samedi 16 mai 2015

La faculté bienfaisante et perdue de regarder les vraies images


Grâce aux artistes anonymes


Dyptique Wilton. Retable. Anonyme français. XIVe siècle



Depuis une cinquantaine d'années, les humains subissent en rafales des catastrophes dont les média ne parlent jamais pour la simple raison que ce sont eux qui les produisent. Je veux parler des flots d'images déversées sans arrêt par des millions d'écrans lumineux dans des millions de regards et de cerveaux subjugués, produisant, outre des milliards d'images inutiles, hideuses, falsifiées ou obscènes, de multiples formes d'addictions et de destructions, dont celle de notre relation au Réel vivant, à savoir la destruction de notre corps, de notre âme et de notre esprit, comme celle de la nature et du cosmos vivant. Parallèlement, une maladie du regard s'est répandue, un aveuglement chronique s'est propagé : notre faculté de regarder véritablement s'est perdue, en particulier la faculté bienfaisante de regarder les vraies images, c'est-à-dire de contempler les icônes.

Pourtant, il n'y a pas si longtemps partout en Occident les vraies images, les images sacrées, étaient présentées dans les lieux pour lesquelles elles avaient été faites : les églises, les couvents, les chapelles, les autels, les maisons... 
La plupart de ces oeuvres ont été détruites, beaucoup et même des fresques ont été retirées des lieux pour lesquelles elles avaient été faites pour être conservées dans les musées, sinon, le plus souvent, dans leurs réserves. Elles ont été désacralisées et assimilées à des objets d’histoire, à des objet de l'histoire de l'art parmi d'autres objets dont les musées sont pleins à craquer.


Le Sauveur. Andrë Roublev. XIVe siècle



De vraies images il en reste encore quelques unes dans des lieux sacrés, plus particulièrement dans les églises orthodoxes. Là, modestes, abîmées, rescapées, elles rayonnent encore de leur grâce et de leur joie pour le passant qui daignerait leur consacrer un peu du temps de sa vie. 
Leur beauté humble et bouleversante - et d'autant plus bouleversante qu'elle est humble - témoigne de la Beauté indestructible de Dieu et de sa Parole vivante qui est l'origine de toute beauté.
Ces vraies images furent faites pour Dieu, par amour de l'Amour, c’est pourquoi elles gardent l’amour en elles et le répandent autour d'elles comme le Don incessant qu'est la Vie. Elles nous ouvrent la beauté et la bonté du Ciel dans le temps, la matière, la lumière et l'espace du monde. Pour nous, ces vraies images, même modestes et abîmées, font encore leur oeuvre, et souvent bien mieux que celles déplacées dans nos musées : parvenant à tourner notre regard vers l'intérieur, à ouvrir nos âmes pour y disposer le coeur et l'esprit au recueillement, à la prière, à la contemplation.

Les auteurs de telles oeuvres, à de rares exceptions près, sont restés anonymes jusqu'à la Renaissance. Tous ont  puisé à la même source d'inspiration et de connaissance : la source unique qui ne s'approche que par la maîtrise de Soi, une maîtrise qui ne s'atteint que par la voie de l'humilité et de l'écoute de la Parole qui murmure dans cette Source. 
Ces artistes furent à leur manière des pèlerins qui suivirent le fleuve qui vient de la Vie et y va. Pour les coeurs résolus, ces oeuvres sont des chemins vers le Ciel où ils sont attendus et où sont chantées leurs arrivées prochaines. 


Icône de la Transfiguration. Théophane le grec. XIVe siècle




Grâce à mes professeurs, je me suis trouvé, dès l’adolescence, face à de telles oeuvres, à Gand, à Bruges et ailleurs. Elles m'ont ouvert l'oeil, l'oreille, l'âme et le coeur à la joie. D'emblée, je les ai assimilées à des apparitions, ce qu'elles sont en vérité, à des apparitions divines ou angéliques qui par une grâce particulière se maintiennent dans le visible. Je n'ai cessé depuis de dire et d’écrire ma gratitude pour ces artistes, anonymes ou célèbres et à l'Esprit Saint qui les a inspirés.

Mais pour notre temps si misérablement suréquipé, pour ses consommateurs voués au culte des derniers gadgets innovants, de telles oeuvres ne sont plus que des naïvetés d'un autre âge, des curiosités poussiéreuses, des rébus indéchiffrables, ou alors, quand il s'agit de ces oeuvres que les historiens ont appelés chefs-d'oeuvre, quelques prouesses techniques étonnantes pour des époques aussi arriérées...



Wassily Kandinsky. Composition X.1939



C’est ainsi, par exemple, que Wassily Kandinsky fut célébré par les historiens d’art comme l'inventeur de l'abstraction, qui devint le critère de la modernité en art, alors qu’il est l'héritier et le régénérateur de cette Tradition artistique spirituelle des icônes. Kandinsky appela Nécessité intérieure la voix de l'Esprit créateur qui inspire et impose ses choix à l’artiste moderne comme autrefois à l’anonyme peintre d’icônes, lui faisant voir ce que nul ne peut voir en ce monde, lui révélant la connaissance du Coeur, cette voix intérieure qui est celle du Verbe de Vie, la source vivante en chaque vivant, la Parole de la vie qui nourrit en chaque vivant son accroissement spirituel.

Mais ce monde, gangrené d'images et de paroles falsifiées, a produit une maladie plus grave encore que la destruction de notre faculté à contempler les oeuvres d'art véritables, les vraies images : il a endurci et pétrifié nos coeurs provoquant leur atrophie mortelle, allant jusqu'à les jeter dans l'incapacité d'aimer la vie en nous, en chacun et en tous.

Pourtant, les vraies images demeurent pour ceux qui désireraient s'exposer quelque peu à leur tremblement d'amour qui peux ouvrir le chemin vers ce que l'on nomma autrefois le Ciel ; un Ciel qui n'est pas ailleurs que dans leur âme vivante, vaste, ouverte, inconnue, ne demandant qu'à se faire connaître, c'est-dire à aimer.

Texte : Robert Empain. Carnets 2005

jeudi 14 mai 2015

Aujourd’hui notre Seigneur Jésus-Christ monte au ciel ; que notre cœur y monte avec lui.


Grâce à toi Seigneur Jésus


Ascension de Notre Seigneur Jésus Christ.  Les Très Riches Heures du duc de Berry






L’Ascension du Seigneur

"Aujourd’hui notre Seigneur Jésus-Christ monte au ciel ; que notre cœur y monte avec lui. Écoutons ce que nous dit l’Apôtre: Vous êtes ressuscités avec le Christ. Recherchez donc les réalités d’en haut: c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu. Le but de votre vie est en haut, et non pas sur la terre. De même que lui est monté, mais sans s’éloigner de nous, de même sommes-nous déjà là-haut avec lui, et pourtant ce qu’il nous a promis ne s’est pas encore réalisé dans notre corps.

Lui a déjà été élevé au dessus des cieux ; cependant il souffre sur la terre toutes les peines que nous ressentons, nous ses membres. Il a rendu témoignage à cette vérité lorsqu’il a crié du haut du ciel : Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? Et il avait dit aussi : J’avais faim, et vous m’avez donné à manger. Pourquoi ne travaillons-nous pas, nous aussi sur la terre, de telle sorte que par la foi, l’espérance et la charité, grâce auxquelles nous nous relions à lui, nous reposerions déjà maintenant avec lui, dans le ciel ?

Lui, alors qu’il est là-bas, est aussi avec nous ; et nous, alors que nous sommes ici, sommes aussi avec lui. Lui fait cela par sa divinité, sa puissance, son amour ; et nous, si nous ne pouvons pas le faire comme lui par la divinité, nous le pouvons cependant par l’amour, mais en lui.

Lui ne s’est pas éloigné du ciel lorsqu’il en est descendu pour venir vers nous; et il ne s’est pas éloigné de nous lorsqu’il est monté pour revenir au ciel. Il était déjà là-haut, tout en étant ici-bas; lui-même en témoigne: Nul n’est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme, qui est au ciel. Il a parlé ainsi en raison de l’unité qui existe entre lui et nous : il est notre tête, et nous sommes son corps. Cela ne s’applique à personne sinon à lui, parce que nous sommes lui, en tant qu’il est Fils de l’homme à cause de nous, et que nous sommes fils de Dieu à cause de lui.

C’est bien pourquoi saint Paul affirme : Notre corps forme un tout, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, bien qu’étant plusieurs, ne forment qu’un seul corps. De même en est-il pour le Christ. Il ne dit pas : Le Christ est ainsi en lui-même, mais il dit : De même en est-il pour le Christ à l’égard de son corps. Le Christ, c’est donc beaucoup de membres en un seul corps. Il est descendu du ciel par miséricorde, et lui seul y est monté, mais par la grâce nous aussi sommes montés en sa personne. De ce fait, le Christ seul est descendu, et le Christ seul est monté ; non pas que la dignité de la tête se répande indifféremment dans le corps, mais l’unité du corps ne lui permet pas de se séparer de la tête."

De saint Augustin, sermon pour l’Ascension, 98, 1-2 (PLS 2, 494-495)

vendredi 1 mai 2015

La joie de vivre selon Picasso



Grâce à toi Pablo Picasso



Françoise Gilot et Pablo Picasso Cap d'Antibes. 1951.
Photographie de Robert Capa



 
Extrait de Ad Imaginen Dei 1 L'oeuvre invisble

par Robert Empain



Musée Picasso. Antibes. La joie de vivre !
La guerre est finie. Picasso continue les hostilités, il s’empare de la forteresse d'Antibes. Pour en faire quoi ? Son atelier, son lieu de plaisir, sa salle de jeu, sa maison de joie, de joie de vivre ! Il a soixante six ans, Françoise en a la moitié. Il peint des faunes jouant, chantant, dansant la ronde pour une femme nue. Sur des plages, ils s’embarquent en cortège dionysiaque. S’évader de la forteresse de la mort voilà l’enjeu.


Pablo Picasso. La Joie de vivre. 1946, Antibes,
 Ripolin sur fibrociment, 120x250 cm, Antibes, musée Picasso.


Il n’y a pas de toiles! Picasso peint sur des plaques de fibro ciment, celles dont on se sert pour reconstruire en hâte les villes détruites par les bombardements.  Il n’y a pas de peintures en tubes ! Picasso peint avec de la peinture pour bateaux de pêche qu'il trouve à côté, au port d’Antibes.
La forteresse abrite une collection de pierres gravées, des stèles antiques d’Antibes. L’une d’entre elles, qui se plaçait à l’entrée des bordels romains, se nomme la Pierre aux trois sexes, elle a du amuser Pic. C’est un énorme phallus animalisé pourvu de deux pénis d’appoints, l’un entre les couilles l’autre en queue. Un texte y est gravé en latin :

Tinte fort gros méchant toi aussi.
Que vous soyez protégé du mauvais œil,
que tout se passe bien pour vous...

Ce qui saute aux yeux de cette liberté de vivre et de peindre d’un seul trait c’est qu’elle s’exprime par une continuité totale entre dessiner et peindre. Picasso peint comme il dessine et dessine comme il peint. Il dessine dans la peinture, il peint dans le dessin.
Le dessin, joyeux et furieux dans la couleur, s’affirme et se joue à l’infini dans les céramiques, c’est-à-dire dans la sculpture peinture. Un seul dieu: Dyonisos, muni de trois sexes: dessin, peinture, sculpture, d’un seul jet.

Picasso à la Forteresse d'Antibes. 1949

À court de matériel, Pic fouille les réserves du musée et vole des toiles sans intérêt pour les repeindre.
Du Général Vandenberg il fait Le gobeur d’oursins; d’une Jeune fille à la capeline, il fait Nature morte aux volets noirs. Il s’en expliquera plus tard par une formule lapidaire elle aussi : «Place aux jeunes!» 
Ailleurs, il aurait dit «si j’étais enfermé dans les cabinets je peindrais avec ma merde ! »
Il s’agit de la vie et de sa métamorphose continuelle, de sa puissance irrépressible de création.

Michel Leiris sur Picasso: «...Picasso est lui même en constante métamorphose puisque jamais il ne se pétrifie en un style. Il se plaît à métamorphoser ce qui tombe à sa portée, ou dans le champs de son regard, qu’il transforme dans l’immédiat ou qu’il se fasse le témoin des aventures et des changements que vivent ses personnages, c’est la même impossibilité qui se manifeste d’accepter d’un être ou d’un objet qu’ils soient donnés une fois pour toutes.» 
Ne jamais se pétrifier en un style! Le style ça se vit, ça se transforme, ça se traverse, ça ne se cherche pas ça se trouve, ça se troue! Le style: une armure, une camisole, une carapace à briser, une dépouille à laisser aux marchands de morts.

Prêt à s’échapper, Picasso abandonnera ses armes à la Place Forte. Il lui laissera ses barques pleines de faunes, de centaures, de satyres, d’oursins, de chouettes, de femmes nues et de joie… mais à une condition: la forteresse deviendra un Musée Picasso! Que le bunker devienne Musée, que les Musées deviennent des palais pour la Joie de vivre et des maquis pour résister à l’aveuglement et à la mort, voilà la guerre de Picasso.



Nu couché au lit bleu. 1946. Musée Picasso. Antibes


Dans les grands nus couchés de Picasso, des femmes dans le plus simple appareillage ressemblent à des bateaux en cale sèche, à de fragiles vaisseaux toujours en réparation. Matisse, venu en voisin, fera des croquis de ces équations féminines non résolues.
À l’époque Picasso dit à Sabartés, son secrétaire et ami de toujours: «la vue se plaît dans ce qui la surprend. Si tu prétends voir ce que tu as devant toi tu es distrait par l’idée qui occupe ta pensée...».
À Vallauris, à propos de ses poteries, il dit «une cruche c’est une femme, rien ne ressemble plus à une femme longiligne, le cou étiré et les bras le long du corps, qu’une bouteille à col fermé».
Lacan dira ça plus tard mais de façon tellement plus emberlificotée.


Pablo Picasso. Les pigeons à la fenêtre. 1957



Les pigeons. Exercice pratique: un Picasso de 1957
Quand tu regardes par la fenêtre de Picasso voici ce que tu peux voir : la mer est devant les arbres mais les arbres sont plus profonds que la mer. Les oiseaux sont des morceaux d’arbres envolés dans le blanc, ils ont laissés leurs ombres et leurs yeux pour voir si tu y voyais, d’autres oiseaux, comme des morceaux d’espaces libres, font des trous dans la terrasse. La mer est séparée des palmiers par un trou blanc. Les maisons sont des lampes dans les bois. Un pigeon, à contre jour, a creusé un trou noir dans le bleu du ciel et s’envole dedans. Les perchoirs ont envie de voler, d’ailleurs ils volent. L’ombre est une porte. L’île est un œil aux pupilles multiples, posé entre ciel et mer, ouvert et fermé.
Ami, ton oeil est une cage ouverte ou fermée. Certains oiseaux aiment vivre dans des cages même si la porte est ouverte, même si le monde apparent s’ouvre sous leurs yeux comme une fenêtre, comme un tableau de Picasso.



Un ouvrage de 373 pages magnifiquement illustrées, 
téléchargeable sur iTunes store pour Mac, pour liseuses iBooks
et sur Amazon pour PC, pour liseuses Kindle,
au prix de 3,99 €






Texte : Robert Empain.
Illustrations : images de tableaux de Pablo Picasso. ( Attention, les images ne sont pas les tableaux )

dimanche 26 avril 2015

La fureur du Prince


Grâce à toi Thierry Berlanda

Alors que je terminais la lecture de La fureur du Prince, le dernier roman paru et le second tome de la trilogie de Thierry Berlanda, j’apprenais que quelques jours après sa parution la version brochée de ce livre était déjà en rupture de stock ! Cela ne m'étonna pas de ce roman magistral, qui, non content de nous captiver du début à la fin, agite en nos âmes bouleversées des choses cachées depuis la fondation du monde, selon la formule de l’évangéliste Matthieu. 

Je ne suis ni critique littéraire ni expert en littérature policière, mais j’en ai assez lue et vue adaptée à l’écran,  pour dire que Thierry Berlanda nous distille livre après livre un genre subtil de roman noir à la fois philosophique, mythique et alchimique. 

Dans un genre romanesque qui a donné tant d’oeuvres extraordinaires à la littérature, au cinéma et à la télévision, mais qui, comme tant de choses de nos jours tend à s’épuiser dans le maniérisme et la surexploitation commerciale, il est rare de voir se marier avec art les ingrédients obligatoires du genre : intrigue savante, criminels diaboliques ou psychopathes, enquêteurs géniaux, atrocités inédites, rebondissements inattendus, suspens haletant etc, avec une écriture documentée et même érudite, un style aussi vif que ciselé, et surtout avec la langue inouïe que Thierry Berlanda nous fait entendre depuis Tempête sur Nogales, un roman antérieur à cette trilogie. Mais à toutes ces qualités rares, il faut ajouter l’empathie réelle et communicative - communicative parce que réelle - de l’auteur pour des personnages qui prennent chair par son verbe, y compris son héros criminel, pour lequel l’auteur semble lui aussi éprouver une troublante fascination.

Ce héros, un Prince dont on va connaître la fureur, est d’abord un enfant, un prince déchu de ses titres héréditaires à la mort de son père, un roi assassiné dans son palais lors des soulèvements populaires de la révolution iranienne. Le prince orphelin, exilé à Paris avec sa mère, une danseuse devenue prostituée, grandit dans la honte et le ressentiment. Ruminant sa vengeance et le retour de sa puissance perdue, le Prince devenu adulte sombre dans un délire et une rage qui le poussent au meurtre de sa mère qui, réduite à la misère, songeait à vendre le précieux Insigne royal de son fils, la preuve de ses origines royales.
Une telle âme en fureur dans un corps rugissant on l’aurait dite autrefois possédée du démon. De nos jours, où l’on ne croit plus ni à Dieu ni à Diable, on diagnostique un psychopathe. Quoiqu’il en soit, notre Prince délirant se lance dans une série de meurtres rituels macabres, sensée régénérer sa condition royale, qui va plonger la France entière, presse, police, institutions pénitencières et psychiatriques, ainsi que les lecteurs de Thierry Berlanda, dans une fascination à la fois révulsante et délectable. 

Voilà donc l’alchimie de Thierry Berlanda, son oeuvre au noir dirais-je, avec laquelle il entend chauffer à blanc notre fascination immémoriale pour le crime et la mort pour en sonder la cause cachée et provoquer, peut-être, une catharsis, une apocalypse, une révélation, une transmutation salvatrice.


La fureur du Prince, le second tome de la trilogie 
de Thierry Berlanda, fait suite à L'insigne du Boiteux
parus chez NL. Le troisième tome est a paraître








Cette cause cachée, le philosophe Thierry Berlanda la connaît aussi parfaitement que son Prince l’ignore et s’en trouve ainsi possédé. Si on la dit cachée cette cause c’est en vérité que nous préférons nous la cacher alors même qu’elle fonde notre humaine condition et nos civilisations mortelles, nous poussant à nous entretuer depuis la fondation du monde, à venger nos crimes par d’autres crimes, nous maintenant dans une culpabilité indicible, nous faisant causer dans le vide et errer dans la nuit, alimentant nos manques à être et nous persuadant que nous sommes jetés là pour la mort. 

Et cette cause n’est autre que le meurtre perpétuel de l’homme par lui-même. 

Voilà dite l’inaudible cause ! Voilà rappelé ce que les mythes ne cessent de nous raconter, ce que les éveillés, les envoyés du Ciel, prophètes, apôtres, mystiques, poètes, écrivains, artistes, et nombre de penseurs inspirés, ne cessent de vouloir faire entendre aux sourds volontaires que nous sommes, qui s’empressent de jeter ces véridiques aux oubliettes, voire même, comme cela arriva à Celui qui nous les envoya et qui vint en Personne, d’être crucifié et de ressusciter pour nous ouvrir les yeux et les oreilles. Celui qui a dit : « Ce monde passera, mes paroles ne passeront pas. » 


'Homme dévoré par le Serpent. Sanguine sur papier. 40x50cm. R.E. 1992


Si donc, en ces temps absurdes, le philosophe et romancier Thierry Berlanda convoque un Prince criminel psychopathe dans une trilogie exemplaire c’est évidemment pour sonder en son âme malade la cause cachée à l’origine du mal, pour démasquer en lui un autre Prince, plus ancien, plus malin, celui que nous révèle la Genèse par exemple comme Prince du mensonge et Principe de notre monde. Ce Prince, reconnu par les meilleurs enquêteurs sous de multiples identités : Lucifer, Serpent, Satan, Malin, Adversaire, Séparateur, Diable, Belzébuth, Ahriman, Léviathan, est partout et toujours l’Ennemi Numéro 1 des vivants, toujours à la manoeuvre en chacun et en tous depuis l’origine, depuis Adam et Eve, parents archétypes de l’humanité, qu’il trompa et poussa à la mort, depuis Caïn, leur fils, qu’il posséda et poussa au meurtre de son frère Abel, et ainsi de suite de ses oeuvres interminables.

Ce que nous dit ce Prince du mensonge pour nous rouler à chaque coup dans son Enfer est parfaitement connu : « …mangez donc du fruit de l’Arbre de la Vie, chers enfants, vous n’en mourez pas, vous serez comme Elohim, connaissant le bien et le mal…» Autrement dit : gentils humains, vous êtes libres de prendre le pouvoir, de vous faire un monde à vous et d’y régner à jamais ! Passez-vous donc du Bon Dieu et de son Fils, de ce "Je suis qui Je serai" et de ses lois impossibles, devenez des princes, des dieux à perpétuité en vous appropriant la vie et ses pouvoirs, la votre de vie comme celles de vos semblables et faites de tous et tout les objets de vos jouissances. Vous ne mourez pas du tout, vous vivrez éternellement sous le règne de vos désirs. »

Et nous avons cru ce Prince et nous le croyons assez pour en faire le Roi de nos âmes où il instille son Principe mortel : "Tu n’as nul besoin de croître dans la connaissance de la Vie, tu n'en as nul besoin de puisque tu vis déjà, il te suffit de n’aimer que toi, il te suffit de prendre tout pour toi et de tout consommer." Très fort le Prince ! 



Caïn. Aquarelle. In Carnet des doubles. 40x50cm. R.E. 1996


C’est pourquoi face à ce Prince déchu possédé jusqu’à la moelle par le Principe meurtrier qui le pousse à tenir pour rien la vie de ses semblables, Thierry Berlanda pose Jeanne, une jeune femme spécialiste de l’Iran, consultée par les enquêteurs, une maman qui aime son fils Léo plus qu’elle même. 

Jeanne, à la fin du premier tome se retrouve face à l’Ennemi qu’elle pourchassait. A ce moment précis, Jeanne découvre en elle une énergie inconnue qui la sauvera des griffes du Prince diabolique, elle et son fils. De même, au terme du second tome, alors que le Prince s’est évadé de son asile psychiatrique, une forteresse dernier cri qu’il a réduit en passoire sanglante, Jeanne se trouve une nouvelle fois face à face avec lui.  Voici ce passage : «… Puis elle a grimpé les marches du perron à quatre pattes, lentement mais sans renoncer, bien que tous ses membres s’y soient refusés.  Il faut ! Il faut ! C’est à moi de faire ça !  Maintenant, elle est rencognée contre la double baie en haut du perron, couchée sur le ventre, enfoncée dans le sol si elle avait pu. Elle est pétrifiée de froid, mais ne le ressent plus. La peur, si. Ce n’est plus une peur qui lui ôte tout courage, comme les phobies qui la paralysaient jusqu’à récemment et l’empêchaient d’agir et même de penser. C’est une peur qui, au contraire, le mobilise contre ce qui la cause, comme lorsqu’elle avait lutté pour protéger Léo, l’hiver dernier, dans l’appartement de Paul. Et cette peur là, elle sait bien que ce ne sont pas deux hommes qui se battent dans un salon qui peuvent lui provoquer. Non, cette peur-là vient la cueillir enfant dans son lit et la ramène à ce qui n’a aucune consolation dans ce monde. Elle est le signe de ce qui se déverse à gros bouillons au fond du coeur des hommes, dans l’âme acharnée de Caïn, depuis un passé qui ne passe jamais, bien qu’on le croie cadenassé sous le socle de la civilisation, risettes et convenances, mais qui peut faire brèche à tout moment : l’énergie noire.  Yeux grands ouverts, Jeanne se laisse envahir par des images de Léo, aussi de Paul, de leurs visages doux, de leurs décollages à plein régime quand ils se moquent d’elle parce qu’elle a employé un mot de plus de trois syllabes, et elle se dit que si elle doit mourir maintenant, ce sera dans le souvenir de leurs rires. » pages 278 et 279. Et un peu plus loin, page 281 : « Jeanne est à terre à ses pieds. Il n’a pas l’insigne ! Il ne me tuera pas ! "Tu ne me tueras pas, Prince Akhavan ! " Jeanne se redresse et fait face. Et c’est comme tenir tête à la soufflance d’un réacteur. "Sans alamat é ma’loul, tu ne pourrais renaître au sein d’une autre mère !" »  

Voici nommée « énergie noire » la cause cachée et inaudible du mal, le Principe malin et immémorial qui possède et pousse tous les Caïn du monde à tuer leurs semblables, à perpétuer ainsi leur propre meurtre, à s’exiler indéfiniment de l’Eden, qui est la connaissance et la jouissance de la Vie éternelle, pour tomber dans le cercle des princes malades de la mort. Cette énergie noire, folle et furieuse, et la peur qu’elle suscite en nous dès l’enfance est, nous dit l’auteur « sans consolation en ce monde » et « elle peut faire brèche à tout moment en chacun de nous ». Pourtant, Jeanne face à l’énergie noire du Prince, qui est sa fureur, parvient à dépasser sa peur pour retrouver cette autre énergie qui l’avait déjà sauvée lors du premier face à face avec lui. Relisons ce passage où il est dit comment elle y parvient : «  Jeanne se laisse envahir par des images de Léo, aussi de Paul, de leurs visages doux, de leurs déconnages à plein régime quand ils se moquent d’elle parce qu’elle a employé un mot de plus de trois syllabes, et elle se dit que si elle doit mourir maintenant, ce sera dans le souvenir de leurs rires. » 

Ce passage est à mon sens le passage secret de ce livre. Il s’ouvrira à ceux, plus nombreux qu’on ne le pense, qui s’y sont déjà avancé quelque peu. Entrons dans ce passage et écoutons son secret : pour vaincre l’énergie noire, la fureur du Prince qui nous possède et nous pousse au meurtre incessant de nous-mêmes, il faut retrouver comme Jeanne l’énergie de l’humble amour, car  l’humble amour nous conduit à la Source cachée qui nous cause, qui nous veut vivants et non morts : la Source de Amour infini de la Vie. 
L’Amour de la Vie est infini parce qu’il est assez humble pour se donner à nous, pour venir et revenir sans cesse en nous qui ne serions pas sans lui. Oui, en vérité, la Vie nous aime malgré notre prétention à vouloir nous passer d’Elle, malgré notre obstination à lui préférer la noirceur de l’oubli et l’énergie noire du non-amour, la maladie passagère de la mort.

Grâce à de tels passages des livres peuvent nous délivrer du monde absurde dans lequel nous croyons être jetés à jamais. Alors que les concepts savants et les brillantes démonstrations échouent à nous toucher là où ça fait mal, là où est le mal, les vrais romans murmurent à nos coeurs des choses cachées depuis la fondation du monde et révèlent aux petits ce qui demeure caché aux Sages et aux Princes de ce monde.

Grâce à Thierry Berlanda, le philosophe qui s’est fait romancier pour que dans les rugissements du Prince de ce monde nous entendions murmurer la Vie dans le coeur de Jeanne.  
 

Texte et illustrations de Robert Empain


dimanche 19 avril 2015

Le combat spirituel de Salvador Dali


 Grâce à toi Salvador Dali


par Robert Empain



Autoportrait mou au lard grillé. 1941



Salvador !

Figueras est à une demi heure d’ici. Une visite à Salvador Dali en son nouveau Musée s’impose donc.
Pas de doute, pour Dali le visible est pourri. Sa vision paranoïaque-critique, semble frappée d’une haine inquiète du visible.  Le monde ? Hypocrite trompeur, halluciné. Mais aussi farce miraculeuse.
La vue ? Un leurre. La réalité ? Un simulacre terrible, grotesque. Ce qui fascine Dali : « ...le grouillement des larves et des mouches ivres sur la putréfaction d’un cadavre…» Un âne pourri est à ses yeux « ...le reflet aveuglant et dur de nouvelles pierres précieuses. » Pour Salvador Dali la mort se repaît perpétuellement du monde et se mue en « un mirage miroitant, fallacieux, mais jouissant. »

Je ressens ce que Dali a pu éprouver en me remémorant une expérience de mon enfance. Je devais avoir six ans quand, par un après-midi d’été,  je trouvai, dans l'herbe haute du jardin d’une église, un oiseau mort. Je le retournai avec une branche et je découvris, en sursautant d'horreur et de dégoût, que par dessous il était dévoré par une multitude de petits vers grouillants ! Je revois et je revis l’immonde se jeter dans mes yeux comme il a du se jeter dans les yeux de Dali. Je découvris à ce moment précis, moi aussi, la dévoration cachée derrière les apparences trompeuses du monde, et cela d’autant plus que l'oiseau semblait intact à première vue. J’en ai à nouveau le haut le coeur, comme si les vers dévoraient mon estomac d'enfant, et j’imagine Salvador blême comme moi, frappé de ce même dégoût, saisit d’effroi lui aussi par le secret du monde.

Seulement, le dégoût du grouillant, de la mort carnivore,  vivante donc, se mêlent, chez Dali, d’une appétence pour le morbide (que je n’ai pas), mais encore d’une salutaire mise à distance humoristique qu’il est rare de posséder à ce degré. Il me semble que cette répugnance fut la scène fondatrice d'où toute sa peinture sortira et que ses peintures sont les seules, à ma connaissance, à produire à la fois le dégoût physique et l’éclat de rire salvateur.



Deux figures sur une plage. Les désirs inassouvis.1928


Son obsession de la perfection technique est d'ailleurs mise au service du but suprême du peintre qui est selon Dali d’atteindre « ... l’opalescence des couleurs qui fait que même les bruns de la terre la plus ammoniacale semblent s’enfiévrer de l’argent des grisailles, et les noirs profonds  et pourrissants  deviennent diamantins. » L’énigme de la matière organique résidant dans « le coefficient de viscosité divine » la peinture à l’huile et son extraordinaire viscosité matérielle, sa malléabilité gluante, sa soumission pâteuse, sa fluide transparence charnelle, serviront idéalement la cause des nouvelles images peintes, qui visent « en suivant le libre penchant du désir, à déployer leur activité mortelle et à contribuer à la ruine de la réalité, au profit de tout ce qui, à travers les infâmes et abominables idéaux de tous ordres, esthétiques, humanitaires, philosophiques etc, nous ramènent aux sources claires de la masturbation, de l’exhibitionnisme, du crime, de l’amour. » 
Cette prophétie surréaliste datée de 1931 a opéré depuis un vaste passage à l’acte dans la société universelle des images et des leurres, celle-ci rivant désormais tout un chacun à la place du voyeur pornographe, adorateur de la mort grouillante en direct.
Je pense, ne me fiant qu’à moi-même et non plus à ses déclarations volontairement outrancières, que les images peintes par Dali, que je distingue de véritables tableaux,  ont le mérite de démontrer le mensonge, non pas du réel ou de la réalité, mais de toute image, de toute forme de représentation, de toute idéalité, qui, réflexives, spéculaires par définition, sont toujours trompeuses, médusantes, morcelantes et ainsi potentiellement schizoïdes et pathogènes.



L’âne pourri.1928



L'œil morbide, analytique et avide de Dali, frappé de dégoût et de nausée, contamine son style. Ses images qui veulent démasquer la duplicité du monde et de ses représentations sont ainsi doubles, triples, quadruples, kaléidoscopiques, et piégées, cryptées, visqueuses, empoissonnées, dégoûtantes, diluantes, nauséeuses elles aussi car elles veulent mettre en péril par le dégoût et la nausée notre crédulité béate, nos fictions scopiques, la façon projective et constante que nous avons de fabriquer notre vision de la réalité et de nous y engluer.
Ce que dénoncent par anticipation les images peintes à la perfection par Dali c’est la façon dont le vingtième siècle allait amplifier jusqu'à la folie la puissance mensongère de l’image pour en venir à falsifier totalement la vérité du monde, comme celle des hommes et de la vie.
Mais chez Dali le délire humoristique l’emporte sur le didactique : ciels, nuages, rochers, plages, corps, visages, barques, branchages, horloges, montres, bref, tout vient fondre dans la fournaise d’une apocalyptique digestion gluante. La matière, l'espace, le temps, les vivants se dissolvent sous l’effet du pinceau infernal du démiurge Salvador.


L’image disparait. 1938



Il y a dans son oeuvre un diagnostic prophétique, une démonstration magistrale par la psychose expérimentale, sa fameuse méthode de paranoïa critique, de la psychose générale et caractérisée de notre époque par laquelle toute réalité vivante se dissout sous l’œil acide, fictif et tyrannique du temps, le temps dévorant des horloges, le temps oppressant des machines, le temps irréel dans lequel aucune vie humaine ne peut vivre.

Dans L’Angélus de Millet, Dali voit « l’oeuvre picturale la plus troublante, la plus énigmatique, la plus dense, la plus riche en pensées inconscientes qui ait  jamais été » mais aussi « un temps ossifié ». Pourtant, il s'agit dans ce tableau de Millet de célébrer l'Annonciation, le Salut de l’Ange Gabriel à la Vierge Marie, le moment où la grâce divine opère l’incarnation du Verbe, du Vivant Amour dans la matrice de Marie, et par elle en toute chair humaine exilée en ce monde ; la venue du Fils de l'Homme qui vient pour vaincre la mort et ressusciter les hommes... Mais Dali ne voit pas dans L'Angélus l'heure de l'Annonciation, il voit l'heure tragique de la mort du Christ sur la croix !  La cloche de l'Angélus sonne pour lui le rappel terrible de l'heure de la mort de Dieu, le moment où le soleil a suspendu sa course, où le temps s’est ossifié en effet, et où la vérité a éclaté à la face du monde, où les voiles du Temps et du Temple se sont déchirés, où les corps se sont pétrifiés, où le Fils de Dieu est descendu aux enfers non ici pour vaincre la mort mais pour y jeter au feu infernal, et les faire fondre, les chairs coupables !
Mais Dali analyse son angoisse et exprime clairement son surgissement, car c'est dans « l’apparition de l’image de L’Angélus » qu'il voit « jaillir le drame insoupçonnable, caché sous les apparences les plus hypocrites du monde, dans le simulacre obsessif énigmatique et menaçant d’une soi-disant prière crépusculaire. » 


A travers ce tableau et tout tableau, ce qui menace Dali et avec lui tous les vivants c'est donc bien l’image ! L'apparition de l'image comme telle, car l'image de L'Angélus de Millet est ici l'image par excellence, l'image prototype, l'image à l'image de toutes les images, une image qui à l'époque de Dali était encore accrochée partout dans les cuisines et les classes d'école en Espagne pour rappeler à tous, selon lui, l'instant de la mort de Dieu. 

Cette image comme toute image est morte, elle arrête la vie et le monde, elle le tue et elle le montre. Elle montre des corps humains pétrifiés dans un monde pétrifié à l'heure où sonne la mort de Dieu. Mais plus encore : si de « l’apparition de l’image de L’Angélus » jaillit « le drame insoupçonnable caché sous les apparences hypocrites du monde » c’est que pour Dali, le monde est une représentation hypocrite, une illusion, une tromperie, une menace, une image mortelle. Car le monde et ses apparences sont aux mains du Prince, du principe trompeur qui est pour Dali l'Ange de la mort.
Tout le travail créateur de Dali est un combat spirituel dans lequel il va affronter l'épouvante. Car Dali va descendre dans son propre enfer intérieur pour faire face à ses angoisses, à ses démons, à ses monstres, pour les dévisager et les vaincre sur son terrain, la peinture paranoïaque critique. Ses tableaux vont amener dans la lumière le pouvoir chimérique des ténèbres, le pouvoir illusoire de l'imaginaire et la puissance de captation de l’image en tant que mort qui nous regarde.
L’artiste ne doit pas s’égarer du côté de l’image qui devient fatalement idole et l’idole est un objet satanique qui prend des formes toujours nouvelles pour nous tromper, nous assujettir et nous tuer spirituellement.
Mais Dali fait exception  et magistralement!
En exagérant à la perfection la mécanique trompeuse qui est à l'oeuvre, en retournant l'horreur en humour, en soignant le mal par le mal, il nous démontre comment l’image nous maintient sous son regard mortel et il lui arrache son masque.
Cela étant, il reste que ce regard n’est jamais celui de l’image ni celui du monde, car une image n'a pas de regard et le monde ne voit rien. Une image n'a aucun pouvoir sinon celui que nous lui prêtons. Son pouvoir est celui de notre propre regard déformé, de notre désir détourné, pétri de nos angoisses, de nos phobies, de nos délires imaginaires, irréels que nous projetons au dehors, dans l’image précisément, dans le monde que nous imaginons et que nous prenons pour la réalité véritable. Ainsi, les œuvres cauchemardesques, les déclarations outrancières et l’humour dévastateur et salvateur de Dali nous sauve de l'image tout en le sauvant lui-même. Dans ce combat livré dans les profondeurs des leurres, Dali est devenu son Nom : Salvador !



Deux morceaux de pain exprimant le sentiment de l’amour. 1940




Cher Salvador, tu es le Pape des ânes pourris, des montres molles et des âmes confondues. À coups de moustaches tu me remets les yeux en place. Je prends note avant de partir de ton précieux Secret Numéro 50 qui prouve que tu as trouvé au fond de ton enfer l'Ange Gabriel en personne : « Le peintre doit laisser un ange guider sa main afin de gagner l’immortalité. »  J’emporte ton rire salvateur et je te pique au passage quelques titres de tableaux pour les enfiler comme des perles sur le fil d’une phrase limpide :  « L’Âne pourri chair de poule inaugurale ossification matinale oreille du pape toréador hallucinogène sardane pentagonale autoportrait mou au lard grillé spectre de Vermeer pouvant être utilisé comme table tête de mort sodomisant un piano à  queue...»  




   
Téléchargez Ad Imaginem Dei 1 L'oeuvre invisible  sur iTunes
dans une édition magnifiquement illustrée de 373 pages
 





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Illustrations : tableaux de Salvador choisis sur le site du Musée Gala Salvador Dali de Figueras, à la page Catalgoue raisonné

vendredi 10 avril 2015

Bonjour Robert Empain, Je viens de télécharger votre ouvrage…




L'écrivain et poète Jean Lavoué est l'un des premiers lecteurs de mon livre Ad Imaginem Dei 1 L'oeuvre invisible. Qui plus est, au fil de sa lecture, il m'a écrit, il m'a offert ses impressions, ses pensées, ses élans, qu'il m'a autorisé à partager avec vous. La vie est donc plus belle aujourd'hui grâce à Jean Lavoué.  Cet homme est l'ami intime des arbres, des sources, des oiseaux et des poètes.
Les poètes sont ces vivants qui se souviennent qu'ils sont des arbres, des arbres qui marchent sur la Terre, des arbres enracinés dans des terres intérieures, des arbres de la connaissance où se retrouvent et se tracent les chemins vers le Ciel. Leurs poèmes sont des fruits cueillis dans leurs coeurs et offerts à tous, des fruits nourris de la Présence du Vivant mystère en eux, en tous et en tout. Merci Jean !


 

Bonjour Robert Empain,
Je viens de télécharger votre ouvrage magnifiquement illustré…

… Les cinquante premières pages me parlent et me touchent. Cette simplicité avec laquelle vous vous confiez, la liberté de ton, la qualité de l'écriture et la découverte pas à pas de cette grande sensibilité et culture artistiques qui sont les vôtres. J'aime en particulier ce passage sur le féminisme au sens de l'amour du Féminin... Mais tant d'autres choses aussi...

… Vous dire Robert que j'ai lu tout à l'heure ce dialogue avec Jung d'où est tiré le titre de votre ouvrage : magnifique ! J'aime la fulgurance des intuitions, la liberté de ton et cette force de l'Esprit, du Souffle, du Poème qui emporte tout ! Merci...
Je poursuis ma lecture...

… je viens de terminer la lecture de votre ouvrage dans lequel j'avais pu me plonger trois heures d'affilée jeudi après-midi.
C'est la force de l'expérience intérieure et de la foi bien sûr qui s'impose et à certains moments nous emporte vraiment vers ce royaume de confiance et de Présence auquel l'art nous introduit. Votre art, mais votre écriture aussi et l'enthousiasme qui la soulève... Merci de m'avoir ainsi initié un peu plus à la magie de la création picturale et à tout ce qui l'accompagne dans une existence comme la vôtre traversée d'éclats, de joie et de douleurs... Et toujours cette Vie, cet indicible, cet invisible sur la toile duquel se dévoile pas à pas l'oeuvre essentielle.

… c’est bien cette affirmation de foi que je qualifierai de "Johannique" en m'appuyant sur votre référence à l'Apocalypse, que l'on ressent en vous lisant et en recevant votre témoignage. Oui, sans doute l'oeuvre d'art est-elle une bonne médiatrice pour introduire à ce mystère de la Présence, mais encore faut-il accepter de se laisser guérir de nos aveuglements mondains et égotiques... Ouvrir les yeux : une voie toujours à dégager et à reprendre! Merci en tous les cas de me faire découvrir tous ces artistes et votre propre oeuvre qui ont été et sont chemin vers cette manifestation de la Vie en son plus haut mystère...

… Bien sûr, Robert, vous pouvez reprendre ce que je vous ai écrit en toute spontanéité et sincérité : sans doute pas suffisamment longuement au regard de la durable résonance de votre écriture entrecroisée de tableaux et de ce dévoilement du regard qu'opère votre généreuse et vigoureuse pédagogie !
Jean Lavoué



 Ad imaginen Dei 1 L'oeuvre invisible est téléchargeable sur iTunes store et sur Amazon 

Retrouvez Jean Lavoué et ses amis sur son blog L'enfance des arbres

mercredi 25 mars 2015

Aujourd'hui, fête de l'Annonciation perpétuelle


Grâce à toi Marie Mère de Dieu
Extrait de Ad Imaginme Dei 1 L'oeuvre invisible 

Le tableau comme Ange













 L'Annonciation par Robert Campin, 1420


Le Musée Royal d’art ancien de Bruxelles est à deux minutes à pied de l’agence et il est gratuit. J'y vais donc souvent regarder des tableaux, voire un seul tableau, le plus longtemps possible. Aujourd'hui, j’ai passé une heure avec l’ami Robert Campin rencontré cet hiver à Aix en Provence. 
Il faut regarder longtemps son Annonciation (1420), entrer dans le tableau, dans ce qui s’annonce là dans le temps peint : le tableau comme Ange, le tableau comme Annonciation même ! 
L’œil de Campin s’est démultiplié, les miens s’écarquillent. L’Ange Gabriel et la Vierge sont dans la même pièce, pourtant l'Ange semble être ailleurs : en vérité, il apparaît. Tous les objets de la  chambre de Marie, fenêtres, porte, table, cheminée, livre ouvert etc, comme les deux personnages, sont peints à la perfection, mais chacun d’un point de vue différent, non par maladresse mais  à dessein, car ainsi ils se donnent à voir de leurs points de vues propres, comme surgissant en eux-mêmes, de leurs corps, de leurs âmes rendues manifestes dans leurs corps. La lumière émanant de chacun, la précision de chaque détail, confèrent aux choses et aux corps une présence parfaitement surnaturelle : la table est ainsi parfaitement table, le livre est parfaitement livre et ainsi de suite pour tout. Chaque chose est révélée selon sa vérité idéale, pure, et vient à être présente en personne dans une simplicité majestueuse. Il s’agit de nous ravir, de nous ravir à l’espace perceptif familier, de nous conduire corps et âme, par le regard, hors du temps et de l’espace du monde humain, dans le temps de la Parole qui féconde et engendre la chair, le temps hors temps de l’Eternel, qui rencontre ici, à l’instant même, notre maintenant ; le temps divin de la joie vivante, de l'éternel Vivant au présent. L’humour participant de la grâce, tout s’amuse, tout joue, tout jouit dans cette chambre où à lieu en ce moment même la scène d’amour la plus incroyable de tous les temps !

Je songe une nouvelle fois au ridicule du mot Cubisme qui prétend signifier un progrès de la peinture, de la modernité en art. C’est un exemple de la contagion du vocabulaire de la technique dans l'art et de la stupidité moderniste selon laquelle l'art progresserait en se géométrisant ! Nous voyons de plus en plus se répandre les conséquences de cet aveuglement dans la laideur de l'architecture, publique et privée, dans les espaces urbains, les arts plastiques comme dans les arts appliqués, le design, la mode, la publicité etc. Le modernisme armé par la technique et ses calculs a poussé les créateurs à délaisser leur sensibilité et leur Nécessité intérieure pour devenir des techniciens qui répètent bêtement, sans vue d'ensemble et sans composition, les formes géométriques de base, se limitant le plus souvent à aligner des angles droits et des rectangles mal proportionnés, à assembler des matières artificielles et des couleurs primaires ou neutres. Partout l’enlaidissement, l'uniformité, l'ennui et le dégoût de vivre se sont répandus avec la production industrielle de bâtiments, de routes et d’objets dépourvus de rythme et de style,  des villes sans poésie, sans âme, sans vie. Le développement technique hâtif et aveugle jette des millions d’humains modernisés dans un mode de vie contraint et oppressant qui les pousse dans la dépression et dans l’échappatoire addictif de la consommation et du divertissement continus. La formule de Rimbaud «Il faut être absolument moderne» érigée en slogan, et complètement détournée de sons sens subversif,  étale ad nauseam ses effets désastreux !
Mais je reviens à l'ami Campin et à son Annonciation.
Je m’attarde sur les plissés des manteaux de l’Ange et de la Vierge. Les étoffes s’effleurent, bruissent et se plissent en plissant la surface lisse du tableau : elles s'aiment. Tout s'ouvre sans cesse dans ce tableau comme s’ouvre une fleur, comme un champs de lys et de roses qui éclosent perpétuellement. Tout s'annonce en tout.
Les manteaux, les vêtements ici sont des capes. Le mot cape, du latin cappa, donne le mot chapelle en français et signifie ce qui enveloppe, ce qui revêt. Ces vêtements, ces capes se plissant et s’effleurant figurent alors ce qui nous enveloppe, ce qui nous voile : notre chair mortelle dans laquelle ici, à l’instant, une autre chair s’annonce, une chair de résurrection s’anime et jouit par la puissance d'une Parole qui dit « Ave Maria Gracia Pleina » à laquelle répond une simple parole de Marie qui dit « Oui ». La Rédemption commence avec l'Annonciation qui est l’instant de l’Incarnation du Verbe dans la chair humaine ; Annonciation, Incarnation et Rédemption recommençant depuis à chaque instant de nos vies. L'art chrétien se charge de nous le rappeler. Et le miracle de cet art qui désire nous révéler la résurrection de la chair est qu’il le fait effectivement en ressuscitant notre chair à la pure jouissance charnelle par le regard. Car c’est notre chair spirituelle, qui est l'étoffe même de notre âme, qui ressuscite ici et se réjouit par la vision reconduite à sa source...
Pour l’ouïe, Gilles Binchois, contemporain de Campin, Josquin des Prés, Bach, Carpentier, Campra, Mozart et bien d’autres prendront la relève…




Magnificat Marc Antoine Carpentier








lundi 9 mars 2015

Le combat de pornos et de hieros


 Grâce à toi Philippe Sers



Planète porno. 1975



LE COMBAT DE PORNOS ET DE HIEROS :
IMAGE PORNOGRAPHIQUE ET IMAGE MÉTAPHYSIQUE

Un entretien entre Philippe Sers, philosophe, docteur-ès-lettres, spécialisé dans l’avant-garde artistique et dans la philosophie de l’image et Sylvie Taussig, docteur-ès-lettres, chercheuse au CNRS.

Avis au lecteur : dans la planète porno actuelle nous subissons de plus en plus des intrusions abusives, par exemple certains mots des textes publiés sur ce blog et ailleurs sont systématiquement associés contre notre gré à des sites commerciaux. Pour éviter cet abus je suis obligé de protéger ces mots par l'ajout d'un espace ou d'un tiret ! 

Sylvie Taussig : Vous définissez la pornographie et ses manifestations dans le cadre d'un conflit entre deux forces antagonistes, le pornos et le hieros, elles mêmes conceptualisées dans une théorie esthétique... Pouvez-vous expliciter ce point de vue ?
Philippe Sers : J'ai été conduit à m'intéresser à cette notion du pornos à partir du problème de l'image. Non pas seulement en raison de l'envahissement de notre environnement par des images « pornographiques » au sens usuel du terme, mais parce que toute pensée sur l'image rencon-tre  la question de la transcendance et que le pornos y est considéré comme antinomique de la transcendance. Pour la pensée juive, l'image est interdite tout simplement parce que l'on ne peut représenter Dieu étant donné qu'il n'a jamais montré Son visage. Le dépassement de cet interdit ne peut se faire que si l'on tient compte de cette exigence. Bien sûr, il y a une permission de l'image dans la société romaine, c'est le Jus imaginis latin ou le droit de faire représenter et de porter les images des ancêtres dans des cérémonies publiques. Mais cette permission correspond à un privilège réser vé à des personnalités exceptionnelles ayant rendu de tels ser-vices à la patrie que le droit à l'effigie leur était ouvert. Il s'agit d'un processus de quasi divinisation. Le débat sur les images qui sui t dans le christianisme naissant concerne l'image de Jésus qui est regardée comme une révélation théophanique. Dans tous les cas, l'image est investie d'un sens qui la dépasse, elle est considérée comme un lieu d'accueil de la transcendance. L'ambition des iconographes est de re-présenter la transcendance. Il est alors possible de parler d'image métaphysique ou bien de hiérographie.  La même tradition monothéiste définit l'antinomique de cela sous la forme de la prostitution. Il est dit que le peuple juif se « prostitue » quand il sacrifie aux idoles.
Le Dieu de la Bible se présente comme un amoureux déçu.
L'idole est avant tout une image. Il y a selon la tradition monothéiste une dérive possible de l'image qui détourne la relation à l'absolu : il s'agit d'une fausse re-présentation de la transcendance. La relation de l'image à la vérité est aussi un enjeu important pour la pensée. L'imitation des choses, la mimesis, est un leurre, une falsification pour la philosophie platonicienne. La modernité artistique, celle de la première avant-garde, a ouvert un espace de liberté qui était destiné au premier chef à une représentation du sens des choses, dans une préoccupation de vérité de l'image. Le paradoxe est que cette exigence qui fondait la liberté de création s'est trouvée déviée vers une futilité des formes et une complaisance pour le spectaculaire. En ce qui me concerne, j'ai cherché quels étaient les instruments conceptuels pour penser une telle situation. C'est alors que je me suis intéressé au terme biblique pour l'oubli de l'accueil de la transcendance, le terme de "prostitution". En grec le verbe pernèmi signifie exporter et vendre ; porneuo, c'est faire métier de prostitué(e). Le pornos est alors la prostitution de l'image, son détournement vers la futilité marchande au détriment d'une approche du sens. L'image pornographique appartient au regis-tre de l'idole. Il y a un possible pornographique qui réside dans l'image et c'est ce possible qui entre en conflit avec l'image métaphysique, installan t l'équivoque au cœur de la création artistique. Fornication et prévarication se rejoignent de nouveau. L'image pornographique est marchande. Elle utilise tous les moyens pour cela. Elle attire la convoitise jusqu'aux tréfonds d'une sexualité totalement abstraite qui n'a d'autre fonction que d'interdire le don et l'aventure de la Rencontre. Le pornos se démasque ainsi comme opacité et aplatissement. L'idole nous montre qu'il y a une image sacrée pornographique, instrument de la vénalité, qui usurpe la fonction de l'image métaphysique.

L'adoration de l'idole unit-elle fornication et prévarication par la falsification du sacrifice ?
Il faut distinguer deux types de sacrifices : d'une part celui qui fonctionne comme accueil de la transcendance, qui est essentiellement anargyre, gratuit, oblatif. Il est surtout oblatif. Il est le sacrifice de ce que je suis et implique la reconnaissance de la transcendance. À l'inverse l'adoration des idoles semble bien fonctionner comme une "dévotion à échange". Elle opère, comme le font par exemple les Égyptiens, une distinction des fonctions de la divinité qui permet à l'homme d'agir sur chacun de ses aspects particuliers par un système d'échanges. Une telle relation revient à affirmer une commensurabilité entre le divin et l'homme. La transcendance se trouve pour ainsi dire aplatie à mon niveau. Nietzsche raille cette illusion dans des textes inoubliables. Ce qui m'a frappé dans l'exigence biblique, c'est qu'elle implique une éthique de l'image que je trouvais mise en œuvre dans l'avant-garde historique. Malgré quelques dérives, l'avant-garde historique se méfie du marché. Breton parle de « ces messieurs de l'épicerie ». Tous les créateurs de la première abstraction ou du dadaïsme, au cœur du renouvellement de nos mentalités, respectent en l'image une relation à la transcendance. Le pornos est donc tout ce qui est occultation de ces possibilités, par opposition au hieros qui est représentation de la transcendance.
 
Comment la pornographie, définie ainsi comme un comportement, s'articule-t-elle avec la dimension sexuelle de l'image porno au sens trivial ? Pourquoi la femme devient-elle un objet privilégié de cette image ?
C'est que la pornographie, instrument de la vénalité, s'accommode volontiers du refus de la personne. Si l'image est accueil, elle est un équivalent, elle offre le lieu d'un transfert d'évidence de ce qui se passe dans l'amour, dans la relation à l'autre. Or l'image la plus complète de l'accueil c'est la féminité, car le regard sur l'autre inhérent à la féminité est très exemplaire : c'est un accueil absolu, à la fois corporel et spirituel et radicalement anargyre. Levinas a montré qu'il y a une sacralité de la féminité. C'est pourquoi le pornos est friand de la salissure de l'image de la femme et devient un modèle du refus de l'autre. Dans l'usage trivial du terme, c'est-à-dire le pornos au sens restreint, le « X », et non plus le pornos au sens large que je viens de définir, observons que ce n'est pas un hasard si l'image pornographique se nourrit d'un contenu tournant autour du viol, de la prostitution, du meurtre et de la drogue. Il y a un lien entre tout cela que l'herméneutique iconique nous oblige à approfondir. Dans les deux premiers cas, le viol et la prostitution, l'amour est considéré comme une salissure. Salissure imposée par la violence dans le cas du viol, salissure acceptée et consentie lors de la prostitution où elle est compensée par le paiement. Tout tourne alors autour de la question de l'Autre et de l'accueil de l'Autre. La féminité se présente fondamentalement comme l'image la plus complète de l'Accueil et la corruption de cette image revêt alors très logiquement la plénitude de son sens blasphématoire dans la prostitution parce que l'accueil y est vénal, et ainsi la prostitution est-elle l'équivalence de l'idolâtrie ou de la dévotion à échange. L'accueil y est vendu, l'amour y est négocié, et par conséquent nié, et la porte est refermée. Quant au viol, ou à la violence, il est la monstrueuse destruction de l'Accueil par une force de salissure qui le transforme en soumission. Tout viol implique violence, mais l'équivalence entre viol et violence prend sa racine dans ce refus de la liberté de l'autre, que le violant veut anéantir dans sa manifestation métaphysique. Emmanuel Levinas écrit que le viol et le meurtre sont la même négation totale d'autrui. Ces thèmes de viol, violence et meurtre, nous les retrouvons dans la représentation pornographique au sens banal, commercial du terme.

Mais ce sont des simulacres...
Justement, le dadaïsme a exploré le thème du simulacre absolu en relation avec le refus de l'autre, et cela sous ses deux versants, dans ses deux apories complémentaires du corps-objet et de l'objet-corps. Je pense en particulier au film de Hans Richter Rêves à vendre, un diptyque qui met ces deux apories en perspective. Le premier pan, qui renvoie au corps-objet, part d'un collage de Max Ernst et montre le désir brutal d'un homme pour une femme ; le rêve de possession et de voyeurisme n'a pas d'image pornographique. Le pornos n'est pas forcément pornographique au sens légal, mais il montre la réduction de l'autre, l'instrumentalisation du corps de l'autre nié comme personne. Le second pan, avec Fernand Léger, consiste en un duo d'amour entre deux mannequins, « la danse de la fille au cœur préfabriqué » : il met en évidence l'objet-corps. Dans cette séquence, tous les éléments sont liés à la société de consommation, au système marchand, à ce qui est valorisé par l'abstraction monétaire poussé au maximum de cohérence autonome ; c'est un système qui ne fonctionne plus qu'à partir des objets mis en vente... Or les deux mannequins qui se rencontrent ne peuvent pas s'aimer, bien sûr, leur cœur est en carton pâte. À la fin, le mannequin femme rejette le mannequin homme qui se disloque lamentablement. Immédiatement après cela le film pose la question de l'identification au modèle, au simulacre. Cela se passe dans la séquence du film qui a été tournée par Richter sur la suggestion de Man Ray. Car l'imposture du simulacre est non seulement de se présenter comme réalité, mais surtout de s'ériger en norme. La relation en chiasme que construit le film montre l'enfermement contemporain dans la matérialité associé au refus de considérer la personne dans sa continuité matériel / spirituel.

N'est-ce pas une définition du totalitarisme ?
En effet, la logique totalitaire se déploie dans le refus de l'autre, dans le refus de sa liberté, dans la réduction de la personne au stade d'instrument. J'ai bien peur que la pornographie ne procède de même à la négation de l'existence de l'autre en tant que personne et à sa réduction au stade d'instrument. La solidarité avec l'idée de mort et partant la pulsion de mort est évidente, puisque la dynamique voyeuriste de la pornographie ne pourrait entièrement s'accomplir que dans le meurtre de l'autre réduit à une mécanique corporelle, sans aucune âme ; or pour opérer cette réduction, il faut ouvrir l'autre, le mutiler, etc. L'instrumentalisation du corps se termine par une dissection. Ce processus se rencon-
tre dans la tradition païenne, par exemple chez Néron : quand il reçoit la tête d'un ennemi, il se moque de cette tête, ridicule avec ses cheveux qui ont blanchi ; d'après la tradition, après le meurtre d'Agrippine, il énumère les parties de son corps. La dissection est l'accomplissement de l'instrumentalisation et sa solidarité avec le mépris totalitaire de l'individu est évidente, on le comprend parfaitement en lisant les horribles récits des réscapés des camps de la mort.

Peut-on déceler de nos jours un affaiblissement du hiéros, à interpréter comme crise de la civilisation, comme « mort de dieu » ? Le thème du pornos est-il particulièrement symptomatique aujourd'hui ?
Une telle expression est caractéristique surtout d'une méconnaissance du contenu du messa-ge chrétien, puisque pour le christianisme, ce qui pourrait correspondre à la "mort de Dieu" est ce moment mystérieux qui précède la Résurrection. La perte des repères chrétiens est certes en cause, mais elle n'est pas la seule. Par exemple, la chasteté est valorisée aussi dans la tradition païenne. Or la chasteté est raillée de nos jours : elle est mal identifiée et considérée seulement comme un interdit. Mais la chasteté est essentiellement oblative ; elle n'a de valeur que comme ouverture soit à quelqu'un, soit à la transcendance.
Je voudrais revenir à la question de la levée des interdits. À la fin du dix-septième siècle, la diffusion des textes érotiques et pornographiques a une dimension politique. Le libertinage est un lieu de revendication de l'autonomie, de la liberté et de la responsabilité. La possibilité de l'éducation sexuelle renvoie à la revendication de l'éducation en général, y compris, et peut-être surtout des femmes. Il me semble que le même mouvement se retrouve dans le dadaïsme, en guerre contre les éléments sociaux de l'aliénation. Comment interprétez-vous aujourd'hui ce thème de la levée des interdits ?
Chez les artistes de l'avant-garde, la levée des interdits est destinée à une exploration, comme chez Descartes d'ailleurs. L'interdit doit être l'objet d'un dépassement, à partir du moment où un intérêt supérieur, heuristique est en jeu. Ce n'est pas que tout est permis, mais que rien ne doit être interdit sans avoir été d'abord l'objet d'un examen ; aucun interdit ne doit être accepté sans examen. Au demeurant, tous les possibles ne sont pas intéressants : cela oblige à du discernement, et à renoncer à de très nombreux éléments pour découvrir le sens. La direction que fermait l'interdit est prometteuse dans le plan de l'exploration du sens, et c'est cette exploration qui rend la transgression nécessaire, mais elle exige une rigueur morale totale, telle celle de Duchamp. En revanche la mutilation de l'œil dans le Chien andalou renvoie à cette dissection que nous évoquions, elle est caractéristique d'une incertitude sur l'image qui hante le surréalisme.
Certains artistes contemporains ont transformé cette transgression de l'éthique propre au dadaïsme en une éthique de la transgression qui est en réalité une esthétique, un dandysme de la transgression. La stratégie de la transgression qui s'établit alors ouvre à une dérive pornographique, parce qu'il y a une séduction commerciale, spectaculaire du pornographique comme on peut le voir avec le travail de Jeff Koons avec la Cicciolina. Le porno offre de nouveaux créneaux, de nouveaux produits, qui fonctionne bien mieux que la rigueur morale du dadaïsme et son éthique artistique. C'est un vertige nihiliste qui se nourrit du renoncement aux ambitions de la modernité. D'ailleurs il nous est répété de manière inlassable que les ambitions de cette avant-garde seraient impossibles ou même encore qu'elle aurait "échoué". Le déploiement particulier qui s'opère de nos jours me semble lié à l'essor d'une idéologie de renoncement et d'un vertige de la technoscience qui renforce les moyens de prise du pouvoir sur l'autre et les techniques du simulacre, par exemple l'idée d'une "réalité virtuelle" que les commerçant en informatique voudraient nous faire gober. Ce sont autant d'éléments qui renforcent l'efficacité de la pornographie.
La prééminence du commercial sur le culturel marque la civilisation actuelle. La montée en puissance de la pornographie s'explique d'une part par les progrès de la technoscience qui rendent le simulacre plus rassemblant, et d'autre part par un vertige nihiliste qui se sert des acquis d'une avant-garde dont il bafoue la foi. Les menteurs et le maquillage triomphent actuellement, s'appuyant sur tous les mécanismes de la falsification très solidaire de l'idéologie totalitaire.

Les régimes totalitaires n'interdisent-ils pas la pornographie comme ils contrôlent le commerce ? Le commerce n'est-il pas signe d'échange, d'ouverture sur l'autre, de sortie de sociétés anthropologiquement et culturellement endogames ? La pornographie est sans doute une dérive du « tout se vend », mais ne peut-on pas la condamner sans porter atteinte à ce qui fut et est encore un instrument d'émancipation, une garantie de liberté et d'autonomie ? La diabolisation de l'image pornographique rapportée à l'adoration des idoles ne compromet-elle pas la possibilité de la rencontre ?
Il ne s'agit pas de condamner ou d'interdire, mais d'identifier la valeur. Si nous réduisons toute évaluation à celle de l'abstraction monétaire, cela nous conduit très rapidement à l'indifférence évaluative dont j'ai montré qu’elle est un allié objectif du totalitarisme. C'est dire que toute rencontre de l'autre est compromise !

Vous avez dit que le pornos n'est pas forcément porno au sens « X » du terme. Inversement, le porno au sens « X » peut-il servir de lieu d'investigation du sens, de recherche de la vérité. Ses éléments peuvent-ils trouver leur place dans une image métaphysique anargyre ?
Cela me paraît difficile, puisque par définition, il s'agit d'un simulacre qui me dépossède. Lorsque Artaud élabore la théorie du théâtre métaphysique, son premier soin est de pointer l'erreur qui nous fait voir la vie sur la scène et non pas en nous. Il choisit d'inverser le processus qui conduit le spectateur à considérer que la réalité est sur le plateau et non dans la salle. C'est une critique de l'illusion qui rejoint celle de Nietzsche dans la Naissance de la tragédie. Le spectacle de l'érotisme des autres in vitro me propose une réalité de substitution et opère par séduction ou par intimidation sur ma conscience pour imposer un nouvel interdit qui est un interdit de non transgression. Mais qu'est-ce qui est l'objet donc de cette transgression ? Le spectacle est la plupart du temps un comportement sexuel sans surprise dans des situations qui sont celles de toute orgie romaine. Lorsque l'on lit les auteurs latins, ces représentations sont sans surprise. Ce qui est transgressé n'est pas la morale sociale, assouplie depuis longtemps à ce type de pratiques, mais tout autre chose qui se situe plutôt du côté du mystère de la personne et de la rencontre. Il me paraît assez clair que dans l'existence la ren-contre de l'autre se fait souvent d'une manière plus "pudique", si j'ose dire. C'est peut-être plutôt cette pudeur qui est transgressée et le mystère de l'autre. Ce qui caractérise l'image métaphysique ou le théâtre métaphysique, c'est surtout qu'elle n'est jamais descriptive, qu'elle n'use jamais du simulacre. Il est fait appel à mon expérience. C'est de mon expérience qu'il s'agit, comme dans les poèmes chinois. Une direction m'est indiquée et il m'appartient de l'explorer seul, sans modèle et sans norme. Dans le cas du porno, nous sommes dupés puisque l'on nous fait croire à notre liberté dans le même temps que l'on nous la ravit. Le mécanisme du pornos, c'est cela. Il est question de me vendre l'expérience d'un autre. Cela vaut pour presque toutes les activités humaines et cela englobe l'amour. La résistance est sans doute liée à ce que je sens, que l'amour a une dimension d'éternité, et là, l'enjeu est trop important pour que l'écoute le marchand du temple...
 
Derniers ouvrages parus de Philippe Sers
Totalitarisme et avant-gardes, falsification et vérité en art, Paris, Les Belles Lettres, collection "l'Âne d'or", 2001, réédition mars 2003.
Résonance intérieure, Dialogue sur l'expérience artistique et l'expérience spirituelle en Chine et en Occident, Entretiens avec Yolaine Escande, Paris, Klincksieck, 2003.
Les Avant-gardes entre métaphysique et histoire ; Entretiens avec Gérard Conio, suivis de : Vers un art métaphysique ?, Lausanne, L'Âge d'Homme, collection "Petite Bibliothèque slave", 2002.
Icônes et saintes images, la représentation de la transcendance, Paris, Les Belles Lettres, 2002.
Kandinsky : Philosophie de l'abstraction, peinture, poésie, scénographie. Genève, Skira, 1995 ; réédition Milan-Paris, Skira-Seuil mai 2003.
Sur Dada, Essai sur l'expérience dadaïste de l'image, suivis de : Entretiens avec Hans Richter, Nîmes, Éditions Jacqueline Chambon, collection "Rayon art", 1997.
Édition de : Wassily Kandinsky, Point et ligne sur plan, contribution à l'analyse des éléments de la peinture, Paris, Gallimard, collection "Folio essais",1991, réédition 2002.
Édition de : Wassily Kandinsky, Du Spirituel dans l'art et dans la peinture en particulier, Paris, Gallimard, collection "Folio essais", 1988, réédition 2002.