lundi 17 août 2015

Corps musical


Grâce à toi Wolfgang Amadeus Mozart


Voici le quintette (essentiel) avec clarinette de l'Ami Mozart et un texte extrait de Ad Imaginem Dei 1 L'oeuvre invisible ( premier tome d'une trilogie, sinon d'une tétralogie à venir ) tiré de mes carnets d'artiste des années quatre-vingt et de mes rencontres impérissables avec des oeuvres  d'art véridiques rencontrées en personne, comme le tentent sans le réaliser à chaque fois nombre de phénoménologues, car les oeuvres d'art se rencontrent là ou elles sont vécues en vérité, là où elles s' incarnent, pour devenir semblables aux personnes aimées, pour devenir alors chair de notre chair, moelle de nos os, coeur de notre Coeur, semblables au Vivant Amour en Personne qui vit en nous et nous donne de vivre en Lui à chaque battement de coeur.  Là est le secret, le miracle, la grâce vérifiable, chers amis, de nos vies...  
  


Wolfgang Amadeus Mozart Quintet for Clarinet and Strings in A major K 581



Depuis des mois, à l’atelier, je vis en immersion quasi continue dans la musique de Mozart. Cette musique s’immisce jusqu’aux fibres de l’âme pour y régner en maître. Aucune chance de lui échapper. Dictant sa loi, son temps, elle capilarise les sens, imprègne l’intelligence, malaxe le corps et le cœur. Ayant bu et mangé de cette musique, l’ayant incorporée, les êtres musicaux que forment ces orchestres de créatures invisibles d’ondes et de vibrations, deviennent nous, vivent en nous pour toujours ! Un opéra se chantera de lui-même en nous sans nous demander notre avis. Un quintette à cordes s'injectera spontanément dans nos muscles pour les bander et nous lancer malgré nous dans une danse. Un orchestre inconnu, caché dans notre cœur, jouera tout seul un passage de symphonie ou de messe. Si j'appelais cela du cannibalisme psychique, de la greffe de conscience, de la manipulation mnésique, je resterais à côté du phénomène. Je pourrais parler de supplément d’âme ou de transfusion charnelle mais c'est du Souffle vivant de l’Esprit qu'il s'agit.
Il est aisé d’imaginer Mozart entendant sa musique toute achevée en lui et d’admettre qu'il l'ait ensuite simplement retranscrite, c’est-à-dire littéralement notée.

La musique vivante, vécue, incorporée, nous accroît, nous rend plus vivants en nous révélant notre corps musical, qui est aussi le corps musical des musiciens passés, présents et avenirs
Les anges, nos amis et alliés éternels, sont musiciens. Ils ne cessent de descendre, par amour, dans telle ou telle âme humaine pour lui souffler un air de musique céleste qu'il suffit alors au musicien qui écoute de noter avec art et attention pour en faire une sonate, un concerto, une symphonie, un opéra et mille variantes d’animations de l'air terrestre mis en mouvement par le Souffle vital de l’Esprit. Ces mouvements, ces motions de l'Esprit ainsi retranscrites sont capables de s'insuffler dans les âmes et les corps des apprentis vivants que nous sommes quand ces musiques sont rejouées pour nous réjouir, nous émouvoir, nous mouvoir, mais surtout pour ranimer en nous le Souffle de vie oublié. Les anges musicaux rassemblés en un même chœur se réjouissent de nous réjouir et de nous rassembler dans un seul corps musical, un seul corps mystique, une même chair spirituelle, angélique, cosmique, invisible, amoureuse.
Voilà, selon moi, la manière de rendre grâce à nos ancêtres musiciens, poètes, sculpteurs ou peintres véritables qui ayant reçu l’inspiration du Souffle de vie ont su l’entendre et le préserver dans des œuvres qui par delà le temps et l’espace, peuvent pénétrer nos âmes disposées pour les travailler et les nourrir, les élever afin qu’elles puissent elles aussi  s’accroître et désirer transmettre ce Souffle vivant à l'infini à leurs frères humains. 
Je sais bien que lorsque les artistes parlent de cette façon les scientifiques se moquent gentiment de leur naïveté et pensent que ces grands enfants superstitieux parlent en métaphores. Mais ce ne sont pas des métaphores messieurs mais des réalités qui échappent à vos visées.


Echomusicographie. Planche d'anatomie subjective
pour le Cabinet d'art thérapie. Robert Empain. 1999



Musique : Wolfgang Amadeus Mozart 
Texte et illustration : Robert Empain

lundi 10 août 2015

Les métamorphoses de l'échelle amoureuse


"Dans le fouillis de nos sentiments, Jean-Yves Leloup distingue l'amour du bébé, qui “mange” sa mère, de l'érotisme qui déjà donne des ailes à la gourmandise.  Mais Éros reste rivé au manque, se sublimant en philantropie, et plus tard en don inconditionnel : Agapé.  Deux phrases donnent le ton de cet entretien avec ce prêtre orthodoxe peu conformiste : “Un vrai mariage est une alliance entre deux confiances, deux libertés” ; et “Jésus a une préférence pour Jean, mais il aime autant Judas. Être fidèle à ses préférences n'exclut personne... " 
J'ai découvert cet auteur au début de cette année alors que je préparais notre exposition Noûs de cet été, qui est dédiée à Marie Madeleine. Philosophe de formation, Jean-Yves Leloup fut dominicain avant de devenir prêtre orthodoxe, traducteur, commentateur et enseigneur des textes gnostiques et apocryphes chrétiens qu'il lit en parfaite orthodoxie, c'est-à-dire avec la liberté que donne l'esprit vivifiant. Je recommande les livres de ce grand érudit et homme doux et généreux, plus particulièrement sa traduction commentée de l'Evangile de Marie (Madeleine) et les deux ouvrages qu'il consacre à cette Femme innombrable, comme il la surnomme ; une femme admirablement humaine qui, fidèle aux voeux du Vivant Donateur, s'est faite tout Amour et qui alors a vu avec les yeux du coeur Celui que les autres n'ont vu ensuite qu'avec les yeux du corps : Jésus, le Fils ressuscité en Majesté dans la lumière de L'Esprit- Saint et la Gloire du Père. 



Le Fleuve Amour. 2010




Entretien avec Jean-Yves Leloup, par Patrice van Eersel pour le magazine Nouvelles Clés


Nouvelles Clés : Le problème, quand on parle d'amour en français, c'est que nous utilisons le même mot pour aimer une femme, aimer Dieu, aimer les framboises, aimer un pays ou aimer un chien. Est-ce une pauvreté de notre langage ou parle-t-on bien de la même “chose” ?

Jean-Yves Leloup : Les philosophes distinguent traditionnellement toute une échelle d'états qui vont du pathos, l'amour passion qui vous enchaîne, jusqu'à l'agapé, l'amour inconditionnel qui ne demande rien en échange. Personnellement, j'ai tendance à penser qu'il s'agit de différents degrés d'une même force de vie qui, en s'élevant, prend des visages différents, mais toujours en obéissant à la même loi : tu deviens ce que tu aimes. Si vous aimez l'argent, vous devenez vénalité. Si vous aimez Dieu, vous élevez votre âme. Il est des amours qui élèvent, d'autres qui rabaissent.

Dans la pensée juive, l'être humain ne devient entier que dans sa relation avec l'autre.

La Genèse dit : “Au commencement, Dieu créa l'homme et la femme, homme et femme. Il les créa.” Ce qui est “à l'image de Dieu”, ce n'est pas l'homme ou la femme, c'est leur relation.

Le désir de connaître Dieu passe par la relation entre l'homme et la femme, par la rencontre
de l'autre.

L'histoire du christianisme place cette rencontre comme un chemin décisif vers Dieu. D'où l'importance des Évangiles apocryphes, celui de Marie, ou celui de Philippe : on y voit Jésus en relation avec une femme, Myriam de Magdala. Cette rencontre est aussi l'image de Dieu. C'est la capacité de rencontrer une altérité. On sait que l'humain est androgyne, il pourrait être heureux tout seul. Mais si l'on revient au texte biblique émerge une anthropologie où “il n'est pas bon que l'homme soit heureux seul” (lotov en hébreu).

Pour ceux qui aiment le côté cabaliste, au niveau de la lettre : Adam, avant de recontrer Ève, se dit Adam et la somme de ses lettres correspond au mot “quoi” ; après sa rencontre avec Ève, son nom devient Aadam, et la somme des lettres donne “qui”. Comme si, pour passer de l'état d'objet à celui de sujet, il fallait passer par la relation avec l'autre. À ce moment-là, comme dans l'Évangile de Philippe, le mot amour devient le mot alliance. Une alliance entre deux libertés, entre deux sujets qui s'inclinent l'un devant l'autre. On n'est plus dans un registre de complémentarité. L'autre n'est pas là pour combler le manque. Ce sont deux sujets. Et dans la relation entre ces deux libertés se révèle quelque chose de divin. Ce n'est pas un amour de dépendance, ni un amour de séduction, c'est une alliance qui porte du fruit. Le fruit peut être un enfant, mais aussi une œuvre - ou bien le plaisir ! -, mais dans tous les cas, c'est une façon de mettre Dieu au monde. Au cœur de la relation elle-même se révèle quelque chose de l'être de Dieu.

Si vous voulez aller plus loin, cet “être de Dieu” se révèle comme trinité. La trinité veut dire que Dieu est relation d'amour : ce n’est pas le un, ce n'est pas le deux, c'est le trois, le chiffre de l'alliance, la révélation de ce que peut être Dieu. C'est pour cela que les grands monothéistes, tels Hallaj ou Rûmî, disent : “Dieu est un, comme l'Amour, l'Amant et l'Aimé sont un.”

La relation elle-même est un dévoilement du Dieu-un, qui est à la fois un et trine.

Le Dieu-Relation. C'est la révélation de celui qui est entre les deux. Du troisième...

N. C. : On peut imaginer de nombreuses relations d'amour, par exemple celle d'un parent pour son enfant, ou celle qui relie deux amis, mais est-ce entre un homme et une femme que cela atteint son apogée ?

J.-Y. L. : Oui, il y a là quelque chose d'autre. Il ne s'agit pas d'aimer son enfant comme on aime son mari ou sa femme, on serait dans l'inceste. En grec, ce n'est pas le même mot. L'amour que j'ai pour mon père, ou ma mère, ou mon fils, ou ma fille, n'est pas celui que j'ai pour ma femme, ou pour mon chien, ou pour Dieu. C'est bien le même amour, mais chaque relation est une qualité propre, qu'il ne s'agit pas de mélanger aux autres. Quelquefois, il y a là confusion.

N. C. : Dans Aimer malgré tout (Entretiens avec Marie de Solemme, éditions Dervy), vous parlez de la métamorphose des qualités de l'amour les unes dans les autres. Tout commence par la pornéia, l'amour du bébé, qui “dévore” le sein de sa mère. Puis l'amour nourriture s'allège en amour érotique, qui donne des ailes à la gourmandise infantile, lui évitant de s'alourdir en voracité. Mais éros, malgré ses ailes, vit encore dans le manque. Alors vient l'amour philanthropique, philia, qui est plein, apaisé, et relie les vrais amis dans un partage égal. Mais cela ne s'arrête pas là : philia elle-même quitte le plan de la simple amitié pour s'élèver encore plus haut, là où règne l'amour inconditionnel, l'agapé...

J.-Y. L. : La pornéia est charmante chez un nourrisson “gourmand de sa mère” ; elle est laide chez un homme de cinquante ans, vieux bébé qui cherche à se nourrir de l'autre pour exister - heureusement qu'il a cette pulsion, qui le maintient en vie, mais à partir d'un certain âge il est dommage d'en rester là, à “consommer” l'autre et à le consummer, au lieu de communier. Le chemin consiste à passer de la consommation à un amour qui communique, la philia ; puis de là, à un amour qui communie, l'agapé. Aujourd'hui, on développe beaucoup la communication, mais pas beaucoup la communion.

N. C. : Pourquoi éros reste-t-il dans le manque ?

J.-Y. L. : Éros est un jeune dieu, dommage qu'on en fasse parfois un vieux cochon ! C'est le désir ailé, c'est l'amour du beau - où l'on rejoint ces mystiques qui, dans la femme, peuvent découvrir Dieu. C'est l'amour platonicien qui, à travers un beau corps, trouve l'idée qui le structure et, au-delà de l'idée, la beauté pure. C'est la démarche érotique, qui est déjà une contemplation.

Mais eros est le fils de pénia, c'est-à-dire du manque. Éros est toujours dans le manque. C'est toujours la soif qui cherche son eau vive, le vase qui voudrait être rempli, comblé. Un Éros bien orienté est quelque chose de magnifique, mais lui-même n'est pas source. C'est la différence avec l'agapé. Dans nos amours il y a souvent beaucoup de soif, mais pas beaucoup de fontaines qui débordent ! L'agapé, c'est quand on ne cherche plus l'amour, mais qu'on est capable de le donner, pour rien, gratuitement.

N. C. : Qu'est-ce qui rend possibles les métamorphoses des états de l'amour ?

J.-Y. L. : Lorsque l'enfant a été bien nourri, sa Pornéia satisfaite peut lui permettre de rencontrer l'autre au-delà de sa faim, par une communication, une parole. Quand on a sereinement parlé avec quelqu'un, qu'il y a eu de la philia, de l'amitié, un échange, on peut aller au-delà, pour s'approcher d'une pure présence commune. Et là, on devient capable d'amour gratuit, comme dans l'enseignement du Christ, qui dit : Agapé te aléios. C'est-à-dire : Aimez-vous les uns les autres (comme je vous ai aimés). Il ne dit pas : Soyez amoureux les uns des autres... Ce n'est pas le mot éros. Il ne dit même pas : Soyez amis. C'est important, parce qu'on ne peut pas être l'ami de son ennemi. Un ennemi est un ennemi, mais on peut l'aimer - en tant qu'ennemi, nuance importante. Il ne nous est jamais demandé de devenir l'ami de nos ennemis, ni d'être amoureux des gens qui nous font du mal. Quand Saint Jean dit “Dieu est amour”, il utilise le mot agapé - la capacité d'entrer en relation avec l'autre de façon légère, gratuite, en respectant sa liberté, comme la vie le respecte. C'est à ce niveau-là que l'on peut aimer son ennemi : il a le droit d'exister. Mais devenir son ami (a fortiori son amoureux) peut s'avérer impossible, parce que l'échange avec lui n'existe pas, il reste enfermé dans sa haine. Mais l'agapé accepte que l'autre ne nous aime pas. C'est un autre mot pour dire liberté intérieure. C'est aimer, comme l'émeraude est verte.

N. C. : Il y a là quelque chose de bouddhique !

J.-Y. L. : C'est l'amour comme état d'être. Or, il ne faut pas opposer les deux : la spécificité des traditions sémitiques, c'est d'apporter l'amour comme alliance, c'est- à-dire comme rencontre de deux états d'être. C'est peut-être la différence entre la bonté et l'amour. On peut développer en nous un état de bonté, comme le soleil rayonne... Mais ce n'est pas encore la relation. Il ne s'agit pas simplement d'être un soleil, mais de rencontrer un autre soleil ! (rire) et de faire quelque chose ensemble. L'autre existe dans son altérité, il n'est pas seulement l'occasion pour moi d'aimer.

N. C. : Et comment mieux différencier amour et amitié ? En disant qu'on peut avoir beaucoup d'amis mais un seul amour ?

J.-Y. L. : Être fidèle à quelqu'un, c'est être à son égard dans une relation d'amour plus grande que nos instincts et nos impulsions, qui ne sont pas du tout fidèles. Si notre amour se situe au niveau de l'amitié, il peut respecter la parole donnée et se montrer fidèle à... je dirais à une préférence. C'est une question importante. Quand je regarde Jésus, je vois qu'il aime tous les êtres, mais il a des préférences. Pour moi, c'est le signe qu'il était vraiment humain : le propre de l'amour humain est d'avoir des préférences. Cela ne signifie pas qu'il aime plus Jean que Judas. Mais il préfère Jean. La préférence relie les êtres sur la même longueur d'onde, le même accord. Jésus aime autant Marthe que Marie-Madeleine, simplement il a un accord particulier avec la seconde. L'amour, c'est être fidèle à ses préférences. Mais cela n'exclut pas les autres. Le fait que Jésus aime Marie-Madeleine ne l'empêche pas d'aimer les autres femmes, mais différemment. Quand on aime vraiment quelqu'un, c'est toujours d'une manière unique, irremplaçable. “Parce que c'était toi, parce que c'était moi.” Cela ne signifie pas qu'on n'aimera plus jamais personne, mais qu'on n'aimera plus jamais personne de cette façon-là.

N. C. : Nous vivons une époque très turbulente, sur ce plan-là aussi, avec une sorte d'écartèlement entre deux images fortes : d'un côté celle du couple éternel (Adam et Ève, Roméo et Juliette), de l'autre celle de l'amour libre entre des sujets libres, responsables de leurs nombreuses rencontres amoureuses.

J.-Y. L. : Je crois qu'il s'agit de tenir ensemble le sens de l'universel et du particulier. Beaucoup de gens qui disent : “Moi, j'aime tout le monde”, laissent entendre en sourdine : “Moi, je n'aime personne.” Il n'y a pas d'engagement ni de fidélité possibles. D'autres disent plutôt : “Moi, je n'aime que telle personne, et rien qu'elle.” Entre cet universalisme qui ravale tout le monde au même niveau, et cette sorte d'amour particulier qui exclut l'universel, il s'agit de trouver un équilibre. On peut rencontrer beaucoup de femmes, beaucoup d'hommes, mais on risque tellement de se disperser ! Alors que le fait d'en choisir une (ou un) et d'approfondir cette relation, le plus loin possible, va me faire déboucher sur l'universel. C'est étrange et naturel : on découvre l'universel au cœur du particulier. Dans une femme, je peux découvrir toutes les autres femmes.

Comment choisir un préférentiel qui n'enferme pas ? On rêve : ça supposerait d'être libre de la jalousie, de la possessivité, de toutes nos peurs d'enfant, de savoir vraiment se situer au niveau de l'alliance. Bref, je crois que d'avoir choisi quelqu'un peut nous ouvrir aux autres, et non pas nous fermer. Que Jésus puisse avoir des préférences peut choquer certains (les apôtres eux-mêmes lui demandaient de justifier sa préférence pour Marie-Madeleine), mais c'est cela qui lui permet de mieux aimer les autres.

N. C. : Entre l'image d'Épinal d'un Christ éthéré et puceau et celle qui fait de lui un homme ordinaire, avec plusieurs épouses et des marmots, peut-on parler d'une “sexualité du Christ” ?

J.-Y. L. : Je reprends l'adage des Pères de l'Église : Tout ce qui n'est pas assumé n'est pas sauvé. Donc si le Christ n'a pas assumé la sexualité humaine, elle n'est pas sauvée ; et si elle n'est pas sauvée, elle est mauvaise ; et si elle est mauvaise, elle va nous rendre coupables ; et si elle nous rend coupables, elle va nous rendre malades. Le tout est de savoir de quelle sexualité nous parlons : celle qui reste pulsionnelle et animale ? ou celle d'un être qui a transformé sa libido en amour, et cet amour en capacité d'alliance ? Donc, évidemment que le Christ assume sa sexualité, autrement ce n'est pas un homme, c'est un castrat, un infirme - ce qui serait blasphématoire. C'est une des occasions que la réflexion philosophique a peut-être manqué : celle d'évangéliser la sexualité, de la transfigurer, d'y introduire le sacré. Bien sûr que Jésus a une sexualité, mais il la vit de manière plus intelligente, plus généreuse, plus aimante et plus sacrée. Ce n'est pas la divinité qui a été sexualisée. Il a divinisé la sexualité : elle aussi peut être un lieu d'épiphanie, de rencontre de Dieu. Et c'est ce que dit l'Évangile de Philippe : le lieu où l'on prie vraiment, aujourd'hui, à Jérusalem, c'est la chambre nuptiale. Le saint des saints, c'est là où un homme et une femme se rencontrent. La présence créatrice y est à l'œuvre. Donc, Dieu est réellement présent. Mais on est bien d'accord que, là, nous sommes en présence d'une humanité dont la sexualité est tout entière habitée par la lumière, par l'innocence, par un amour agapé. Il est terrible de penser que, pour certains, parler de la sexualité du Christ est vécu comme une déchéance : c'est là une humanité malade ! Jésus est-il moins divin parce qu'il est plus humain et aime une femme ? Quelle drôle d'image de la femme ! On sait que l'Église, depuis saint Paul et saint Augustin, a produit des milliers de textes charriant cette image, poussée par des peurs compréhensibles mais nullement chrétiennes. C'est nier à la femme le statut de sujet. On ne peut pas aimer quelqu'un et le regarder de haut. C'est pour ça que Jésus lave les pieds de ses disciples, pour les regarder d'en bas, pour les soigner, pour les guérir, pour les remettre debout.

N. C. : Transposez-vous directement tout ce que vous venez de dire à la relation amoureuse entre homosexuels ?

J.-Y. L. : De nouveau, quand on regarde le Christ, il a des préférences pour certaines femmes et pour certains hommes. Cette qualité d'amour, de relation, peut être vécu avec des hommes comme avec des femmes. Une parole très intéressante de saint Paul dit : “En Christ, il n'y a plus ni mâle ni femelle.” Quand on a éveillé en soi le sujet, on n'est pas seulement des mâles ou des femelles, mais des personnes humaines en relations singulières, des relations de sujet à sujet, qu'ils soient masculins ou féminins.


Texte : Jean-Yves Leloup pour Nouvelles Clés
Illustration : Collage de papiers divers. 300 x 120 cm. Robert Empain. 2010

samedi 27 juin 2015

C'est par l'esprit que tu me vois.


Grâce à toi Myriam de Magdala




La chapelle de Plaincourault à Mérigny, Indre

   Juchée sur un promontoire rocheux dominant la vallée de l’Anglin, la chapelle de Plaincourault est appelée Le Joyau de la Brenne en raison de l’éclat des peintures murales qu’elle préserve depuis le XIIe siècle. En ce lieu éloigné de l’agitation du monde se rencontre en effet une lumière particulière, une présence mystérieuse, une vibration émanant des couleurs, des formes et des symboles, toutes choses qui portent le passant à recueillir en lui le mystère de sa propre présence, lui révélant la fonction de tout édifice sacré, celle de toute œuvre d’art véridique, l’accueillir et le faire pénétrer en lui-même, là où l’oeuvre a lieu en vérité. 



Vue de l'exposition : à gauche peinture de Robert Empain,
à droite peintures de Saskia Weyts et la fresque d'un peintre anonyme du XIIe siècle

       
        Accueillis à Plaincourault par le Parc régional naturel de la Brenne, qui en a la garde, Saskia Weyts et Robert Empain se savent aussi reçus par les compagnons anonymes qui ont élevé et peint cette chapelle ; ils les regardent comme des hôtes invisibles, des amis avec lesquels dialoguer avec gratitude. Les artistes, comme tous les vivants en vérité, sont d’emblée en communion avec les œuvres du passé pour autant qu’ils les vivent et les aiment au présent, se donnant pleinement dans la rencontre ou s’en inspirant pour en créer de nouvelles.

        Noûs : c’est par l’Esprit que toute communion est possible. 
Le terme noûs, qui donne son titre à l’exposition, désigne pour Platon la partie divine de l'âme humaine, l’esprit, l’intelligence. Or, dans l’Evangile de Marie, récemment redécouvert, ce terme est utilisé par Jésus pour révéler à Myriam de Magdala (Marie-Madeleine) que c’est par le noûs, par l’esprit donc ou mieux encore par le coeur, qu’elle le voit lui le Ressuscité alors que les disciples venus au tombeau vide au matin de Pâques ne l’ont pas vu. 

        Si donc Marie Madeleine le voit la première c’est qu’elle l’a aimé de tout son corps, de toute âme et de tout de son coeur. Vérifiant alors cette Béatitude : « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu » Mt 5.8. C’est donc une femme que le Christ envoie aux disciples incrédules et aux nations pour témoigner de sa Résurrection, fondant par son témoignage le christianisme.Une sainte femme que les premiers siècles chrétiens reconnurent comme l’Apôtre des apôtres.


   Robert Empain présente deux peintures monumentales et deux installations 
sur le thème de l'apparition du Ressuscité à Marie Madeleine. 


"Marie, ne me touche pas, je ne suis pas encore monté vers le Père...
 " Caséine sur toile, 210 x 279 cm. Robert Empain 2015


Installation assemblage sur l'autel de la chapelle : un livre ancien ouvert sur l'évangile selon Marie (Madeleine), recouvert de la poussière de l'oubli volontaire.  L’extrait découvert dit ceci :  “… Seigneur, dans l'Instant, celui qui contemple Ton apparition, est-ce par la psyché qu'il voit ou par le Pneuma ? L’Enseigneur répondit : “ Ni par la psyché ni par le Pneuma, mais le Noûs étant entre les deux c'est lui qui voit, c'est lui qui…”





        Un dialogue entre artistes et visiteurs, entre ceux qui ont cherché et cherchent à témoigner de ce qu’ils voient et ceux qui ne veulent pas croire à l’invisible Vie ressuscitée, se poursuivra peut-être ici par la grâce de cette faculté de l’âme humaine nommée par le Christ Jésus le noûs, l’esprit, le coeur. La faculté donc qui en chacun voit ou peut voir pour autant qu’il aime comme Marie Madeleine a aimé, d’un amour absolument rendu au Donateur de nos vies et de nos facultés.

        L'exposition est conçue pour ce lieu en mode évolutif, elle est donc susceptible de se transformer au cours de l'été. Robert Empain présente deux peintures de dimensions murales réalisée pour ce lieu. Ces oeuvres, tirées d’une série sur le thème du Noli me tangere, proposent de revisiter la première apparition du Ressuscité d’un point de vue renouvelé par l’Evangile de Marie. Il présente aussi deux installations : une première au sol, intitulée Arbre de l'Anthropos, donnera lieu à une série de dessins symboliques réalisés au fil de l’exposition et des conversations qu’elle inspirera, et une seconde sur l'autel central intitulée Evangile de Marie, 10,25.



C’est par le coeur que tu me vois. Caséine sur toile. 185 x 285 cm. 
Robert Empajn. 2015



 
"Arbre de l'Anthropos : Soma, Pysché, Noûs, Pneuma.
Installation au sol. Poussière de pierre, cailloux, terre cuite. bois.
Diamètre 210 cm. 


    Saskia Weyts présente une série de peintures de visages sur papier intitulée Où es-tu ? Quel est ce lieu, demande-t-elle ainsi, où se croisent les regards des figures peintes ou sculptées de l’art sacré et les nôtres ? Où vivent les âmes défuntes anonymes ? Où ont lieux nos apparitions et nos disparitions ?    
 

     Ce sont les questions essentielles du voir et du donner à voir qui sont posées ici. Celles encore de l’apparaître et de l’apparition, de l’imaginaire, de l’Imagination créatrice, de l’image fausse et de l’image vraie, du témoignage et de sa véracité, de l’art, de sa vocation et de sa contrefaçon. Pour aborder avec les visiteurs ces questionnements et les oeuvres présentées, les artistes seront présents dans la chapelle tous les samedis du 8 août au 20 septembre de 15h00 à 19h00.



      
 
Deux oeuvres de Saskia Weyt
 de la série Où es-tu ? comprenant 12 huiles sur papier s. 2015

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Deux artistes fondateurs du groupe  Grâce

    Pour Robert Empain l’art et la vie ne font qu’un et l’artiste est celui qui va au fond de l’inconnu pour y trouver du nouveau (Rimbaud). Cet inconnu, cet invisible et ce nouveau ne sont autres que la vie même, la Vie invisible et absolue. Ainsi, l’art jaillit-il de la Vie comme une multiplication, une donation d'elle-même, une Nécessité intérieure voulant nous la faire éprouver, nous la révéler, connaître et aimer. En un mot, l’art est spirituel ou il n’est pas. Mais l’art ainsi vécu s’est perdu dans cette époque qui en a fait le produit d’une histoire de l’art qui se jouerait désormais en direct sur les marchés de l’art mondialisé. 

    Ne cherchez donc pas Robert Empain dans le système marchand et institutionnel de l’art mondial, il n’y est pas entré. Il n’a pourtant jamais cessé de créer une œuvre singulière, foisonnante, imprévisible. Utilisant peinture, collage, objet, assemblage, vidéo, projection, installation, performance, poésie, photographie, il expose à l’atelier, chez des amis dans un Centre médical où,  pendant trois années, il soigne les malades avec des oeuvres d’art, édite les poèmes des patients et expose leurs œuvres. Ailleurs, en Italie, on l’a vu distribuer des tracts poétiques dans les rues, tracer des messages à la craie sur le sol et les murs et publier  à Bruxelles ses carnets d’artiste dans lesquels il chante l’art comme l'art de vivre par excellence. En 1999, il commence en Brenne un film infini intitulé Mille grâces, mille larmes de joie. Il le projette à Le Blanc et par la suite en divers lieux, comme en 2007 sur le sol d’une forge à Mérigny. En 2003, il crée à Bruxelles l’Espace et le groupe Grâce où il monte une douzaine d’expositions avec Saskia Weyts. Le groupe Grâce, ainsi formé, expose à l’Abbaye de Jette en 2008, puis à Tournai. La même année, il crée ce blog Attention, l’art peut ressusciter la vie ! pour faire connaître les actions de Grâce. De 2008 à 2010, le groupe montre des expositions dans une église historique du centre de Bruxelles. En 2012 il présente l’exposition Paroles inouïes à la galerie Lauwers à Bruxelles. En 2014, il publie le premier tome de AD Imaginem Dei - L’oeuvre invisible illustré des œuvres abordées.Il vit et travaille à Bruxelles et à Mérigny où il poursuit son chemin singulier. 


    Saskia Weyts est Professeur titulaire de l’Atelier Dessin à l’Académie de Tournai. Un atelier qui compte plus de trente jeunes artistes de diverses nationalités. Elle est peintre et pratique le dessin, la gravure et la photographie. Tout tableau, quelqu’en soit le sujet, est abstrait en ce sens qu’il est issu d’une double nécessité intérieure, l’une propre à l’artiste qui l’exprime dans une œuvre et l’autre propre à l’œuvre en cours et à ses lois. Ces deux nécessités du dedans et du dehors cherchant leurs résonances. Cette découverte de l’art abstrait par Vassily Kandinsky en 1909 fut une conquête majeure de l’art au XXe siècle qui donna aux artistes la liberté d’explorer les possibilités d'un art se libérant des conventions représentatives, le ramenant à sa vocation spirituelle et le délivrant des égarements de l’art pour l’art. Parmi ces possibles, Saskia Weyts découvre une voie directe qui lui permet de toucher sans détour la nécessité intérieure de chacun : la voie du Cœur. Ne suivant pour y parvenir que le sien, écoutant son immense sensibilité, ses affinités avec les couleurs et les formes, sa spontanéité dans la composition et sa rigueur dans la mise en œuvre. Elle a gagné de nombreux prix et concours, participé et organisé de nombreuses expositions collectives en Belgique, au Pays-Bas et en France. Dès 2004, elle participe aux expositions du groupe Grâce. En 2007, elle présente  de grandes peintures à l’exposition collective Natuur au Markten, le Centre culturel flamand de Bruxelles.  En 2008, elle organise pour huit artistes du groupe Grâce l’exposition Recevoir Donner à l’Abbaye de Jette. Elle expose ensuite à la galerie Twilight Zone à Tournai. En 2011, elle illustre un livre du poète Bart Vonck et expose ses tableaux récents à la galerie Lauwers à Bruxelles. En mai 2015, elle donne une rétrospective de ses peintures dans un presbytère proche de Bruges. Elle vit et travaille à Bruxelles et à Mérigny.


Illustrations : Texte, photos et peinture de Robert Empain et Saskia Weyts

dimanche 21 juin 2015

L’enfer de notre ingratitude


Grâce à Jean-Yves Leloup



Tout est grâce. Assemblage cartons, huile, aquarelle. 2010



Qu’est-ce qui peut nous rendre « sensible ›› à la beauté, à la grâce, à la Présence qui se donne à travers toute vérité, toute vie, toute bonté ?

la gratitude… la louange…
la gratitude rend la grâce possible
elle est notre ouverture à l’Ouvert
on pourrait dire ainsi qu’elle précède la grâce

dire merci avant de recevoir
est l’un des secrets du Bienheureux

dès qu’on a dit merci, tout ce qui nous arrive
est merci, miséricorde, grâce et don.

Celui qui ne dit jamais merci, ne reçoit jamais rien,
car ce merci est l’acte même de la réception,
la possibilité d’une réceptivité, d’un accueil,
l’ouverture par laquelle le ciel enveloppe la terre,
l’ouverture par laquelle les dieux peuvent entrer.

Celui qui ne dit jamais merci, garde fermées les portes de la perception,
comme celles de l’affectivité et de la connaissance.

L’enfer dans lequel nous nous enfermons consciemment est celui de notre ingratitude.

Etre incapable de gratitude ou de louange c’est perdre toute joie d’être et de vivre.
Nous mourons de ne pas savoir dire merci, dire merci à notre épreuve, c’est en faire une occasion de croissance, de dépassement ; dire merci à notre mort, c’est en faire une délivrance ou un passage vers une vie plus vaste.

Seuls ceux qui savent dire « merci ›› seront sauvés.

La gratitude met le cœur et le souffle « au large ›› (sens du mot salut iescha en hébreu),
elle est la clef qui nous ouvre à la beauté de toutes réalités visibles et invisibles, c’est elle qui nous permet « d’entrer ›› en philocalie.


Illustration : Robert Empain. 2010

samedi 16 mai 2015

La faculté bienfaisante et perdue de regarder les vraies images


Grâce aux artistes anonymes


Dyptique Wilton. Retable. Anonyme français. XIVe siècle



Depuis une cinquantaine d'années, les humains subissent en rafales des catastrophes dont les média ne parlent jamais pour la simple raison que ce sont eux qui les produisent. Je veux parler des flots d'images déversées sans arrêt par des millions d'écrans lumineux dans des millions de regards et de cerveaux subjugués, produisant, outre des milliards d'images inutiles, hideuses, falsifiées ou obscènes, de multiples formes d'addictions et de destructions, dont celle de notre relation au Réel vivant, à savoir la destruction de notre corps, de notre âme et de notre esprit, comme celle de la nature et du cosmos vivant. Parallèlement, une maladie du regard s'est répandue, un aveuglement chronique s'est propagé : notre faculté de regarder véritablement s'est perdue, en particulier la faculté bienfaisante de regarder les vraies images, c'est-à-dire de contempler les icônes.

Pourtant, il n'y a pas si longtemps partout en Occident les vraies images, les images sacrées, étaient présentées dans les lieux pour lesquelles elles avaient été faites : les églises, les couvents, les chapelles, les autels, les maisons... 
La plupart de ces oeuvres ont été détruites, beaucoup et même des fresques ont été retirées des lieux pour lesquelles elles avaient été faites pour être conservées dans les musées, sinon, le plus souvent, dans leurs réserves. Elles ont été désacralisées et assimilées à des objets d’histoire, à des objet de l'histoire de l'art parmi d'autres objets dont les musées sont pleins à craquer.


Le Sauveur. Andrë Roublev. XIVe siècle



De vraies images il en reste encore quelques unes dans des lieux sacrés, plus particulièrement dans les églises orthodoxes. Là, modestes, abîmées, rescapées, elles rayonnent encore de leur grâce et de leur joie pour le passant qui daignerait leur consacrer un peu du temps de sa vie. 
Leur beauté humble et bouleversante - et d'autant plus bouleversante qu'elle est humble - témoigne de la Beauté indestructible de Dieu et de sa Parole vivante qui est l'origine de toute beauté.
Ces vraies images furent faites pour Dieu, par amour de l'Amour, c’est pourquoi elles gardent l’amour en elles et le répandent autour d'elles comme le Don incessant qu'est la Vie. Elles nous ouvrent la beauté et la bonté du Ciel dans le temps, la matière, la lumière et l'espace du monde. Pour nous, ces vraies images, même modestes et abîmées, font encore leur oeuvre, et souvent bien mieux que celles déplacées dans nos musées : parvenant à tourner notre regard vers l'intérieur, à ouvrir nos âmes pour y disposer le coeur et l'esprit au recueillement, à la prière, à la contemplation.

Les auteurs de telles oeuvres, à de rares exceptions près, sont restés anonymes jusqu'à la Renaissance. Tous ont  puisé à la même source d'inspiration et de connaissance : la source unique qui ne s'approche que par la maîtrise de Soi, une maîtrise qui ne s'atteint que par la voie de l'humilité et de l'écoute de la Parole qui murmure dans cette Source. 
Ces artistes furent à leur manière des pèlerins qui suivirent le fleuve qui vient de la Vie et y va. Pour les coeurs résolus, ces oeuvres sont des chemins vers le Ciel où ils sont attendus et où sont chantées leurs arrivées prochaines. 


Icône de la Transfiguration. Théophane le grec. XIVe siècle




Grâce à mes professeurs, je me suis trouvé, dès l’adolescence, face à de telles oeuvres, à Gand, à Bruges et ailleurs. Elles m'ont ouvert l'oeil, l'oreille, l'âme et le coeur à la joie. D'emblée, je les ai assimilées à des apparitions, ce qu'elles sont en vérité, à des apparitions divines ou angéliques qui par une grâce particulière se maintiennent dans le visible. Je n'ai cessé depuis de dire et d’écrire ma gratitude pour ces artistes, anonymes ou célèbres et à l'Esprit Saint qui les a inspirés.

Mais pour notre temps si misérablement suréquipé, pour ses consommateurs voués au culte des derniers gadgets innovants, de telles oeuvres ne sont plus que des naïvetés d'un autre âge, des curiosités poussiéreuses, des rébus indéchiffrables, ou alors, quand il s'agit de ces oeuvres que les historiens ont appelés chefs-d'oeuvre, quelques prouesses techniques étonnantes pour des époques aussi arriérées...



Wassily Kandinsky. Composition X.1939



C’est ainsi, par exemple, que Wassily Kandinsky fut célébré par les historiens d’art comme l'inventeur de l'abstraction, qui devint le critère de la modernité en art, alors qu’il est l'héritier et le régénérateur de cette Tradition artistique spirituelle des icônes. Kandinsky appela Nécessité intérieure la voix de l'Esprit créateur qui inspire et impose ses choix à l’artiste moderne comme autrefois à l’anonyme peintre d’icônes, lui faisant voir ce que nul ne peut voir en ce monde, lui révélant la connaissance du Coeur, cette voix intérieure qui est celle du Verbe de Vie, la source vivante en chaque vivant, la Parole de la vie qui nourrit en chaque vivant son accroissement spirituel.

Mais ce monde, gangrené d'images et de paroles falsifiées, a produit une maladie plus grave encore que la destruction de notre faculté à contempler les oeuvres d'art véritables, les vraies images : il a endurci et pétrifié nos coeurs provoquant leur atrophie mortelle, allant jusqu'à les jeter dans l'incapacité d'aimer la vie en nous, en chacun et en tous.

Pourtant, les vraies images demeurent pour ceux qui désireraient s'exposer quelque peu à leur tremblement d'amour qui peux ouvrir le chemin vers ce que l'on nomma autrefois le Ciel ; un Ciel qui n'est pas ailleurs que dans leur âme vivante, vaste, ouverte, inconnue, ne demandant qu'à se faire connaître, c'est-dire à aimer.

Texte : Robert Empain. Carnets 2005

jeudi 14 mai 2015

Aujourd’hui notre Seigneur Jésus-Christ monte au ciel ; que notre cœur y monte avec lui.


Grâce à toi Seigneur Jésus


Ascension de Notre Seigneur Jésus Christ.  Les Très Riches Heures du duc de Berry






L’Ascension du Seigneur

"Aujourd’hui notre Seigneur Jésus-Christ monte au ciel ; que notre cœur y monte avec lui. Écoutons ce que nous dit l’Apôtre: Vous êtes ressuscités avec le Christ. Recherchez donc les réalités d’en haut: c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu. Le but de votre vie est en haut, et non pas sur la terre. De même que lui est monté, mais sans s’éloigner de nous, de même sommes-nous déjà là-haut avec lui, et pourtant ce qu’il nous a promis ne s’est pas encore réalisé dans notre corps.

Lui a déjà été élevé au dessus des cieux ; cependant il souffre sur la terre toutes les peines que nous ressentons, nous ses membres. Il a rendu témoignage à cette vérité lorsqu’il a crié du haut du ciel : Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? Et il avait dit aussi : J’avais faim, et vous m’avez donné à manger. Pourquoi ne travaillons-nous pas, nous aussi sur la terre, de telle sorte que par la foi, l’espérance et la charité, grâce auxquelles nous nous relions à lui, nous reposerions déjà maintenant avec lui, dans le ciel ?

Lui, alors qu’il est là-bas, est aussi avec nous ; et nous, alors que nous sommes ici, sommes aussi avec lui. Lui fait cela par sa divinité, sa puissance, son amour ; et nous, si nous ne pouvons pas le faire comme lui par la divinité, nous le pouvons cependant par l’amour, mais en lui.

Lui ne s’est pas éloigné du ciel lorsqu’il en est descendu pour venir vers nous; et il ne s’est pas éloigné de nous lorsqu’il est monté pour revenir au ciel. Il était déjà là-haut, tout en étant ici-bas; lui-même en témoigne: Nul n’est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme, qui est au ciel. Il a parlé ainsi en raison de l’unité qui existe entre lui et nous : il est notre tête, et nous sommes son corps. Cela ne s’applique à personne sinon à lui, parce que nous sommes lui, en tant qu’il est Fils de l’homme à cause de nous, et que nous sommes fils de Dieu à cause de lui.

C’est bien pourquoi saint Paul affirme : Notre corps forme un tout, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, bien qu’étant plusieurs, ne forment qu’un seul corps. De même en est-il pour le Christ. Il ne dit pas : Le Christ est ainsi en lui-même, mais il dit : De même en est-il pour le Christ à l’égard de son corps. Le Christ, c’est donc beaucoup de membres en un seul corps. Il est descendu du ciel par miséricorde, et lui seul y est monté, mais par la grâce nous aussi sommes montés en sa personne. De ce fait, le Christ seul est descendu, et le Christ seul est monté ; non pas que la dignité de la tête se répande indifféremment dans le corps, mais l’unité du corps ne lui permet pas de se séparer de la tête."

De saint Augustin, sermon pour l’Ascension, 98, 1-2 (PLS 2, 494-495)

vendredi 1 mai 2015

La joie de vivre selon Picasso



Grâce à toi Pablo Picasso



Françoise Gilot et Pablo Picasso Cap d'Antibes. 1951.
Photographie de Robert Capa



 
Extrait de Ad Imaginen Dei 1 L'oeuvre invisble

par Robert Empain



Musée Picasso. Antibes. La joie de vivre !
La guerre est finie. Picasso continue les hostilités, il s’empare de la forteresse d'Antibes. Pour en faire quoi ? Son atelier, son lieu de plaisir, sa salle de jeu, sa maison de joie, de joie de vivre ! Il a soixante six ans, Françoise en a la moitié. Il peint des faunes jouant, chantant, dansant la ronde pour une femme nue. Sur des plages, ils s’embarquent en cortège dionysiaque. S’évader de la forteresse de la mort voilà l’enjeu.


Pablo Picasso. La Joie de vivre. 1946, Antibes,
 Ripolin sur fibrociment, 120x250 cm, Antibes, musée Picasso.


Il n’y a pas de toiles! Picasso peint sur des plaques de fibro ciment, celles dont on se sert pour reconstruire en hâte les villes détruites par les bombardements.  Il n’y a pas de peintures en tubes ! Picasso peint avec de la peinture pour bateaux de pêche qu'il trouve à côté, au port d’Antibes.
La forteresse abrite une collection de pierres gravées, des stèles antiques d’Antibes. L’une d’entre elles, qui se plaçait à l’entrée des bordels romains, se nomme la Pierre aux trois sexes, elle a du amuser Pic. C’est un énorme phallus animalisé pourvu de deux pénis d’appoints, l’un entre les couilles l’autre en queue. Un texte y est gravé en latin :

Tinte fort gros méchant toi aussi.
Que vous soyez protégé du mauvais œil,
que tout se passe bien pour vous...

Ce qui saute aux yeux de cette liberté de vivre et de peindre d’un seul trait c’est qu’elle s’exprime par une continuité totale entre dessiner et peindre. Picasso peint comme il dessine et dessine comme il peint. Il dessine dans la peinture, il peint dans le dessin.
Le dessin, joyeux et furieux dans la couleur, s’affirme et se joue à l’infini dans les céramiques, c’est-à-dire dans la sculpture peinture. Un seul dieu: Dyonisos, muni de trois sexes: dessin, peinture, sculpture, d’un seul jet.

Picasso à la Forteresse d'Antibes. 1949

À court de matériel, Pic fouille les réserves du musée et vole des toiles sans intérêt pour les repeindre.
Du Général Vandenberg il fait Le gobeur d’oursins; d’une Jeune fille à la capeline, il fait Nature morte aux volets noirs. Il s’en expliquera plus tard par une formule lapidaire elle aussi : «Place aux jeunes!» 
Ailleurs, il aurait dit «si j’étais enfermé dans les cabinets je peindrais avec ma merde ! »
Il s’agit de la vie et de sa métamorphose continuelle, de sa puissance irrépressible de création.

Michel Leiris sur Picasso: «...Picasso est lui même en constante métamorphose puisque jamais il ne se pétrifie en un style. Il se plaît à métamorphoser ce qui tombe à sa portée, ou dans le champs de son regard, qu’il transforme dans l’immédiat ou qu’il se fasse le témoin des aventures et des changements que vivent ses personnages, c’est la même impossibilité qui se manifeste d’accepter d’un être ou d’un objet qu’ils soient donnés une fois pour toutes.» 
Ne jamais se pétrifier en un style! Le style ça se vit, ça se transforme, ça se traverse, ça ne se cherche pas ça se trouve, ça se troue! Le style: une armure, une camisole, une carapace à briser, une dépouille à laisser aux marchands de morts.

Prêt à s’échapper, Picasso abandonnera ses armes à la Place Forte. Il lui laissera ses barques pleines de faunes, de centaures, de satyres, d’oursins, de chouettes, de femmes nues et de joie… mais à une condition: la forteresse deviendra un Musée Picasso! Que le bunker devienne Musée, que les Musées deviennent des palais pour la Joie de vivre et des maquis pour résister à l’aveuglement et à la mort, voilà la guerre de Picasso.



Nu couché au lit bleu. 1946. Musée Picasso. Antibes


Dans les grands nus couchés de Picasso, des femmes dans le plus simple appareillage ressemblent à des bateaux en cale sèche, à de fragiles vaisseaux toujours en réparation. Matisse, venu en voisin, fera des croquis de ces équations féminines non résolues.
À l’époque Picasso dit à Sabartés, son secrétaire et ami de toujours: «la vue se plaît dans ce qui la surprend. Si tu prétends voir ce que tu as devant toi tu es distrait par l’idée qui occupe ta pensée...».
À Vallauris, à propos de ses poteries, il dit «une cruche c’est une femme, rien ne ressemble plus à une femme longiligne, le cou étiré et les bras le long du corps, qu’une bouteille à col fermé».
Lacan dira ça plus tard mais de façon tellement plus emberlificotée.


Pablo Picasso. Les pigeons à la fenêtre. 1957



Les pigeons. Exercice pratique: un Picasso de 1957
Quand tu regardes par la fenêtre de Picasso voici ce que tu peux voir : la mer est devant les arbres mais les arbres sont plus profonds que la mer. Les oiseaux sont des morceaux d’arbres envolés dans le blanc, ils ont laissés leurs ombres et leurs yeux pour voir si tu y voyais, d’autres oiseaux, comme des morceaux d’espaces libres, font des trous dans la terrasse. La mer est séparée des palmiers par un trou blanc. Les maisons sont des lampes dans les bois. Un pigeon, à contre jour, a creusé un trou noir dans le bleu du ciel et s’envole dedans. Les perchoirs ont envie de voler, d’ailleurs ils volent. L’ombre est une porte. L’île est un œil aux pupilles multiples, posé entre ciel et mer, ouvert et fermé.
Ami, ton oeil est une cage ouverte ou fermée. Certains oiseaux aiment vivre dans des cages même si la porte est ouverte, même si le monde apparent s’ouvre sous leurs yeux comme une fenêtre, comme un tableau de Picasso.



Un ouvrage de 373 pages magnifiquement illustrées, 
téléchargeable sur iTunes store pour Mac, pour liseuses iBooks
et sur Amazon pour PC, pour liseuses Kindle,
au prix de 3,99 €






Texte : Robert Empain.
Illustrations : images de tableaux de Pablo Picasso. ( Attention, les images ne sont pas les tableaux )

dimanche 26 avril 2015

La fureur du Prince


Grâce à toi Thierry Berlanda

Alors que je terminais la lecture de La fureur du Prince, le dernier roman paru et le second tome de la trilogie de Thierry Berlanda, j’apprenais que quelques jours après sa parution la version brochée de ce livre était déjà en rupture de stock ! Cela ne m'étonna pas de ce roman magistral, qui, non content de nous captiver du début à la fin, agite en nos âmes bouleversées des choses cachées depuis la fondation du monde, selon la formule de l’évangéliste Matthieu. 

Je ne suis ni critique littéraire ni expert en littérature policière, mais j’en ai assez lue et vue adaptée à l’écran,  pour dire que Thierry Berlanda nous distille livre après livre un genre subtil de roman noir à la fois philosophique, mythique et alchimique. 

Dans un genre romanesque qui a donné tant d’oeuvres extraordinaires à la littérature, au cinéma et à la télévision, mais qui, comme tant de choses de nos jours tend à s’épuiser dans le maniérisme et la surexploitation commerciale, il est rare de voir se marier avec art les ingrédients obligatoires du genre : intrigue savante, criminels diaboliques ou psychopathes, enquêteurs géniaux, atrocités inédites, rebondissements inattendus, suspens haletant etc, avec une écriture documentée et même érudite, un style aussi vif que ciselé, et surtout avec la langue inouïe que Thierry Berlanda nous fait entendre depuis Tempête sur Nogales, un roman antérieur à cette trilogie. Mais à toutes ces qualités rares, il faut ajouter l’empathie réelle et communicative - communicative parce que réelle - de l’auteur pour des personnages qui prennent chair par son verbe, y compris son héros criminel, pour lequel l’auteur semble lui aussi éprouver une troublante fascination.

Ce héros, un Prince dont on va connaître la fureur, est d’abord un enfant, un prince déchu de ses titres héréditaires à la mort de son père, un roi assassiné dans son palais lors des soulèvements populaires de la révolution iranienne. Le prince orphelin, exilé à Paris avec sa mère, une danseuse devenue prostituée, grandit dans la honte et le ressentiment. Ruminant sa vengeance et le retour de sa puissance perdue, le Prince devenu adulte sombre dans un délire et une rage qui le poussent au meurtre de sa mère qui, réduite à la misère, songeait à vendre le précieux Insigne royal de son fils, la preuve de ses origines royales.
Une telle âme en fureur dans un corps rugissant on l’aurait dite autrefois possédée du démon. De nos jours, où l’on ne croit plus ni à Dieu ni à Diable, on diagnostique un psychopathe. Quoiqu’il en soit, notre Prince délirant se lance dans une série de meurtres rituels macabres, sensée régénérer sa condition royale, qui va plonger la France entière, presse, police, institutions pénitencières et psychiatriques, ainsi que les lecteurs de Thierry Berlanda, dans une fascination à la fois révulsante et délectable. 

Voilà donc l’alchimie de Thierry Berlanda, son oeuvre au noir dirais-je, avec laquelle il entend chauffer à blanc notre fascination immémoriale pour le crime et la mort pour en sonder la cause cachée et provoquer, peut-être, une catharsis, une apocalypse, une révélation, une transmutation salvatrice.


La fureur du Prince, le second tome de la trilogie 
de Thierry Berlanda, fait suite à L'insigne du Boiteux
parus chez NL. Le troisième tome est a paraître








Cette cause cachée, le philosophe Thierry Berlanda la connaît aussi parfaitement que son Prince l’ignore et s’en trouve ainsi possédé. Si on la dit cachée cette cause c’est en vérité que nous préférons nous la cacher alors même qu’elle fonde notre humaine condition et nos civilisations mortelles, nous poussant à nous entretuer depuis la fondation du monde, à venger nos crimes par d’autres crimes, nous maintenant dans une culpabilité indicible, nous faisant causer dans le vide et errer dans la nuit, alimentant nos manques à être et nous persuadant que nous sommes jetés là pour la mort. 

Et cette cause n’est autre que le meurtre perpétuel de l’homme par lui-même. 

Voilà dite l’inaudible cause ! Voilà rappelé ce que les mythes ne cessent de nous raconter, ce que les éveillés, les envoyés du Ciel, prophètes, apôtres, mystiques, poètes, écrivains, artistes, et nombre de penseurs inspirés, ne cessent de vouloir faire entendre aux sourds volontaires que nous sommes, qui s’empressent de jeter ces véridiques aux oubliettes, voire même, comme cela arriva à Celui qui nous les envoya et qui vint en Personne, d’être crucifié et de ressusciter pour nous ouvrir les yeux et les oreilles. Celui qui a dit : « Ce monde passera, mes paroles ne passeront pas. » 


'Homme dévoré par le Serpent. Sanguine sur papier. 40x50cm. R.E. 1992


Si donc, en ces temps absurdes, le philosophe et romancier Thierry Berlanda convoque un Prince criminel psychopathe dans une trilogie exemplaire c’est évidemment pour sonder en son âme malade la cause cachée à l’origine du mal, pour démasquer en lui un autre Prince, plus ancien, plus malin, celui que nous révèle la Genèse par exemple comme Prince du mensonge et Principe de notre monde. Ce Prince, reconnu par les meilleurs enquêteurs sous de multiples identités : Lucifer, Serpent, Satan, Malin, Adversaire, Séparateur, Diable, Belzébuth, Ahriman, Léviathan, est partout et toujours l’Ennemi Numéro 1 des vivants, toujours à la manoeuvre en chacun et en tous depuis l’origine, depuis Adam et Eve, parents archétypes de l’humanité, qu’il trompa et poussa à la mort, depuis Caïn, leur fils, qu’il posséda et poussa au meurtre de son frère Abel, et ainsi de suite de ses oeuvres interminables.

Ce que nous dit ce Prince du mensonge pour nous rouler à chaque coup dans son Enfer est parfaitement connu : « …mangez donc du fruit de l’Arbre de la Vie, chers enfants, vous n’en mourez pas, vous serez comme Elohim, connaissant le bien et le mal…» Autrement dit : gentils humains, vous êtes libres de prendre le pouvoir, de vous faire un monde à vous et d’y régner à jamais ! Passez-vous donc du Bon Dieu et de son Fils, de ce "Je suis qui Je serai" et de ses lois impossibles, devenez des princes, des dieux à perpétuité en vous appropriant la vie et ses pouvoirs, la votre de vie comme celles de vos semblables et faites de tous et tout les objets de vos jouissances. Vous ne mourez pas du tout, vous vivrez éternellement sous le règne de vos désirs. »

Et nous avons cru ce Prince et nous le croyons assez pour en faire le Roi de nos âmes où il instille son Principe mortel : "Tu n’as nul besoin de croître dans la connaissance de la Vie, tu n'en as nul besoin de puisque tu vis déjà, il te suffit de n’aimer que toi, il te suffit de prendre tout pour toi et de tout consommer." Très fort le Prince ! 



Caïn. Aquarelle. In Carnet des doubles. 40x50cm. R.E. 1996


C’est pourquoi face à ce Prince déchu possédé jusqu’à la moelle par le Principe meurtrier qui le pousse à tenir pour rien la vie de ses semblables, Thierry Berlanda pose Jeanne, une jeune femme spécialiste de l’Iran, consultée par les enquêteurs, une maman qui aime son fils Léo plus qu’elle même. 

Jeanne, à la fin du premier tome se retrouve face à l’Ennemi qu’elle pourchassait. A ce moment précis, Jeanne découvre en elle une énergie inconnue qui la sauvera des griffes du Prince diabolique, elle et son fils. De même, au terme du second tome, alors que le Prince s’est évadé de son asile psychiatrique, une forteresse dernier cri qu’il a réduit en passoire sanglante, Jeanne se trouve une nouvelle fois face à face avec lui.  Voici ce passage : «… Puis elle a grimpé les marches du perron à quatre pattes, lentement mais sans renoncer, bien que tous ses membres s’y soient refusés.  Il faut ! Il faut ! C’est à moi de faire ça !  Maintenant, elle est rencognée contre la double baie en haut du perron, couchée sur le ventre, enfoncée dans le sol si elle avait pu. Elle est pétrifiée de froid, mais ne le ressent plus. La peur, si. Ce n’est plus une peur qui lui ôte tout courage, comme les phobies qui la paralysaient jusqu’à récemment et l’empêchaient d’agir et même de penser. C’est une peur qui, au contraire, le mobilise contre ce qui la cause, comme lorsqu’elle avait lutté pour protéger Léo, l’hiver dernier, dans l’appartement de Paul. Et cette peur là, elle sait bien que ce ne sont pas deux hommes qui se battent dans un salon qui peuvent lui provoquer. Non, cette peur-là vient la cueillir enfant dans son lit et la ramène à ce qui n’a aucune consolation dans ce monde. Elle est le signe de ce qui se déverse à gros bouillons au fond du coeur des hommes, dans l’âme acharnée de Caïn, depuis un passé qui ne passe jamais, bien qu’on le croie cadenassé sous le socle de la civilisation, risettes et convenances, mais qui peut faire brèche à tout moment : l’énergie noire.  Yeux grands ouverts, Jeanne se laisse envahir par des images de Léo, aussi de Paul, de leurs visages doux, de leurs décollages à plein régime quand ils se moquent d’elle parce qu’elle a employé un mot de plus de trois syllabes, et elle se dit que si elle doit mourir maintenant, ce sera dans le souvenir de leurs rires. » pages 278 et 279. Et un peu plus loin, page 281 : « Jeanne est à terre à ses pieds. Il n’a pas l’insigne ! Il ne me tuera pas ! "Tu ne me tueras pas, Prince Akhavan ! " Jeanne se redresse et fait face. Et c’est comme tenir tête à la soufflance d’un réacteur. "Sans alamat é ma’loul, tu ne pourrais renaître au sein d’une autre mère !" »  

Voici nommée « énergie noire » la cause cachée et inaudible du mal, le Principe malin et immémorial qui possède et pousse tous les Caïn du monde à tuer leurs semblables, à perpétuer ainsi leur propre meurtre, à s’exiler indéfiniment de l’Eden, qui est la connaissance et la jouissance de la Vie éternelle, pour tomber dans le cercle des princes malades de la mort. Cette énergie noire, folle et furieuse, et la peur qu’elle suscite en nous dès l’enfance est, nous dit l’auteur « sans consolation en ce monde » et « elle peut faire brèche à tout moment en chacun de nous ». Pourtant, Jeanne face à l’énergie noire du Prince, qui est sa fureur, parvient à dépasser sa peur pour retrouver cette autre énergie qui l’avait déjà sauvée lors du premier face à face avec lui. Relisons ce passage où il est dit comment elle y parvient : «  Jeanne se laisse envahir par des images de Léo, aussi de Paul, de leurs visages doux, de leurs déconnages à plein régime quand ils se moquent d’elle parce qu’elle a employé un mot de plus de trois syllabes, et elle se dit que si elle doit mourir maintenant, ce sera dans le souvenir de leurs rires. » 

Ce passage est à mon sens le passage secret de ce livre. Il s’ouvrira à ceux, plus nombreux qu’on ne le pense, qui s’y sont déjà avancé quelque peu. Entrons dans ce passage et écoutons son secret : pour vaincre l’énergie noire, la fureur du Prince qui nous possède et nous pousse au meurtre incessant de nous-mêmes, il faut retrouver comme Jeanne l’énergie de l’humble amour, car  l’humble amour nous conduit à la Source cachée qui nous cause, qui nous veut vivants et non morts : la Source de Amour infini de la Vie. 
L’Amour de la Vie est infini parce qu’il est assez humble pour se donner à nous, pour venir et revenir sans cesse en nous qui ne serions pas sans lui. Oui, en vérité, la Vie nous aime malgré notre prétention à vouloir nous passer d’Elle, malgré notre obstination à lui préférer la noirceur de l’oubli et l’énergie noire du non-amour, la maladie passagère de la mort.

Grâce à de tels passages des livres peuvent nous délivrer du monde absurde dans lequel nous croyons être jetés à jamais. Alors que les concepts savants et les brillantes démonstrations échouent à nous toucher là où ça fait mal, là où est le mal, les vrais romans murmurent à nos coeurs des choses cachées depuis la fondation du monde et révèlent aux petits ce qui demeure caché aux Sages et aux Princes de ce monde.

Grâce à Thierry Berlanda, le philosophe qui s’est fait romancier pour que dans les rugissements du Prince de ce monde nous entendions murmurer la Vie dans le coeur de Jeanne.  
 

Texte et illustrations de Robert Empain