vendredi 4 décembre 2015

Le pèlerin infini


 Grâce à toi Jean-Yves Leloup


Jean-Yves Leloup est philosophe, écrivain, théologien, prêtre orthodoxe et Fondateur de l’Institut pour la rencontre et l’étude des civilisations et du Collège international des thérapeutes.  Il a publié de nombreux ouvrages chez Albin Michel, dont Un obscur et lumineux silence, la Théologie mystique de Denys l’Aréopagite, L’assise et la marche, Écrits sur l’hésychasme, Paroles du mont Athos, L’Enracinement et l’ouverture, Manque et plénitude, Prendre soin de l’Être, l‘Absurde et la Grâce, Un art de l’attention etc. Il a donné des traductions et des interprétations innovantes de l’évangile, des Épitres et de l’apocalypse de Jean, ainsi que des évangiles considérés comme apocryphes : Philippe, Marie, Thomas. Ses livres consacrés à Marie-Madeleine nous ont éclairé sur cette femme plurielle et admirable à laquelle nous avons dédié l'exposition Noûs en 2015. Marie Madeleine est à la fois une femme réelle, disciple, apôtre et amie de Jésus, la femme en l'Humanité et notre âme féminine, celle qui en chacun se révèle par l'amour et s'élève par l’esprit vers l'Amour en Personne, faisant don d'elle-même à Celui qui de toute éternité nous a aimés le premier. Marie Madeleine incarne notre humanité accomplie lorsque  le chemin qui mène de l'existence à la Vie est parcouru. Je publie ici une belle méditation de J.Y. Leloup sur ce chemin du pèlerinage intérieur et infini, illustrée par quelques dessins et peintures qui ont accompagné le mien. 



Pèlerin à l'écoute. Huile sur papier. 14 x 40 cm. 1993



Ultreia : le sens de la marche
Des sommets du mont Kailash aux dunes du désert, de pèlerinages en marches méditatives sur les lieux saints des différentes traditions religieuses, Jean-Yves Leloup a développé une profonde réflexion sur le voyage intérieur comme sens ultime du voyage extérieur. Prêtre orthodoxe, auteur prolixe, il a publié de nombreux ouvrages chez Albin Michel (Paris), dont : Introduction aux « vrais philosophes ››, Les Pères grecs, un continent oublie de la pensée occidentale (1998), L’assise et la marche (2011), L’Apocalypse de Jean (2011).

« Allons chapeau, capote, les deux poings dans les poches et sortons. En avant, route ! ›› proclame Arthur Rimbaud. N’est-ce pas une manière de dire que tout être humain a, d’une certaine manière, des « semelles de vent » ?

Le poète nous renvoie à notre « essence pèlerine ››, à notre identité d’homo viator.

L’être humain est un chemin, en chemin. Il n’est pas seulement un être, mais un devenir. Les textes sacrés de toutes les traditions et la Bible ne cessent de nous le rappeler. Lorsqu’on demanda à un vieux sage taoïste : - Qu’est-ce que le Tao? , il répondit : - Va! C’est exactement ce que Yeshoua, Jésus, répète à celles et ceux qu’il rencontre et guérit. Dans la Genèse, YHWH dit à Abraham : “Quitte ton pays, ta parenté et va vers toi même 2 ”.

Sans oublier les Béatitudes, dans la traduction dynamisante de Chouraqui : “ En marche les pauvres, les humbles, les doux, les affamés et assoiffés de justice…”

Jésus, dans l’Évangile, est Celui qui nous invite à nous redresser, à nous remettre en marche en nous re-liant à ce qu’il y a de meilleur en nous-mêmes, quels que soient les pesanteurs et les obstacles qui entravent le chemin. Naître, c’est entendre et faire résonner dans ses profondeurs l’appel du Vivant : “Lève-toi et marche !” Vivre, c’est – comme pour le personnage des Récits d’un pèlerin russe 3 - accomplir cette marche et en découvrir le sens. Ce Va ! ne consiste pas à aller quelque part, mais à entrer dans le mouvement même de la Vie qui se donne.

Ce voyage est toujours, d’une manière ou d’une autre, un retour d’exil, une marche vers la demeure – parfois oubliée, ignorée ou reniée – du Réel souverain. Il ne s’agit pas d’un voyage vers un ailleurs, un autre monde ou un outre-monde. Car le Réel souverain, qu’on peut appeler Dieu, n’est pas ailleurs que partout. Dieu est caché dans toutes les réalités d’ordre sensible, affectif, intelligible ou encore spirituel qui le manifestent et où il s’incarne. Il est inaccessible dans son essence, mais on peut le connaître dans ses énergies.

Il est l’Être « qui était, qui est, qui vient », comme le dit le livre de l’Apocalypse. Il est le Souffle conscient qui jaillit de cet espace ineffable d’où naît l’inspir et où retourne l’expir, cet espace sans limites qu’il nous est donné parfois de goûter quand tout est silence en nous…

Le Réel est un, mais les chemins pour le connaître sont multiples.

Il y a des chemins de terre – promise ou non -, des chemins de mer semés de tempêtes et d’îles aux trésors incertains, des chemins du ciel avec des ascensions et des chutes, des chemins de feu où le voyageur est consumé sur place ou renaît de ses cendres…

Figures archétypales du voyageur

Une multitude de chemins, mais aussi de manières de voyager. Vous distinguez entre le touriste, le randonneur et le pèlerin… Le touriste, dites-vous, « marche vers quelque chose qui achève sa marche ››…

Marcher comme un touriste, c’est marcher sur l’écorce de la terre, dans l’extériorité. À vrai dire, le touriste ne « marche ›› pas sur la terre, il la court, la piétine, la consomme. Il ne prend pas le temps de la contempler. À peine arrivé quelque part, il demande : « Où serons-nous demain? ›› L’ego est aux commandes, lourd des mémoires et des masques auxquels il s’identifie. Le touriste est un chasseur à la recherche d’une proie, d’un objet à saisir. Il ne supporte pas de revenir bredouille de son voyage : les valises doivent être pleines de souvenirs, d’images, d’impressions sonores et colorées. Sinon, à quoi bon voyager? Il s’agit de « faire ›› telle ou telle contrée, de voir X monuments, de manger des kilomètres. Deux principes dominent : l’accumulation et la recherche de nouveautés, nécessaires pour réintensifier en permanence le plaisir qui a tendance à s’épuiser en se répétant. Au bout du compte, ni le corps ni l’âme ne reviennent changés. Car tout est conditionné : l’air, la pensée, la nourriture, la culture… En revanche, le tourisme transforme tout – paysages, sites, églises… – en marchandise. Des lieux qui étaient de célébration et d’adoration deviennent des lieux payants et des musées.

Le randonneur, lui, marche vers “le marcher” et le plaisir qu’il lui procure …

Il ne surfe pas sur l’écorce du monde, il entre dans la sève. L’important n’est pas de faire tel ou tel pays – sacré, exotique ou extraordinaire – ni de se faire photographier devant tel monument, mais de goûter la vie, d’éprouver la marche, de pénétrer dans le mouvement même de l’univers. Le randonneur ne cherche plus un objet – monument, paysage, corps tropical ou plat étranger – à consommer et à ramener.

Il marche pour le plaisir de marcher, il voit pour le plaisir de voir, il rencontre l’autre pour le plaisir de la rencontre. L’expérience du voyage compte plus que la destination, le lieu et le contenu. Du coup, à un moment, un déconditionnement s’opère, une dimension contemplative émerge. Si le moteur du touriste est l’ego, celui du randonneur est le moi. Celui-ci commence à sortir de l’artifice et du faux pour éprouver son humanité dans un début de profondeur. Il quitte son milieu social pour découvrir d’autres valeurs, plus intimes. Il fait un premier pas vers lui-même, vers une identité plus personnelle, plus authentique.

Le pèlerin, quant à lui, marche vers le marcheur qu’il est et Celui qui marche en lui…


Pèlerin. Aquarelle. 1999



Il ne marche pas vers un site particulier – sacré ou non – pour affirmer j’y étais ! Il n’est pas non plus à la recherche d’une émotion particulière. Non, il va sans cesse vers lui -même. Si le touriste marche sur l’écorce, le randonneur dans la sève, le pèlerin est dans le Souffle qui anime toute la création. Le Souffle est le mouvement même de la Vie qui se donne, qui informe la sève et nourrit l’écorce de l’arbre. Le moteur du pèlerin n est pas l’ ego ou le moi, mais le « Je suis », libéré de toutes les fausses identités et désencombré de toutes les valises – extérieures et intérieures – qui l’alourdissent. Sa destination est l’Être qui le fait être, devenir ce qu’il est et qui est plus grand et autre que lui-même.

Voyager comme un pèlerin, c’est entrer dans une peregrinatio perennis 4. Celle-ci n’est pas la course épuisante et sans fin du touriste qui veut rentabiliser son voyage en sautillant d’un objet extérieur de désir a un autre, mais la marche consciente d’un Sujet désirant.

Il s’agit simplement de laisser être et devenir ce qui est, de s’ouvrir au Souffle qui fait battre notre cœur, de nous rendre présents à la Présence qui nous porte, parfois nous inspire et allège notre marche. Cette Présence nous comble et nous creuse à la fois : “C’est un mouvement et c’est un repos ”, affirme l’Evangile de Thomas 5.

En même temps, dans son sens concret et spécifique, le pèlerinage obéit à des codes. Il suppose une destination, conduit à des lieux dits.  Saints comme Compostelle, La Mecque, le mont Kailash, Rome, Jérusalem.

Au sens strict et habituel du terme, le pèlerinage religieux est effectivement le voyage de croyants vers un lieu considéré comme saint ou sacré, pour y présenter leurs suppliques ou leurs offrandes, dans un contexte propice ou préparé à cette fin. Il s’accomplit souvent dans une communauté, où les pèlerins peuvent se reconnaître comme partageant une même foi ou une même dévotion. La visite du lieu saint ou la rencontre du maître sont précédées par des étapes; elles supposent des bénédictions, des rites de purification dont la marche participe.

Au Moyen Âge, par exemple, un pèlerinage était souvent prescrit en pénitence aux fidèles. Une pénitence, c’est le retour de ce qui est contraire à la nature vers ce qui lui est propre. Il s’agit donc vraiment – à travers la marche et le dépouillement qu’elle implique – d’un retour vers soi-même, vers l`Être que l’on a oublié. Là, on retrouve le sens profond, intérieur, du pèlerinage. Sa destination n’est pas un lieu extérieur précis, mais Dieu lui-même, qui habite dans le coeur de l’homme purifié. C’est autour de lui, de son axe en nous – symbolisé par la Ka’aba, le temple de Jérusalem ou la montagne d’Arunachala – que nous devons faire la circumambulation rituelle. Chaque tour est censé nous rapprocher du Centre ou de la Source.

Le touriste, le randonneur et le pèlerin représentent des figures archétypales du voyageur. J’ai l’impression que, dans réalité, ils se mélangent. Ne sommes-nous pas souvent un peu les trois ? Nombre de pèlerinages sont devenus des affaires commerciales et beaucoup de soi-disant pèlerins sont plutôt des randonneurs, voire de simples touristes…

Ce n’est pas pour rien que, parmi les animaux qui portent le nom de pèlerin, il existe des faucons, des requins et des criquets ! Le fait de marcher vers un lieu saint ou sacré ne suffit pas à faire de nous des pèlerins. Car on peut être consommateur des choses de l’Esprit comme des biens de la terre. On peut être en quête d’extases et d’expériences fortes comme de produits de jouissance convoités. S’il convient de bien les distinguer, il ne faut pas opposer les différentes manières de voyager et de marcher. Elles sont effectivement des archétypes entre lesquels nous ne cessons pas de circuler. Mais que nous soyons touristes, randonneurs ou pèlerins, la même terre sainte est sous nos pas.

Être orienté et centré

Cette classification à la vertu de fournir des repères, de nous rappeler, comme l’écrit Novalis, que “le chemin mystérieux va vers l’intérieur”. L’essence du voyage est la quête de notre être profond. Cela suppose d’être orienté…

On dit de saint Bernard qu’il avait le visage “tourné vers Jérusalem”.

Il faut entendre ici non seulement la cité terrestre, mais la Jérusalem céleste. Car au-delà de l’orientation physique de la marche, l’essentiel est notre orientation intérieure. Une vie « orientée ››, c’est une vie qui n’a pas perdu le goût de son Orient et qui veille chaque jour à la naissance de son soleil intérieur. Le voyage, le pèlerinage ne prend son sens qu’à partir du moment où c’est cette lumière intérieure qui nous guide. C’est pourquoi tout voyageur a – comme les Rois mages – besoin d’une étoile pour éclairer sa route. On touche là au sens ultime du chemin de Compostelle, qui est littéralement l’étoile (stella) qui jaillit du compost. Nous avons à découvrir l’étoile au cœur de notre être mortel, avec toutes les couches de mémoire, d’échec, de culpabilité, de souffrance qui y fermentent. Cette étoile est la boussole qui nous aide à garder le cap et ne pas perdre notre Orient.

Etre orienté, c’est être centré…

L’écrivaine voyageuse suisse Ella Maillart aimait citer cette phrase du philosophe américain Ralph Waldo Emerson: “Le héros est celui qui est immuablement centré.” Sans centre, notre vie n’a pas de sens. Elle finit par se disperser et se perdre dans la multitude de nos élans et de nos désirs. La clé de la marche et du voyage – comme d’ailleurs de toute chose dans notre existence – est de demeurer centré, de garder une « assise ››. Cela signifie se tenir dans le cœur. Cela change tout, notre regard, notre façon d’être. C’est ce qui nous permet d’être là, entièrement, dans une présence à l’ici et maintenant qui est le lieu même de la paix: hésychia pour les Grecs, shalom pour les Juifs, shanti pour les Indiens…

Une paix liée à une plénitude d’être, qui provient elle-même de l’ouverture au souffle de l’Esprit…

Tous les grands voyageurs et marcheurs en font l’expérience : le chemin a la fois nous vide et nous remplit. Il nous vide de notre remplit moi pour laisser la place à un autre moi qui, lavé et allégé par la route, peut alors se poser, se reposer. Quand on marche, on réspire la poussière du chemin, qui se colle sur le visage, la peau, les vêtements… En même temps, au cœur de cette poussière, il nous arrive de découvrir la lumière. Soudain, le flux de nos pensées se tarit. On cesse de penser ce qui est pour être avec Celui qui est. On saisit alors que la marche a pour sens de connaître la béatitude de cet instant où le corps et la pensée, le vouloir et le désir entrent en repos. Nous découvrons par là même notre vraie identité: nous sommes fils et filles du Souffle, enfants de Celui qui inspire et expire travers nous.

D’ou l’importance de la prière dans la marche. L’invocation continuelle du nom de Jésus-Christ rythme le pas du pèlerin russe, se colle au mouvement de son souffle…

La prière et la méditation sont des instruments précieux pour nous garder centrés et orientés. Car on peut marcher et voyager en étant complètement distrait, agréablement d`ailleurs, par toutes les merveilles du monde. La prière nous permet d’être reliés à la source de notre être et de toutes ces beautés. Je me souviens toujours de ce dialogue dans Zorba le Grec, du grand écrivain grec Nikos Kazantzákis : « Pourquoi as-tu les yeux fermés ? Regarde comme c’est beau, grand, magnifique…- Toi tu regardes les choses que Dieu a faites, et moi je regarde Celui qui les a créées. » La prière, c’est ce qui nous permet de voir les deux. Je regarde ce qui est et je bénis Celui qui fait être tout ce qui est. Je vois le visible et l’invisible. C’est exactement l’expérience du pèlerin russe. Quand il contemple le monde transfiguré, il perçoit les choses telles qu’elles sont : la lumière au tréfonds de la matière, l’Être au cœur des êtres, le Réel au centre des réalités, Dieu présent avec ses énergies.

A ce moment là nous ne consommons pas seulement le paysage que nous traversons C’est le paysage qui nous traverse dans une expérience d’unité…

Il vient à nous même si nous ne l’attendrons pas. Mais encore faut-il l’accueillir donc s’y ouvrir. C’est pour cela que le grand commandement adressé au pèlerin – comme à toute l’humanité -, c’est shema : écoute ! Avec tes pieds, tes yeux, tout ton corps. Ecoute et entends la Vie la grande Vie qui marche vers toi et en toi L’écoute espace où tout ce qui est peut arriver sans que rien ne sort fixé ni retenu. À cet égard l’abandon est encore plus important que l’attention. Car quand on fait trop attention à tout ce que l’on voit, on n’avance plus. Cela ne veut pas dire qu’il faille marcher sans attention. Au contraire il faut garder les yeux grands ouverts, mais sans fixation. En marchant notre être s’ouvre, les portes de la perception se nettoient Le paysage vient à nous et nous y entrons. Nous devenons le paysage car il s’est installé en nous. Nous ne sommes plus séparés de l’univers.

Cette expérience d’unité nous est donnée dans des moments de grâce qui ne durent pas. Car très vite, le moulin du mental redémarre. L’ancrage durable de l’être dans la paix et la plénitude suppose une ascèse, du temps, une certaine lenteur… C’est précisément le problème du touriste : il veut tout, tout de suite, sans effort. Il prend des raccourcis car il n’a pas de temps à perdre.

Combien de temps faut-il marcher avant que l’esprit se calme? Le temps effectivement est très important. Il faut du temps pour s’ouvrir écouter l’Eternel entrer dans l’au-delà du temps. Pour atteindre le sommet d une montagne on peut soit l’escalader à pied soit prendre un téléphérique. Dans ce dernier cas, on arrive au sommet et on a un flash magnifique. Mais ce que l’on voit, en réalité, est très différent de ce que peut voir celui qui est monté pas à pas. Car la marche a nettoyé ses yeux, l’effort de l’ascension a approfondi son souffle, le temps a creusé en lui l’écoute et la vision.

Le voyage, en ce sens, est aussi un apprentissage de nos limites et de l’humilité. Nicolas Bouvier écrit : « Privé de son cadre habituel, dépouillé de ses habitudes comme d’un volumineux emballage le voyageur se trouve ramené à de plus humbles proportions6 ››.

Humanité et humilité sont deux mots qui proviennent de la même racine l’humus. Si le voyage bien compris est ultimement la voie d’accès au ciel qui est en nous il est aussi l’apprentissage que nous sommes de la terre dans tous les sens du mot. L’énergie du chemin nous vient de l’Esprit quand nous nous ouvrons à lui, mais aussi de la terre, notre terre mère. Le voyage et la marche peuvent nous apprendre mais en route on fait l’expèrience de la finitude.

L’infini du Réel souverain ne peut pas se déployer sans l’humilité. C’est quand l’ego s’efface que tout enfin est là. L’ouverture de notre être à plus grand que lui est essentielle et le voyage a justement pour sens de la susciter. Il s’agit de découvrir, cet espace, l’« ouvert ›› que nous sommes. Pour y parvenir et demeurer dans cette ouverture la voie la plus simple est d’admirer et d’aimer. L amour est un trésor qui augmente à mesure qu’on le dépense. C’est le « second souffle ›› qui parfois nous est donne au cœur même de l’épuisement et qui nous permet d’atteindre le sommet de la montagne.

Ultreia toujours un pas de plus

Avoir une boussole n’empêche pas de se perdre. D ailleurs n’est-il pas parfois nécessaire de s’égarer un temps pour se trouver ? La quête dont vous parlez ne suppose-t-elle pas de sortir des sentiers battus ?

Il ne s’agit ni de suivre un itinéraire tracé d’avance ni d’être dans un état d’errance. L itinéraire – dont les voyages organisés sont le symbole -, c’est le connu, le balisé, le programme. Le sage taoïste Lao Tseu nous rappelle qu’on peut faire le tour de la terre sans avoir fait un seul pas en dehors de soi-même. Autrement dit, on peut promener partout avec soi le même regard, les mêmes projections, et ne rien voir. À suivre de trop près les indications des guides de voyage – comme des guides spirituels d’ailleurs ! -, on risque de passer à côté d’un paysage, d’un trésor, d’une lumière qui nous étaient destinés…

L’errance, c’est quand nous confondons le cœur boussole et le cœur girouette, toujours prêt à tourner dans tous les sens selon les pensées qui agitent le mental et les émotions qui chamboulent notre être. En ce sens, la voix intérieure que nous écoutons n’est pas toujours l’appel de l’Être qui vient de la profondeur et qui indique la bonne direction à prendre. Elle est aussi parfois l’écho des voix multiples, de la multitude des désirs qui nous assaillent et nous désorientent.

Un discernement est donc nécessaire. Mais, de nouveau, ne dramatisons pas ! Car nous avons le droit à l’erreur. “Va où ton cœur te mène” : dit le Qohelet. Or, aller où notre cœur nous mène est un risque qui peut nous conduire dans des impasses, sur des chemins qui ne conduisent nulle part. Mais en même temps, si nous faisons fausse route, si nous nous trompons de chemin, nous pouvons à chaque instant le reconnaître, revenir sur nos pas et retourner vers le « droit chemin ››. Peut-être même faut-il faire l’expérience de l’erreur et de l’errance pour avancer. Peut-être faut-il tomber pour pouvoir se relever. La chute est un apprentissage, elle nous appelle au redressement. Le chemin n’est-il pas en permanence celui du retour à la Source, le passage du « moi » perdu au « je suis ›› retrouvé ? De fait, c’est ma conviction, on ne regrettera jamais d’avoir suivi la voix de son propre cœur, même si cette voie est douloureuse ou conduit dans un cul-de-sac.

Certains soulignent l’importance d’avoir un guide, une personne plus avancée sur la voie qui a l’expérience de la haute montagne et de la jungle. En même temps le risque existe que le guide – consciemment ou non – nous impose des chemins balisés, nous enferme dans des voies rebattues et qui ne sont pas les nôtres.

L’enseignement de la Bhagavad-Gîtâ est très clair : “Mieux vaut mourir dans sa propre loi que sous la loi d’autrui.” Autrement dit, mieux vaut suivre, même imparfaitement, sa propre voie et la voix qui parle de l’intérieur – au risque de se tromper – que d’écouter, même parfaitement, la voix d’un autre. Si la boussole nous dit autre chose que la pancarte – la loi extérieure -, il importe de la suivre, même si elle s’affole. Car alors on est un avec soi-même. On peut se tromper, mais on ne peut plus se mentir.

Le rôle du père ou du guide spirituel n’est pas de nous dire où nous devons aller, mais de nous aider à trouver notre boussole intérieure, donc à discerner qui parle à travers la multitude des voix qui résonnent en nous : l’Esprit saint ou la conscience de l’ego encombrée de projections et de fausses croyances ? Sa mission est de nous apprendre à faire un pas de plus, à ne pas nous culpabiliser par rapport à nos erreurs et échecs, mais à les assumer pour les transformer et aller plus loin. Le guide extérieur n’a de sens qu’en tant qu’écho et accoucheur du maître intérieur. Une fois que ce dernier a été trouvé, le premier doit s’effacer. C’est le message de Jésus à ses disciples : il faut que je m’en aille, sinon le Paraclet (= Esprit saint) ne pourra pas venir.

Faire un pas de plus…

C’est la grande parole des pèlerins de Compostelle : Ultreïa ! Outre, toujours un pas de plus. C’est peut-être la meilleure définition de la spiritualité et du voyage : faire un pas de plus à partir du lieu où l’on est, que ce lieu soit physique, psychique, spirituel. Dans le voyage, on est par définition appelé à faire un pas de plus, à aller au-delà du connu. Sur tous les plans. Sensoriel : on va rencontrer d’autres cuisines, d’autres saveurs, d’autres odeurs. Psychologique : on son de chez soi pour aller à la rencontre d’autres milieux, d’autres religions, d`autres systèmes de valeurs. On entre dans un temple hindou, et on découvre d’autres manières de célébrer l’Unique. Voyager, c’est traverser les frontières extérieures et intérieures, en particulier celles du moi avec son paquet de mémoires (génétiques, sociales, éducatives, religieuses) qui nous conditionnent et nous limitent. C’est apprendre à respirer dans d’autres « climats ››, au sens non seulement météorologique, mais aussi corporel, culturel, spirituel. C’est le sens de cette grande parole de Dieu à Abraham : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père… ›› Pour aller de l’avant, celui qui marche et voyage doit quitter le connu, ce à quoi il est attaché et qui l’attache: tous les concepts, images, croyances, représentations qu’il trimballe comme autant de lourds bagages.



Pèlerin céleste. Aquarelle. Carnet de doubles. 2000




L’important dans ultreïa, c’est le toujours. Le voyage est sans fin…

Le grand danger de notre existence, qui plus est de la vie spirituelle, c’est la fixation, la clôture dans l’accompli. C’est de s’arrêter ou de croire être arrivé, de s’identifier à une situation donnée et à ses symptômes. La vie alors se gèle, le fleuve ne suit plus son cours. Pour Grégoire de Nysse, l’être en chemin doit être comme Moïse. Il ne doit jamais s’arrêter à ce qui est déjà acquis, mais être toujours tendu vers ce qui est au-delà, dans un dépassement perpétuel, un mouvement qui va « de commencement en commencement, vers des commencements qui n’ont jamais de fin ». Sur le chemin, chaque rencontre est la promesse d`une nouvelle rencontre, chaque accroissement de grâce est le point de départ pour des grâces nouvelles. Il s’agit d’aller toujours plus loin : de soi vers l’autre, de l’autre vers le Tout-Autre, du sensible vers l’intelligible, de l`intelligible vers l’Être, de l’Être vers l’Ouvert. C’est pourquoi il ne faut pas s’arrêter, ni dans ce qui nous fascine ou nous aliène, ni dans la souffrance qui nous cloue au sol ou dans l’extase qui nous fait nous envoler.

Celui qui ne s’arrête jamais est, de fait, un « passant », lequel n’est finalement qu’un autre nom du pèlerin.

C’est la grande parole de l’Évangile de Thomas, qui résume pour moi la quintessence du marcheur et du voyageur : “Soyez passants !”  Cela signifie plusieurs choses. D’abord, que nous ne sommes que de passage sur la terre, des éternels pèlerins appelés à marcher vers ce qui nous est encore étranger et inconnu, à faire l’expérience de l’altérité et de la différence dans la rencontre avec l`autre, à marcher vers nous- mêmes en découvrant l’étranger que nous sommes.

Ensuite, que tout passe. Cette vérité n’a rien de triste. Au contraire, elle nous enseigne à mieux goûter chaque instant, à ne pas nous détourner de la rose au moment où elle donne son parfum, mais à y être présents avec une attention et une intensité extrêmes. Le passant n`est pas l’indifférent. Il est celui qui voit les choses pour la première et la dernière fois.

Enfin, cela veut dire : “Sois pascal !” Être de passage sur terre, c’est l’occasion pour nous de faire le saut de la Pâque : entre le créé et l`incréé, le connu et l’inconnu, le matériel et le spirituel. Le pèlerin ne sait pas toujours où il va, mais le chemin, lui, le sait. Il nous emmène au bout de nos limites, à ce point abyssal où un passage peut se produire, un saut vers un autre plan de conscience. Le “vieil homme” est épuisé et on le lâche, avec toutes ses programmations. Ce n’est plus nous qui marchons, c’est le Grand Marcheur qui passe en nous.

Je pense souvent à cette personne sur le chemin de Compostelle, qui avait perdu un enfant. Tout au long du pèlerinage, cet enfant était comme un boulet qui l’empêchait d’avancer. Et puis, un jour, elle a vécu un passage, une pâque, où ce boulet qui la tirait en arrière est devenu comme une étoile qui la tirait en avant. Soudain, elle me dit : “ Mon enfant n’est plus derrière moi, il est devant moi, il me précède, guide mes pas et me conduit vers des terres inconnues.” C’est le voyage qui fait cela. La présence de l’Etre qui nous habite sait. Il s’agit simplement d’être attentif à sa présence et de s’abandonner à son action.


l. Ultreia vient du latin ultra (au-delà) et ela, interjection évoquant un déplacement. Cette expression médiévale sens de salut entre les pèlerins sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Elle signifie littéralement « aller plus loin et plus haut ››, elle constitue un appel au dépassement physique et spirituel. 2. Voir Gn 12, l.
3. Classique de la littérature orthodoxe publié pour la première fois vers 1870, Récits d’un pèlerin russe (Paris, Seuil, coll. « Points Sagesses », n’14. 1988) racontent les pérégrinations en Russie d’un paysan qui s’initie à la tradition contemplative de la prière de Jésus ou prière du cœur.
4. Littéralement pérégrination ou voyage de longue durée5. Traduit et commenté par Jean-Yves Leloup, L’Évangile selon Thomas (Paris, /Albin Michel, l986) fut découvert en 1945 aux environs de Nag Hammadi (Haute-Egypte). Il est constiué d’une collection de cent quatorze logia ou « paroles » nues attribuées à Jésus. Il fait partie de la littérature chrétienne apocryphe. 6. Nicolas Bouvier, «L’Usage du monde ››, in (Oeuvres, Paris, Gallimard. coll. « Quarto ››, 2004, p. 133.



Propos recueillis et mis en forme par Michel Maxime Egger pour La Chair et le Souffle Revue internationale de théologie et de spiritualité. Volume 9, nt’ 1 (2014). Voyage et déroute

Illustrations : oeuvres de Robert Empain

mardi 27 octobre 2015

L'enfant nous rappelle que Dieu est le don de la vie

Grâce à toi Denis Vasse 

Suite à l'intérêt suscité par l'article de Denis Vasse publié récemment sur ce blog alors qu'à Rome s'achevait un Synode décevant sur la famille au terme duquel le Pape a rappelé aux conservateurs que " Les vrais défenseurs de la doctrine ne sont pas ceux qui défendent la lettre mais l’esprit, non les idées mais l’homme », ajoutant que « Le premier devoir de l’Église n’est pas celui de distribuer des condamnations ou des anathèmes mais celui de proclamer la miséricorde de Dieu », s’en prenant aux « cœurs fermés qui souvent se cachent jusque derrière les enseignements de l’Église » pour juger « les cas difficiles et les familles blessées »,  je publie un entretien que Denis Vasse - éminent psychanalyste d'enfants - a donné au journal La Croix en juillet 2006 :  Les chemins de l’Évangile en famille, qui repose sur cette vérité essentielle : c'est l'enfant qui rappelle aux parents que Dieu est le Don de la vie.



Sainte Famille. 2014



Elodie Maurot : - Voyez-vous la famille comme un lieu d’éveil spirituel ?
Denis Vasse : - La famille l’est nécessairement. C’est même un lieu de naissance spirituelle, c’est-à-dire un lieu de naissance de l’homme. Ce qu’essaie de faire le monde moderne, c’est d’organiser une famille dont les liens ne seraient pas spirituels. Naître, ce serait surgir de la jonction d’une moitié du patrimoine génétique du côté de la mère et de l’autre moitié du côté du père ! Alors que la naissance ne vient que d’une communion, dont le rapport génétique n’est qu’une métaphore. Ce qui fait l’unité de l’homme, c’est la différence. C’est dans cette unité-là que se manifeste l’Esprit. L’homme n’est pas d’abord homme et spirituel ensuite, il n’est homme que d’être spirituel. Être spirituel, c’est être dans l’unité de l’Esprit. Et être dans l’unité de l’Esprit, c’est pour l’homme être dans un rapport à la femme, et la femme être dans un rapport à l’homme, où tous deux sont en rapport originel avec quelque chose d’autre qu’eux. C’est de cette triangulation-là que naît l’enfant.

- Comment les parents peuvent-ils transmettre quelque chose de l’ordre de ce spirituel ?
- Le savoir intellectuel et universitaire s’est développé de telle façon qu’aujourd’hui, pratiquement, il est interdit de transmettre quelque chose en en témoignant. Selon les règles du savoir, vous devez transmettre quelque chose d’objectif, c’est-à-dire dans un rapport d’extériorité avec vous-mêmes. Or les enfants sont perdus avec un savoir où on ne s’implique pas. Un jour, Lacan m’a demandé de définir la perversion. J’étais un peu pris au dépourvu, mais j’ai donné cette réponse : « Être pervers, c’est dire la vérité pour ne pas la faire. » C’est ce qui détruit la parole de vie. Témoigner de la vérité, à l’inverse, c’est témoigner de la vérité de la vie en nous, au prix parfois de ne pas pouvoir la dire… Il n’y a pas de vivant qui puisse continuer à vivre, s’il ne croit pas que la vie est la vérité de la vie. Ce qui caractérise la foi, ce n’est pas de savoir, mais de croire. Ce n’est pas parce qu’on le sait et qu’on veut le dire qu’on le transmet. C’est parce qu’on le vit. Le témoignage des parents ne doit pas passer par une attitude moralisante. Les grands névrosés et les grands psychotiques, d’ailleurs, sont ceux qui ont été ordonnés à l’image ou la ressemblance de leurs parents… Les parents ne peuvent qu’indiquer la source du don.

- Quand les parents peuvent-ils nommer Dieu devant leur enfant ?
- Tout de suite ! Souvent, les parents disent : « Je parlerai de Dieu à mon enfant quand il sera plus grand, parce que maintenant, c’est trop difficile et il ne comprend pas. » Comme si eux, ou vous, ou moi, nous comprenions de quoi nous parlons quand nous parlons de Dieu ! Il est toujours assez tôt pour parler du don de la vie, qui est ce sans quoi nous ne pouvons pas vivre. Sinon, nous restons coincés dans ce qu’il faudrait être ou avoir pour être aimé…

- Comment parler de Dieu en famille ?
- La chasteté requise dans la tendresse due aux enfants ne peut que parler de Dieu. Car l’amour y parle d’un don de la vie qui ne cherche pas sa propre satisfaction. Elle parle d’un amour qui trouve sa vérité dans la générosité effective, c’est-à-dire dans le détachement même de l’amour. Cet amour-là parle de Dieu. Les parents peuvent aussi aider leur enfant à discerner ce qui les entraîne du côté de la joie, qui est toujours du côté de l’amour véritable.

- Cela, les parents peuvent en témoigner malgré leurs propres difficultés…
- Bien entendu. J’ai un souvenir d’enfance à ce propos. Mon frère aîné ne voulait pas aller se confesser, expliquant à mon père qu’il ne savait pas quoi dire au prêtre. Mon père lui a répondu : « Moi, j’ai été me confesser et j’ai dit que j’avais fait toutes les fautes, sauf de tuer. » Je vous garantis que cette manière de faire m’a sauvé ! Elle m’a montré que ce n’est pas parce qu’on pèche qu’on ne peut pas croire.

- Entre parents et enfants, il y a un rapport de filiation, mais ne sont-ils pas également appelés à devenir frères ?
- Il ne faut pas le dire trop tôt. Parents et enfants ont à être frères, dans la mesure où ils sont des hommes et des femmes de la même humanité. Mais les parents ont à transmettre ce qui est de l’ordre de la loi, même s’ils ne sont pas parfaits. Cet enseignement ne peut se faire que sur le mode objectif. Vous ne pouvez enseigner que si vous témoignez de ce que vous êtes, sans faire semblant quand vous avez des moments difficiles à vivre. Pourtant, il y a aussi un passage dans l’Évangile, où les rôles sont inversés. C’est la scène où Jésus, à 12 ans, reste avec les docteurs du Temple pour la fête de la Pâque. Jésus a disparu et ses parents sont affolés. Ils le retrouvent au Temple et l’enfant leur fait cette réponse incroyable : « Ne savez-vous pas que j’ai à m’occuper des affaires de mon père », et il sous-entend « mon père, qui est aussi le vôtre ». Ainsi, tout enfant dit à son père et à sa mère : « Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon père ? » Il leur dit : « Je suis venu vous indiquer ce qu’est l’origine vraie de l’humanité. » Tout enfant est le don unique et toujours nouveau de la vie. Et Dieu n’a pas d’autre acte en tant que tel que d’être le don de la vie. Si Dieu n’est plus le don de la vie, il n’est plus Dieu. L’enfant rappelle cela à ses parents.

 
Texte issu du site officiel de Denis Vasse
Illustration : Collage de Robert Empain 2014




samedi 24 octobre 2015

Pénélope, l’eunuque et le prophète. Les mots sans la chair ne parlent pas en vérité

Grâce à toi Denis Vasse

Je publie ci dessous un texte puissant de Denis Vasse, jésuite, psychanalyste et médecin, qui je le rappelle a bien voulu participer en 2009 à une exposition de notre groupe Grâce, Vivre d'Amour, avec un film que Michel Farin et lui avaient consacré à Thérèse de l'Enfant Jésus. Ce texte ci touche au plus près les questions qui sont les nôtres ici, et qui donnent le titre de ce blog, à savoir celles de la relation de l'art, de l'écriture, de la poésie, de la peinture etc, à la vie, à la mort et à la résurrection. Ces questions ont été au coeur de notre travail de cette année puisque nous avons préparé et présenté tout l'été, Saskia Weyts et moi, une exposition intitulée Noûs dont le sujet était la Résurrection du Christ et son témoignage par la parole, l'écriture et l'art. Ce texte provient du site officiel denis-vasse.com, créé et organisé par l’association “Psychanalyse et Anthropologie” qui vise à mettre en ligne des documents – articles, enregistrements sonores, entretiens, séminaires … – afin de les rendre accessibles à tout un chacun. Il témoigne de la portée de la parole de Denis Vasse, bien au-delà des frontières et du champ de la seule psychanalyse.


L'Ecriture Sainte. 1996



1- L’ÉCRITURE ET LA VOIX, LE CORPS.

L’écriture est le travail de la nuit, elle dit que l’amour est absent et ne le dit que dans l’espoir qu’il reviendra au jour.

La lecture est le travail du jour, elle fait chanter la trame du temps, aux yeux de tous, elle préfigure l’accomplissement de la rencontre.

L’écriture livre à la nuit du temps, de la séparation et de la mort les mots de l’instant, de la rencontre et de la vie. L’écriture couche dans la poussière du papier les signes que seule la lecture donne à entendre en les faisant résonner à nouveau dans un corps vivant. Sans la lecture, l’écriture est morte, trame exsangue, et il fallait que la lettre ait cette accointance avec la mort pour subsister à travers la séparation dans le temps, d’une génération à l’autre, comme dans l’espace, d’un lieu à l’autre.

Qu’elle burine la pierre ou qu’elle noircisse la page, l’écriture se couche dans le lit froid du souvenir : traçante, elle inscrit pour le temps du sommeil ou de l’oubli comme pour celui de la mort, l’espoir d’un ressurgissement de l’acte où elle s’origine : celui de la parole qui se donne.

Elle attend quelqu’un qui la lise, qui sollicite son ouverture et qui la pénètre de son esprit. Avec l’aube prochaine, elle espère le retour de l’amant sur les traces de son premier passage que la nouveauté de l’amour désignera comme second posant ainsi la question de l’origine. S’il lit les inscriptions laissées sur le corps endormi, s’il touche les cicatrices de la première blessure d’amour, à nouveau se fera entendre la voix de l’origine, de la rencontre qui crée, de l’esprit en qui l’un et l’autre demeurent à l’origine. La lecture accomplit dans la présence ce dont témoigne l’écriture dans l’absence. Elle répercute dans l’indéfini du temps qui passe l’infini de l’irruption de la Parole dans le temps.

Elle est don de la proximité dans l’éloignement même. Brûlure d’amour. Avec la lecture du jour, l’écriture devient testament : à la génération suivante du fait que ça parle dans l’homme depuis les siècles des siècles, depuis l’homme – en Adam.

La voix de la présence rend caduque l’écriture. Non pas qu’elle la supprime ou qu’elle la nie. Bien plutôt, elle l’accomplit. Elle fait entendre ce qui est tu. Là où l’écriture est vide, dans l’espacement de ses lettres et de ses mots, elle autorise une résonance. L’écriture est impuissante si aucun vivant n’en recueille la trace. L’encre est la trace d’une séparation, trace laissée sur le parchemin de la chair que seul l’esprit revivifie en y relisant le testament de l’amour.

Mais l’écriture n’est seconde par rapport à la voix qu’en apparence. Car la voix ne surgit dans un corps que toujours déjà marqué du silence de la trace, d’une encre, d’une tache. Un  corps toujours déjà séparé.

Elle n’est pas non plus première pourtant. Car elle n’est trace, encre ou tache – et lisible comme telle – que corrélativement au surgissement de la présence originelle.

En tant que parole transmise, ou rendue aussitôt que reçue, elle est l’acte du don dans le souvenir de l’acte. Elle est liée au don d’une origine qui se projette dans la disparition de l’écriture et du temps… jusqu’à ce que l’écriture s’accomplisse en mourant à son tour sous le souffle de l’esprit originaire.


Es-tu mort ou vivant ? 2008


2- LA DISPARITION DANS L’ÉCRITURE : LA MORT.

L’écriture est un don où s’effectue la disparition de la parole vivante dans la trace du souvenir. Elle rend la disparition même signifiante de ce qui est apparu.

Que l’écriture s’accomplisse veut dire alors que la parole vivante meurt vraiment et que cette mort, si l’écriture dit vrai, est signifiante de la vie où s’origine celui qui écrit aussi bien que  ce qui est écrit. La vérité de l’écriture est suspendue à celui qui, la lisant, témoigne à partir du signe de la disparition de ce qui apparaît dans l’esprit et qui vit depuis toujours. La disparition de la chair de l’homme devient lettre morte… offerte à la corruption de l’oubli… ou à la résurrection de l’esprit dans un corps qui la lit. La vie qui se donne là où on la fait disparaître ne peut être que vie de Dieu ou Amour dont la fidélité n’est pas détournée par la connaissance de l’infidélité dominatrice qui la fait disparaître de la génération vivante… dans la génération stérile.

Personne ne peut témoigner de la vérité de l’écriture s’il ne croit pas cela ! Et qui croit cela a foi en la parole vivante ressuscitée alors même qu’il est livré, avec cette parole vivante, à la disparition qui en témoigne dans sa chair même. Ce qui est vivant en lui vit d’une autre vie ou de la vie d’un Autre que lui-même. L’homme désirant vit d’une autre vie que la sienne qui meurt. L’écriture, au sens strict, vit toujours d’une autre vie que la sienne qui est mort.

L’homme qui va à la mort – qui est déjà dans la disparition – est eunuque. Il est aussi prophète car c’est dans son corps de mort qu’il signifie l’attente de la parole véritable, celle qui fait vivre, le pardon. En son corps, l’homme voit s’écrire l’interruption de la filiation d’une Parole vivante. Alors, s’il croit que la parole vivante en vérité est venue et vient dans un corps d’homme, ce corps ne peut être que le corps ressuscité qu’il désire, ressuscité de l’origine.

3- PÉNÉLOPE ET L’EUNUQUE.

Entre l’écriture de la nuit et la lecture du jour, en un jeu où ils se conjoignent et se disjoignent, il y a les fils et les trous du canevas de la tapisserie de Pénélope. La chaîne est offerte à l’activité de tisser le jour dans la proximité d’une voix intérieure qui chante l’espoir du retour prochain. Mais la nuit, l’écriture fait disparaître le dessin de la trame dans le silence d’un désespoir accroché à l’absence et à l’attente. Ainsi les fils de la même chaîne pourront s’offrir à nouveau à l’espoir qui se trame.

La tapisserie, perpétuellement traversée par le chant du jour et le silence de la nuit, par le chant de la vie et le silence de la mort est le CORPS de Pénélope. Lecture le jour… audition de la voix intérieure qui se faisait entendre au peuple jadis. Ecriture la nuit… constitution d’une trace et aveu d’une absence, logement vide qui conjure l’oubli.

Entre la nuit de l’écriture et la lumière de la lecture, l’histoire engendre le corps de l’homme. Elle le constitue à travers le jeu des générations – à travers la génération en acte – dans le surgissement de la parole… là où la vie vient déjouer la mort… et, pire que la mort, l’oubli du don de l’origine. Cet endroit, c’est la chair où surgit la parole, non les mots de l’écriture. Seule la chair parle. Non les mots.

Dans la séparation originelle, la parole se donne en donnant la vie au corps de l’homme. Et la séparation est telle dans la création que la parole de vie et le corps de mort ne sont plus qu’à portée de voix, à portée d’oreille. L’homme qui lit ce qui est inscrit sur le parchemin de sa peau comme sur le parchemin du prophète ne sait plus quelle vie originelle parlent les cicatrices de sa mort anticipée et la mort annonciatrice de vie du prophète. Il ne comprend pas… si l’esprit de quelqu’un ne le guide pas à travers la mort de l’écriture comme à travers celle de la génération. Il ne comprend pas de qui parle le prophète : de lui-même, le prophète ? De lui-même, l’eunuque, le lecteur ? Ou de quelqu’un d’autre dont ça parle dans le prophète et dont ça parle dans l’eunuque ? Dont ça parle dans l’écriture quand elle s’accomplit et qu’apparaît le sujet-vivant dont elle témoigne depuis sa perte originaire. Lorsque naît l’enfant, l’écriture, comme un placenta, est accomplit. Sa disparition signe l’accomplissement de sa fonction médiatrice.


Mère et enfant. 2008



4- LA PERTE PLACENTAIRE ET LA VIE.

La perte placentaire et la première tache de sang sur la peau du bébé libère l’enfant de la mère et la mère de l’enfant : elle autorise la vie séparée et la communion dans la parole. Ce qui a autorisé la génération dans la chair, le placenta, disparaît, pour que puisse apparaître la vie entre la mère et l’enfant, en eux. La perte est le signifiant d’une vie qui se transmet : elle signifie l‘engendrement où la vie se perd en se donnant.

Et les pertes sont taches : elles se lisent.

Elles se lisent comme signes de vie à partir du premier cri. À partir de lui, la voix prend le relais du sang.

Les pertes sont le signe de la vie qui vient par la parole parce qu’elle est déjà venue par le sang. Pertes de sang ou pertes séminales. Émission du pipi ou du caca. Bavures de lait ou auréoles de transpiration. Les taches sont l’écriture rigoureuse du corps qui parle et qui vit. Et nous passons notre temps à effacer ces taches pour que la vie de l’esprit qui fait corps apparaisse, pour que la chair puisse être lue comme le lieu de l’esprit qui parle, comme lieu de la rencontre avec l’autre. Nos pertes cachent et dévoilent le secret du corps humain toujours déjà pris dans les rets du langage et dans une structure d’alliance dont la parole a toujours déjà été prononcée, même si – dans le temps – le corps est perdu et le sang versé. L’écriture et ses taches témoignent de cette perte… et de son retour espéré. Retour dont l’espoir fait vie.

La perte de la vie, là où elle se signifie exemplairement, dans le sexe et la génération, pose crucialement la question de la vérité du vivre et du mourir. À cette question, la Vérité seule répond. Car elle seule parle au corps. Ou plutôt, seule la Chair qui parle vraiment fait Corps.

Lire vraiment, c’est écouter la voix qui traverse l’écriture du corps, qui traverse le corps en tant que s’y écrit la parole de vie. Qui le traverse maintenant comme elle le traversait hier et  comme elle le traversera demain. Lire, c’est lier (étonnant jeu des lettres). Lier demain à hier, lier la fin à l’origine dans le surgissement d’une parole, maintenant, qui articule la lumière du jour à la nuit, la présence à l’absence, la rencontre à la solitude. Lire vraiment, c’est écouter la voix du prophète là où il est écrit – dans l’écriture – que l’homme a perdu la liberté, la parole, la justice, la possibilité d’engendrer, la vie (Israïe 52). Lire vraiment, n’est-ce pas se reconnaître dans cette écriture de la disparition ou dans cette disparition-de-l’écriture ? Mais c’est aussi et du même coup, animer l’écriture d’un souffle qu’elle n’a pas par elle-même et qui en appelle à la fois à celui du lecteur et à celui de l’auteur.


Résurrection en cours. 2011


5- LA RÉSURRECTION DES MORTS.

Si nous sommes une chair irréductible aux mots que nous écrivons comme à ceux qui s’écrivent sur elle ou en elle, et si la résurrection des mots n’a lieu que dans la voûte de nos crânes et dans le labyrinthe de nos corps… il faut dire que la résurrection des mots et/ou des morts dont la lecture de l’écriture témoigne… n’est que littérature. C’est un témoignage d’autant plus faux qu’il entretient une vie fantasmatique qui jamais ne s’ouvre au réel. Bien mieux l’imaginaire y est pris pour le réel. L’écriture devient alors le contre témoignage du délire. L’univers des hommes se  réduit à la bulle de ce que nous pensons ou lisons.

La vie humaine n’est que mots. Notre littérature n’est que miroir de ce qui, même pas, n’existe. Sans autre et sans Autre. Sans parole  vraie qui interroge l’apparence de la mort.

Notre vie s’abîme dans le jeu des mots… qui eux ne ressuscitent dans notre tête que du vent ! Et, en général, ils y font danser la mort ! Festivals des signifiants sans corps qui précipitent le sujet dans une satisfaction d’autant plus affirmée qu’elle flirte avec la mort. Satisfaction précipitée dont les moyens sont scientifiques, techniques, spiritualistes… ou littéraires. Ils entraînent dans la convulsion ou l’éclatement du corps. Mais c’est à la condition que toute rencontre de l’esprit avec la chair en soit bannie : condition d’une vie sans corps et sans génération. Seulement les mots. Et nous allons alors jusqu’à faire comme si l’écriture parlait d’elle-même : la folie !

Mais si une écriture, celle que lit l’eunuque sur son char, évoque, dans celui qui la lit, la mort du serviteur retranché des vivants comme elle-même l’écriture est retranchée de la vie, s’offre alors l’étonnante identification de l’écriture et la chair meurtrie ou morte. Il y est question d’un serviteur dont la chair meurtrie est devenue (comme) l’écriture : sans apparence, muet, retranché dans la mesure où il a été châtié, méprisé, broyé injustement alors qu’il servait en toute justice. Avec sa mort, la justice devient sans apparence humaine. Elle est signifiée dans la chair vivante qui devient chair morte, dans le passage de l’homme vivant au non-homme, la disparition du visible est l’acte même dans lequel l’invisible apparaît. Même mouvement que dans l’écriture dans laquelle la représentation qui s’est réduite à rien, réduite au mort, en appelle à ce qui vit enfoui dans la chair, à la parole qui la fait vivre d’être perdue en elle comme se perd le levain dans la pâte. Ce ne sont pas les mots qui parlent, c’est la chair. Juste dans son agonie où elle devient l’écriture, lieu où ce qui parle en l’homme reste à déchiffrer, chair que le souffle du Dieu des vivants et des morts anime.

Devenir écriture, nous l’avons vu, revient à être couché dans le lit froid de la séparation et de la perte, dans l’exclusion du sommeil, de l’oubli ou de la mort ; mais c’est aussi, à partir de cette réduction et de cette accointance avec la mort, s’offrir, dans la lecture à l’esprit de la chair vivante, et être le lieu du ressurgissement de ce qu’il y avait avant la séparation, et la perte, avant l’exclusion du sommeil, de l’oubli ou de la mort. Ressurgissement de la Parole de  vie qui se transmet dans la génération de la chair et qui s’écrit, se perd, disparaît dans l’histoire.

Comment comprendre « ce que je lis là » comme l’eunuque, ce que je vous dis là de la mort et de la vie, de l’écriture, si la parole (l’esprit) qui anime le corps vivant ne témoigne pas à travers mon impuissance, et ne fait ressurgir la vie là où elle a été perdue – dans le mensonge et dans la mort ? – Si elle est de Dieu, la vie ne peut que se donner, et jusque dans la mort, dans la lettre et dans la chair. Et comment croire au corps vivant, croire que la vie du corps vivant m’est donnée dans un corps soumis à la mort, si personne ne témoigne, dans l’histoire, de ce « passage » de la mort de la chair à la vie de la parole originaire dans un CORPS VIVANT ?

Impossible… si un témoin de la réconciliation de l’esprit et de la chair, de la Parole Vivante, ne me rejoint pas sur le char de la mort et de la dégénération. Témoin de cette résurrection, un frère me fait entendre à nouveau la voix qui parle en l’origine, la voix de la présence qui vient à ma rencontre dans le désert de l’histoire et de l’écriture.

Si personne ne vient miraculeusement à sa rencontre pour le faire boire aux sources de la vie, l’homme, eunuque et non-serviteur de la vie, ne peut aller que vers la mort où il est déjà.

S’agissant de la mort de l’homme, de la cessation de la transmission de la parole à travers les générations, de la désertification de la vie par le péché et la domination, la promesse de l’Écriture ramenée de Jérusalem par l’eunuque dit-elle vrai ? Ce qui parle en moi quand je lis l’Écriture, assis sur le char des possessions humaines dont la reine me stérilise de peur qu’elles ne reviennent en héritage à ma descendance, ce qui parle en moi d’une humanité exclue du royaume… peut-il parler d’une humanité exclue du royaume de la vie, comme moi… et qui, pourtant, serait agréée, verrait sa lignée, aurait de longs jours et serait rassasiée… ?

Dans sa mort et son espoir, l’Ecriture renvoie à ma propre chair. Comme l’écriture, ma chair est accordée à la mort et lectrice d’un testament qui fait entendre la parole du vivant… par delà la mort.

Lorsque, de plus, l’écriture laisse entendre que la mort du juste a été agréée par Dieu pour servir à rendre justes le grand nombre des injustes livrés à la mort… comment comprendre ce que je lis ? Comme ce qui, venant du Dieu qu’on adore à Jérusalem aussi bien qu’en Esprit et en Vérité, est  vrai ? Où comme ce qui est supercherie ou science fiction ?

Comment comprendre ce qu’on lit ? Et comment comprendre de qui celui qui écrit à partir de la chair meurtrie qui est la sienne aussi bien que la mienne… dit-il cela ?… Corps vivant ? Ou… littérature ?

Comment puis-je croire à ce que je lis… si l’espoir que ce que je lis fait naître en moi n’est pas confirmé par un témoin de ce qui arrive dans le monde de par la mort du juste : la gloire de Dieu qui ressuscite son Humanité vivante dans la chair en cessant de la confier à l’écriture testamentaire de la nuit.

La parole du Vivant s’inscrit dans la disparition du corps de ce prophète comme le pardon de Dieu… Elle s’inscrit de génération en génération dans la vie des hommes qui pèchent et qui meurent. Et la mort (disparition) du Christ avec celle du larron accomplit la disparition de La Parole en l’Écriture (la Loi et les Prophètes). Elle libère le don de l’Esprit du Vivant et le répand parmi les morts qu’il ressuscite, dans la  chair redevenue vivante.

Seule la résurrection de la chair accomplit le don de la promesse dans l’Écriture morte. En elle, Dieu fait sortir l’homme du pays de servitude. Elle dit que Dieu est avec les hommes jusque dans la mort parce qu’il est chair.

Quand ma chair pervertie, ma chair d’eunuque, rencontre dans le désert, ou plutôt quand, sur la route désertique, l’esprit de Dieu vient à ma rencontre dans la chair d’un frère, Philippe, ma chair abandonne les possessions sur lesquelles ma stérilité la faisait régner. Elle aspire à descendre dans l’abîme des eaux de la mort avec l’Esprit. Là s’accomplit la naissance de l’homme vivant en nous : le Christ.

La trace de cet avènement ?

Non plus l’écriture.

Mais la joie et la louange partagée qui témoignent de son accomplissement en Jésus, dans sa mort et dans sa vie.


Denis Vasse

Session des 4 et 5 juillet 1985, Compagnie de Jésus, La Chardonnière, 69400 Villefranche sur Saône, in “Moebius”, n° 41 “Le Rituel”, automne 1989, 11-20, éd. Triptyque CP 5670, succursale C, Montréal, H.21 2HO
 
Texte issu de site officiel de Denis Vasse 
Illustrations : oeuvres de Saskia Weyts et de Robert Empain

jeudi 22 octobre 2015

Le désir de l'Autre


Le désir de l'Autre
René Girard et Michel Henry

J'ai la joie de vous annoncer ce Colloque international organisé par la Bibliothèque nationale de France et l’Association Recherches Mimétiques, qui aura lieu le Samedi 7 novembre 2015 à la Bibliothèque nationale de France site François Mitterrand , Paris 13ème Salle 70 - de 10h à 17h

Résumé
Il s’agira de continuer à faire dialoguer la pensée de René Girard avec celle des penseurs français qu'il n'eut pas ou peu l'occasion de rencontrer, et dont l'oeuvre gagne à être confrontée tant aux analyses mimétiques du désir qu'aux perspectives anthropologiques plus larges que René Girard a déployées. La rencontre avec la philosophie de Michel Henry s'impose d'autant plus que ce grand phénoménologue a lui aussi proposé une interprétation très novatrice des Evangiles.


Argument
L'éthique non-violente de René Girard peut-elle consoner avec la « phénoménologie de la Vie » de Michel Henry ? Chez ce dernier, le rapport des vivants à la Vie est effectué hors du mond, hors de tout horizon de visibilité, hors de toute extériorité : dans le rapport affectif immédiat de la Vie à elle-même. De là, comment envisager la possibilité même de l'existence d'autrui, à laquelle la pensée de René Girard oblige urgemment ?  Comment fonder ma propre existence, et a fortiori ma propre consistance éthique, ceci dans une relation sociale ou sentimentale ?

Si René Girard rend précisément compte du désir et de la violence qui caractérisent les relations mimétiques, Michel Henry pense au contraire la Vie comme toujours mienne, et semble ne ménager aucune relation possible entre les vivants. Il importera donc de se demander si une interprétation henryenne des enjeux éthiques de l'anthropologie de René Girard est possible. La réponse à cette question nous sera peut-être donnée dans l’engagement chrétien des deux penseurs, si différents par ailleurs, et dans l'unité de leurs pensées, pourtant apparemment disjointes.





 Ecce homo. 2009



Programme

Matin                                  Présidence : Benoît Chantre

10.00-10.15          Benoît Chantre (Imitatio) : « L'identité des frères ».

10.15-10.45          Jean Philippe Milet (Lycée Henri IV) : « La chose cachée depuis la fondation du monde. Entre  et par-delà René Girard et Michel Henry ».

10.45-11.15          Thierry Berlanda  : « La violence du désir ressortit-elle radicalement au désir de  violence ? »

12.00-12.30           Débat


Après-midi                            Présidence : Thierry Berlanda

14.00-14.30          Grégori Jean (Université de Nice) : « Le désir dautrui, entre érotisme et violence ».

14.30-15.00          Adrian Navigante (India-Europe Foundation for New Dialogues) : « Désir et non- savoir : envisager laltérité avec René Girard, Levinas et Henry. »

15.00-15.30          Jérôme Thélot (Université Lyon III) : « Voix et sacrifice dans le cinématographe  selon Robert     Bresson. »

15.30-17.00           Débat puis table-ronde avec tous les participants, en présence de Paul Audi et François Sebbah (Université Paris-Ouest) pour des remarques conclusives .

Inscription en ligne 


Illustration : Ece homo. 2009. Aquarelle. 20 x 30 cm. Robert Empain, 
Cette illustration est  propre à la publication de cette annonce sur ce site.

lundi 19 octobre 2015

Dieu seul suffit


Grâce à toi Thérèse d'Avila




« La chose est certaine, et si je vous la répète si souvent, 
c'est qu'elle est très importante. 
Tant que l'âme n'est pas toute à lui, déblayée de tout, 
il n'agit pas en elle. 
Du reste, je ne sais pas comment il pourrait le faire, 
lui qui aime tant l'ordre parfait. 
Si nous remplissons le palais de notre âme de gens vulgaires 
et de toutes sortes de babioles, 
comment le souverain pourra-t-il y trouver place avec sa cour ? » 


« Que rien ne te trouble.
Que rien ne t’épouvante.
 Tout passe Dieu ne change pas. 
 La patience triomphe de tout.
Celui qui possède Dieu.
 Ne manque de rien.
Dieu seul suffit ! »

Sainte Thérèse d'Avila 




mercredi 16 septembre 2015

L'Enfance éternelle


Grâce à toi Andreï Tarkovski

Alors que par centaines de milliers enfants et réfugiés sont tués ou noyés par la barbarie abjecte de notre temps, alors que l'Europe nantie, administrée, assistée ou pensionnée, réduit en quotas comptés l'asile à accorder à ceux qui crèvent à ses portes, alors qu'hier, dans la petite lorgnette défilante, une centaine d'amis me rappelaient affectueusement mes 66 ans - moi qui me sens de plus en plus comme un enfant réfugié dans la Main du Père - voici qu'un ange de passage - une musicienne de mes amis, nommée Solange Labbé - me remit en mémoire la séquence d'un film oublié qui marqua pourtant mon enfance et ma vie d'artiste: L'Enfance d'Yvan, d'Andreï Tarkovski.  

Dans ce film, le cinéaste et poète russe, commence par nous montrer l'enfance, notre enfance à tous, où chacun vient à naître à la beauté d'un monde qui lui est donnée avec la vie, et avec cette enfance il nous montre l'Enfance éternelle promise à ceux qui croient et qui voient que tout cela leur donné par grâce. Mais bien vite, ce film nous montre la défiguration et le meurtre constant de cette Enfance éternelle par ceux qui ne croyant en rien, en rien d'autre qu'eux-mêmes, en rien d'autre que leurs délires, leurs puissances de destruction, se croient maîtres de tout, de leurs vies comme de celles des autres, à ceux qui alors, interminablement, font d'un monde donné pour la vie un enfer pour la mort et des enfants du Vivant des inhumains en puissance, des monstres à leur image. 

Voici L'Enfance d'Yvan, en version originale sous titrée anglais. 





L'Enfance d'Ivan est le premier long métrage de Andreï Tarkovski. En rupture avec le cinéma de propagande soviétique, avec laquelle il ruse, ce film met l'accent sur la destinée individuelle.
 La guerre et les erreurs politiques y sont dénoncées comme destructrices de vie, d'amours, de promesses et d'avenir. Le jeune Tarkovski s'avance d'emblée dans une déshistorisation de la guerre qu’il montre comme une condition monstrueuse qui développe en tout être humain, en tout enfant - un enfant nommé ici Ivan, un partisan de douze ans dont la mère a été tuée sous ses yeux - un esprit de vengeance, une ténacité héroïque, qui ne sont rien d'autre qu'une folie froide, une impossibilité à vivre une vie humaine. 



Extrait du scénario du film :

 1. Coucou ! Coucou ! Une toile d'araignée dont les fils brillent au soleil
entre deux branches d'un noisetier comme les fissures d'une vitre brisée.
L'arbuste tressaille, les gouttes de rosée s'embrasent,
puis retombent en une cascade étincelante.
Debout derrière un jeune pin bien droit, Ivan regarde.
Il tend l'oreille. Il scrute les sommets des arbres
et attend que résonne le mystérieux coucou.




"Ce qui trouble dans ce film, dit Pierre Murat, c'est la dualité héros/monstre contenue chez l’enfant.  Antoine de Baecque écrit quant à lui : « l’enfant est l'être tarkovskien par excellence, celui qui sent le monde et ne le pense pas … il est d'abord un lieu de sensibilité  - une sensibilité exacerbée, qui porte le monstrueux … dont l’esprit d'innocence est traversé par le mal.  En effet : " Ivan mêle en son âme troublée les rêves heureux et les visions de mort, de meurtres et de tortures, et son corps innocent, la beauté frêle de ses membres fragiles, se marient aux cicatrices qui désignent la barbarie des hommes en guerre : tout le mal du monde est contenu dans son être."

Avec L'Enfance d'Ivan, Tarkovski détourne un cliché de la propagande du cinéma soviétique, celui de l'adolescence héroïque, pour élever l’enfance au rang d'une forme poétique et vivante livrée corps et âme à la puissance déshumanisante du nihilisme et de la barbarie.  " Monstre, martyr et saint, Ivan ne vit qu'à l'état de douleur. " conclut Antoine de Baecque.

"Mon enfance, dit Andréï Trakovski, a été très différente de celle d'Ivan qui vécut la guerre en adulte et en combattant. Tous les garçons russes de mon âge ont pourtant eu une vie très difficile. Dire que quelque chose lie Andréï Trakovski et Ivan, c'est rappeler la communauté de souffrance établie entre Ivan et tous les jeunes Russes de cette génération ... Certes, ce film, L’Enfance d'Ivan, a été bien reçu, mais il a été incompris de la critique … Il s'agissait plutôt de la première œuvre d'un jeune metteur en scène, donc une œuvre poétique à comprendre de mon point de vue, non du point de vue historique. Sartre, par exemple, a défendu ardemment le film …, mais d'un point de vue strictement philosophique. Pour moi, ce n'était pas une défense valable. Je recherchais une défense artistique, et non idéologique… Ce n'est pas l'interprétation de Sartre que je conteste. Je suis tout à fait d'accord avec cette vision : la guerre produit des héros-victimes. Il n'y a pas de vainqueur dans une guerre. … Ce que je conteste plutôt c'est le cadre de cette polémique : des idées, des valeurs étaient mises en avant, l'art et l'artiste oubliés."


lundi 7 septembre 2015

Les Enfants de Dieu


Grâce à toi Notre Père



Alesso Baldovinetti. Nativité Fresque,  400 x 430 cm .SS. Annunziata, Florence. 1460-62



La naissance de l'Enfant Jésus survint de nuit, dans une étable, une grotte ou une ruine à l'écart de la ville de Bethléem. Souvent dans les représentations peintes de la Nativité le nouveau né est posé sur un peu de paille à même la terre ou dans une mangeoire.

L'extrême humilité de la venue au monde du Sauveur, du Fils de Dieu, étonna et étonne encore les hommes ; elle témoigne pourtant que Jésus dès le début ne serait pas reconnu par les puissants de ce monde : sa naissance, tout comme la notre, n'étant donnée ni par le monde ni par la nature ni par les hommes, mais par une grâce du Vivant Père et de l'Esprit-Saint.



Gérard David. Nativité. XVe siècle



Jésus fut aimé par les humbles.  

Il fut moqué, renié et crucifié par les autres et Il continue de l'être.

Il pardonna à tous, à ses bourreaux, à ses assassins.

C'est pourquoi Il ressuscita d'entre les morts et, avant de monter vers son Père, il se montra vivant à ceux qui l'aimaient.

Chrétiens sont ceux qui reconnaissent Jésus en chaque vivant.

Chrétiens sont ceux qui voient un Enfant de Dieu en chaque enfant vivant, en chaque enfant torturé, tué ou noyé par la folie égoïste et la cruauté des hommes.

Chrétiens sont ceux qui voient Jésus crucifié en chaque victime innocente, souffrante ou morte dans les bras d'une Mère.

Chrétiens sont ceux qui croient que les victimes innocentes de ce monde sont sauvées par l'amour du Père qui nous as aimé avant notre venue au monde, dès notre naissance en Lui, Celui qui est la Vie et qui vient.





Adoration des Mages. Fra Angélico. Florence. XVe siècle.







lundi 17 août 2015

Corps musical


Grâce à toi Wolfgang Amadeus Mozart


Voici le quintette (essentiel) avec clarinette de l'Ami Mozart et un texte extrait de Ad Imaginem Dei 1 L'oeuvre invisible ( premier tome d'une trilogie, sinon d'une tétralogie à venir ) tiré de mes carnets d'artiste des années quatre-vingt et de mes rencontres impérissables avec des oeuvres  d'art véridiques rencontrées en personne, comme le tentent sans le réaliser à chaque fois nombre de phénoménologues, car les oeuvres d'art se rencontrent là ou elles sont vécues en vérité, là où elles s' incarnent, pour devenir semblables aux personnes aimées, pour devenir alors chair de notre chair, moelle de nos os, coeur de notre Coeur, semblables au Vivant Amour en Personne qui vit en nous et nous donne de vivre en Lui à chaque battement de coeur.  Là est le secret, le miracle, la grâce vérifiable, chers amis, de nos vies...  
  


Wolfgang Amadeus Mozart Quintet for Clarinet and Strings in A major K 581



Depuis des mois, à l’atelier, je vis en immersion quasi continue dans la musique de Mozart. Cette musique s’immisce jusqu’aux fibres de l’âme pour y régner en maître. Aucune chance de lui échapper. Dictant sa loi, son temps, elle capilarise les sens, imprègne l’intelligence, malaxe le corps et le cœur. Ayant bu et mangé de cette musique, l’ayant incorporée, les êtres musicaux que forment ces orchestres de créatures invisibles d’ondes et de vibrations, deviennent nous, vivent en nous pour toujours ! Un opéra se chantera de lui-même en nous sans nous demander notre avis. Un quintette à cordes s'injectera spontanément dans nos muscles pour les bander et nous lancer malgré nous dans une danse. Un orchestre inconnu, caché dans notre cœur, jouera tout seul un passage de symphonie ou de messe. Si j'appelais cela du cannibalisme psychique, de la greffe de conscience, de la manipulation mnésique, je resterais à côté du phénomène. Je pourrais parler de supplément d’âme ou de transfusion charnelle mais c'est du Souffle vivant de l’Esprit qu'il s'agit.
Il est aisé d’imaginer Mozart entendant sa musique toute achevée en lui et d’admettre qu'il l'ait ensuite simplement retranscrite, c’est-à-dire littéralement notée.

La musique vivante, vécue, incorporée, nous accroît, nous rend plus vivants en nous révélant notre corps musical, qui est aussi le corps musical des musiciens passés, présents et avenirs
Les anges, nos amis et alliés éternels, sont musiciens. Ils ne cessent de descendre, par amour, dans telle ou telle âme humaine pour lui souffler un air de musique céleste qu'il suffit alors au musicien qui écoute de noter avec art et attention pour en faire une sonate, un concerto, une symphonie, un opéra et mille variantes d’animations de l'air terrestre mis en mouvement par le Souffle vital de l’Esprit. Ces mouvements, ces motions de l'Esprit ainsi retranscrites sont capables de s'insuffler dans les âmes et les corps des apprentis vivants que nous sommes quand ces musiques sont rejouées pour nous réjouir, nous émouvoir, nous mouvoir, mais surtout pour ranimer en nous le Souffle de vie oublié. Les anges musicaux rassemblés en un même chœur se réjouissent de nous réjouir et de nous rassembler dans un seul corps musical, un seul corps mystique, une même chair spirituelle, angélique, cosmique, invisible, amoureuse.
Voilà, selon moi, la manière de rendre grâce à nos ancêtres musiciens, poètes, sculpteurs ou peintres véritables qui ayant reçu l’inspiration du Souffle de vie ont su l’entendre et le préserver dans des œuvres qui par delà le temps et l’espace, peuvent pénétrer nos âmes disposées pour les travailler et les nourrir, les élever afin qu’elles puissent elles aussi  s’accroître et désirer transmettre ce Souffle vivant à l'infini à leurs frères humains. 
Je sais bien que lorsque les artistes parlent de cette façon les scientifiques se moquent gentiment de leur naïveté et pensent que ces grands enfants superstitieux parlent en métaphores. Mais ce ne sont pas des métaphores messieurs mais des réalités qui échappent à vos visées.


Echomusicographie. Planche d'anatomie subjective
pour le Cabinet d'art thérapie. Robert Empain. 1999



Musique : Wolfgang Amadeus Mozart 
Texte et illustration : Robert Empain

lundi 10 août 2015

Les métamorphoses de l'échelle amoureuse


"Dans le fouillis de nos sentiments, Jean-Yves Leloup distingue l'amour du bébé, qui “mange” sa mère, de l'érotisme qui déjà donne des ailes à la gourmandise.  Mais Éros reste rivé au manque, se sublimant en philantropie, et plus tard en don inconditionnel : Agapé.  Deux phrases donnent le ton de cet entretien avec ce prêtre orthodoxe peu conformiste : “Un vrai mariage est une alliance entre deux confiances, deux libertés” ; et “Jésus a une préférence pour Jean, mais il aime autant Judas. Être fidèle à ses préférences n'exclut personne... " 
J'ai découvert cet auteur au début de cette année alors que je préparais notre exposition Noûs de cet été, qui est dédiée à Marie Madeleine. Philosophe de formation, Jean-Yves Leloup fut dominicain avant de devenir prêtre orthodoxe, traducteur, commentateur et enseigneur des textes gnostiques et apocryphes chrétiens qu'il lit en parfaite orthodoxie, c'est-à-dire avec la liberté que donne l'esprit vivifiant. Je recommande les livres de ce grand érudit et homme doux et généreux, plus particulièrement sa traduction commentée de l'Evangile de Marie (Madeleine) et les deux ouvrages qu'il consacre à cette Femme innombrable, comme il la surnomme ; une femme admirablement humaine qui, fidèle aux voeux du Vivant Donateur, s'est faite tout Amour et qui alors a vu avec les yeux du coeur Celui que les autres n'ont vu ensuite qu'avec les yeux du corps : Jésus, le Fils ressuscité en Majesté dans la lumière de L'Esprit- Saint et la Gloire du Père. 



Le Fleuve Amour. 2010




Entretien avec Jean-Yves Leloup, par Patrice van Eersel pour le magazine Nouvelles Clés


Nouvelles Clés : Le problème, quand on parle d'amour en français, c'est que nous utilisons le même mot pour aimer une femme, aimer Dieu, aimer les framboises, aimer un pays ou aimer un chien. Est-ce une pauvreté de notre langage ou parle-t-on bien de la même “chose” ?

Jean-Yves Leloup : Les philosophes distinguent traditionnellement toute une échelle d'états qui vont du pathos, l'amour passion qui vous enchaîne, jusqu'à l'agapé, l'amour inconditionnel qui ne demande rien en échange. Personnellement, j'ai tendance à penser qu'il s'agit de différents degrés d'une même force de vie qui, en s'élevant, prend des visages différents, mais toujours en obéissant à la même loi : tu deviens ce que tu aimes. Si vous aimez l'argent, vous devenez vénalité. Si vous aimez Dieu, vous élevez votre âme. Il est des amours qui élèvent, d'autres qui rabaissent.

Dans la pensée juive, l'être humain ne devient entier que dans sa relation avec l'autre.

La Genèse dit : “Au commencement, Dieu créa l'homme et la femme, homme et femme. Il les créa.” Ce qui est “à l'image de Dieu”, ce n'est pas l'homme ou la femme, c'est leur relation.

Le désir de connaître Dieu passe par la relation entre l'homme et la femme, par la rencontre
de l'autre.

L'histoire du christianisme place cette rencontre comme un chemin décisif vers Dieu. D'où l'importance des Évangiles apocryphes, celui de Marie, ou celui de Philippe : on y voit Jésus en relation avec une femme, Myriam de Magdala. Cette rencontre est aussi l'image de Dieu. C'est la capacité de rencontrer une altérité. On sait que l'humain est androgyne, il pourrait être heureux tout seul. Mais si l'on revient au texte biblique émerge une anthropologie où “il n'est pas bon que l'homme soit heureux seul” (lotov en hébreu).

Pour ceux qui aiment le côté cabaliste, au niveau de la lettre : Adam, avant de recontrer Ève, se dit Adam et la somme de ses lettres correspond au mot “quoi” ; après sa rencontre avec Ève, son nom devient Aadam, et la somme des lettres donne “qui”. Comme si, pour passer de l'état d'objet à celui de sujet, il fallait passer par la relation avec l'autre. À ce moment-là, comme dans l'Évangile de Philippe, le mot amour devient le mot alliance. Une alliance entre deux libertés, entre deux sujets qui s'inclinent l'un devant l'autre. On n'est plus dans un registre de complémentarité. L'autre n'est pas là pour combler le manque. Ce sont deux sujets. Et dans la relation entre ces deux libertés se révèle quelque chose de divin. Ce n'est pas un amour de dépendance, ni un amour de séduction, c'est une alliance qui porte du fruit. Le fruit peut être un enfant, mais aussi une œuvre - ou bien le plaisir ! -, mais dans tous les cas, c'est une façon de mettre Dieu au monde. Au cœur de la relation elle-même se révèle quelque chose de l'être de Dieu.

Si vous voulez aller plus loin, cet “être de Dieu” se révèle comme trinité. La trinité veut dire que Dieu est relation d'amour : ce n’est pas le un, ce n'est pas le deux, c'est le trois, le chiffre de l'alliance, la révélation de ce que peut être Dieu. C'est pour cela que les grands monothéistes, tels Hallaj ou Rûmî, disent : “Dieu est un, comme l'Amour, l'Amant et l'Aimé sont un.”

La relation elle-même est un dévoilement du Dieu-un, qui est à la fois un et trine.

Le Dieu-Relation. C'est la révélation de celui qui est entre les deux. Du troisième...

N. C. : On peut imaginer de nombreuses relations d'amour, par exemple celle d'un parent pour son enfant, ou celle qui relie deux amis, mais est-ce entre un homme et une femme que cela atteint son apogée ?

J.-Y. L. : Oui, il y a là quelque chose d'autre. Il ne s'agit pas d'aimer son enfant comme on aime son mari ou sa femme, on serait dans l'inceste. En grec, ce n'est pas le même mot. L'amour que j'ai pour mon père, ou ma mère, ou mon fils, ou ma fille, n'est pas celui que j'ai pour ma femme, ou pour mon chien, ou pour Dieu. C'est bien le même amour, mais chaque relation est une qualité propre, qu'il ne s'agit pas de mélanger aux autres. Quelquefois, il y a là confusion.

N. C. : Dans Aimer malgré tout (Entretiens avec Marie de Solemme, éditions Dervy), vous parlez de la métamorphose des qualités de l'amour les unes dans les autres. Tout commence par la pornéia, l'amour du bébé, qui “dévore” le sein de sa mère. Puis l'amour nourriture s'allège en amour érotique, qui donne des ailes à la gourmandise infantile, lui évitant de s'alourdir en voracité. Mais éros, malgré ses ailes, vit encore dans le manque. Alors vient l'amour philanthropique, philia, qui est plein, apaisé, et relie les vrais amis dans un partage égal. Mais cela ne s'arrête pas là : philia elle-même quitte le plan de la simple amitié pour s'élèver encore plus haut, là où règne l'amour inconditionnel, l'agapé...

J.-Y. L. : La pornéia est charmante chez un nourrisson “gourmand de sa mère” ; elle est laide chez un homme de cinquante ans, vieux bébé qui cherche à se nourrir de l'autre pour exister - heureusement qu'il a cette pulsion, qui le maintient en vie, mais à partir d'un certain âge il est dommage d'en rester là, à “consommer” l'autre et à le consummer, au lieu de communier. Le chemin consiste à passer de la consommation à un amour qui communique, la philia ; puis de là, à un amour qui communie, l'agapé. Aujourd'hui, on développe beaucoup la communication, mais pas beaucoup la communion.

N. C. : Pourquoi éros reste-t-il dans le manque ?

J.-Y. L. : Éros est un jeune dieu, dommage qu'on en fasse parfois un vieux cochon ! C'est le désir ailé, c'est l'amour du beau - où l'on rejoint ces mystiques qui, dans la femme, peuvent découvrir Dieu. C'est l'amour platonicien qui, à travers un beau corps, trouve l'idée qui le structure et, au-delà de l'idée, la beauté pure. C'est la démarche érotique, qui est déjà une contemplation.

Mais eros est le fils de pénia, c'est-à-dire du manque. Éros est toujours dans le manque. C'est toujours la soif qui cherche son eau vive, le vase qui voudrait être rempli, comblé. Un Éros bien orienté est quelque chose de magnifique, mais lui-même n'est pas source. C'est la différence avec l'agapé. Dans nos amours il y a souvent beaucoup de soif, mais pas beaucoup de fontaines qui débordent ! L'agapé, c'est quand on ne cherche plus l'amour, mais qu'on est capable de le donner, pour rien, gratuitement.

N. C. : Qu'est-ce qui rend possibles les métamorphoses des états de l'amour ?

J.-Y. L. : Lorsque l'enfant a été bien nourri, sa Pornéia satisfaite peut lui permettre de rencontrer l'autre au-delà de sa faim, par une communication, une parole. Quand on a sereinement parlé avec quelqu'un, qu'il y a eu de la philia, de l'amitié, un échange, on peut aller au-delà, pour s'approcher d'une pure présence commune. Et là, on devient capable d'amour gratuit, comme dans l'enseignement du Christ, qui dit : Agapé te aléios. C'est-à-dire : Aimez-vous les uns les autres (comme je vous ai aimés). Il ne dit pas : Soyez amoureux les uns des autres... Ce n'est pas le mot éros. Il ne dit même pas : Soyez amis. C'est important, parce qu'on ne peut pas être l'ami de son ennemi. Un ennemi est un ennemi, mais on peut l'aimer - en tant qu'ennemi, nuance importante. Il ne nous est jamais demandé de devenir l'ami de nos ennemis, ni d'être amoureux des gens qui nous font du mal. Quand Saint Jean dit “Dieu est amour”, il utilise le mot agapé - la capacité d'entrer en relation avec l'autre de façon légère, gratuite, en respectant sa liberté, comme la vie le respecte. C'est à ce niveau-là que l'on peut aimer son ennemi : il a le droit d'exister. Mais devenir son ami (a fortiori son amoureux) peut s'avérer impossible, parce que l'échange avec lui n'existe pas, il reste enfermé dans sa haine. Mais l'agapé accepte que l'autre ne nous aime pas. C'est un autre mot pour dire liberté intérieure. C'est aimer, comme l'émeraude est verte.

N. C. : Il y a là quelque chose de bouddhique !

J.-Y. L. : C'est l'amour comme état d'être. Or, il ne faut pas opposer les deux : la spécificité des traditions sémitiques, c'est d'apporter l'amour comme alliance, c'est- à-dire comme rencontre de deux états d'être. C'est peut-être la différence entre la bonté et l'amour. On peut développer en nous un état de bonté, comme le soleil rayonne... Mais ce n'est pas encore la relation. Il ne s'agit pas simplement d'être un soleil, mais de rencontrer un autre soleil ! (rire) et de faire quelque chose ensemble. L'autre existe dans son altérité, il n'est pas seulement l'occasion pour moi d'aimer.

N. C. : Et comment mieux différencier amour et amitié ? En disant qu'on peut avoir beaucoup d'amis mais un seul amour ?

J.-Y. L. : Être fidèle à quelqu'un, c'est être à son égard dans une relation d'amour plus grande que nos instincts et nos impulsions, qui ne sont pas du tout fidèles. Si notre amour se situe au niveau de l'amitié, il peut respecter la parole donnée et se montrer fidèle à... je dirais à une préférence. C'est une question importante. Quand je regarde Jésus, je vois qu'il aime tous les êtres, mais il a des préférences. Pour moi, c'est le signe qu'il était vraiment humain : le propre de l'amour humain est d'avoir des préférences. Cela ne signifie pas qu'il aime plus Jean que Judas. Mais il préfère Jean. La préférence relie les êtres sur la même longueur d'onde, le même accord. Jésus aime autant Marthe que Marie-Madeleine, simplement il a un accord particulier avec la seconde. L'amour, c'est être fidèle à ses préférences. Mais cela n'exclut pas les autres. Le fait que Jésus aime Marie-Madeleine ne l'empêche pas d'aimer les autres femmes, mais différemment. Quand on aime vraiment quelqu'un, c'est toujours d'une manière unique, irremplaçable. “Parce que c'était toi, parce que c'était moi.” Cela ne signifie pas qu'on n'aimera plus jamais personne, mais qu'on n'aimera plus jamais personne de cette façon-là.

N. C. : Nous vivons une époque très turbulente, sur ce plan-là aussi, avec une sorte d'écartèlement entre deux images fortes : d'un côté celle du couple éternel (Adam et Ève, Roméo et Juliette), de l'autre celle de l'amour libre entre des sujets libres, responsables de leurs nombreuses rencontres amoureuses.

J.-Y. L. : Je crois qu'il s'agit de tenir ensemble le sens de l'universel et du particulier. Beaucoup de gens qui disent : “Moi, j'aime tout le monde”, laissent entendre en sourdine : “Moi, je n'aime personne.” Il n'y a pas d'engagement ni de fidélité possibles. D'autres disent plutôt : “Moi, je n'aime que telle personne, et rien qu'elle.” Entre cet universalisme qui ravale tout le monde au même niveau, et cette sorte d'amour particulier qui exclut l'universel, il s'agit de trouver un équilibre. On peut rencontrer beaucoup de femmes, beaucoup d'hommes, mais on risque tellement de se disperser ! Alors que le fait d'en choisir une (ou un) et d'approfondir cette relation, le plus loin possible, va me faire déboucher sur l'universel. C'est étrange et naturel : on découvre l'universel au cœur du particulier. Dans une femme, je peux découvrir toutes les autres femmes.

Comment choisir un préférentiel qui n'enferme pas ? On rêve : ça supposerait d'être libre de la jalousie, de la possessivité, de toutes nos peurs d'enfant, de savoir vraiment se situer au niveau de l'alliance. Bref, je crois que d'avoir choisi quelqu'un peut nous ouvrir aux autres, et non pas nous fermer. Que Jésus puisse avoir des préférences peut choquer certains (les apôtres eux-mêmes lui demandaient de justifier sa préférence pour Marie-Madeleine), mais c'est cela qui lui permet de mieux aimer les autres.

N. C. : Entre l'image d'Épinal d'un Christ éthéré et puceau et celle qui fait de lui un homme ordinaire, avec plusieurs épouses et des marmots, peut-on parler d'une “sexualité du Christ” ?

J.-Y. L. : Je reprends l'adage des Pères de l'Église : Tout ce qui n'est pas assumé n'est pas sauvé. Donc si le Christ n'a pas assumé la sexualité humaine, elle n'est pas sauvée ; et si elle n'est pas sauvée, elle est mauvaise ; et si elle est mauvaise, elle va nous rendre coupables ; et si elle nous rend coupables, elle va nous rendre malades. Le tout est de savoir de quelle sexualité nous parlons : celle qui reste pulsionnelle et animale ? ou celle d'un être qui a transformé sa libido en amour, et cet amour en capacité d'alliance ? Donc, évidemment que le Christ assume sa sexualité, autrement ce n'est pas un homme, c'est un castrat, un infirme - ce qui serait blasphématoire. C'est une des occasions que la réflexion philosophique a peut-être manqué : celle d'évangéliser la sexualité, de la transfigurer, d'y introduire le sacré. Bien sûr que Jésus a une sexualité, mais il la vit de manière plus intelligente, plus généreuse, plus aimante et plus sacrée. Ce n'est pas la divinité qui a été sexualisée. Il a divinisé la sexualité : elle aussi peut être un lieu d'épiphanie, de rencontre de Dieu. Et c'est ce que dit l'Évangile de Philippe : le lieu où l'on prie vraiment, aujourd'hui, à Jérusalem, c'est la chambre nuptiale. Le saint des saints, c'est là où un homme et une femme se rencontrent. La présence créatrice y est à l'œuvre. Donc, Dieu est réellement présent. Mais on est bien d'accord que, là, nous sommes en présence d'une humanité dont la sexualité est tout entière habitée par la lumière, par l'innocence, par un amour agapé. Il est terrible de penser que, pour certains, parler de la sexualité du Christ est vécu comme une déchéance : c'est là une humanité malade ! Jésus est-il moins divin parce qu'il est plus humain et aime une femme ? Quelle drôle d'image de la femme ! On sait que l'Église, depuis saint Paul et saint Augustin, a produit des milliers de textes charriant cette image, poussée par des peurs compréhensibles mais nullement chrétiennes. C'est nier à la femme le statut de sujet. On ne peut pas aimer quelqu'un et le regarder de haut. C'est pour ça que Jésus lave les pieds de ses disciples, pour les regarder d'en bas, pour les soigner, pour les guérir, pour les remettre debout.

N. C. : Transposez-vous directement tout ce que vous venez de dire à la relation amoureuse entre homosexuels ?

J.-Y. L. : De nouveau, quand on regarde le Christ, il a des préférences pour certaines femmes et pour certains hommes. Cette qualité d'amour, de relation, peut être vécu avec des hommes comme avec des femmes. Une parole très intéressante de saint Paul dit : “En Christ, il n'y a plus ni mâle ni femelle.” Quand on a éveillé en soi le sujet, on n'est pas seulement des mâles ou des femelles, mais des personnes humaines en relations singulières, des relations de sujet à sujet, qu'ils soient masculins ou féminins.


Texte : Jean-Yves Leloup pour Nouvelles Clés
Illustration : Collage de papiers divers. 300 x 120 cm. Robert Empain. 2010