homme est alors resté très étranger à son Dieu !

        D’après votre méditation, nous sommes parvenus au temps de Lemek, septième mois de gestation de l’humanité, et la mutation s’accomplit aujourd’hui. Nous sommes secoués par des épreuves que nous ne comprenons pas plus que les Hébreux avant le grand départ, mais qui nous « sculptent le cœur » dites-vous. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’épidémie qui secoue la planète ?

    2020 ans après la naissance du Christ, qui fait l’an zéro, c’est aujourd’hui. Aujourd’hui aussi que s’achève l’ère des Poissons et s’ouvre celle du Verseau, symbole de connaissance.

J’ouvre une parenthèse pour résumer ce que je vois se jouer aujourd’hui. Nos lettres de l’alphabet, nées de ce que les Hébreux appellent les Grandes-Lettres-d’en-Haut, le Verbe divin, sont des idéogrammes, dont le premier exprimant la lettre «A» est la tête d’un animal cornu dont les cornes vont chercher les informations à la verticale ; elles vont maintenant chercher ces informations à l’horizontale. C’est intéressant d’entendre et de voir le coronavirus nous inviter à redresser nos cornes. Je referme cette parenthèse.

C’est pour donner naissance à ce «fils de l’homme» que nous sommes aujourd’hui retournés. Mais en réalité, pour ne pas dire autre chose car tout fœtus au début du septième mois de gestation se retourne dans sa matrice – et le grand fœtus adamique est aujourd’hui retourné – une immense mutation se prépare. L’humanité a peur, d’une peur dont elle ne conscientise pas encore la nature de l’ogre qui la mange et deviendra sa puissance d’intégration. Elle réagit dans son mode encore dualiste par une violence destructrice inquiétante mais aussi par une solidarité, un communautarisme jamais vus. Elle est retournée car elle ne sait pas se retourner, et c’est parce qu’elle va à la mort que ce retournement, agi d’en Haut, la sauve. Pour le dire vite, elle actualise le mythe de l’exil et mange le fruit de l’arbre de la connaissance qu’elle a fait mûrir par la seule voie extérieure sans l’être devenu ; elle est  arrêtée maintenant alors qu’avec ses travaux pour éradiquer la mort elle touche à l’Arbre de vie, au niveau de la tête.  Le verset de la Genèse concernant cette étape est formel : « Empêchons le … » (Gen 3, 22). Nous sommes empêchés comme un père aimant empêche son enfant de se noyer en le rattrapant par les cheveux.

        Cette « irruption du divin » nous arrête, dites-vous. Le vaccin n’est donc pas pour demain ?

  Ce qui arrêtera cette pandémie sera un changement radical de niveau de conscience – cela est symbolisé par une décapitation. Jean-Baptiste, « le plus grand parmi les fils de la femme » dit le Christ, Jean-Baptiste est décapité. Symboliquement, il recouvre une tête nouvelle dans la personne de Jean l’Évangéliste qui est alors reconnu comme « fils de l’Homme » par Jésus lorsqu’au pied de la croix il est présenté à Marie comme étant son fils, et Marie lui étant confirmé être sa mère. Nous ne sommes plus ici dans un langage d’exil car Marie est l’Adam totalement accompli.

    C’est en effet un langage difficile à comprendre ! Que dit le virus de notre anthropologie ?

    Que l’humanité a un virage radical à prendre, mais pas à l’horizontal, à la verticale. Je viens d’introduire les notions de « fils de l’Homme » et de « fils de la femme » dont aucun catéchisme ne nous a parlé jusqu’à aujourd’hui. Je ne sais pas quel terme hébreu le Christ a employé pour parler de l’enfant qui naît de notre retour à l’état animal en situation d’exil, sans doute est-ce celui de Hawah -- prononcer Rawah, Ève -- qui donne la vie animale, alors que le « fils de l’Homme » dans le langage divin a dû être « fils de l’Adam ». En tout Adam – homme ou femme – en effet, la fonction matricielle est assumée par son « autre côté » qui, s’il est Ishah en sa qualité d’épouse, est appelé « Adamah » en sa qualité matricielle ; cet unique féminin est lourd de la semence divine fondatrice de l’Adam, image de Dieu, portant l’information de son devenir. Ishah-Adamah se présente ainsi comme étant la crèche, puis le temple de chaque être humain, nidifiant l’enfant divin que chacun de nous est appelé à devenir. C’est pour donner naissance à ce « fils de l’Homme » que nous sommes aujourd’hui retournés, invités à revenir en Eden et à recouvrer notre ontologie première.

L’humanité vit là quelque chose de grandiose, de redoutable aussi, compte tenu du réactionnel que cette totale dé-sécurisation dans un premier temps commence à instaurer ; et je crains que l’on ne puisse éviter cette étape encore très « animale », non pas au sens péjoratif du terme, mais au sens impulsif, imprévisible, lorsque nos animaux de l’âme, non travaillés et alors affolés, ne savent que détruire.

        Ce travail sur nos « animaux de l’âme », la psyché, constitue donc  un élément central de l’anthropologie nouvelle que vous proposez…

    Il n’y a pas plus ancien que cette anthropologie proposée par les premiers Pères de l’Église, mais oubliée. Origène, Évagre le Pontique, et même plus tard encore, au IVe siècle, Eusèbe de Césarée nous mettaient en garde par rapport à ces animaux de l’âme, et, de mémoire, je cite Eusèbe concluant cette nomenclature animale en disant : « …et chacun hennit après la femme de son voisin » !

Notre Ishah intérieure, notre inconscient, est habitée de ces énergies sauvages dont la violence peut nous tuer ! Les lois religieuses invitent à en devenir maître, mais nous savons combien, dominées un jour, elles peuvent échapper à notre vigilance le lendemain ; ou refoulées un autre jour, faire des dégâts encore plus considérables. Les sciences humaines nous ont amenés à descendre en nous-mêmes pour mieux connaître et mieux maîtriser ce petit monde libéré de culpabilisations paralysantes. Mais lorsque le Christ invite Nicodème à épouser son Ishah, appelée Adamah dans sa qualité de mère pour naître une seconde fois, c’est pour aller plus loin encore. Il s’agit alors de remettre à un moment l’animal maîtrisé dans les mains du Seigneur intérieur à chacun.

         Comme le Christ s’est incarné, des hommes et des femmes se sont transfigurés... 

    La venue du Seigneur est cependant intimement liée au nécessaire surgissement chez l’homme d’un amour infini, purificateur de l’événement qui a fait se déchaîner l’animal, car « seule la force de l’amour permet les mutations » dit le Cantique des cantiques (8, 6). Mais la qualité de cette force est encore peu connue ! Elle n’est pas un sentiment, elle est comme une arme bien concrète qui purifie toute situation pathologique. C’est très difficile à décrire ! Mais seule elle est source de mutation venant de la part de l’homme. Le Seigneur fait la mutation. Et c’est comme si un coup de baguette magique transformait soudain l’animal porté sur l’autel de feu de cet amour en information, faisant croître l’Arbre de la connaissance que nous sommes et dont nous avons à devenir le fruit. Cette opération est illustrée dans les mythes par le surgissement du Phoenix, soudain né des cendres de l’animal et constituant l’inspir divin.

        C’est ce travail qui mène à la transfiguration ?

    Oui, c’est en effet ce travail de mutations successives qui peut mener l’homme, ce grand Adam, à sa transfiguration, son devenir divin. Les sciences mettent bien aujourd’hui l’accent sur la non-discontinuité entre la matière et l’esprit, comme entre l’esprit et la matière. Et comme le Christ s’est incarné, des hommes et des femmes se sont transfigurés. Le long de ce chemin de transfiguration, tout se passe comme si nous recevions une nouvelle tête soudain mise sur nos épaules au fur et à mesure de ces mutations de l’énergie animale en information.



Prière ! Huile sur papier. 21x29 cm. R.E. 1989

        Vous avez parlé plus haut de «décapitation», or l’actualité tragique récente est celle d’un enseignant accusé de blasphème, décapité par un terroriste islamiste…

    Oui,  il y a là une synchronicité qui me bouleverse. Au moment même où Samuel Paty était décapité, mon livre sortait de l’imprimerie. Or il se termine par une invitation à la décapitation symbolique. Car le chemin que nous venons de parcourir et auquel invitent les événements qui bouleversent le monde est celui de l’urgence d’un changement de niveau de conscience. Non pas changement de morale, mais participation à des niveaux de Réel autres. Ils sont symbolisés dans la Bible par des décapitations.

« Ô peuple à la nuque raide !» déplore le Seigneur. David tranche la tête du Philistin, Judith celle d’Holopherne, Hérodias fait décapiter Jean-Baptiste, et il n’y a pas si longtemps le peuple français excédé coupe la tête du roi… C’est là, dans ce dernier exemple et de la part du peuple, une demande de changement inconsciente de sa propre tête.

Et je crois que c’est cela même qui se passe aujourd’hui. La tête des peuples, celle du grand Adam est comme coupée. Une nouvelle conscience est proche de l’éveil. Elle ouvrira sur un nouveau paradigme dont le langage est si nouveau qu’il est encore totalement incompris et qu’il est difficile d’en parler ! Il nous faut pour cela un « grand retournement » dont nous ne vivons que les prémices !