vendredi 22 juillet 2016

Une croix dévoilée




Une croix majestueuse est apparue ces jours-ci sur une falaise face à l'océan, non loin de Obidos (Portugal), après un effondrement de roches et de poussières qui se sont accumulées à sa base. 

Je vois là, vous vous en doutez, et parmi bien d'autres, un signe de ce qui nous arrive et un présage de ce qui va nous arriver.




Photographie :  Robert Empain juillet 2016

samedi 16 juillet 2016

Qui est la vérité ?



La démarche de Michel Henry a toujours été d’aller vers l’amont et de maintenir sa phénoménologie à ce niveau. Avec ses trois derniers essais, C’est Moi la Vérité, pour une philosophie du Christianisme (1996), Incarnation (2000), Paroles du Christ (2002), il ne sort pas du champ philosophique, ni de sa phénoménologie matérielle pour laquelle apparaître est compatible avec invisible, en décidant de prolonger sa réflexion par la scrutation des écrits néo testamentaires de Jean et de Paul - « Ce que les philosophes appellent absolu, a-t-il dit, la religion l’appelle Dieu » - c’est-à-dire que l’expression médiatique de « tournant théologique » qui a défini pareille initiative n’est pas adéquate. Il a trouvé dans ces textes, exprimée dans une langue non technique, ce qui ne signifie pas forcément plus aisée à décrypter, sa confirmation des résultats de L’Essence de la manifestation qu’il souhaitait réexposer : acosmisme et pathos de la vie – vie, terme qu’il préfère désormais à celui d’immanence pour désigner l’Un originaire, cette unité concrète de l’essence qui engendre les vivants - ; la façon dont se phénoménalise la phénoménalité, dynamique du pathos qui se modalise en souffrir et jouir, article si mal compris par certains – « souffrir » désigne la passivité comme adhérence à soi, impossibilité de mise à distance , immersion dans le pathos premier en lequel s’enracine justement l’ipséité, d’où la métamorphose de ce « souffrir » en « jouir », c’est-à-dire acquiescement à l’obtention de soi permettant le déploiement des potentialités, ce « Je peux », qui est source de l’agir et de la liberté. Ses derniers ouvrages exploitent cette rencontre qu’il décrit ainsi à propos de son second volet, Incarnation : « Ma phénoménologie de la vie s’est trouvée en présence d’une phénoménologie de la vie, c’est-à-dire de ma propre vérité. J’avais travaillé sur la vie, le moi, le corps subjectif, disons, si l’on veut, la chair. Seulement la phénoménologie que je rencontrais n’était pas une phénoménologie de la chair mais de l’incarnation, n’était pas une phénoménologie du moi mais d’avant le moi. Il s’agissait de savoir comment le moi venait en lui-même. C’est ainsi que j’ai fait ce livre sur le Christianisme qui est en fait un livre de phénoménologie radicale, portant sur ce qui vient avant notre vie mais qui est dans notre vie, une sorte de lecture en arrière, partie à la recherche d’un avant le sujet, d’un avant le moi. Incarnation est un livre sur un « avant la chair ». Et il revient sur ce point capital traité dans C’est moi la vérité et qui exclut la transgression d’une limite de la phénoménologie: « La vie, c’est l’immanence, la présence dans, c’est-à-dire que dans le vivant il n’y a pas des traces de la vie mais la vie absolue. Elle vient avant lui en ce sens qu’elle le donne à lui-même, mais lui-même est en quelque sorte dans cette auto-donation avant d’être lui-même ». (Entretien avec V. Caruana, in Philosophique Kimé 2000, repris in Michel Henry, Entretiens, Sulliver 2005).



C'est Moi la Vérité - Pour une philosophie du christianisme. Le Seuil, 1996

Outre son thème central, cet essai précise le rapport de l’individu à l’essence sur les points suivants : la naissance ; l’ipséité (le soi qui vient dans la vie est-il mon soi ou celui de la vie ?) ; l’agir ; autrui ; le langage.

Introduction
Ce que le Christianisme considère comme la vérité diffère du concept moderne de vérité. Un vigoureux préalable méthodologique exclut que la connaissance de celui-ci dépende des textes qui en parlent. Seule la référence du texte à la réalité fait la vérité de celui-ci. Cette vérité ne peut non plus être réduite à la « vérité » problématique de l’histoire, incapable de saisir la réalité des individus et dont l’événement dont elle se veut témoin répète l’impuissance de l’événement à se poser dans l’être. Ces incapacités sont formulées dans le Nouveau Testament qui affirme que seule la Vérité qui est la sienne peut rendre témoignage d’elle-même.

I – La vérité du monde, II – La vérité du Christianisme, III - Cette vérité qui s’appelle la Vie 
Ces chapitres sont conçus de façon antithétique. Est disqualifiée la vérité du monde qui prévaut depuis la Grèce – et que L’Essence de la manifestation avait rudement critiquée : si tout ce qui se montre dans la lumière est tenu pour vrai, c’est le monde qui désigne la vérité et non la façon dont celle-ci se montre, conception portée à l’absolu par la philosophie de la conscience. La vérité du monde n’est en réalité qu’auto production du dehors comme condition de visibilité.
D’autre part cet au-dehors est pris dans le flux du temps (critique qui vise Heidegger). Soumise à la loi d’apparition des choses, la vérité du monde jette celles-ci hors d’elles-mêmes, les vide de leur chair dans un faire-voir qui est destruction.
Dans la vérité du Christianisme au contraire la vérité n’a pas à se diviser entre elle-même et ce qu’elle montre. En elle il n’y a ni voir ni vu, elle est matière phénoménologique pure, concerne le fait de se montrer, non le phénomène. Dieu est cette révélation pure qui ne révèle rien d’autre que soi et le Christianisme est donation en partage aux hommes de l’auto-révélation de Dieu.
Cette auto-révélation se produit dans la vie dont elle constitue l’essence, la vie n’étant rien d’autre que ce qui s’auto-révèle. Cette vie n’est pas dans le monde, elle se tient en soi, s’éprouve sans distance, hors monde, hors pensée, hors rapport conscience-objet, sans différence, condition pour qu’elle s’éprouve. Son mode de révélation est chair d’un pathos, non structure formelle. D’où la première équation du Christianisme : Dieu est Vie, l’essence de la Vie est Dieu.
Michel Henry recense les trois façons contemporaines qui dépouillent la vie de son auto-révélation : 1 - le scientisme actuel, qui laisse de côté la question capitale de l’ipséité et oublie que ce qui en nous voit ou touche, n’est ni l’œil, ni la main, mais la vie. Quant à la biologie, elle ne s’intéresse plus à la vie, bien que le biologiste sache ce qu’elle est, joie, angoisse etc. 2 – la conception de Heidegger qui réduit la manifestation du vivant à son apparition sous forme d’étant dans l’éclaircie du monde. 3 – La déviation du freudisme qui pense que la conscience réside dans la représentation, avec cette conséquence, la vie n’est que force aveugle, inconsciente, source de ravages.
Antithèse de ces dévalorisations, le Christianisme estime que la Vie est plus que le vivant et qu’elle le précède. Phénoménologiquement, c’est de la Vie transcendantale qu’il faut partir. D’où l’importance de la naissance, de la génération de l’homme comme fils de Dieu et de celle de l’Archi-Fils qui est le premier vivant (archi- vient du grec archè, commencement). 


Sacré Coeur. 2011


IV – L’auto génération de la Vie comme génération du premier vivant
Ce chapitre important traite de l’origine et de l’ipséité qui fait l’objet des trois chapitres suivants. Ici il est question de l’ipséité originelle dont L’Essence de la manifestation avait déjà traité.
Pour le Christianisme, il n’y a qu’une seule Vie, agissante, puissance d’engendrement immanente à tout ce qui vit. Elle est l’essence de Dieu lui-même, un Dieu qui n’est pas pensé par l’esprit, comme le croyait Saint Anselme. Le vivant parvient dans la vie en s’identifiant à son auto révélation. La vie n’est pas, le concept d’être est à congédier. Elle advient et ne cesse d’advenir. Elle n’est pas non plus un milieu phénoménologique où baigne tout ce qui est vivant, ni un monde intérieur qui serait l’antithèse du monde de l’au-dehors. «Dans l’accomplissement éternel de ce procès, la vie se jette en soi, s’écrase contre soi, s’éprouve soi-même, jouit de soi, produisant sa propre essence ». Telle est la dynamique de l’ipséité qui s’effectue comme pathos et constitue « la chair affective » de cette révélation. S’éprouver soi-même signifie éprouver ce qui n’est en sa chair rien d’autre que ce qui l’éprouve. Cette identité de l’éprouvant et de l’éprouvé est l’essence originelle de l’ipséité.
Le Père est le mouvement que rien ne précède, et dont nul ne connaît le nom. Il engendre éternellement le Fils, ce premier vivant en l’Ipséité originaire duquel le Père s’éprouve lui-même. Comme le Père, le Fils est Logos, Verbe. Sa naissance ne se produit pas à l’intérieur d’une vie préexistante, elle est élément co-constituant du surgissement de la vie. L’engendrement du Père et du Fils ne font qu’un.

V – Phénoménologie du Christ
La naissance non mondaine du Christ signifie que toute naissance est transcendantale, générée dans la Vie absolue car le vouloir du monde est incapable d’engendrer la vie, il la présuppose. Le Père est « dans les cieux », c’est-à-dire invisible. La Vie n’apparaît dans aucun monde, « Personne n’a jamais vu Dieu ». D’où le rejet violent par le Christ de sa généalogie humaine : « Avant qu’Abraham fut, Moi je suis. » Cette conception de la naissance qui fait de l’Archi-Fils un étranger au monde et à sa temporalité propre est cause du drame dont le Christianisme est l’histoire, car dans la vérité du monde le Christ n’est qu’un homme parmi les autres et ce qu’il dit passe pour blasphème.
Le Prologue de Jean explique la Trinité dans cette perspective d’une phénoménologie de l’invisible : Archi-génération transcendantale de l’Archi-Fils, le Verbe étant l’accomplissement de la révélation, auto-engendrement de la vie qui « se fait chair » sous la forme d’une Ipséité essentielle, celle du Premier Vivant, aussi ancien qu’elle. La proposition, « En lui était la Vie », désigne l’intériorité phénoménologique réciproque du Père et du Fils, ce qui n’existe jamais dans la génération humaine.
La signification du Christianisme est prise dans une phénoménologie, puisqu’il s’agit de rendre le Père manifeste, révélation qui se fait dans un mouvement sans fin grâce au Fils incarné, le Christ ne disant rien d’autre que ce que dit « Celui qui m’a envoyé ». Mais pas plus que le Père, le Fils ne peut se montrer dans le monde en tant que tel. Le système autarcique constitué par la relation de la Vie et du premier vivant signifie qu’il n’est d’accès au Christ que dans la Vie. Le Christianisme n’enseigne rien d’autre que cela et défait la conception de l’homme comme être du monde, il est Fils de Dieu.


Annonciation. 1994



VI – L’homme en tant que « Fils de Dieu »
Ce chapitre capital s’attaque à la question très rarement abordée par les philosophes, celle de l’ipséité individuelle.
Point central du Christianisme, l’homme n’est pas un être du monde, ni au sens réaliste naïf, ni au sens philosophique commun qui voit en l’homme un être doué de raison – appartenance que maintient la religion quand elle le comprend comme un être non pas engendré mais créé, c’est-à-dire tenant ses lois de l’apparaître, confusion que répète la christologie quand elle tente d’expliquer l’union dans le Christ de deux natures hétérogènes, l’une humaine, l’autre divine, alors que le Christ n’a jamais parlé de lui-même comme d’un homme – et que l’homme n’existait pas quand lui, le Christ, a procédé de l’auto-engendrement de la vie.
En tant que fils de Dieu, l’homme participe aussi de l’essence de la vie. Il doit être pensé à partir du Christ, car la Vie a le même sens pour Dieu, le Christ et l’homme. Or si l’homme est porteur de l’essence divine, en quoi diffère-t-il de Dieu ou du Christ puisqu’il est ce Soi singulier engendré dans l’auto-engendrement de la Vie absolue - c’est-à-dire cette épreuve qui est ipséité ?
Il faut donc distinguer deux concepts de l’auto-affection – affection signifiant manifestation, ce qui se donne à moi dans mon expérience. Il y a auto-affection quand ce qui affecte est le même que ce qui est auto-affecté, ie. quand la vie constitue elle-même le contenu de son affection (cf. § 31 L’Essence de la manifestation). L’auto-affection est donc acosmique, mais il faut dissocier les modalités du moi transcendantal vivant, l’Archi-Fils et l’essence phénoménologique de cette Vie absolue.
Il y a donc un concept « fort » d’auto-affection ( naturant) : la génération par soi de la Vie qui définit elle-même le contenu de sa propre affection et se le donne à elle-même. Cette auto-donation qui est auto-révélation est un pathos affectif qui a posé son propre contenu. Cette auto-affection forte est le propre de Dieu.
Le concept « faible » d’auto-affection est un naturé. En tant que Moi transcendantal vivant, je puise aussi mon essence dans l’auto-affection. Je suis moi-même l’affecté et ce qui affecte, le sujet de l’affection et son contenu, tout est moi, le senti, le touché, le voulu, le désiré, le pensé. Mais cette auto-affection n’est pas mon fait.
Quel est le rapport de ces deux sens ? Dans le sens faible, le Soi singulier que je suis ne s’éprouve lui-même qu’à l’intérieur du mouvement par lequel la Vie se jette en soi et jouit de soi dans le procès éternel de son auto-affection absolue. D’où, parce que c’est un pathos, la passivité de ce soi singulier que je suis, passif à l’égard de soi parce que passif à l’égard du procès éternel de la vie qui ne cesse de l’engendrer. C’est cette passivité qui fait de ce soi un moi – ipséité qui n’est pas un attribut métaphysique posé sur la pensée. Cette passivité engendre des modalités pathétiques comme l’angoisse, angoisse qui tente de se fuir. Écrasée sous son propre poids, elle tente de se changer soi-même – principe de toute action - , sa souffrance peut ainsi se métamorphoser en joie.
Intermédiaire entre Dieu et l’homme, mais consubstantiel au Père, le Christ appartient au procès fort. Le rapport de l’homme transcendantal à Dieu n’est pas direct mais médié par le Christ : grâce à l’Ipséité de ce premier Soi, la place est ouverte à tout vivant, son ipséité est possible. Fils de Dieu, le vivant ne peut l’être qu’en tant que Fils dans le Fils.

VII – L’homme en tant que « Fils dans le Fils »
Le statut de l’ipséité individuelle, auto-affection « faible », est métaphoriquement exposé dans la parabole, relatée par Jean, du berger et de ses brebis : c’est dans l’Ipséité originaire du Fils, par une relation d’engendrement acosmique et intemporelle, que chaque homme puise son ipséité personnelle. Le Christ n’est pas seulement le medium entre l’homme et Dieu, il est le medium entre chaque moi et lui-même, conférant à ce moi une concrétude phénoménologique, une chair. Aussi « le berger » connaît-il le nom de chacune de ses brebis, il est la porte, ie. « l’accès à tout moi transcendantal réside dans une Ipséité plus ancienne que lui », Ipséité qui est l’herbe que paissent les brebis, c’est-à-dire que chaque moi s’accroît de lui-même.
Ce processus a une conséquence capitale : la relation des vivants entre eux n’est plus dans l’extériorité du monde mais dans l’archi-génération de la Vie : il est impossible de parvenir jusqu’à l’autre, de l’atteindre, sinon à travers le Christ, de le frapper sans frapper celui-ci. Or le voleur qui, dans la parabole, s’approprie ce qui ne lui appartient pas, le possède quand même : quoi qu’il fasse, tout moi fait usage d’une ipséité dans le pouvoir de laquelle il n’entre pour rien. Aussi les ouvriers de la onzième heure seront-ils payés de la même façon que ceux qui ont travaillé tout le jour.
L’extrême originalité de la pensée chrétienne de l’Individu est d’avoir d’entrée de jeu lié la conception de l’Individu avec la Vie, relation qui est dans la Vie dont elle est l’engendrement constant. Son ipséité est pour chacun la condition essentielle de son identification à la Vie universelle donnée en sa chair phénoménologique. Tout soi est singulier. « L’homme naturel » n’existe pas, ce qui individualise n’est nulle part dans l’au-dehors. Priorité de l’essence : « C’est moi qui vous ai choisis ».


Te souviens-tu de l'oubli ? 2008



VIII – L’oubli par l’homme de sa condition de Fils : « Moi, je » ; « Moi, ego »
Pourquoi les hommes sont-ils si malheureux en dépit de leur ascendant ? Or c’est justement à partir de l’ipséité que s’éclaire l’oubli. L’ignorance de l’homme s’enracine dans le procès même en lequel la vie génère en soi le moi de tout vivant. C’est dans la naissance du moi que se tient la raison cachée de l’oubli. S’éprouvant passivement sur le fond de cette Ipséité originelle de la Vie qui le donne à lui-même, le moi se trouve être plus que ce qui se désigne comme un moi : entrant en possession de lui-même, il entre en possession de pouvoirs (du corps, de l’esprit), il peut les exercer. Car le « je peux » ne fait que définir l’essence du « je ». Toutefois ce « je » n’y est pour rien, la source des pouvoirs est le Soi de l’Archi-Fils.
Une fois entré en possession de son être propre, le « je » se sent libre de déployer tel de ses pouvoirs. De passif originairement, l’ego devient actif - et libre parce qu’il n’est rien du monde, son Ipséité n’appartenant qu’à la Vie. Ainsi naît l’illusion transcendantale de l’ego qui se prend pour le fondement de son être, oublie sa condition de Fils. Celui qui soulève un poids croit que c’est lui qui le soulève… et le don des pouvoirs est réel.
De plus, la dissimulation de la Vie invisible dans l’ego lui ouvre l’espace du monde, l’ego ne s’intéresse qu’à ce qui est hors de lui – même s’il ne se soucie en réalité que de lui-même. L’égoïsme transcendantal lui fait oublier sa condition et l’emplit de ce Souci que le Christianisme nomme convoitise.
Il est toutefois une cause plus essentielle de l’oubli : incapable de prendre place devant son propre regard, la Vie est sans mémoire, elle est l’Immémorial parce que jamais séparée de soi par une intentionnalité. Il faut rejeter les conceptions classiques qui fondent sur la mémoire les possibilités du moi : la mémoire détruit l’essence de la vie, déploie l’écart de la distance du passé. Le Soi n’est possible que radicalement immanent, sans visage.
C’est ainsi que l’oubli par l’homme de la condition de Fils n’est pas un argument contre celle-ci mais sa conséquence et sa preuve. Il y a donc deux oublis : bien qu’oubliant le Soi qui l’installe en lui-même, l’ego n’en est pas moins immergé en lui-même à son insu. Le second oubli porte sur ce qui est advenu avant qu’on soit, l’antécédence de la Vie, l’Immémorial absolu.

IX – La seconde naissance
Le salut pour le Christianisme est de surmonter cet oubli radical, ie. de naître une seconde fois, mais ce salut ne relève ni du savoir ni d’une prise de conscience libératrice. Les preuves de l’existence de Dieu (Saint Anselme etc.) sont absurdes : se constituer en tribunal et alors que l’essence de Dieu est sa présence invisible, son auto-révélation originelle, le soumettre à une preuve sous la lumière du monde. D’accès au vivant, il n’est que dans la vie.
D’où l’aporie : comment l’homme peut-il atteindre l’Avant absolu de l’auto-engendrement de la vie en laquelle il est engendré ? A la différence de la philosophie classique où le temps est identifié au surgissement phénoménologique du monde, la temporalité du Christianisme permet de saisir la relation de notre naissance à l’Avant qui la précède : le rapport à l’Avant n’est pas distance mais pathos. Ce rapport est chair de la vie qui est mouvement, venue en soi qui ne se sépare jamais de soi.
La relation du vivant à la Vie ne peut donc se rompre, comme le montre la parabole du Fils prodigue. Certes celui-ci avait oublié. Mais l’immanence de la Vie absolue dans la vie singulière de l’ego fait qu’une seconde naissance peut s’accomplir en faveur d’une autotransformation de la vie selon ses lois propres : elle consiste dans un faire, l’éthique chrétienne refusant l’ordre de la parole et de la connaissance. Ce faire est retour à l’auto-engendrement de la vie, conformément à la volonté du Père. Dieu est vie, le Soi vivant laisse la vie s’accomplir en lui comme la vie de Dieu lui-même. Seuls les actes comptent, comme celui du Bon Samaritain ou des œuvres de miséricorde.
Le salut est une seconde naissance, entrée dans une vie nouvelle, le « Je peux » étant donné par la Vie. Cet agir de miséricorde repose sur l’oubli de soi, parce que l’ego y est reconduit au pouvoir de la Vie absolue qui le donne à lui-même. Dans ce nouvel agir, le soi retrouve la puissance dont il est né – l’agir mondain de l’ego est remplacé par l’agir originel de la Vie.


Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, voilée. 2009



X – L’éthique chrétienne, XI – Les paradoxes du Christianisme
Ce chapitre X définit le principe de cette éthique, à la lumière duquel sont ensuite expliquées les affirmations paradoxales du Christianisme qui déterminent la possibilité d’une seconde naissance. Celle-ci implique un faire qui n’a rien à voir avec la réalisation objective d’un projet subjectif mais où réalité et action se situent dans l’auto transformation pathétique de la vie, un agir transcendantal qui n’obéit qu’à la donation à soi de la Vie absolue. La Loi nouvelle n’est plus une norme idéale, extérieure, son Commandement est la Vie, condition d’accomplissement pour l’homme de son essence – ce que Jean appelle amour de Dieu. Loin de résulter du Commandement, l’amour en est la présupposition – à l’inverse de la morale du devoir kantien.
C’est à partir des écrits de Jean et des Béatitudes que doivent se lire les intuitions fondatrices qui en rendent intelligibles les paradoxes car elle réfèrent à la structure interne de la vie( chap. XI) :
1 – La duplicité de l’apparaître : tout se montre à nous de deux façons, de même que notre corps. Il y a d’un côté la vérité pathétique et inextatique de la Vie, de l’autre l’horizon de visibilité du monde, sa vérité extatique. Cette coexistence peut donner lieu à un comportement comme la feinte de l’hypocrisie qui joue sur cette duplicité que démasque le Christianisme en renversant une connaissance rationnelle fondée sur la perception : « ceux qui n’ont pas la connaissance n’entreront pas au royaume de Dieu ».
2 – L’intuition de la structure antinomique de la vie, qu’expriment les paradoxes des Béatitudes. « Heureux ceux qui souffrent » exprime la co-appartenance originelle du souffrir et du jouir, la réversibilité du premier dans le second, un se subir soi-même qui est en même temps entrée en possession de soi. C’est cette structure réversible du pathos qui fonde le sens des Béatitudes, car la plénitude de la vie - « malheur aux riches » - peut céder la place au Désir qu’aucun objet ne viendra combler.
3 – Différence qui sépare la Vie du vivant : la malédiction, « malheur à vous qui êtes repus » s’adresse à ceux qui, oubliant leur condition, éprouvent la vie comme leur bien propre. Car il y a la Faim, la grande Déchirure, « ce manque terrifiant en chaque ego de ce qui le donne à lui-même », que seule peut apaiser la Vie absolue dans la seconde naissance.
4 – Situation aporétique : la différence entre l’auto-affection de la Vie absolue qui s’apporte elle-même en soi et celle de l’ego, donné à lui-même sans y être pour rien et qui est « submergé par l’hyperpuissance de la vie », parce qu’en fait il n’y a qu’une auto-affection, celle de la Vie absolue. D’où la situation paradoxale de l’ego qui n’existe point par soi : « Celui qui aura trouvé la vie pour lui la perdra et celui qui aura perdu la vie à cause de moi la trouvera »

XII – La Parole de Dieu. Les Écritures
Ce chapitre revient sur ce qui a été écarté au début – fiabilité des textes du Nouveau testament, histoire etc. – et traite de ce dernier paradoxe : les Écritures revendiquant la transmission de la Parole de Dieu, comment surmonter la carence ontologique du langage ? En réalité, il faut distinguer la parole humaine de cette autre Parole qui ne comprend ni signifiant ni signifié, ne vient pas d’un locuteur, est antérieure à tout interlocuteur et qui nous permet de comprendre les Écritures. Car la parole humaine doit prendre appui sur le langage qui ne peut dire la chose que s’il la donne à voir, relève de la vérité du monde et crée un écart avec ce qu’il désigne. Cette parole est incapable de nous mettre en rapport avec la Vie qui ne se montre dans aucun dehors, exclut l’irréalité et ne connaît que la plénitude du vivre.
Comment la Parole divine révèle-t-elle et que dit-elle ? Elle est Logos de Vie, se révèle elle-même dans sa phénoménalité pathétique et ne révèle rien d’autre. Elle ne soutient aucune référence aux choses de ce monde, elle n’est pas action mais génération qui est auto-génération. Elle parle au commencement dans ce Logos qui est auto-révélation comme Parole. Elle est amour et dit à chaque vivant sa propre vie, « j’entends à jamais le bruit de ma naissance ». Car ce n’est pas la Parole des Écritures qui nous donne à entendre la Parole de la Vie, c’est elle en nous engendrant qui réalise sa propre vérité.
Pourquoi le Christ a-t-il dit cela dans une parole d’homme ? A cause de l’oubli par ce dernier de la condition de Fils, car l’essence phénoménologique de la vie « est le plus grand Oubli, l’Immémorial auquel aucune pensée ne conduit [ ] Seul le Dieu peut nous faire croire en lui, mais il habite notre propre chair.. »

XIII – Le Christianisme et le monde
L’objection majeure faite au Christianisme de détourner l’homme de ce monde est ici balayée. Ce reproche a été notamment formulé par le jeune Hegel avec sa critique de « la belle âme » qui brise la réalité en un invisible qui est pur vide, opposé à la réalité visible. C’est oublier que le Christianisme n’a rien de vaporeux, la seule réalité pour lui est la vie. Et c’est parce que la vie est invisible que la réalité l’est également : faim, souffrance, plaisir, angoisse, ennui, ivresse s’éprouvent hors monde. L’éthique chrétienne se fonde sur l’agir qui constitue l’action effective, non un processus objectif mais un « je peux » individuel, édifiant dans l’invisible. Loin de méconnaître la vérité du monde, le Christianisme la circonscrit. Il constitue la voie d’accès qui conduit à ce qui est réel dans le monde et qui ne doit rien à l’apparaître de celui-ci. M.H. cite à l’appui l’analyse de Marx sur le travail vivant, invisible, subjectif, individuel, qui fait la preuve de l’invisibilité de la vie.
Quant à la question d’autrui, elle doit être également soustraite à cette erreur : concevoir le rapport à autrui comme rapport à un être situé dans le monde, individu empirique porteur de caractères mondains. Autrui est un autre moi, il est Fils de Dieu et sa généalogie humaine n’a pas lieu d’être. L’autodonation de la Vie est identique en chacun. La relation à un moi quelconque présuppose notre relation avec le pouvoir qui l’a joint à lui-même. Avec cette conséquence pour l’éthique : aimer Dieu, aimer le prochain comme soi-même.
Car c’est une erreur de la philosophie moderne de penser la relation à autrui à partir de l’ego que je suis : il faut partir de la possibilité des « ego » en général, celle d’un Soi transcendantal tenant son ipséité de l’Ipséité de la Vie absolue, la relation entre les « ego » doit le céder à la relation entre les Fils, la Vie est être-en-commun.

Conclusion : Le Christianisme et le monde moderne
La pensée moderne repose sur le renforcement de l’approche traditionnelle selon laquelle l’homme est lié à la connaissance que nous pouvons en avoir, connaissance conçue comme scientifique et non comme accès de l’homme à sa propre essence. Dans le champ ouvert par la science moderne, l’homme en tant que tel n’existe pas, négation qui équivaut à celle de Dieu - réductionnisme non voulu par la science mais inévitable et effectif.
La défense de l’homme véritable, transcendantal, est la tâche de la philosophie mais la pensée moderne l’a trop oublié. Que reste-t-il de l’homme hors de la Vérité de la Vie, dans la vérité du monde, ce monde qui aujourd’hui est d’une certaine façon l’Anti-Christ et dont l’agir est réduit à la technique, faisant de l’homme un automate ? Toutefois « les hommes voudront mourir – mais non la Vie. »

Texte : présentation de C'est moi la Vérité de Michel Henry, issue du site qui lui est consacré par l' UCL. 
Illustrations de cet article : oeuvres de Robert Empain.



mardi 24 mai 2016

Pas un livre, mais une révélation. Pas une référence, mais un ami intime. Pas une thèse, mais un chant.


Grâce à Thierry Berlanda, lecteur de Ad Imaginem Dei *




Ad Imagine Dei 1  L'oeuvre invisible


Ce titre d’apparence canonique est celui d’un livre du peintre, penseur et poète Robert Empain. 
Cela dit, est-ce vraiment un livre ?  Et est-il vraiment canonique ? Deux fois non. 
Ce recueil de pensées, d’aventures et de prières est plus grand qu’un livre, plus sauvage aussi. Il n’est pas un objet à classer sur un rayonnage de bibliothèque : il fait partie de nous, présent dans nos cœurs bien avant même qu’il n’ait été écrit. Pas un livre donc, mais une révélation. Pas une référence, mais un ami intime. Pas une thèse, mais un chant.
Dans cette pérégrination tout autant rafraîchissante que brûlante (sa nouveauté nous brûle, à vrai dire, et sa brûlure nous renouvelle), nous suivons Robert Empain pas à pas, débonnaire, fervent, parfois en colère, mais d’abord et finalement scintillant de sa confiance en Dieu. Ici il visite Venise ou Florence, à contretemps des hordes de touristes, là l’Espagne, le sud de la France ou les Etats-Unis ; chaque fois l’occasion de rencontres, agréables ou déchirantes, et d’études lumineuses, non seulement de peintres, (ses évocations de Picasso, de Dali, de Cézanne, de Matisse, entre vingt autres, sont inouïes), mais aussi d’écrivains, de sculpteurs (son Cellini est sublime) ou de philosophes (Jung notamment, si l’on veut bien admettre ce génie, injustement réprouvé, parmi les philosophes).
Chaque fois, où qu’on le suive, où qu’il nous accompagne, Robert Empain agit et parle avec justesse, mais pas comme un sage en position de surplomb, jugeant et déjugeant, encapsulé dans ses certitudes, mais comme un homme parmi les autres, amoureux, enthousiaste, sagace comme pas deux, parfois frappé durement, mais se relevant toujours pour rendre grâce, sachant qu’il n’est pour rien dans le don qu’il reçoit, dans le don qu’il est, comme vous et moi, d’être miraculeusement vivant.
Ce livre, d’une profondeur et d’une beauté de volcan, n’est pas encore publié. Or aucun véritable éditeur, s’il en reste, ne peut laisser filer un tel OVNI, chant d’amour et gisement d’intelligence pure, sans tenter avec lui une rencontre du troisième type. Ici, nous n’aurons de cesse de favoriser cette rencontre. Et pas dans l’intérêt de Robert Empain, qui ne s’en soucie pas, mais dans celui de tous ses lecteurs potentiels : c’est-à-dire tout homme ayant un cœur, ce qui nous fait encore un assez grand nombre.
* A l’image de Dieu

Ad imaginem Dei, premier tome: L'oeuvre Invisible, de Robert Empain, est une recension de ses rencontres, artistiques, intellectuelles, spirituelles ou simplement amicales et/ou amoureuses.

Thierry Berlanda est philosophe, écrivain, romancier, chanteur et proche ami du Vivant

vendredi 13 mai 2016

Le début de la transformation du monde

Grâce à toi Seigneur Jésus

La transformation du monde passerait-elle par une mutation intérieure de chacun d'entre nous ?  Car comment les hommes pourraient-ils changer un monde où règne la loi qui veut que le plus fort mange le plus faible sans d'abord se changer eux-mêmes ? Mais ne faudrait-il pas un miracle pour que les hommes décident de se changer, de muter radicalement, pour que la loi de la domination et de la dévoration mutuelles, se transforme en partage, en communion, en don de soi, en amour ? Or, ce miracle, chacun le sait au fond de lui-même, peut bel et bien se produire pour autant que chacun sacrifie les appétits démesurés de son ego pour donner de sa vie à ses semblables, découvrant du même coup que donner de soi aux autres procure une joie et une paix qu'aucune possession, aucune domination en ce monde ne peuvent donner.
Le miracle de l'amour a commencé à retourner le monde sur lui-même il y a deux mille ans avec un homme qui a donné sa vie pour les autres et qui est ressuscité. En mémoire de ce miracle, cet homme nommé Jésus a institué un sacrement qui consiste à partager entre tous le pain et le vin pour communier avec lui et renouveler le miracle de l'amour qui ressuscite la vie.                   
Une méditation sur le Saint-Sacrement de l'Eucharistie à lire ici...  



Adoration du Saint-Sacrement



... Dans le déluge d’hommages qui a marqué le septième anniversaire du pontificat du pape Benoît XVI ( 2012),  l'élément qui a le mieux révélé le sens profond de ce pontificat a été un orage.

C’était par une nuit torride, à Madrid, au mois d’août 2011. Devant le pape Benoît XVI, sur l’esplanade, un million de jeunes, âgés en moyenne de 22 ans, une inconnue. Brusquement un tourbillon de pluie, de coups de tonnerre, de vent, s’abat sur tous ceux qui sont là, sans possibilité de se mettre à l’abri. Des grappes de projecteurs sautent, des pancartes s’envolent, le pape est lui aussi trempé. Mais il reste à sa place quand il constate l’explosion de joie des jeunes face au hors-programme imprévu que leur offre le ciel.

Lorsque la pluie cesse, le pape, laissant de côté le discours écrit qu’il avait apporté, n’adresse que quelques mots aux jeunes. Il les invite à regarder non pas lui mais ce Jésus dont il dit qu’il est vivant et présent dans l’hostie consacrée, sur l'autel. Il se met à genoux pour une adoration silencieuse. Et la même chose se produit sur l’esplanade. Tout le monde s’agenouille sur le sol mouillé. Dans un silence total. Cela dure une bonne demi-heure.

Lorsque Benoît XVI s’est agenouillé, à Madrid, devant l’hostie consacrée pour un long moment de prière silencieuse, ce n’était pas la première fois. Il l’avait déjà fait à Cologne, en 2005, peu de temps après avoir été élu pape, et là aussi lors d’une veillée nocturne, devant une foule de jeunes, à la stupeur générale.

Peu de gens, lorsqu’ils ont porté un jugement sur ce pontificat, ont compris l'audace de ces gestes à contre-courant. Mais lorsque Benoît XVI les fait et les explique, c’est avec l’air paisible de quelqu’un qui cherche non pas à inventer quelque chose de personnel, mais simplement à parvenir au cœur de l'aventure humaine et du mystère chrétien.

De même, il y a cinq siècles, lorsque Raphaël a peint cette sublime fresque des Chambres du Vatican qu’est la "Dispute du Saint-Sacrement", il a placé l'hostie consacrée au centre de tout, sur l’autel d’une grandiose liturgie cosmique qui voit l’interaction du Père, du Fils, du Saint-Esprit, de l’Église terrestre et céleste, du temps et de l’éternité.


La Dispute du Saint Sacrement de Raphaël est une fresque de la salle de la Signature (Vatican), peinte en 1509 et 1510. C’est le peintre Vasari qui donna à cette oeuvre le titre de La Dispute du Saint-Sacrement ; toutefois, s’il peut être question d’une dispute théologique, à savoir d’une discussion, elle n’a lieu que dans la partie inférieure ( terrestre ) de la fresque, alors que le registre supérieur fonctionne comme une glorification de l’Eglise céleste triomphante. Le titre aurait donc pu être Le Triomphe de l’Eglise. 
Cette oeuvre cherche à représenter le Vrai théologique en regard du Vrai philosophique représenté quant à lui face à elle, dans une autre fresque intitulée L’Ecole d’Athènes. 

Dans la tradition chrétienne le Vrai théologique s’incarne dans l’Eucharistie, un geste d’action de grâce que le Christ lègue à ses disciples en mémoire de Lui lors du dernier repas, de la dernière scène, peu avant sa Passion. Toute l’Eglise du Christ sur terre gravite et vit du renouvellement du Saint-Sacrement de l’Eucharistie célébré lors de chaque messe.  Si la messe est selon Jung l’oeuvre d’art totale, elle est bien plus encore pour les chrétiens, car le Saint-Sacrement de l’Eucharistie, est pour eux, comme pour tous les hommes, le moyen de rédemption, de relation et de communion avec le Dieu trinitaire, les puissances célestes et les saints de tous les temps.


C’est en vérité un mystère théologique irreprésentable que cherche à peindre Raphaël dans cette fresque qui, au premier regard, semble théâtrale et spectaculaire. Ce mystère est celui de la Réelle Présence de Dieu dans un morceau de pain et dans une coupe de vin consacrés, d’humbles choses certes, mais qui témoignent pourtant d’un mystère originel et sans cesse oublié par les vivants que nous sommes, celui du Don constant que Dieu nous fait de sa vie et de son amour absolus, celui alors de nos vies ressuscitées à chaque instant par l’amour en vue de l’amour.
Ainsi pour Raphaël comme pour tous les chrétiens ce mystère qui nous fonde est tout entier présent dans le Saint-Sacrement, une humble hostie consacrée et exposée à l’adoration des fidèles sur tous les autels du monde comme, pour qui regarde un peu, sur la sainte table placée au centre même de cette fresque où communie les vivants du Ciel et de la Terre.  
  



Quand Benoît XVI a convoqué son premier synode, en 2005, il l’a consacré précisément à l’eucharistie. Et il a voulu que, pendant toute la durée de cette réunion, une  photo de cette même fresque de Raphaël soit projetée sur un écran devant les évêques venus du monde entier.

Les savants discours prononcés par Joseph Ratzinger à l'université de Ratisbonne et au Collège des Bernardins de Paris, au Westminster Hall de Londres et au Bundestag de Berlin ont provoqué de nombreuses discussions. Mais on découvrira un jour que ce qui caractérise le mieux ce pape, ce sont ses homélies, comme ce fut le cas avant lui pour saint Léon le Grand, le pape qui arrêta Attila.

De tout ce que dit Benoît XVI, ses homélies sont ce qui fait le moins parler. Il les prononce pendant la messe, dangereusement près, donc, de ce Jésus qu’il montre vivant et présent sous les apparences du pain et du vin, de ce Jésus qui – c’est ce qu’il prêche inlassablement – est celui-là même qui expliqua les Saintes Écritures aux pèlerins d’Emmaüs, tellement semblables aux hommes égarés d’aujourd’hui, qui se fit reconnaître par eux à travers la fraction du pain, comme dans le tableau du Caravage qui se trouve à la National Gallery de Londres, et qui disparut aussitôt qu’il eut été reconnu, parce que la foi est comme cela, elle n’est jamais une vision géométriquement perçue, elle est un jeu inépuisable de liberté et de grâce.

À la foi inexistante ou faible de tant d’hommes et de femmes d’aujourd’hui, aux messes banalement réduites à des baisers de paix et à des assemblées solidaires, le pape Benoît XVI veut offrir la foi consistante en un Dieu qui se fait vraiment proche, qui aime et pardonne, qui se fait toucher et manger.

Cette foi-là, c’était aussi celle des premiers chrétiens. Benoît XVI l’a rappelé lors de l'Angélus d’il y a deux dimanches. La décision de faire du dimanche le "Jour du Seigneur", a-t-il expliqué, a été un geste d’audace révolutionnaire précisément parce c’est un événement extraordinaire et bouleversant qui est à son origine : la résurrection de Jésus et son apparition aux disciples en tant que ressuscité chaque "premier jour de la semaine", c’est-à-dire le jour du début de la création.

Le pain terrestre qui devient communion avec Dieu, a déclaré le pape dans une homélie, "veut être le début de la transformation du monde. Pour que celui-ci devienne un monde de résurrection, un monde de Dieu".

Texte principal : Sandro Magister - Légende : Robert Empain

mercredi 13 avril 2016

Le combat de pornos et de hiéros


 Grâce à toi Philippe Sers



Planète porno. 1975



LE COMBAT DE PORNOS ET DE HIEROS :
IMAGE PORNOGRAPHIQUE ET IMAGE MÉTAPHYSIQUE

Un entretien entre Philippe Sers, philosophe, docteur-ès-lettres, spécialisé dans l’avant-garde artistique et dans la philosophie de l’image et Sylvie Taussig, docteur-ès-lettres, chercheuse au CNRS.


Sylvie Taussig : Vous définissez la pornographie et ses manifestations dans le cadre d'un conflit entre deux forces antagonistes, le pornos et le hieros, elles mêmes conceptualisées dans une théorie esthétique... Pouvez-vous expliciter ce point de vue ?
Philippe Sers : J'ai été conduit à m'intéresser à cette notion du pornos à partir du problème de l'image. Non pas seulement en raison de l'envahissement de notre environnement par des images « pornographiques » au sens usuel du terme, mais parce que toute pensée sur l'image rencontre  la question de la transcendance et que le pornos y est considéré comme antinomique de la transcendance. Pour la pensée juive, l'image est interdite tout simplement parce que l'on ne peut représenter Dieu étant donné qu'il n'a jamais montré Son visage. Le dépassement de cet interdit ne peut se faire que si l'on tient compte de cette exigence. Bien sûr, il y a une permission de l'image dans la société romaine, c'est le Jus imaginis latin ou le droit de faire représenter et de porter les images des ancêtres dans des cérémonies publiques. Mais cette permission correspond à un privilège réservé à des personnalités exceptionnelles ayant rendu de tels services à la patrie que le droit à l'effigie leur était ouvert. Il s'agit d'un processus de quasi divinisation. Le débat sur les images qui suit dans le christianisme naissant concerne l'image de Jésus qui est regardée comme une révélation théophanique. Dans tous les cas, l'image est investie d'un sens qui la dépasse, elle est considérée comme un lieu d'accueil de la transcendance. L'ambition des iconographes est de représenter la transcendance. Il est alors possible de parler d'image métaphysique ou bien de hiérographie.  La même tradition monothéiste définit l'antinomique de cela sous la forme de la prostitution. Il est dit que le peuple juif se « prostitue » quand il sacrifie aux idoles.
Le Dieu de la Bible se présente comme un amoureux déçu.
L'idole est avant tout une image. Il y a selon la tradition monothéiste une dérive possible de l'image qui détourne la relation à l'absolu : il s'agit d'une fausse représentation de la transcendance. La relation de l'image à la vérité est aussi un enjeu important pour la pensée. L'imitation des choses, la mimesis, est un leurre, une falsification pour la philosophie platonicienne. La modernité artistique, celle de la première avant-garde, a ouvert un espace de liberté qui était destiné au premier chef à une représentation du sens des choses, dans une préoccupation de vérité de l'image. Le paradoxe est que cette exigence qui fondait la liberté de création s'est trouvée déviée vers une futilité des formes et une complaisance pour le spectaculaire. En ce qui me concerne, j'ai cherché quels étaient les instruments conceptuels pour penser une telle situation. C'est alors que je me suis intéressé au terme biblique pour l'oubli de l'accueil de la transcendance, le terme de "prostitution". En grec le verbe pernèmi signifie exporter et vendre ; porneuo, c'est faire métier de prostitué(e). Le pornos est alors la prostitution de l'image, son détournement vers la futilité marchande au détriment d'une approche du sens. L'image pornographique appartient au registre de l'idole. Il y a un possible pornographique qui réside dans l'image et c'est ce possible qui entre en conflit avec l'image métaphysique, installant l'équivoque au cœur de la création artistique. Fornication et prévarication se rejoignent de nouveau. L'image pornographique est marchande. Elle utilise tous les moyens pour cela. Elle attire la convoitise jusqu'aux tréfonds d'une sexualité totalement abstraite qui n'a d'autre fonction que d'interdire le don et l'aventure de la Rencontre. Le pornos se démasque ainsi comme opacité et aplatissement. L'idole nous montre qu'il y a une image sacrée pornographique, instrument de la vénalité, qui usurpe la fonction de l'image métaphysique.

L'adoration de l'idole unit-elle fornication et prévarication par la falsification du sacrifice ?
Il faut distinguer deux types de sacrifices : d'une part celui qui fonctionne comme accueil de la transcendance, qui est essentiellement anargyre, gratuit, oblatif. Il est surtout oblatif. Il est le sacrifice de ce que je suis et implique la reconnaissance de la transcendance. À l'inverse l'adoration des idoles semble bien fonctionner comme une "dévotion à échange". Elle opère, comme le font par exemple les Égyptiens, une distinction des fonctions de la divinité qui permet à l'homme d'agir sur chacun de ses aspects particuliers par un système d'échanges. Une telle relation revient à affirmer une commensurabilité entre le divin et l'homme. La transcendance se trouve pour ainsi dire aplatie à mon niveau. Nietzsche raille cette illusion dans des textes inoubliables. Ce qui m'a frappé dans l'exigence biblique, c'est qu'elle implique une éthique de l'image que je trouvais mise en œuvre dans l'avant-garde historique. Malgré quelques dérives, l'avant-garde historique se méfie du marché. Breton parle de « ces messieurs de l'épicerie ». Tous les créateurs de la première abstraction ou du dadaïsme, au cœur du renouvellement de nos mentalités, respectent en l'image une relation à la transcendance. Le pornos est donc tout ce qui est occultation de ces possibilités, par opposition au hieros qui est représentation de la transcendance.
 
Comment la pornographie, définie ainsi comme un comportement, s'articule-t-elle avec la dimension sexuelle de l'image porno au sens trivial ? Pourquoi la femme devient-elle un objet privilégié de cette image ?
C'est que la pornographie, instrument de la vénalité, s'accommode volontiers du refus de la personne. Si l'image est accueil, elle est un équivalent, elle offre le lieu d'un transfert d'évidence de ce qui se passe dans l'amour, dans la relation à l'autre. Or l'image la plus complète de l'accueil c'est la féminité, car le regard sur l'autre inhérent à la féminité est très exemplaire : c'est un accueil absolu, à la fois corporel et spirituel et radicalement anargyre. Levinas a montré qu'il y a une sacralité de la féminité. C'est pourquoi le pornos est friand de la salissure de l'image de la femme et devient un modèle du refus de l'autre. Dans l'usage trivial du terme, c'est-à-dire le pornos au sens restreint, le « X », et non plus le pornos au sens large que je viens de définir, observons que ce n'est pas un hasard si l'image pornographique se nourrit d'un contenu tournant autour du viol, de la prostitution, du meurtre et de la drogue. Il y a un lien entre tout cela que l'herméneutique iconique nous oblige à approfondir. Dans les deux premiers cas, le viol et la prostitution, l'amour est considéré comme une salissure. Salissure imposée par la violence dans le cas du viol, salissure acceptée et consentie lors de la prostitution où elle est compensée par le paiement. Tout tourne alors autour de la question de l'Autre et de l'accueil de l'Autre. La féminité se présente fondamentalement comme l'image la plus complète de l'Accueil et la corruption de cette image revêt alors très logiquement la plénitude de son sens blasphématoire dans la prostitution parce que l'accueil y est vénal, et ainsi la prostitution est-elle l'équivalence de l'idolâtrie ou de la dévotion à échange. L'accueil y est vendu, l'amour y est négocié, et par conséquent nié, et la porte est refermée. Quant au viol, ou à la violence, il est la monstrueuse destruction de l'Accueil par une force de salissure qui le transforme en soumission. Tout viol implique violence, mais l'équivalence entre viol et violence prend sa racine dans ce refus de la liberté de l'autre, que le violant veut anéantir dans sa manifestation métaphysique. Emmanuel Levinas écrit que le viol et le meurtre sont la même négation totale d'autrui. Ces thèmes de viol, violence et meurtre, nous les retrouvons dans la représentation pornographique au sens banal, commercial du terme.

Mais ce sont des simulacres...
Justement, le dadaïsme a exploré le thème du simulacre absolu en relation avec le refus de l'autre, et cela sous ses deux versants, dans ses deux apories complémentaires du corps-objet et de l'objet-corps. Je pense en particulier au film de Hans Richter Rêves à vendre, un diptyque qui met ces deux apories en perspective. Le premier pan, qui renvoie au corps-objet, part d'un collage de Max Ernst et montre le désir brutal d'un homme pour une femme ; le rêve de possession et de voyeurisme n'a pas d'image pornographique. Le pornos n'est pas forcément pornographique au sens légal, mais il montre la réduction de l'autre, l'instrumentalisation du corps de l'autre nié comme personne. Le second pan, avec Fernand Léger, consiste en un duo d'amour entre deux mannequins, « la danse de la fille au cœur préfabriqué » : il met en évidence l'objet-corps. Dans cette séquence, tous les éléments sont liés à la société de consommation, au système marchand, à ce qui est valorisé par l'abstraction monétaire poussé au maximum de cohérence autonome ; c'est un système qui ne fonctionne plus qu'à partir des objets mis en vente... Or les deux mannequins qui se rencontrent ne peuvent pas s'aimer, bien sûr, leur cœur est en carton pâte. À la fin, le mannequin femme rejette le mannequin homme qui se disloque lamentablement. Immédiatement après cela le film pose la question de l'identification au modèle, au simulacre. Cela se passe dans la séquence du film qui a été tournée par Richter sur la suggestion de Man Ray. Car l'imposture du simulacre est non seulement de se présenter comme réalité, mais surtout de s'ériger en norme. La relation en chiasme que construit le film montre l'enfermement contemporain dans la matérialité associé au refus de considérer la personne dans sa continuité matériel / spirituel.

N'est-ce pas une définition du totalitarisme ?
En effet, la logique totalitaire se déploie dans le refus de l'autre, dans le refus de sa liberté, dans la réduction de la personne au stade d'instrument. J'ai bien peur que la pornographie ne procède de même à la négation de l'existence de l'autre en tant que personne et à sa réduction au stade d'instrument. La solidarité avec l'idée de mort et partant la pulsion de mort est évidente, puisque la dynamique voyeuriste de la pornographie ne pourrait entièrement s'accomplir que dans le meurtre de l'autre réduit à une mécanique corporelle, sans aucune âme ; or pour opérer cette réduction, il faut ouvrir l'autre, le mutiler, etc. L'instrumentalisation du corps se termine par une dissection. Ce processus se rencon
tre dans la tradition païenne, par exemple chez Néron : quand il reçoit la tête d'un ennemi, il se moque de cette tête, ridicule avec ses cheveux qui ont blanchi ; d'après la tradition, après le meurtre d'Agrippine, il énumère les parties de son corps. La dissection est l'accomplissement de l'instrumentalisation et sa solidarité avec le mépris totalitaire de l'individu est évidente, on le comprend parfaitement en lisant les horribles récits des réscapés des camps de la mort.

Peut-on déceler de nos jours un affaiblissement du hiéros, à interpréter comme crise de la civilisation, comme « mort de dieu » ? Le thème du pornos est-il particulièrement symptomatique aujourd'hui ?
Une telle expression est caractéristique surtout d'une méconnaissance du contenu du message chrétien, puisque pour le christianisme, ce qui pourrait correspondre à la "mort de Dieu" est ce moment mystérieux qui précède la Résurrection. La perte des repères chrétiens est certes en cause, mais elle n'est pas la seule. Par exemple, la chasteté est valorisée aussi dans la tradition païenne. Or la chasteté est raillée de nos jours : elle est mal identifiée et considérée seulement comme un interdit. Mais la chasteté est essentiellement oblative ; elle n'a de valeur que comme ouverture soit à quelqu'un, soit à la transcendance.

Je voudrais revenir à la question de la levée des interdits. À la fin du dix-septième siècle, la diffusion des textes érotiques et pornographiques a une dimension politique. Le libertinage est un lieu de revendication de l'autonomie, de la liberté et de la responsabilité. La possibilité de l'éducation sexuelle renvoie à la revendication de l'éducation en général, y compris, et peut-être surtout des femmes. Il me semble que le même mouvement se retrouve dans le dadaïsme, en guerre contre les éléments sociaux de l'aliénation. 

Comment interprétez-vous aujourd'hui ce thème de la levée des interdits ?
Chez les artistes de l'avant-garde, la levée des interdits est destinée à une exploration, comme chez Descartes d'ailleurs. L'interdit doit être l'objet d'un dépassement, à partir du moment où un intérêt supérieur, heuristique est en jeu. Ce n'est pas que tout est permis, mais que rien ne doit être interdit sans avoir été d'abord l'objet d'un examen ; aucun interdit ne doit être accepté sans examen. Au demeurant, tous les possibles ne sont pas intéressants : cela oblige à du discernement, et à renoncer à de très nombreux éléments pour découvrir le sens. La direction que fermait l'interdit est prometteuse dans le plan de l'exploration du sens, et c'est cette exploration qui rend la transgression nécessaire, mais elle exige une rigueur morale totale, telle celle de Duchamp. En revanche la mutilation de l'œil dans le Chien andalou renvoie à cette dissection que nous évoquions, elle est caractéristique d'une incertitude sur l'image qui hante le surréalisme.
Certains artistes contemporains ont transformé cette transgression de l'éthique propre au dadaïsme en une éthique de la transgression qui est en réalité une esthétique, un dandysme de la transgression. La stratégie de la transgression qui s'établit alors ouvre à une dérive pornographique, parce qu'il y a une séduction commerciale, spectaculaire du porno-graphique comme on peut le voir avec le travail de Jeff Koons avec la Cicciolina. Le porno offre de nouveaux créneaux, de nouveaux produits, qui fonctionne bien mieux que la rigueur morale du dadaïsme et son éthique artistique. C'est un vertige nihiliste qui se nourrit du renoncement aux ambitions de la modernité. D'ailleurs il nous est répété de manière inlassable que les ambitions de cette avant-garde seraient impossibles ou même encore qu'elle aurait "échoué". Le déploiement particulier qui s'opère de nos jours me semble lié à l'essor d'une idéologie de renoncement et d'un vertige de la technoscience qui renforce les moyens de prise du pouvoir sur l'autre et les techniques du simulacre, par exemple l'idée d'une "réalité virtuelle" que les commerçant en informatique voudraient nous faire gober. Ce sont autant d'éléments qui renforcent l'efficacité de la pornographie.
La prééminence du commercial sur le culturel marque la civilisation actuelle. La montée en puissance de la pornographie s'explique d'une part par les progrès de la technoscience qui rendent le simulacre plus rassemblant, et d'autre part par un vertige nihiliste qui se sert des acquis d'une avant-garde dont il bafoue la foi. Les menteurs et le maquillage triomphent actuellement, s'appuyant sur tous les mécanismes de la falsification très solidaire de l'idéologie totalitaire.

Les régimes totalitaires n'interdisent-ils pas la pornographie comme ils contrôlent le commerce ? Le commerce n'est-il pas signe d'échange, d'ouverture sur l'autre, de sortie de sociétés anthropologiquement et culturellement endogames ? La pornographie est sans doute une dérive du « tout se vend », mais ne peut-on pas la condamner sans porter atteinte à ce qui fut et est encore un instrument d'émancipation, une garantie de liberté et d'autonomie ? La diabolisation de l'image pornographique rapportée à l'adoration des idoles ne compromet-elle pas la possibilité de la rencontre ?
Il ne s'agit pas de condamner ou d'interdire, mais d'identifier la valeur. Si nous réduisons toute évaluation à celle de l'abstraction monétaire, cela nous conduit très rapidement à l'indifférence évaluative dont j'ai montré qu’elle est un allié objectif du totalitarisme. C'est dire que toute rencontre de l'autre est compromise !

Vous avez dit que le pornos n'est pas forcément porno au sens « X » du terme. Inversement, le porno au sens « X » peut-il servir de lieu d'investigation du sens, de recherche de la vérité. Ses éléments peuvent-ils trouver leur place dans une image métaphysique anargyre ?
Cela me paraît difficile, puisque par définition, il s'agit d'un simulacre qui me dépossède. Lorsque Artaud élabore la théorie du théâtre métaphysique, son premier soin est de pointer l'erreur qui nous fait voir la vie sur la scène et non pas en nous. Il choisit d'inverser le processus qui conduit le spectateur à considérer que la réalité est sur le plateau et non dans la salle. C'est une critique de l'illusion qui rejoint celle de Nietzsche dans la Naissance de la tragédie. Le spectacle de l'érotisme des autres in vitro me propose une réalité de substitution et opère par séduction ou par intimidation sur ma conscience pour imposer un nouvel interdit qui est un interdit de non transgression. Mais qu'est-ce qui est l'objet donc de cette transgression ? Le spectacle est la plupart du temps un comportement sexuel sans surprise dans des situations qui sont celles de toute orgie romaine. Lorsque l'on lit les auteurs latins, ces représentations sont sans surprise. Ce qui est transgressé n'est pas la morale sociale, assouplie depuis longtemps à ce type de pratiques, mais tout autre chose qui se situe plutôt du côté du mystère de la personne et de la rencontre. Il me paraît assez clair que dans l'existence la rencontre de l'autre se fait souvent d'une manière plus "pudique", si j'ose dire. C'est peut-être plutôt cette pudeur qui est transgressée et le mystère de l'autre. Ce qui caractérise l'image métaphysique ou le théâtre métaphysique, c'est surtout qu'elle n'est jamais descriptive, qu'elle n'use jamais du simulacre. Il est fait appel à mon expérience. C'est de mon expérience qu'il s'agit, comme dans les poèmes chinois. Une direction m'est indiquée et il m'appartient de l'explorer seul, sans modèle et sans norme. Dans le cas du porno, nous sommes dupés puisque l'on nous fait croire à notre liberté dans le même temps que l'on nous la ravit. Le mécanisme du pornos, c'est cela. Il est question de me vendre l'expérience d'un autre. Cela vaut pour presque toutes les activités humaines et cela englobe l'amour. La résistance est sans doute liée à ce que je sens, que l'amour a une dimension d'éternité, et là, l'enjeu est trop important pour que l'écoute le marchand du temple...
 
Derniers ouvrages parus de Philippe Sers 

Totalitarisme et avant-gardes, falsification et vérité en art, Paris, Les Belles Lettres, collection "l'Âne d'or", 2001, réédition mars 2003.
Résonance intérieure, Dialogue sur l'expérience artistique et l'expérience spirituelle en Chine et en Occident, Entretiens avec Yolaine Escande, Paris, Klincksieck, 2003.
Les Avant-gardes entre métaphysique et histoire ; Entretiens avec Gérard Conio, suivis de : Vers un art métaphysique ?, Lausanne, L'Âge d'Homme, collection "Petite Bibliothèque slave", 2002.
Icônes et saintes images, la représentation de la transcendance, Paris, Les Belles Lettres, 2002.
Kandinsky : Philosophie de l'abstraction, peinture, poésie, scénographie. Genève, Skira, 1995 ; réédition Milan-Paris, Skira-Seuil mai 2003.
Sur Dada, Essai sur l'expérience dadaïste de l'image, suivis de : Entretiens avec Hans Richter, Nîmes, Éditions Jacqueline Chambon, collection "Rayon art", 1997.
Édition de : Wassily Kandinsky, Point et ligne sur plan, contribution à l'analyse des éléments de la peinture, Paris, Gallimard, collection "Folio essais",1991, réédition 2002.
Édition de : Wassily Kandinsky, Du Spirituel dans l'art et dans la peinture en particulier, Paris, Gallimard, collection "Folio essais", 1988, réédition 2002.

 

dimanche 27 mars 2016

Réalité et sortie de nos enfers


Grâce à toi Seigneur Jésus


En ce jour de Pâques, les chrétiens se souviennent qu’après sa mort sur la croix et avant de ressusciter dans la Gloire du Père, le Christ Jésus est descendu aux enfers, ou aux Limbes, pour y chercher les justes, à savoir les hommes et les femmes qui, avant l’Incarnation du Christ, se sont rendus justes par leurs actes durant le temps de leurs existences terrestres.
Il faut aussitôt ajouter que pour les chrétiens les événements de la vie de Jésus Christ :  son Incarnation, sa Naissance, sa Passion, sa Mort et sa Résurrection, ainsi que les sacrements qu’il a institués, sont des réalités éternelles, des réalités vivantes qui ne cessent de se produire dans la Vie éternelle, dans la vraie Vie, la Vie unique et absolue dans laquelle nous vivons, de laquelle nous recevons la vie à chaque instant par amour, et cela même si nous l’ignorons, l’oublions ou le réfutons.


Le Christ aux limbes par Andrea Bonaiuti, dit Andrea da Firenze.
Ce peintre italien fut chargé d’exécuter à Florence, pour la salle capitulaire de la chapelle des Espagnols,
des fresques, dont Le Christ aux limbes, daté d’environ 1366-1368.




Si le Don de la vie nous est donné gratuitement, par une grâce que nous sommes incapables de nous donner à nous-mêmes, chacun de nous, par une autre grâce aussi miraculeuse que la précédente, est libre de faire ce qu’il veut de sa vie. Chacun, en effet, peut librement jouir de sa vie pour lui seul, en faire sa chose, sa propriété, il peut l’avilir, la détruire, la haïr et nier indéfiniment l’avoir reçue. De même, chacun peut encore jouir de la vie d’autrui, il peut l’asservir, l’avilir, la haïr, la faire souffrir et la détruire et même trouver du plaisir à le faire. Mais chacun peut aussi, à l’image du Christ Jésus, reconnaître et aimer la Vie en lui, en chacun et en tous, et vouer sa vie aux autres vivants comme lui et en éprouver une joie indicible. Chacun peut donc librement faire de sa vie un paradis ou un enfer, faire de la vie une joie ou une souffrance, continuelles et réelles, et d’autant plus réelles qu’elles sont éprouvées comme telles.

Les enfers est donc un nom donné à une modalité réelle et souffrante de la vie que nous pouvons réaliser maintenant et éternellement en nous y mettant chacun pour soi et tous ensemble. De même, le paradis est le nom de la réalité vivante qui est la joie qu’il nous est donné de réaliser dans nos vies dès maintenant et éternellement. C’est donc dans les enfers ou le paradis que chacun de nous fait de sa vie qu’il vit maintenant et vivra après la mort de son corps terrestre. 

Les enfers ne se réduisent pas à la réalité apparente du monde qui nous saute aux yeux partout et qui n’est que sa manifestation visible dans le monde ; un monde si terrifiant que Malraux en a dit, après la guerre, qu’il avait donné des leçons à l’enfer ! Car si l’enfer est manifesté dans le monde de manière visible et même de plus en plus spectaculaire, sa réalité véritable n’est pas faite d’images et de mots, mais d’une réalité invisible comme la réalité même de la vie quand elle est faite des souffrances de la multitude des vivants qui subissent l’enfer dans leurs vies mêmes, quand ils éprouvent la faim, la soif, le froid, la maladie, les coups, les viols, les blessures et les crimes dans leurs chairs, quand ils endurent la haine et le mépris dans leurs âmes, quand ils subissent la négation de la Vie dans leurs coeurs. 

C’est donc la négation de la Vie en soi, en chacun et en tous, qui fait la réalité vivante des enfers. 




Enluminure. Livre d'heures de Catherine de Clèves, 1440




Ces lumières, reçues du Christ Jésus et de l’intelligence de Michel Henry, nous aident à mieux saisir le sens de mots chrétiens comme vie, incarnation, souffrance, amour, charité, pardon, compassion, résurrection, descentes aux enfers, ascension...

Ces mots pour un chrétien ne sont pas des paroles en l’air mais les actes d’un homme nommé Jésus qui les a accomplis dans la réalité vivante, invisible et éternelle de sa vie, qui est celle d’une chair semblable à la notre, des actes qui furent manifestés aux yeux de tous dans l’espace et le temps du monde. 
Or, tous les actes de cet homme se concentrent en un seul acte de pur amour : Jésus donne sa vie pour nous sauver de nos enfers et, par ce don, il ressuscite et nous ressuscite dans la Vie éternelle.



Wassily Kandisnky, Jugement Dernier. 1912



Jésus est descendu et descend aujourd’hui encore dans nos enfers, réels, temporels et potentiellement éternels de nos vies ignorantes du Don de l’amour. Par le Don de sa vie et par le pardon donné à tous les hommes, Jésus nous redonne la Vie, il nous renouvelle, il nous ressuscite avec Lui, pour autant que nous voulions de son Don. 

Nous ressuscitant, Jésus nous délivre de la peur et du mensonge qui sont l’origine de notre existence terrestre. Car c’est par le mensonge, le doute, la méfiance et la calcul que nous sommes séparés de la Vie, que nous sommes aux enfers, quand nous en venons à croire que la vie ne nous est pas donnée par amour, mais, qu’au contraire, elle ne pourrait que se perdre en se donnant, ce qui constitue la négation de la Vie, son épreuve infernale.
  
Jésus n’est pas descendu dans l’Enfer des damnés éternels, dans le puits de l’abîme où vivent et vivront éternellement ceux qui nient indéfiniment une Vie qui ne peut que se donner et jamais se reprendre. C'est pourquoi ceux là voudront mourir mais ne le pourront pas. 


Marie, ne me retiens pas, je ne suis pas encore monté vers le Père.
Robert Empain. 2015



Texte : Robert Empain, 26 mars 2016

vendredi 25 mars 2016

Quiconque est de la vérité entend ma voix


Grâce à toi Seigneur Jésus

La Passion selon saint Jean de Jean-Sébastien Bach relate et commente la Passion du Christ d'après l'évangile de Jean. Elle constitue, avec la Passion selon saint Matthieu de Bach également, l'apogée d'une très ancienne tradition remontant au Moyen-Âge consistant à chanter la passion du Christ pendant la semaine sainte. Il s'agit d'une des plus riches et plus grandiose œuvre de ce genre, et une des œuvres majeures de Bach. Son exécution dure environ 2 heures. Cette passion est constituée d'une alternance de récitatifs et de choeurs relatant la passion, dans laquelle viennent s'insérer des ariosos ariosos, des aria et des chorals venant apporter des commentaires ou des réflexions théologiques aux événements. Deux chœurs libres monumentaux encadrent l’œuvre, qui est divisée en deux parties principales, entre lesquelles pouvait prendre place un sermon. Les quatre Evangiles racontent la Passion du Christ  mais on ne connaît que deux mises en musique de cet épisode par Jean-Sébastien Bach : celle de saint Jean et celle de saint Matthieu. Des versions des passions selon saint Marc et saint Luc ont été partiellement retrouvées ; leur reconstitution a été tentée sans réel aboutissement. Des parties entières de ces deux œuvres sont perdues, beaucoup d'œuvres de Bach ont été éparpillées après sa mort, ses compositions étant passées de mode.

En hommage à Nikolaus Harnoncourt, disparu le 5 mars 2016





Chœur 

Seigneur, notre souverain, dont la renommée

Dans tous les pays est glorieuse !

Montre-nous, par ta passion,

Que toi, le vrai fils de Dieu,

À toute heure

Même dans la plus grande humiliation,

Tu es glorifié ! 

2a Récitatif 

Évangéliste: Jésus alla avec ses disciples de l'autre côté du ruisseau Cédron, il y avait là un jardin, dans lequel entrèrent Jésus et ses disciples. Mais Judas, qui l'a trahi, connaissait aussi l'endroit car Jésus y rencontrait souvent ses disciples. Maintenant Judas, ayant rassemblé une troupe de gardes des grands prêtres et des Pharisiens, Arriva là avec des torches, des lampes et des armes. Maintenant Jésus, sachant tout ce qui allait lui arriver, sortit et leur dit :Jésus: Qui cherchez-vous ?

Évangeliste : Ils lui répondirent : 

2b Chœur 

Jésus de Nazareth.

2c Continuo

Évangéliste: Jésus leur dit : Jésus: C'est moi.

Évangéliste: Mais Judas, qui l'a trahi, se tenait avec eux. Maintenant quand Jésus leur dit : C'est moi, ils reculèrent et tombèrent à terre.  Alors il leur demanda à nouveau :

Jésus: Qui cherchez-vous ?

Évangéliste: Mais ils dirent :

2d Chœur 

Jésus de Nazareth.

2e Récitatif  

Évangéliste: Jésus répondit : Jésus: Je vous ai dit que c'est moi, Si c'est moi que vous cherchez, alors laissez ceux-ci partir !

3 Choral

Ô grand amour, ô amour au-delà de toute mesure,

Qui t'a amené à ce chemin du martyre !

Je vivais avec le monde dans le plaisir et la joie,

Et tu devais souffrir.

4 Récitatif 

Évangéliste: Ainsi devait s'accomplir la parole, qu'il avait dite : Je n'ai perdu aucun de ceux que tu m'as donnés. Alors Simon Pierre avait une épée et il la sortit et frappa le garde du grand prêtre et coupa son oreille droite ; et le garde s'appelait Malchus.

Alors Jésus dit à Pierre : 

Jésus: Range ton épée dans le fourreau ! Ne devrai-je pas boire la coupe que mon Père m'a donnée ? 

5 Choral 

Que ta volonté soit faite, Seigneur Dieu, à la fois

Sur la terre et au royaume des cieux.

Donne-nous de la patience au temps du chagrin,

D'être obéissant dans l'amour et la souffrance ;

Retiens et guide tous chair et sang

Qui agissent contre ta volonté !

6 Récitatif 

Évangéliste: La troupe, cependant, et le capitaine et les serviteur des Juifs prirent Jésus et le lièrent et le menèrent d'abord chez Anne, qui était le beau-père de Caïphe, le grand-prêtre cette année-là. Mais c'était Caïphe, qui avait conseillé les Juifs, qu'il serait bien qu'un seul homme meure pour le peuple. 

7 Air 

Des liens de mes péchés

Pour me délivrer,

Mon sauveur est attaché.

De toutes l'infection du vice

Pour me guérir,

Il se laisse lui-même être blessé.

8 Récitatif 

Évangéliste: Mais Simon Pierre et un autre disciple suivirent Jésus.

9 Air 

Je te suis aussi avec des pas heureux

Et ne te quitte pas,

Ma vie, ma lumière.

Poursuis ton voyage,

Et ne t'arrête pas,

Continue à me tirer, à me pousser, à me conjurer.

10 Récitatif 

Évangéliste: Ce disciple était connu du grand prêtre et il entra avec Jésus dans le palais du grand prêtre. Mais Pierre restait à la porte. Alors l'autre disciple, qui était connu du grand prêtre, sortit et parla à la gardienne de la porte et conduisit Pierre à l'intérieur.

Alors la servante, gardienne de la porte, dit à Pierre :

Servante: N'es-tu pas un disciple de cet homme ?

Évangéliste:  Il dit :  Pierre: Je ne le suis pas.

Évangéliste: Les serviteurs et les gardes étaient là et ils avaient fait un feu de charbon (car il faisait froid) et se réchauffaient. Mais Pierre était près d'eux et se réchauffait.

Le grand prêtre interrogea Jésus sur ses disciples et son enseignement.

Jésus lui répondit : Jésus: J'ai parlé ouvertement devant le monde. J'ai toujours enseigné dans la synagogue et le temple, où tous les Juifs se rassemblent, et je n'ai rien dit en cachette. Pourquoi m'interroges-tu ? Demande à ceux qui ont entendu ce que je leur ai dit ! Vois, ces mêmes personnes savent ce que j'ai dit.

Évangéliste: Mais comme il disait cela, un des gardes, qui se tenait là, donna un coup sur la joue de Jésus et dit :

Garde: Réponds-tu ainsi au grand prêtre ?

Évangéliste: Jésus répondit :

Jésus: Si j'ai mal parlé, alors montre ce qui est mal,

si j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ?

11 Choral

Qui t'as frappé ainsi, 

Mon Sauveur, et avec des tourments

Te traite aussi mal ?

Tu n'es pas du tout un pécheur

Comme nous et nos enfants,

Tu ne sais rien des méfaits.

Moi, moi et mes péchés,

Qui sont aussi nombreux que les grains

De sable près de la mer,

Ils t'ont apporté

La détresse qui t'assaille,

Und das betrübte Marterheer. 

Et ce martyre qui t'afflige.

12 Récitatif [Ténor]

Évangéliste: Et Anne l'envoya lié au grand prêtre Caïphe. Simon Pierre se tenait là et se réchauffait, quand ils lui dirent :

12b Chœur

N'es-tu pas un de ses disciples ?

12c Récitatif

Évangéliste: Mais il nia et il dit :

Pierre: Je ne le suis pas.

Évangéliste: Un des gardes du grand prêtre, ami de celui à qui Pierre avait coupé l'oreille, 

dit : Garde: Ne t'ai-je pas vu dans le jardin avec lui ?

Évangéliste: Alors Pierre nia à nouveau, et aussitôt le coq chanta. Alors Pierre se rappela les mots de Jésus et s'en alla et pleura amèrement.

13 Air

Hélas, mon esprit,

Où iras-tu,

Où trouverai-je un rafraîchissement ?

Devrais-je rester ici,

Ou devais-je souhaiter ?

Que les montagnes et les collines soient derrière moi ?

Dans tout le monde il n'y a pas d'aide,

Et dans mon cœur

Demeure l'élancement

De mon méfait,

Puisque le serviteur a renié le Seigneur.

14 Choral

Pierre, qui ne pense pas du tout en arrière,

Renie son Dieu,

Mais après un regard de reproche.

Pleure amèrement.

Jésus, regarde-moi aussi,

Quand je ne me repentirai pas ;

Quand j'ai fait du mal,

Excite ma conscience !

15 Choral

Christ, qui nous a bénis,

Qui n'a fait aucun mal,

Pour nous dans la nuit,

A été saisi comme un voleur,

Conduit devant des gens sans dieu

Et faussement accusé,

Raillé, insulté, on lui a craché dessus,

Comme l'écriture le dit.

16a Récitatif 

Évangéliste: Alors ils conduisirent Jésus de chez Caïphe au prétoire et c'était tôt. Et ils n'entrèrent pas dans le prétoire, pour ne pas se souiller, mais au contraire pouvoir manger le repas pascal. Alors Pilate sortit vers eux et dit :

Pilate: Quelle accusation portez-vous contre cet homme ?

Évangéliste: Ils répondirent et lui dirent :

 16b Chœur

S'il n'était pas un criminel, nous ne l'aurions pas amené devant toi.

16c Récitatif 

Évangéliste: Alors Pilate leur dit :

Pilate: Alors prenez-le et jugez-le suivant votre loi !

Évangéliste: Alors les Juifs lui dirent:

16d Chœur

Nous n'avons pas le droit de condamner quelqu'un à mort.

16e Récitatif 

Évangéliste: Ainsi était accomplie la parole de Jésus, qu'il a prononcée pour indiquer de quelle mort il mourrait. Alors Pilate rentra dans le prétoire et appela Jésus et lui dit :

Pilate: Es-tu le roi des Juifs ?

Évangéliste: Jésus répondit   Jésus : Dis-tu cela de toi-même, ou d'autres te l'ont dit de moi ?

Évangéliste: Pilate répondit :

Pilate: Suis-je un Juif ? Ton peuple et les grands prêtres t'ont remis à moi ; qu'as-tu fait ?

Évangéliste: Jésus répondit   Jésus : Mon royaume n'est pas de ce monde ; si mon royaume était de ce monde, alors mes gardes combattraient;  pour que je ne sois pas livré aux Juifs ; mais mon royaume n'est pas d'ici.

17 Choral

Ah grand roi, grand pour tous les temps,

Comment puis-je sobrement étendre cette fidélité ?

Aucun cœur humain ne peut concevoir

Ce qui est une offrande digne de toi.

Je ne peux pas saisir avec mon esprit,.

Comment imiter ta miséricorde.

Comment puis-je alors rembourser tes actes d'amour

Avec mes actions ?

18a Récitatif 

Évangéliste: Alors Pilate lui dit :

Pilate: Alors tu es un roi ?

Évangéliste: Jésus répondit :

Jésus: Tu le dis, je suis un roi. Pour cela je suis né et je suis venu dans le monde, de sorte que je puisse témoigner de la vérité. Quiconque est de la vérité entend ma voix.

Évangéliste: Pilate lui dit:

Pilate: Qu'est-ce que la vérité ?

Évangéliste: Et ayant dit cela, il sortit vers les Juifs et leur dit :

Pilate: Je ne trouve aucune culpabilité en lui. Mais vous avez une coutume que je relâche quelqu'un pour vous ; voulez-vous maintenant que je relâche le roi des Juifs ?

Évangéliste: Alors ils crièrent tous ensemble et dirent :

18b Chœur

Pas lui, mais Barrabas !

18c Récitatif

Évangéliste : Cependant Barrabas était un meurtrier. Alors Pilate prit Jésus et le flagella.

19 Arioso

Regarde, mon âme, avec un plaisir anxieux,

Avec une joie amère et un cœur à moitié serré,

Ton bien le plus haut dans la souffrance de Jésus,

Comment, pour toi, des épines qui le percent,

Fleurissent les primevères, clés du ciel !

Tu peux cueillir beaucoup de fruits doux de son armoise ; 

Donc regarde sans t'arrêter vers lui !

20 Air

Considère, comment son dos taché de sang,

De tous côtés

Est comme le ciel,

Dans lequel, après que le déluge

De notre flot de péchés se soit abattu,

Le plus bel arc-en-ciel

Comme signe de la grâce de Dieu était placé !

21a Récitatif

Évangéliste: Et les soldats tressèrent une couronne d’épines et la mirent sur sa tête

et le revêtirent d'un manteau de couleur pourpre et dirent :

21b Chœur

Salut, cher roi des Juifs !

21c Récitatif

Évangéliste: Et ils le frappèrent sur la joue. Alors Pilate sortit et leur dit :

Pilate: Voyez, je vous l'amène dehors, pour que vous reconnaissiez que je ne trouve aucune faute en lui.

Évangéliste: Alors Jésus sortit et portait une couronne d'épines et un manteau de couleur pourpre. Et il leur dit : Pilate: Voyez, quel homme !

Évangéliste: Quand les grands prêtres et les soldats le virent, ils crièrent et dirent :

21d Chœur

Crucifie-le, crucifie-le !

21e Récitatif

Évangéliste: Pilate leur dit :

Pilate: Vous le prenez et le crucifiez ; car je ne trouve aucune faute en lui !

Évangéliste: Les Juifs lui demandèrent :

21f Chœur 

Nous avons une loi, et selon cette loi il doit mourir ; car il s'est fait lui-même fils de Dieu.

21g Récitatif

Évangéliste: Quand Pilate entendit ces mots, il devint plus inquiet

et il rentra dans le prétoire et dit à Jésus : Pilate: D'où es-tu ?

Évangéliste: Mais Jésus ne lui donna aucune réponse. Alors Pilate lui dit :

Pilate: Tu ne me parles pas ?  Ne sais-tu pas que j'ai le pouvoir de te crucifier et le pouvoir de te relâcher ?

Évangéliste: Jésus répondit : Jésus: Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi, s'il ne t'avait été donné d'en-haut ; donc celui qui m'a livré à toi a le plus grand péché.

Évangéliste: Dès lors Pilate chercha comment il pourrait le relâcher.

22 Choral

De ta prison, fils de Dieu,

Notre liberté doit venir ;

Le refuge de tous les croyants ;

Si tu n'avais pas accepté la servitude,

Notre servitude aurait été éternelle.

23a Récitatif

Évangéliste: Les Juifs, cependant, criaient et disaient :

23b Chœur -

Si tu laisses cet homme aller, tu n'es pas ami de César ; 

car qui se fait lui-même roi est contre César.

23c Récitatif 

Évangéliste: Quand Pilate entendit ces mots, il amena Jésus dehors et il s'assit sur le siège du jugement, à l'endroit qui s’appelle Dallage, en hébreu : Gabbatha.

Mais c'était le jour de la préparation de la Pâque à la sixième heure, et il dit aux Juifs :

Pilate: Voyez, c'est votre roi !

Évangéliste: Mais ils crièrent :

23d Chœur

Va-t'en, va-t'en, qu'on le crucifie !

23e Récitatif 

Pilate leur dit :

Pilate: Dois-je crucifier votre roi ?

Évangéliste: Les grands prêtres répondirent :

23f Chœur

Nous n'avons d'autre roi que César.

23g Récitatif

Évangéliste: Alors il le leur livra pour être crucifié. Ils prirent Jésus et l’amenèrent. Et il portait sa croix et alla jusqu'à l'endroit.  qui s'appelle l'endroit du crâne, en hébreu : Golgotha. 

24 Air

Dépêchez-vous, âmes tourmentées,

Laissez vos cavernes de tortures,

Dépêchez-vous - Où ? au Golgotha !

Prenez les ailes de la foi,

Volez - Où ? à la colline de la croix ! 

Votre salut y fleurit ! 

25a Récitatif

Évangéliste: Là ils le crucifièrent et avec lui deux autres, un de chaque côté, Jésus au milieu. Et Pilate écrivit un écriteau et le plaça sur la croix, et il était écrit : "Jésus de Nazareth,le roi des Juifs ». L'écriteau fut lu par de nombreux Juifs, car l'endroit était près de la ville, là où Jésus fut crucifié. Et c'était écrit en hébreu, en grec et en latin.

Les grands prêtres des Juifs dirent à Pilate :

25b Chœur

N'écris pas : le roi des Juifs, mais plutôt qu'il a dit qu'il est le roi des Juifs.

25c Récitatif

Évangéliste: Pilate répondit :

Pilate: Ce que j'ai écrit est écrit.

26 Choral

Au fond de mon cœur

Seuls ton nom et ta croix

Brillent en tout temps et à toute heure,

De sorte que je peux me réjouir.

Laisse-moi voir l'image

Pour me consoler dans ma détresse

De comment toi, Seigneur Christ, si patiemment ! 

Tu as versé ton sang jusqu'à la mort !

27a Récitatif

Évangéliste: Les soldats cependant qui avaient crucifié Jésus, prirent ses vêtements et firent quatre parts, une part pour chaque soldat, et de même avec sa tunique. La tunique, cependant, n'avait pas de couture, étant tissée de haut en bas. Alors ils se dirent :

27b Chœur

Ne la déchirons pas, tirons plutôt au sort celui qui l'aura.

27c Récitatif

Évangéliste: Ainsi pouvait s'accomplir l'écriture, qui disait : ils ont partagé mes habits entre eux et ont tiré au sort ma tunique. C'est ce que firent les soldats.

Mais au pied de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas, et Marie de Magdala. Maintenant quand Jésus vit sa mère  et à côté le disciple qu'il aimait, il dit à sa mère :

Jésus: Femme, regarde, c'est ton fils !

Évangéliste: Puis il dit au disciple :

Jésus: Regarde, c'est ta mère !

28 Choral

Il prit soin de tout

À la dernière heure,

Pensant encore à sa mère,

Il lui procura un tuteur.

Ô homme, agis avec justice,

Aime Dieu et les hommes,

Alors tu peux mourir sans aucun chagrin,

Et ne sois pas attristé !

29 Récitatif

Évangéliste: Et à partir de cette heure le disciple la prit chez lui. Puis, comme Jésus savait que tout était achevé, pour que l'écriture soit accomplie, il dit : 

Jésus: J'ai soif !

Évangéliste: Il y avait une jarre de vinaigre.

Ils imbibèrent une éponge de vinaigre, et la fixèrent à une branche d’hysope, et l'approchèrent de sa bouche. Quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit :

Jésus: Tout est achevé !

30 Air

Tout est achevé !

Ô réconfort pour les âmes qui souffrent !

La nuit de chagrin

Maintenant sa dernière heure.

Le héros de Juda vainc avec force 

Et termine le combat.

Tout est achevé !

31 Récitatif

Évangéliste: Et il baissa la tête et il rendit l'âme. 

32 Air

Mon précieux Sauveur, laisse-moi te demander,

Jésus, toi qui était mort,

Maintenant que tu as été cloué sur la croix

Et que tu as dit toi-même : tout est achevé,

Et maintenant tu vis pour toujours,

Suis-je devenu libre de la mort ?

Dans les dernières affres de la mort

Je ne me tournerai vers rien d'autre

Puis-je, par ta douleur et ta mort

Hériter du royaume des cieux ?

La rédemption du monde entier est-elle arrivée ?

Que toi, qui m'a absous,

Ô Dieu bien-aimé !

Tu ne peux pas dire un mot de douleur,

Donne-moi seulement ce que tu as gagné,

Pourtant tu penches ta tête

et tu dis silencieusement : oui.

Je ne désire pas plus !

33 Récitatif

Évangéliste: Et regardez, le rideau du temple se déchira en deux morceaux du haut en bas.

Et la terre trembla, et les rochers se fendirent, et les tombes s'ouvrirent et de nombreux corps de saints se levèrent.

34 Arioso 

Mon cœur, tandis que le monde entier

Souffre aussi de la souffrance de Jésus,

Le soleil met ses habits de deuil,

Le rideau se déchire, le rocher se brise,

La terre tremble, les tombes s'ouvrent,

Puisqu'ils voient le Créateur se refroidir,

Que feras-tu pour ta part ?

35 Air

Dissous-toi, mon cœur, dans des flots de larmes,

Pour l'honneur du Très-haut !

Dis au monde et au ciel ta détresse :

Ton Jésus est mort !

36 Récitatif 

Évangéliste: Les Juifs cependant, puisque c'était le jour de la préparation, pour que les corps ne restent pas sur la croix pendant le sabbat, (car ce jour de sabbat était très solennel), demandèrent à Pilate que leurs jambes soient brisées et qu'ils soient enlevés.

Alors les soldats vinrent et brisèrent les jambes du premier homme et de l'autre  qui avait été crucifié avec lui. Mais quand ils arrivèrent à Jésus, ils virent qu'il était déjà mort, et ils ne lui brisèrent pas les jambes ; mais un des soldats ouvrit son côté avec une lance, et aussitôt du sang et de l'eau sortirent. Et celui qui a vu en a témoigné, et son témoignage est vrai, et il sait qu'il dit la vérité pour que vous le croyiez. Car cela est arrivé pour que l'écriture s'accomplisse : "Ils ne lui briseront aucun os".

Et autre-part une autre écriture dit : "Et ils regarderont celui qu'ils ont transpercé".

37 Choral 

Ô fais, Christ, fils de Dieu,

Par ta passion amère,

Que nous, toujours obéissants à toi,

Puissions éviter toutes les mauvaises habitudes.

Que de ta mort et de sa cause

Nous tirions profit en y pensant,

Pour que, bien que pauvres et faibles,

Nous puissions te donner une offrande de remerciements.

38 Récitatif

Évangéliste: Alors Joseph d'Arimathie, qui était un disciple de Jésus, demanda à Pilate  (mais en secret par peur des Juifs), de le laisser emporter le corps de Jésus.  Et Pilate le lui permit.Il vint pour cela et emporta le corps de Jésus. Nicodème vint aussi, qui auparavant de nuit était venu vers Jésus, et apportait un mélange de myrrhe et d'aloès d'environ cent livres. Alors ils prirent le corps de Jésus et l'entourèrent de bandelettes avec les épices, comme c'était la coutume des Juifs pour les funérailles. Il y avait un jardin près de l’endroit où il avait été crucifié, et dans le jardin un tombeau neuf, dans lequel personne n'y avait été mis. Là ils déposèrent Jésus, à cause du jour de la préparation des Juifs, puisque le tombeau était tout près. 

39 Chœur

Reposez bien, vous membres sacrés,

Maintenant je ne pleurerai plus pour vous

Reposez bien et apportez à moi aussi la paix !

La tombe qui t'est assignée

Et ne contient pas d'autre souffrance,

Ouvre le ciel pour moi et referme l'enfer.

40 Choral

Ah, Seigneur, laisse ton cher petit ange

À ma fin dernière amener mon âme

Au sein d'Abraham.

Laisse mon corps, dans sa petite chambre à coucher

Tout doucement, sans douleur ou tourment,

Reposer jusqu'au dernier jour !

En ce jour réveille-moi de la mort,

Pour que mes yeux puissent te voir

En toute joie, ô fils de Dieu,

Mon Sauveur et trône de grâce !

Seigneur Jésus Christ, écoute-moi, Je te prierai éternellement !


Ecce homo par Jheronimus Bosch. 1470