vendredi 29 novembre 2024

Une nouvelle apologie du christianisme - Propos pour une logique intégrale, par Jean-François Froger


Grâce à Jean-François Froger

Certains dirons à propos de ce livre qu'une telle entreprise intellectuelle reste de l'intelligence humaine, qu'il s'agit d'une grande, impressionnante et savante cathédrale, informée, certes, par la Révélation, qui procurera de la joie à celui qui l'a construite et à ceux qui sauront la comprendre et l'apprécier. Sans doute, mais un tel édifice n'empêche pas Dieu de se rendre abordable à tous en procurant sa joie Divine et les profondeurs de sa sagesse et de son intelligence aux  cœurs simples et purs, comme nous le rappelle saint Paul : " Frères, les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit. Les services sont variés, mais c’est le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est le même Dieu qui agit en tout et en tous. À chacun est donnée la manifestation de l’Esprit en vue du bien. À celui-ci est donnée, par l’Esprit, une parole de sagesse ; à un autre, une parole de connaissance, selon le même Esprit ; un autre reçoit, dans le même Esprit, un don de foi ; un autre encore, dans l’unique Esprit, des dons de guérison ; à un autre est donné d’opérer des miracles, à un autre de prophétiser, à un autre de discerner les inspirations ; à l’un, de parler diverses langues mystérieuses ; à l’autre, de les interpréter. Mais celui qui agit en tout cela, c’est l’unique et même Esprit : il distribue ses dons, comme il le veut, à chacun en particulier. » Corinthiens 12, 4-11.

 
Un livre paru aux Editions Grégoriennes en 2022

                                                              

Préface de P. Francisco José López Sáez 

Citadelle d’espérance au milieu du désert

Il n’y a pas de logique dans le mal, qui est dépourvu de tout système respiratoire. C’est pour cela que, dans un monde divisé par les guerres et envahi par les idéologies, l’atmosphère devient irrespirable. Il nous faut donc trouver une citadelle d’espérance au milieu du désert, pour pouvoir respirer l’air pur de la Vérité, qui remplit les hauteurs. 

La logique dont traite ce livre, une « logique du bien », a été découverte et méditée par son auteur depuis de longues années passées dans la solitude d’un ermitage couronné par la beauté, sans souci de l’horloge, au rythme bien plus large que le temps, du paysage des Alpes. C’est le fruit de l’étude et de la contemplation. La neige du sommet, où repose la Vérité, génère les ruisseaux qui descendent vers la vallée afin que la vie humaine puisse reverdir, répondant à sa vocation originelle et à sa destination ultime dans la liberté personnelle. Ce livre, qui recueille l’eau cristalline provenant des cimes enneigées, nous est offert comme un « manuel » pour nous aider à comprendre et admirer la merveilleuse logique dont est tissue l’anthropologie biblique révélée.

Les lecteurs qui ont suivi les réflexions de Jean-François Froger connaissent déjà la finesse de l’auteur dans le dévoilement des structures quaternaires de la réalité créée, et savent que, notre logique habituelle étant binaire, on peine à trouver une logique adaptée à la structure même de la vie ; et ils ont appris avec l’auteur à découvrir émerveillés comment les récits de l’Écriture Sainte, de la Genèse à l’Apocalypse, fonctionnent précisément avec la logique qui convient à la vie, qui est une logique quaternaire quand il s’agit des structures d’une totalité quelconque (à cette structure quaternaire de la réalité créée et à sa logique propre est dédiée une première partie du livre, § 1-20), et une logique ternaire quand il s’agit des réalisations ou des transformations. Les § 21-26 étudient la logique ternaire et la développent dans des exemples de l’Écriture, pour découvrir sa valeur inestimable pour l’interprétation du songe de Jacob dans Genèse 28, 10-21, la controverse avec les pharisiens sur la filiation et l’état de disciple dans Jean 8, 31-45, la guérison de l’aveugle de Bethsaïda dans Marc 8, 22-26 ; le sommet de l’œuvre se trouve dans l’application de cette logique ternaire à la compréhension des états du corps du Christ et au mariage comme institution rituelle qui construit l’humanité des rapports humains, et dont la logique de parole est dévoilée dans le processus de révélation qui va des noces de Cana au sang de la Nouvelle Alliance.

L’auteur rassemble dans cet ouvrage des fragments dispersés dans les excursus et les annexes de différentes études d’anthropologie publiées, pour former un petit traité de « logique intégrale » au service d’une nouvelle apologie de la foi. D’une certaine manière, ce livre constitue une sorte de « recueil rétrospectif », parce qu’il invite à reprendre l’étude des œuvres antérieures d’un point de vue différent, qui offre des richesses vraiment nouvelles. Dans ce dernier livre on a atteint finalement… le principe ! On peut maintenant, à partir de ce sommet, refaire en sens inverse tout l’enseignement de notre exégète avec une nouvelle clé en main, ouvrant des portes qui, peut-être, étaient restées auparavant inconnues et donc fermées. Le travail recommence, parce que, étant pèlerins sur cette terre, chaque but atteint n’est qu’une étape provisoire.

Quelle est cette nouveauté, qui fait que tout le chemin parcouru par notre auteur en compagnie de ses auditeurs, pendant des décennies, dans la recherche de la logique qui sous-tend la Révélation divine, redevient maintenant une source toute jaillissante de fécondes découvertes ? C’est sans aucun doute le dévoilement de la quaternité de la Vie humaine, qui apparaît en pleine lumière comme une quaternité de quaternités, dont la complexité peut nous aider à pénétrer les diverses dimensions de la réalité relationnelle humaine, comprise comme une relation gouvernée par la Parole divine et culminant dans l’unicité singulière de l’hypostase personnelle de chacun, concomitante avec les trois autres dimensions. Voici le schéma qui résume les développements de la première partie de l’œuvre :

Cette nouvelle quaternité de la Vie humaine, dont la logique est régie par le Verbe divin, peut être considérée comme la pierre angulaire de tout l’édifice construit par Jean-François Froger jusqu’à ce moment. Une préface ne suffit pas pour mettre en lumière tous les enjeux de cette étude, grosse de pistes nouvelles pour l’anthropologie de la personne, la relation de l’homme et de la femme, l’ecclésiologie fondamentale, la christologie et même l’eschatologie. Aux lecteurs d’en juger, et aux théologiens, s’ils veulent écouter, d’en profiter. Je souligne tout simplement quelques pistes majeures.

En se fondant sur cette pierre angulaire, le livre veut offrir « une nouvelle apologie du christianisme ». Il s’agit de la nouveauté de la pédagogie de Jésus qui, sur le chemin d’Emmaüs et dans les apparitions pascales, ouvrit l’intelligence des disciples « afin qu’ils comprennent l’Écriture » (Luc 24, 45), et en elle, comme dans un miroir, sa propre existence fragmentée. L’apologie ainsi comprise nous enseigne à lire l’Écriture et la vie à partir de la logique du Ressuscité, c’est-à-dire, à la lumière de l’Écriture elle-même. Il ne faut surtout pas projeter notre intelligence sur l’Écriture pour la traduire pauvrement en nos concepts binaires, on doit plutôt apprendre à lire l’Écriture pour devenir vraiment intelligents. Cette apologie peut être comparée à l’effort du prêtre russe Pavel Florenskij (fusillé en 1937, inhumé dans une tombe anonyme, comme une semence jetée en terre…) pour faire comprendre, dans saPhilosophie du culte, cette vérité fortement enracinée dans la tradition chrétienne orientale : on n’est pas constitué en homme-individu autonome (comme dans la mentalité dualiste moderne) pour célébrer ensuite les sacrements, mais on célèbre les sacrements pour devenir homme, et homme rationnel, parce que le culte, et spécialement le sacrement eucharistique, est, dans les paroles du grand mystique sacramentaire byzantin du XIVe siècle Nicolas Cabasilas, le « laboratoire de la résurrection », le rituel étant le garant et la vérification de l’humanité de l’homme.
La grande tâche de notre temps, face à la profonde crise anthropologique, est de nous approprier de manière réfléchie l’anthropologie implicite dans la logique de la Révélation, qui ne cherche rien d’autre qu’à construire l’Homme. Compte tenu de la hauteur vocationnelle de notre temps et des exigences qui lui sont imposées, il ne suffit tout simplement pas d’utiliser la vieille outre des concepts philosophiques pour y insérer l’anthropologie révélée. Ce n’est pas la notion d’être statique, mais la notion de relation qui est première pour l’intelligence. Le logos révélé vient d’une pensée qui n’est plus centrée sur l’être, mais sur la Vie. C’est une pensée intégrale qui ne connaît pas la mort ni ne la justifie, mais, choisissant la vie selon l’invitation de la Parole divine (Deutéronome 30, 19-20), suit rituellement les étapes de sa logique vivante.

L’Écriture contient donc une logique de la Vie. L’apologie tentée dans ce livre présente les instruments logiques nécessaires pour commencer à comprendre l’étonnante affirmation de Jésus : « Je suis la Vie. » (Jn 14, 6) Ainsi, une raison qui a accès à la révélation chrétienne aura donc accès aux mystères de la vie. Alors la correspondance entre la Parole divine et les profondeurs du cœur humain sera établie, parce qu’il y a une logique commune aux deux mystères : « Abyssus abyssum invocat. » (Ps 41, 8) On dit aujourd’hui que la prédication ecclésiale vit d’une anthropologie médiévale et archaïque. Mais ce qui a vieilli, c’est notre conception binaire. Il s’avère que la logique quaternaire de la révélation, lorsqu’elle est découverte, est quelque chose d’éternellement nouveau, qui ne cesse de jaillir comme d’une fontaine fraîchement ouverte. Le signe de la véracité de la Révélation est la cohérence profonde des mystères entre eux (analogia fidei) et avec les profondeurs du cœur humain (analogia entis), comme l’a souligné le concile Vatican I dans la Constitution Dei Filius.

Cette nouvelle apologie du christianisme nous invite à ne pas avoir peur de redécouvrir le christianisme comme Vérité, et de restituer son système respiratoire (sa logique de Vie) en chaque créature humaine, singulièrement, de personne à personne, de cœur à cœur. Nous donnerons ainsi raison à « la foi de nos pères », comme l’a souhaité le grand philosophe russe Vladimir Soloviev, auteur d’une philosophie de la « connaissance intégrale », bien actuelle à plusieurs égards.

L’homme est le fruit du travail de Dieu. Il faut l’aider en complétant avec notre parole orale ce qui manque à l’humanité de l’homme, ce que ne peut pas fournir l’automatisme animal ni la lutte binaire de l’homme et de la femme : la parole rituellement reçue est la condition de la survie spirituelle de l’humanité. Parce que l’humanité dans l’homme est la valeur la plus menacée, et précisément à cause de l’idéologie, qui est un refuge pour ceux qui fuient la vie (pour échapper au désir et à la décision). À notre époque, l’idéologie est manifestement destructrice, on voit partout à l’oeuvre une destruction apocalyptique, mais « ceux qui vous construisent vont plus vite que ceux qui vous détruisent » (Isaïe 49, 7). Il faut savoir découvrir en ces temps troublés les signes de la Providence divine et son appel à la liberté, à l’intelligence et à la volonté de l’homme. Parce que la Vérité suit son cours imparable ; le rationalisme a déjà été vaincu, tout comme le fidéisme. L’intelligence va être rendue à la foi et la foi à l’intelligence, et cela accomplira le monde. Être chrétien est tout simplement comprendre les Écritures. C’est l’heure de la compréhension intégrale de la Révélation. Si une seule créature s’ouvre à la Vérité, la lumière a déjà vaincu les ténèbres, car la Vie éternelle aura été établie dans un cœur humain. De ce cœur, au nom de tous, jaillira alors un fleuve de lumière, qui est le Verbe de Dieu lui-même, dans lequel nous sommes et vivons.

À vous tous, qui aimez fréquenter les rares pages qui construisent un rempart pour garder la mémoire intérieure et laissent dans l’âme le goût de l’Esprit : rien dans ce livre ne vous décevra. Alors ne vous découragez pas, laissez-vous mener par la main (c’est l’objet d’un « manuel ») et utilisez les meilleures heures du jour et de la nuit dans son étude. Le fruit en sera la joie, la clarté et l’illumination du profond désir de vivre, qui est la marque de notre liberté, le sceau du Créateur dans notre cœur. C’est en cela que consiste l’apologie du christianisme : creuser les puits du désir qui avaient été bouchés quand le paradis s’est transformé en terre d’épines, pour nourrir à nouveau l’intelligence et construire, avec l’instrument d’une logique intégrale – avec le « logos » du « Logos », avec le geste du Verbe incarné –, une citadelle d’espérance au milieu du désert. Pour la vie de l’Homme. Pour la paix du monde.

Écrit au Liban, première semaine de Pâques, avril 2022

P. Francisco José López Sáez Professeur de théologie spirituelle à l’Université pontificale de Comillas des jésuites de Madrid, et de spiritualité et liturgie des Églises  d’Orient à l’Université ecclésiastique San Dámaso 

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Présentation de l'auteur 


La vie vient de Dieu et il se peut qu’elle s’accomplisse en Vie éternelle en participant à la Vie qu’est Dieu : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort.» Une telle promesse est-elle crédible ? Une apologie de la Révélation chrétienne consiste précisément à en montrer la crédibilité.


Les idées sur Dieu, son existence ou son essence, sa volonté ou son dessein, toutes ces idées ne peuvent être vraies si elles ne sont rectifiées par la Révélation.


«Jésus leur dit : Si je me glorifie moi-même, ma gloire n’est rien. C’est mon Père qui me glorifie, lui dont vous dites : “Il est notre Dieu.” Vous ne le connaissez pas, mais moi je le connais. Si je disais que je ne le connais pas, je serais un menteur comme vous. Mais je le connais et je garde sa parole. »


Toute apologie prétendant s’appuyer sur une raison indépendante de la Révélation est donc un mensonge. 


" En cet ouvrage, nous avons montré, par un effort de logique, que la connaissance humaine est descriptible par une structure relationnelle quaternaire et que celle-ci comporte nécessairement une « catégorie inconnaissable », sauf précisément à recevoir une révélation de son contenu. Inversement, prétendre que la Révélation devrait être crue sans aucun effort pour en montrer la crédibilité serait une pure sottise."J-F.F


 

Jean-François Froger développe depuis une quarantaine d’années des essais anthropologiques et théologiques tenant compte de la capacité logique de l’esprit humain.


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La philosophie commandée par la vérité de toute vie humaine, dont témoigne le christianisme.

Grâce à Gabrielle Dufour - Kowalska 

A la suite du prophète libre et lucide que fut Georges Bernanos au XXe siècle, l'Esprit envoya à ce monde en perdition de nombreux témoins de la vérité, notamment Michel Henry - 1922 - 2002 -  phénoménologue voyant qui vint ouvrir le Ciel d'où jaillit la Lumière de la Vie et de la Vérité de la révélation chrétienne ; révélation qui seule est capable de renverser les fondements scientiste, matérialisme, nihiliste et tragique de la modernité et de sa mutation actuelle en totalitarisme numérique, et de sauver alors, non pas les maîtres vaniteux et endurcis de ce monde, mais la Communauté  universelle des croyants, celle des humains de bonne volonté, l'innombrable assemblée des cœurs croyants et aimants. De Michel Henry, on peut lire pour commencer La Barbarie, un livre paru en 1987, destiné au grand public) et, sur Henry et le christianismes, l'admirable ouvrage testament de Gabrielle Dufour - Kowalska, intitulé Relire la phénoménologie du christianisme de Michel Henry, paru chez Logos et Absolu UCL, et présenté ici par l'éditeur et par Antoine Vidalin.




Gabrielle Dufour-Kowalska (1939-2015) nourrissait, depuis de nombreuses années, un projet de livre sur le rapport de Michel Henry au christianisme. Elle eut la force et le courage de terminer in extremis son manuscrit, avant que la mort fasse son oeuvre. Auteure, en 1972, d'une thèse de doctorat en philosophie sur L’origine selon l’Éthique de Spinoza (Beauchesne, 1974), c’est à l’occasion de la présence de Michel Henry dans son jury qu’elle eut le privilège de le connaître. Cette rencontre marqua une orientation majeure dans sa vie et dans ses travaux, mais aussi le début d’une longue amitié. Ce livre posthume est une analyse très personnelle et originale d’un sujet complexe que Gabrielle Dufour-Kowalska a certes abordé avec sa connaissance de l’œuvre, mais aussi avec les convictions et croyances qui sont les siennes.


                                                                                                                                                                L'éditeur

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La pensée de Michel Henry, quinze ans après sa mort, demeure singulièrement méconnue en France. Sans doute que la Trilogie qui achève son oeuvre (C'est moi la véritéIncarnation et Paroles du Christ) a contribué à la mise sous le boisseau de cette pensée en France, aussi bien dans l'Université qui reprochera facilement au phénoménologue d'être devenu théologien, que dans l'Église où sa phénoménologie est rapidement qualifiée de gnose.

L'ouvrage de Gabrielle Dufour-Kowalska, ainsi que son titre le propose, vient à point nommé pour reprendre cette question à l'aune de l'ensemble de l'oeuvre. L'auteure (1939-2015), philosophe suisse d'origine polonaise, fut élève de Jeanne Hersch et auteur d'une thèse remarquée sur Spinoza. Suite à sa découverte émerveillée de L'essence de la manifestation, elle a été pionnière dans la réception de l'oeuvre de Henry par ses différents ouvrages qui, depuis les années 1980, suivent et commentent l'élaboration de sa pensée : Michel Henry. Un philosophe de la vie et de la praxis (Paris, Vrin, 1980) ; L'Art et la sensibilité. De Kant à Michel Henry(même éd., 1996) ; Michel Henry. Passion et magnificence de la vie (Paris, Beauchesne, 2003).

Consciente que la question du christianisme n'était pas nouvelle chez Henry mais irriguait dès le départ toute son oeuvre sans la dénaturer pour autant en théologie, elle tenait à livrer cet ultime ouvrage afin d'écarter les mésinterprétations de cette phénoménologie et rendre raison de ce qui lui apparaissait comme «une nouvelle philosophie chrétienne». Elle y parvint, malgré les fatigues d'une longue maladie, et acheva peu avant sa mort son oeuvre testament.

Une première partie s'attache à manifester dans L'essence de la manifestation les présupposés chrétiens de la pensée de Henry. Elle montre ainsi l'enracinement du concept d'immanence dans la mystique rhénane (en particulier chez Eckhart) où une vérité étrangère au monde et à la forme noétique se laisse reconnaître. À l'immanence, deux autres concepts phénoménologiques viennent s'ordonner de manière rigoureuse, celui de révélation (affective) et celui de vie, pour permettre l'élaboration d'une phénoménologie nouvelle, capable de scruter dans un discours rationnel une vérité originaire, plus ancienne que la pensée. En retour, se dessine une apologétique capable de justifier le christianisme dans sa vérité qui n'est pas du monde.

La deuxième partie propose le chemin inverse en tentant de rapporter la phénoménologie de Michel Henry à la religion chrétienne. L'auteure montre d'abord la grande cohérence de C'est moi la vérité (1996) avec L'essence de la manifestation (1963) grâce à la lecture de l'Évangile de Jean où Henry retrouve et accomplit sa recherche de l'originaire. Pour Gabrielle Dufour, la phénoménologie demeure cependant chez lui souveraine et c'est elle qui permet le transfert des concepts chrétiens dans sa sphère propre. La phénoménologie de C'est moi la vérité permet ainsi une nouvelle intelligibilité du Christ, elle est la véritable philosophie du christianisme en ce qu'elle rapporte ce dernier à sa vérité immanente qui est la révélation de la Vie absolue, comprise dans sa sphère spécifiquement phénoménologique. L'auteure insiste sur la nécessité de préserver la distinction entre les concepts phénoménologiques obtenus et leurs origines chrétiennes, et pointe par ailleurs, comme Xavier Tilliette avant elle, un certain déficit d'incarnation, puisque le Verbe incarné est toujours compris à partir de sa souveraine divinité (le Verbe de Vie). Mais c'est ainsi, reconnaît-elle, que Henry parvient à arracher l'homme à l'humanisme réducteur de l'existentialisme et de l'empirisme, en lisant l'incarnation de bas en haut : pas seulement l'humanité de Dieu mais la divinité de l'homme. La philosophie du christianisme fonde ainsi une anthropologie supérieure.

La troisième partie, sous le titre « et le Verbe s'est fait chair », veut montrer comment l'ouvrage Incarnation (2000) vient apporter une correction à C'est moi la vérité en permettant de penser l'incarnation comme la venue de toute chair en elle-même à partir de la donation de la Vie absolue dans son Verbe de vie. Dès lors, le «saut dans le péché» mais aussi la venue du Verbe dans la chair et la possibilité de la foi en lui pour toute chair trouve une intelligibilité phénoménologique, qui n'est rien d'autre que cette donation d'en haut éprouvée par toute chair au coeur de son impuissance et qui fonde la possibilité du salut et de toute intersubjectivité.
 
L'auteure est alors sensible à la nécessité d'élaborer en contrepoint d'une telle phénoménologie de l'incarnation une nouvelle théologie déployant à partir des Écritures et de l'Eucharistie cette donation d'en haut au coeur de l'existence humaine. Enfin, la philosophe montre qu'avec Paroles du Christ (2002), Michel Henry accomplit son œuvre en développant les implications d'une chair comprise comme parole de la vie et capable d'écouter en son coeur les Paroles de Dieu
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Cet ouvrage est ainsi une invitation à opérer un véritable renversement : après des siècles de philosophie séparée au cours desquels le christianisme n'était au mieux qu'un inspirateur ou un objet d'études, il s'agit avec Michel Henry de l'élaboration d'une nouvelle philosophie du christianisme, non d'une philosophie qui s'intéresserait au christianisme, mais de la philosophie commandée par la vérité dont témoigne le christianisme, la vérité de la vie, de toute vie humaine.                

                                                                                                                                                    Antoine Vidalin