dimanche 19 avril 2015

Le combat spirituel de Salvador Dali


 Grâce à toi Salvador Dali


par Robert Empain



Autoportrait mou au lard grillé. 1941



Salvador !

Figueras est à une demi heure d’ici. Une visite à Salvador Dali en son nouveau Musée s’impose donc.
Pas de doute, pour Dali le visible est pourri. Sa vision paranoïaque-critique, semble frappée d’une haine inquiète du visible.  Le monde ? Hypocrite trompeur, halluciné. Mais aussi farce miraculeuse.
La vue ? Un leurre. La réalité ? Un simulacre terrible, grotesque. Ce qui fascine Dali : « ...le grouillement des larves et des mouches ivres sur la putréfaction d’un cadavre…» Un âne pourri est à ses yeux « ...le reflet aveuglant et dur de nouvelles pierres précieuses. » Pour Salvador Dali la mort se repaît perpétuellement du monde et se mue en « un mirage miroitant, fallacieux, mais jouissant. »

Je ressens ce que Dali a pu éprouver en me remémorant une expérience de mon enfance. Je devais avoir six ans quand, par un après-midi d’été,  je trouvai, dans l'herbe haute du jardin d’une église, un oiseau mort. Je le retournai avec une branche et je découvris, en sursautant d'horreur et de dégoût, que par dessous il était dévoré par une multitude de petits vers grouillants ! Je revois et je revis l’immonde se jeter dans mes yeux comme il a du se jeter dans les yeux de Dali. Je découvris à ce moment précis, moi aussi, la dévoration cachée derrière les apparences trompeuses du monde, et cela d’autant plus que l'oiseau semblait intact à première vue. J’en ai à nouveau le haut le coeur, comme si les vers dévoraient mon estomac d'enfant, et j’imagine Salvador blême comme moi, frappé de ce même dégoût, saisit d’effroi lui aussi par le secret du monde.

Seulement, le dégoût du grouillant, de la mort carnivore,  vivante donc, se mêlent, chez Dali, d’une appétence pour le morbide (que je n’ai pas), mais encore d’une salutaire mise à distance humoristique qu’il est rare de posséder à ce degré. Il me semble que cette répugnance fut la scène fondatrice d'où toute sa peinture sortira et que ses peintures sont les seules, à ma connaissance, à produire à la fois le dégoût physique et l’éclat de rire salvateur.



Deux figures sur une plage. Les désirs inassouvis.1928


Son obsession de la perfection technique est d'ailleurs mise au service du but suprême du peintre qui est selon Dali d’atteindre « ... l’opalescence des couleurs qui fait que même les bruns de la terre la plus ammoniacale semblent s’enfiévrer de l’argent des grisailles, et les noirs profonds  et pourrissants  deviennent diamantins. » L’énigme de la matière organique résidant dans « le coefficient de viscosité divine » la peinture à l’huile et son extraordinaire viscosité matérielle, sa malléabilité gluante, sa soumission pâteuse, sa fluide transparence charnelle, serviront idéalement la cause des nouvelles images peintes, qui visent « en suivant le libre penchant du désir, à déployer leur activité mortelle et à contribuer à la ruine de la réalité, au profit de tout ce qui, à travers les infâmes et abominables idéaux de tous ordres, esthétiques, humanitaires, philosophiques etc, nous ramènent aux sources claires de la masturbation, de l’exhibitionnisme, du crime, de l’amour. » 
Cette prophétie surréaliste datée de 1931 a opéré depuis un vaste passage à l’acte dans la société universelle des images et des leurres, celle-ci rivant désormais tout un chacun à la place du voyeur pornographe, adorateur de la mort grouillante en direct.
Je pense, ne me fiant qu’à moi-même et non plus à ses déclarations volontairement outrancières, que les images peintes par Dali, que je distingue de véritables tableaux,  ont le mérite de démontrer le mensonge, non pas du réel ou de la réalité, mais de toute image, de toute forme de représentation, de toute idéalité, qui, réflexives, spéculaires par définition, sont toujours trompeuses, médusantes, morcelantes et ainsi potentiellement schizoïdes et pathogènes.



L’âne pourri.1928



L'œil morbide, analytique et avide de Dali, frappé de dégoût et de nausée, contamine son style. Ses images qui veulent démasquer la duplicité du monde et de ses représentations sont ainsi doubles, triples, quadruples, kaléidoscopiques, et piégées, cryptées, visqueuses, empoissonnées, dégoûtantes, diluantes, nauséeuses elles aussi car elles veulent mettre en péril par le dégoût et la nausée notre crédulité béate, nos fictions scopiques, la façon projective et constante que nous avons de fabriquer notre vision de la réalité et de nous y engluer.
Ce que dénoncent par anticipation les images peintes à la perfection par Dali c’est la façon dont le vingtième siècle allait amplifier jusqu'à la folie la puissance mensongère de l’image pour en venir à falsifier totalement la vérité du monde, comme celle des hommes et de la vie.
Mais chez Dali le délire humoristique l’emporte sur le didactique : ciels, nuages, rochers, plages, corps, visages, barques, branchages, horloges, montres, bref, tout vient fondre dans la fournaise d’une apocalyptique digestion gluante. La matière, l'espace, le temps, les vivants se dissolvent sous l’effet du pinceau infernal du démiurge Salvador.


L’image disparait. 1938



Il y a dans son oeuvre un diagnostic prophétique, une démonstration magistrale par la psychose expérimentale, sa fameuse méthode de paranoïa critique, de la psychose générale et caractérisée de notre époque par laquelle toute réalité vivante se dissout sous l’œil acide, fictif et tyrannique du temps, le temps dévorant des horloges, le temps oppressant des machines, le temps irréel dans lequel aucune vie humaine ne peut vivre.

Dans L’Angélus de Millet, Dali voit « l’oeuvre picturale la plus troublante, la plus énigmatique, la plus dense, la plus riche en pensées inconscientes qui ait  jamais été » mais aussi « un temps ossifié ». Pourtant, il s'agit dans ce tableau de Millet de célébrer l'Annonciation, le Salut de l’Ange Gabriel à la Vierge Marie, le moment où la grâce divine opère l’incarnation du Verbe, du Vivant Amour dans la matrice de Marie, et par elle en toute chair humaine exilée en ce monde ; la venue du Fils de l'Homme qui vient pour vaincre la mort et ressusciter les hommes... Mais Dali ne voit pas dans L'Angélus l'heure de l'Annonciation, il voit l'heure tragique de la mort du Christ sur la croix !  La cloche de l'Angélus sonne pour lui le rappel terrible de l'heure de la mort de Dieu, le moment où le soleil a suspendu sa course, où le temps s’est ossifié en effet, et où la vérité a éclaté à la face du monde, où les voiles du Temps et du Temple se sont déchirés, où les corps se sont pétrifiés, où le Fils de Dieu est descendu aux enfers non ici pour vaincre la mort mais pour y jeter au feu infernal, et les faire fondre, les chairs coupables !
Mais Dali analyse son angoisse et exprime clairement son surgissement, car c'est dans « l’apparition de l’image de L’Angélus » qu'il voit « jaillir le drame insoupçonnable, caché sous les apparences les plus hypocrites du monde, dans le simulacre obsessif énigmatique et menaçant d’une soi-disant prière crépusculaire. » 


A travers ce tableau et tout tableau, ce qui menace Dali et avec lui tous les vivants c'est donc bien l’image ! L'apparition de l'image comme telle, car l'image de L'Angélus de Millet est ici l'image par excellence, l'image prototype, l'image à l'image de toutes les images, une image qui à l'époque de Dali était encore accrochée partout dans les cuisines et les classes d'école en Espagne pour rappeler à tous, selon lui, l'instant de la mort de Dieu. 

Cette image comme toute image est morte, elle arrête la vie et le monde, elle le tue et elle le montre. Elle montre des corps humains pétrifiés dans un monde pétrifié à l'heure où sonne la mort de Dieu. Mais plus encore : si de « l’apparition de l’image de L’Angélus » jaillit « le drame insoupçonnable caché sous les apparences hypocrites du monde » c’est que pour Dali, le monde est une représentation hypocrite, une illusion, une tromperie, une menace, une image mortelle. Car le monde et ses apparences sont aux mains du Prince, du principe trompeur qui est pour Dali l'Ange de la mort.
Tout le travail créateur de Dali est un combat spirituel dans lequel il va affronter l'épouvante. Car Dali va descendre dans son propre enfer intérieur pour faire face à ses angoisses, à ses démons, à ses monstres, pour les dévisager et les vaincre sur son terrain, la peinture paranoïaque critique. Ses tableaux vont amener dans la lumière le pouvoir chimérique des ténèbres, le pouvoir illusoire de l'imaginaire et la puissance de captation de l’image en tant que mort qui nous regarde.
L’artiste ne doit pas s’égarer du côté de l’image qui devient fatalement idole et l’idole est un objet satanique qui prend des formes toujours nouvelles pour nous tromper, nous assujettir et nous tuer spirituellement.
Mais Dali fait exception  et magistralement!
En exagérant à la perfection la mécanique trompeuse qui est à l'oeuvre, en retournant l'horreur en humour, en soignant le mal par le mal, il nous démontre comment l’image nous maintient sous son regard mortel et il lui arrache son masque.
Cela étant, il reste que ce regard n’est jamais celui de l’image ni celui du monde, car une image n'a pas de regard et le monde ne voit rien. Une image n'a aucun pouvoir sinon celui que nous lui prêtons. Son pouvoir est celui de notre propre regard déformé, de notre désir détourné, pétri de nos angoisses, de nos phobies, de nos délires imaginaires, irréels que nous projetons au dehors, dans l’image précisément, dans le monde que nous imaginons et que nous prenons pour la réalité véritable. Ainsi, les œuvres cauchemardesques, les déclarations outrancières et l’humour dévastateur et salvateur de Dali nous sauve de l'image tout en le sauvant lui-même. Dans ce combat livré dans les profondeurs des leurres, Dali est devenu son Nom : Salvador !



Deux morceaux de pain exprimant le sentiment de l’amour. 1940




Cher Salvador, tu es le Pape des ânes pourris, des montres molles et des âmes confondues. À coups de moustaches tu me remets les yeux en place. Je prends note avant de partir de ton précieux Secret Numéro 50 qui prouve que tu as trouvé au fond de ton enfer l'Ange Gabriel en personne : « Le peintre doit laisser un ange guider sa main afin de gagner l’immortalité. »  J’emporte ton rire salvateur et je te pique au passage quelques titres de tableaux pour les enfiler comme des perles sur le fil d’une phrase limpide :  « L’Âne pourri chair de poule inaugurale ossification matinale oreille du pape toréador hallucinogène sardane pentagonale autoportrait mou au lard grillé spectre de Vermeer pouvant être utilisé comme table tête de mort sodomisant un piano à  queue...»  




   
Téléchargez Ad Imaginem Dei 1 L'oeuvre invisible  sur iTunes
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Illustrations : tableaux de Salvador choisis sur le site du Musée Gala Salvador Dali de Figueras, à la page Catalgoue raisonné

vendredi 10 avril 2015

Bonjour Robert Empain, Je viens de télécharger votre ouvrage…




L'écrivain et poète Jean Lavoué est l'un des premiers lecteurs de mon livre Ad Imaginem Dei 1 L'oeuvre invisible. Qui plus est, au fil de sa lecture, il m'a écrit, il m'a offert ses impressions, ses pensées, ses élans, qu'il m'a autorisé à partager avec vous. La vie est donc plus belle aujourd'hui grâce à Jean Lavoué.  Cet homme est l'ami intime des arbres, des sources, des oiseaux et des poètes.
Les poètes sont ces vivants qui se souviennent qu'ils sont des arbres, des arbres qui marchent sur la Terre, des arbres enracinés dans des terres intérieures, des arbres de la connaissance où se retrouvent et se tracent les chemins vers le Ciel. Leurs poèmes sont des fruits cueillis dans leurs coeurs et offerts à tous, des fruits nourris de la Présence du Vivant mystère en eux, en tous et en tout. Merci Jean !


 

Bonjour Robert Empain,
Je viens de télécharger votre ouvrage magnifiquement illustré…

… Les cinquante premières pages me parlent et me touchent. Cette simplicité avec laquelle vous vous confiez, la liberté de ton, la qualité de l'écriture et la découverte pas à pas de cette grande sensibilité et culture artistiques qui sont les vôtres. J'aime en particulier ce passage sur le féminisme au sens de l'amour du Féminin... Mais tant d'autres choses aussi...

… Vous dire Robert que j'ai lu tout à l'heure ce dialogue avec Jung d'où est tiré le titre de votre ouvrage : magnifique ! J'aime la fulgurance des intuitions, la liberté de ton et cette force de l'Esprit, du Souffle, du Poème qui emporte tout ! Merci...
Je poursuis ma lecture...

… je viens de terminer la lecture de votre ouvrage dans lequel j'avais pu me plonger trois heures d'affilée jeudi après-midi.
C'est la force de l'expérience intérieure et de la foi bien sûr qui s'impose et à certains moments nous emporte vraiment vers ce royaume de confiance et de Présence auquel l'art nous introduit. Votre art, mais votre écriture aussi et l'enthousiasme qui la soulève... Merci de m'avoir ainsi initié un peu plus à la magie de la création picturale et à tout ce qui l'accompagne dans une existence comme la vôtre traversée d'éclats, de joie et de douleurs... Et toujours cette Vie, cet indicible, cet invisible sur la toile duquel se dévoile pas à pas l'oeuvre essentielle.

… c’est bien cette affirmation de foi que je qualifierai de "Johannique" en m'appuyant sur votre référence à l'Apocalypse, que l'on ressent en vous lisant et en recevant votre témoignage. Oui, sans doute l'oeuvre d'art est-elle une bonne médiatrice pour introduire à ce mystère de la Présence, mais encore faut-il accepter de se laisser guérir de nos aveuglements mondains et égotiques... Ouvrir les yeux : une voie toujours à dégager et à reprendre! Merci en tous les cas de me faire découvrir tous ces artistes et votre propre oeuvre qui ont été et sont chemin vers cette manifestation de la Vie en son plus haut mystère...

… Bien sûr, Robert, vous pouvez reprendre ce que je vous ai écrit en toute spontanéité et sincérité : sans doute pas suffisamment longuement au regard de la durable résonance de votre écriture entrecroisée de tableaux et de ce dévoilement du regard qu'opère votre généreuse et vigoureuse pédagogie !
Jean Lavoué



 Ad imaginen Dei 1 L'oeuvre invisible est téléchargeable sur iTunes store et sur Amazon 

Retrouvez Jean Lavoué et ses amis sur son blog L'enfance des arbres

mercredi 25 mars 2015

Aujourd'hui, fête de l'Annonciation perpétuelle


Grâce à toi Marie Mère de Dieu
Extrait de Ad Imaginme Dei 1 L'oeuvre invisible 

Le tableau comme Ange













 L'Annonciation par Robert Campin, 1420


Le Musée Royal d’art ancien de Bruxelles est à deux minutes à pied de l’agence et il est gratuit. J'y vais donc souvent regarder des tableaux, voire un seul tableau, le plus longtemps possible. Aujourd'hui, j’ai passé une heure avec l’ami Robert Campin rencontré cet hiver à Aix en Provence. 
Il faut regarder longtemps son Annonciation (1420), entrer dans le tableau, dans ce qui s’annonce là dans le temps peint : le tableau comme Ange, le tableau comme Annonciation même ! 
L’œil de Campin s’est démultiplié, les miens s’écarquillent. L’Ange Gabriel et la Vierge sont dans la même pièce, pourtant l'Ange semble être ailleurs : en vérité, il apparaît. Tous les objets de la  chambre de Marie, fenêtres, porte, table, cheminée, livre ouvert etc, comme les deux personnages, sont peints à la perfection, mais chacun d’un point de vue différent, non par maladresse mais  à dessein, car ainsi ils se donnent à voir de leurs points de vues propres, comme surgissant en eux-mêmes, de leurs corps, de leurs âmes rendues manifestes dans leurs corps. La lumière émanant de chacun, la précision de chaque détail, confèrent aux choses et aux corps une présence parfaitement surnaturelle : la table est ainsi parfaitement table, le livre est parfaitement livre et ainsi de suite pour tout. Chaque chose est révélée selon sa vérité idéale, pure, et vient à être présente en personne dans une simplicité majestueuse. Il s’agit de nous ravir, de nous ravir à l’espace perceptif familier, de nous conduire corps et âme, par le regard, hors du temps et de l’espace du monde humain, dans le temps de la Parole qui féconde et engendre la chair, le temps hors temps de l’Eternel, qui rencontre ici, à l’instant même, notre maintenant ; le temps divin de la joie vivante, de l'éternel Vivant au présent. L’humour participant de la grâce, tout s’amuse, tout joue, tout jouit dans cette chambre où à lieu en ce moment même la scène d’amour la plus incroyable de tous les temps !

Je songe une nouvelle fois au ridicule du mot Cubisme qui prétend signifier un progrès de la peinture, de la modernité en art. C’est un exemple de la contagion du vocabulaire de la technique dans l'art et de la stupidité moderniste selon laquelle l'art progresserait en se géométrisant ! Nous voyons de plus en plus se répandre les conséquences de cet aveuglement dans la laideur de l'architecture, publique et privée, dans les espaces urbains, les arts plastiques comme dans les arts appliqués, le design, la mode, la publicité etc. Le modernisme armé par la technique et ses calculs a poussé les créateurs à délaisser leur sensibilité et leur Nécessité intérieure pour devenir des techniciens qui répètent bêtement, sans vue d'ensemble et sans composition, les formes géométriques de base, se limitant le plus souvent à aligner des angles droits et des rectangles mal proportionnés, à assembler des matières artificielles et des couleurs primaires ou neutres. Partout l’enlaidissement, l'uniformité, l'ennui et le dégoût de vivre se sont répandus avec la production industrielle de bâtiments, de routes et d’objets dépourvus de rythme et de style,  des villes sans poésie, sans âme, sans vie. Le développement technique hâtif et aveugle jette des millions d’humains modernisés dans un mode de vie contraint et oppressant qui les pousse dans la dépression et dans l’échappatoire addictif de la consommation et du divertissement continus. La formule de Rimbaud «Il faut être absolument moderne» érigée en slogan, et complètement détournée de sons sens subversif,  étale ad nauseam ses effets désastreux !
Mais je reviens à l'ami Campin et à son Annonciation.
Je m’attarde sur les plissés des manteaux de l’Ange et de la Vierge. Les étoffes s’effleurent, bruissent et se plissent en plissant la surface lisse du tableau : elles s'aiment. Tout s'ouvre sans cesse dans ce tableau comme s’ouvre une fleur, comme un champs de lys et de roses qui éclosent perpétuellement. Tout s'annonce en tout.
Les manteaux, les vêtements ici sont des capes. Le mot cape, du latin cappa, donne le mot chapelle en français et signifie ce qui enveloppe, ce qui revêt. Ces vêtements, ces capes se plissant et s’effleurant figurent alors ce qui nous enveloppe, ce qui nous voile : notre chair mortelle dans laquelle ici, à l’instant, une autre chair s’annonce, une chair de résurrection s’anime et jouit par la puissance d'une Parole qui dit « Ave Maria Gracia Pleina » à laquelle répond une simple parole de Marie qui dit « Oui ». La Rédemption commence avec l'Annonciation qui est l’instant de l’Incarnation du Verbe dans la chair humaine ; Annonciation, Incarnation et Rédemption recommençant depuis à chaque instant de nos vies. L'art chrétien se charge de nous le rappeler. Et le miracle de cet art qui désire nous révéler la résurrection de la chair est qu’il le fait effectivement en ressuscitant notre chair à la pure jouissance charnelle par le regard. Car c’est notre chair spirituelle, qui est l'étoffe même de notre âme, qui ressuscite ici et se réjouit par la vision reconduite à sa source...
Pour l’ouïe, Gilles Binchois, contemporain de Campin, Josquin des Prés, Bach, Carpentier, Campra, Mozart et bien d’autres prendront la relève…




Magnificat Marc Antoine Carpentier








lundi 9 mars 2015

Le combat de pornos et de hieros


 Grâce à toi Philippe Sers



Planète porno. 1975



LE COMBAT DE PORNOS ET DE HIEROS :
IMAGE PORNOGRAPHIQUE ET IMAGE MÉTAPHYSIQUE

Un entretien entre Philippe Sers, philosophe, docteur-ès-lettres, spécialisé dans l’avant-garde artistique et dans la philosophie de l’image et Sylvie Taussig, docteur-ès-lettres, chercheuse au CNRS.

Avis au lecteur : dans la planète porno actuelle nous subissons de plus en plus des intrusions abusives, par exemple certains mots des textes publiés sur ce blog et ailleurs sont systématiquement associés contre notre gré à des sites commerciaux. Pour éviter cet abus je suis obligé de protéger ces mots par l'ajout d'un espace ou d'un tiret ! 

Sylvie Taussig : Vous définissez la pornographie et ses manifestations dans le cadre d'un conflit entre deux forces antagonistes, le pornos et le hieros, elles mêmes conceptualisées dans une théorie esthétique... Pouvez-vous expliciter ce point de vue ?
Philippe Sers : J'ai été conduit à m'intéresser à cette notion du pornos à partir du problème de l'image. Non pas seulement en raison de l'envahissement de notre environnement par des images « pornographiques » au sens usuel du terme, mais parce que toute pensée sur l'image rencon-tre  la question de la transcendance et que le pornos y est considéré comme antinomique de la transcendance. Pour la pensée juive, l'image est interdite tout simplement parce que l'on ne peut représenter Dieu étant donné qu'il n'a jamais montré Son visage. Le dépassement de cet interdit ne peut se faire que si l'on tient compte de cette exigence. Bien sûr, il y a une permission de l'image dans la société romaine, c'est le Jus imaginis latin ou le droit de faire représenter et de porter les images des ancêtres dans des cérémonies publiques. Mais cette permission correspond à un privilège réser vé à des personnalités exceptionnelles ayant rendu de tels ser-vices à la patrie que le droit à l'effigie leur était ouvert. Il s'agit d'un processus de quasi divinisation. Le débat sur les images qui sui t dans le christianisme naissant concerne l'image de Jésus qui est regardée comme une révélation théophanique. Dans tous les cas, l'image est investie d'un sens qui la dépasse, elle est considérée comme un lieu d'accueil de la transcendance. L'ambition des iconographes est de re-présenter la transcendance. Il est alors possible de parler d'image métaphysique ou bien de hiérographie.  La même tradition monothéiste définit l'antinomique de cela sous la forme de la prostitution. Il est dit que le peuple juif se « prostitue » quand il sacrifie aux idoles.
Le Dieu de la Bible se présente comme un amoureux déçu.
L'idole est avant tout une image. Il y a selon la tradition monothéiste une dérive possible de l'image qui détourne la relation à l'absolu : il s'agit d'une fausse re-présentation de la transcendance. La relation de l'image à la vérité est aussi un enjeu important pour la pensée. L'imitation des choses, la mimesis, est un leurre, une falsification pour la philosophie platonicienne. La modernité artistique, celle de la première avant-garde, a ouvert un espace de liberté qui était destiné au premier chef à une représentation du sens des choses, dans une préoccupation de vérité de l'image. Le paradoxe est que cette exigence qui fondait la liberté de création s'est trouvée déviée vers une futilité des formes et une complaisance pour le spectaculaire. En ce qui me concerne, j'ai cherché quels étaient les instruments conceptuels pour penser une telle situation. C'est alors que je me suis intéressé au terme biblique pour l'oubli de l'accueil de la transcendance, le terme de "prostitution". En grec le verbe pernèmi signifie exporter et vendre ; porneuo, c'est faire métier de prostitué(e). Le pornos est alors la prostitution de l'image, son détournement vers la futilité marchande au détriment d'une approche du sens. L'image pornographique appartient au regis-tre de l'idole. Il y a un possible pornographique qui réside dans l'image et c'est ce possible qui entre en conflit avec l'image métaphysique, installan t l'équivoque au cœur de la création artistique. Fornication et prévarication se rejoignent de nouveau. L'image pornographique est marchande. Elle utilise tous les moyens pour cela. Elle attire la convoitise jusqu'aux tréfonds d'une sexualité totalement abstraite qui n'a d'autre fonction que d'interdire le don et l'aventure de la Rencontre. Le pornos se démasque ainsi comme opacité et aplatissement. L'idole nous montre qu'il y a une image sacrée pornographique, instrument de la vénalité, qui usurpe la fonction de l'image métaphysique.

L'adoration de l'idole unit-elle fornication et prévarication par la falsification du sacrifice ?
Il faut distinguer deux types de sacrifices : d'une part celui qui fonctionne comme accueil de la transcendance, qui est essentiellement anargyre, gratuit, oblatif. Il est surtout oblatif. Il est le sacrifice de ce que je suis et implique la reconnaissance de la transcendance. À l'inverse l'adoration des idoles semble bien fonctionner comme une "dévotion à échange". Elle opère, comme le font par exemple les Égyptiens, une distinction des fonctions de la divinité qui permet à l'homme d'agir sur chacun de ses aspects particuliers par un système d'échanges. Une telle relation revient à affirmer une commensurabilité entre le divin et l'homme. La transcendance se trouve pour ainsi dire aplatie à mon niveau. Nietzsche raille cette illusion dans des textes inoubliables. Ce qui m'a frappé dans l'exigence biblique, c'est qu'elle implique une éthique de l'image que je trouvais mise en œuvre dans l'avant-garde historique. Malgré quelques dérives, l'avant-garde historique se méfie du marché. Breton parle de « ces messieurs de l'épicerie ». Tous les créateurs de la première abstraction ou du dadaïsme, au cœur du renouvellement de nos mentalités, respectent en l'image une relation à la transcendance. Le pornos est donc tout ce qui est occultation de ces possibilités, par opposition au hieros qui est représentation de la transcendance.
 
Comment la pornographie, définie ainsi comme un comportement, s'articule-t-elle avec la dimension sexuelle de l'image porno au sens trivial ? Pourquoi la femme devient-elle un objet privilégié de cette image ?
C'est que la pornographie, instrument de la vénalité, s'accommode volontiers du refus de la personne. Si l'image est accueil, elle est un équivalent, elle offre le lieu d'un transfert d'évidence de ce qui se passe dans l'amour, dans la relation à l'autre. Or l'image la plus complète de l'accueil c'est la féminité, car le regard sur l'autre inhérent à la féminité est très exemplaire : c'est un accueil absolu, à la fois corporel et spirituel et radicalement anargyre. Levinas a montré qu'il y a une sacralité de la féminité. C'est pourquoi le pornos est friand de la salissure de l'image de la femme et devient un modèle du refus de l'autre. Dans l'usage trivial du terme, c'est-à-dire le pornos au sens restreint, le « X », et non plus le pornos au sens large que je viens de définir, observons que ce n'est pas un hasard si l'image pornographique se nourrit d'un contenu tournant autour du viol, de la prostitution, du meurtre et de la drogue. Il y a un lien entre tout cela que l'herméneutique iconique nous oblige à approfondir. Dans les deux premiers cas, le viol et la prostitution, l'amour est considéré comme une salissure. Salissure imposée par la violence dans le cas du viol, salissure acceptée et consentie lors de la prostitution où elle est compensée par le paiement. Tout tourne alors autour de la question de l'Autre et de l'accueil de l'Autre. La féminité se présente fondamentalement comme l'image la plus complète de l'Accueil et la corruption de cette image revêt alors très logiquement la plénitude de son sens blasphématoire dans la prostitution parce que l'accueil y est vénal, et ainsi la prostitution est-elle l'équivalence de l'idolâtrie ou de la dévotion à échange. L'accueil y est vendu, l'amour y est négocié, et par conséquent nié, et la porte est refermée. Quant au viol, ou à la violence, il est la monstrueuse destruction de l'Accueil par une force de salissure qui le transforme en soumission. Tout viol implique violence, mais l'équivalence entre viol et violence prend sa racine dans ce refus de la liberté de l'autre, que le violant veut anéantir dans sa manifestation métaphysique. Emmanuel Levinas écrit que le viol et le meurtre sont la même négation totale d'autrui. Ces thèmes de viol, violence et meurtre, nous les retrouvons dans la représentation pornographique au sens banal, commercial du terme.

Mais ce sont des simulacres...
Justement, le dadaïsme a exploré le thème du simulacre absolu en relation avec le refus de l'autre, et cela sous ses deux versants, dans ses deux apories complémentaires du corps-objet et de l'objet-corps. Je pense en particulier au film de Hans Richter Rêves à vendre, un diptyque qui met ces deux apories en perspective. Le premier pan, qui renvoie au corps-objet, part d'un collage de Max Ernst et montre le désir brutal d'un homme pour une femme ; le rêve de possession et de voyeurisme n'a pas d'image pornographique. Le pornos n'est pas forcément pornographique au sens légal, mais il montre la réduction de l'autre, l'instrumentalisation du corps de l'autre nié comme personne. Le second pan, avec Fernand Léger, consiste en un duo d'amour entre deux mannequins, « la danse de la fille au cœur préfabriqué » : il met en évidence l'objet-corps. Dans cette séquence, tous les éléments sont liés à la société de consommation, au système marchand, à ce qui est valorisé par l'abstraction monétaire poussé au maximum de cohérence autonome ; c'est un système qui ne fonctionne plus qu'à partir des objets mis en vente... Or les deux mannequins qui se rencontrent ne peuvent pas s'aimer, bien sûr, leur cœur est en carton pâte. À la fin, le mannequin femme rejette le mannequin homme qui se disloque lamentablement. Immédiatement après cela le film pose la question de l'identification au modèle, au simulacre. Cela se passe dans la séquence du film qui a été tournée par Richter sur la suggestion de Man Ray. Car l'imposture du simulacre est non seulement de se présenter comme réalité, mais surtout de s'ériger en norme. La relation en chiasme que construit le film montre l'enfermement contemporain dans la matérialité associé au refus de considérer la personne dans sa continuité matériel / spirituel.

N'est-ce pas une définition du totalitarisme ?
En effet, la logique totalitaire se déploie dans le refus de l'autre, dans le refus de sa liberté, dans la réduction de la personne au stade d'instrument. J'ai bien peur que la pornographie ne procède de même à la négation de l'existence de l'autre en tant que personne et à sa réduction au stade d'instrument. La solidarité avec l'idée de mort et partant la pulsion de mort est évidente, puisque la dynamique voyeuriste de la pornographie ne pourrait entièrement s'accomplir que dans le meurtre de l'autre réduit à une mécanique corporelle, sans aucune âme ; or pour opérer cette réduction, il faut ouvrir l'autre, le mutiler, etc. L'instrumentalisation du corps se termine par une dissection. Ce processus se rencon-
tre dans la tradition païenne, par exemple chez Néron : quand il reçoit la tête d'un ennemi, il se moque de cette tête, ridicule avec ses cheveux qui ont blanchi ; d'après la tradition, après le meurtre d'Agrippine, il énumère les parties de son corps. La dissection est l'accomplissement de l'instrumentalisation et sa solidarité avec le mépris totalitaire de l'individu est évidente, on le comprend parfaitement en lisant les horribles récits des réscapés des camps de la mort.

Peut-on déceler de nos jours un affaiblissement du hiéros, à interpréter comme crise de la civilisation, comme « mort de dieu » ? Le thème du pornos est-il particulièrement symptomatique aujourd'hui ?
Une telle expression est caractéristique surtout d'une méconnaissance du contenu du messa-ge chrétien, puisque pour le christianisme, ce qui pourrait correspondre à la "mort de Dieu" est ce moment mystérieux qui précède la Résurrection. La perte des repères chrétiens est certes en cause, mais elle n'est pas la seule. Par exemple, la chasteté est valorisée aussi dans la tradition païenne. Or la chasteté est raillée de nos jours : elle est mal identifiée et considérée seulement comme un interdit. Mais la chasteté est essentiellement oblative ; elle n'a de valeur que comme ouverture soit à quelqu'un, soit à la transcendance.
Je voudrais revenir à la question de la levée des interdits. À la fin du dix-septième siècle, la diffusion des textes érotiques et pornographiques a une dimension politique. Le libertinage est un lieu de revendication de l'autonomie, de la liberté et de la responsabilité. La possibilité de l'éducation sexuelle renvoie à la revendication de l'éducation en général, y compris, et peut-être surtout des femmes. Il me semble que le même mouvement se retrouve dans le dadaïsme, en guerre contre les éléments sociaux de l'aliénation. Comment interprétez-vous aujourd'hui ce thème de la levée des interdits ?
Chez les artistes de l'avant-garde, la levée des interdits est destinée à une exploration, comme chez Descartes d'ailleurs. L'interdit doit être l'objet d'un dépassement, à partir du moment où un intérêt supérieur, heuristique est en jeu. Ce n'est pas que tout est permis, mais que rien ne doit être interdit sans avoir été d'abord l'objet d'un examen ; aucun interdit ne doit être accepté sans examen. Au demeurant, tous les possibles ne sont pas intéressants : cela oblige à du discernement, et à renoncer à de très nombreux éléments pour découvrir le sens. La direction que fermait l'interdit est prometteuse dans le plan de l'exploration du sens, et c'est cette exploration qui rend la transgression nécessaire, mais elle exige une rigueur morale totale, telle celle de Duchamp. En revanche la mutilation de l'œil dans le Chien andalou renvoie à cette dissection que nous évoquions, elle est caractéristique d'une incertitude sur l'image qui hante le surréalisme.
Certains artistes contemporains ont transformé cette transgression de l'éthique propre au dadaïsme en une éthique de la transgression qui est en réalité une esthétique, un dandysme de la transgression. La stratégie de la transgression qui s'établit alors ouvre à une dérive pornographique, parce qu'il y a une séduction commerciale, spectaculaire du pornographique comme on peut le voir avec le travail de Jeff Koons avec la Cicciolina. Le porno offre de nouveaux créneaux, de nouveaux produits, qui fonctionne bien mieux que la rigueur morale du dadaïsme et son éthique artistique. C'est un vertige nihiliste qui se nourrit du renoncement aux ambitions de la modernité. D'ailleurs il nous est répété de manière inlassable que les ambitions de cette avant-garde seraient impossibles ou même encore qu'elle aurait "échoué". Le déploiement particulier qui s'opère de nos jours me semble lié à l'essor d'une idéologie de renoncement et d'un vertige de la technoscience qui renforce les moyens de prise du pouvoir sur l'autre et les techniques du simulacre, par exemple l'idée d'une "réalité virtuelle" que les commerçant en informatique voudraient nous faire gober. Ce sont autant d'éléments qui renforcent l'efficacité de la pornographie.
La prééminence du commercial sur le culturel marque la civilisation actuelle. La montée en puissance de la pornographie s'explique d'une part par les progrès de la technoscience qui rendent le simulacre plus rassemblant, et d'autre part par un vertige nihiliste qui se sert des acquis d'une avant-garde dont il bafoue la foi. Les menteurs et le maquillage triomphent actuellement, s'appuyant sur tous les mécanismes de la falsification très solidaire de l'idéologie totalitaire.

Les régimes totalitaires n'interdisent-ils pas la pornographie comme ils contrôlent le commerce ? Le commerce n'est-il pas signe d'échange, d'ouverture sur l'autre, de sortie de sociétés anthropologiquement et culturellement endogames ? La pornographie est sans doute une dérive du « tout se vend », mais ne peut-on pas la condamner sans porter atteinte à ce qui fut et est encore un instrument d'émancipation, une garantie de liberté et d'autonomie ? La diabolisation de l'image pornographique rapportée à l'adoration des idoles ne compromet-elle pas la possibilité de la rencontre ?
Il ne s'agit pas de condamner ou d'interdire, mais d'identifier la valeur. Si nous réduisons toute évaluation à celle de l'abstraction monétaire, cela nous conduit très rapidement à l'indifférence évaluative dont j'ai montré qu’elle est un allié objectif du totalitarisme. C'est dire que toute rencontre de l'autre est compromise !

Vous avez dit que le pornos n'est pas forcément porno au sens « X » du terme. Inversement, le porno au sens « X » peut-il servir de lieu d'investigation du sens, de recherche de la vérité. Ses éléments peuvent-ils trouver leur place dans une image métaphysique anargyre ?
Cela me paraît difficile, puisque par définition, il s'agit d'un simulacre qui me dépossède. Lorsque Artaud élabore la théorie du théâtre métaphysique, son premier soin est de pointer l'erreur qui nous fait voir la vie sur la scène et non pas en nous. Il choisit d'inverser le processus qui conduit le spectateur à considérer que la réalité est sur le plateau et non dans la salle. C'est une critique de l'illusion qui rejoint celle de Nietzsche dans la Naissance de la tragédie. Le spectacle de l'érotisme des autres in vitro me propose une réalité de substitution et opère par séduction ou par intimidation sur ma conscience pour imposer un nouvel interdit qui est un interdit de non transgression. Mais qu'est-ce qui est l'objet donc de cette transgression ? Le spectacle est la plupart du temps un comportement sexuel sans surprise dans des situations qui sont celles de toute orgie romaine. Lorsque l'on lit les auteurs latins, ces représentations sont sans surprise. Ce qui est transgressé n'est pas la morale sociale, assouplie depuis longtemps à ce type de pratiques, mais tout autre chose qui se situe plutôt du côté du mystère de la personne et de la rencontre. Il me paraît assez clair que dans l'existence la ren-contre de l'autre se fait souvent d'une manière plus "pudique", si j'ose dire. C'est peut-être plutôt cette pudeur qui est transgressée et le mystère de l'autre. Ce qui caractérise l'image métaphysique ou le théâtre métaphysique, c'est surtout qu'elle n'est jamais descriptive, qu'elle n'use jamais du simulacre. Il est fait appel à mon expérience. C'est de mon expérience qu'il s'agit, comme dans les poèmes chinois. Une direction m'est indiquée et il m'appartient de l'explorer seul, sans modèle et sans norme. Dans le cas du porno, nous sommes dupés puisque l'on nous fait croire à notre liberté dans le même temps que l'on nous la ravit. Le mécanisme du pornos, c'est cela. Il est question de me vendre l'expérience d'un autre. Cela vaut pour presque toutes les activités humaines et cela englobe l'amour. La résistance est sans doute liée à ce que je sens, que l'amour a une dimension d'éternité, et là, l'enjeu est trop important pour que l'écoute le marchand du temple...
 
Derniers ouvrages parus de Philippe Sers
Totalitarisme et avant-gardes, falsification et vérité en art, Paris, Les Belles Lettres, collection "l'Âne d'or", 2001, réédition mars 2003.
Résonance intérieure, Dialogue sur l'expérience artistique et l'expérience spirituelle en Chine et en Occident, Entretiens avec Yolaine Escande, Paris, Klincksieck, 2003.
Les Avant-gardes entre métaphysique et histoire ; Entretiens avec Gérard Conio, suivis de : Vers un art métaphysique ?, Lausanne, L'Âge d'Homme, collection "Petite Bibliothèque slave", 2002.
Icônes et saintes images, la représentation de la transcendance, Paris, Les Belles Lettres, 2002.
Kandinsky : Philosophie de l'abstraction, peinture, poésie, scénographie. Genève, Skira, 1995 ; réédition Milan-Paris, Skira-Seuil mai 2003.
Sur Dada, Essai sur l'expérience dadaïste de l'image, suivis de : Entretiens avec Hans Richter, Nîmes, Éditions Jacqueline Chambon, collection "Rayon art", 1997.
Édition de : Wassily Kandinsky, Point et ligne sur plan, contribution à l'analyse des éléments de la peinture, Paris, Gallimard, collection "Folio essais",1991, réédition 2002.
Édition de : Wassily Kandinsky, Du Spirituel dans l'art et dans la peinture en particulier, Paris, Gallimard, collection "Folio essais", 1988, réédition 2002.

 

lundi 9 février 2015

Je mets devant toi la vie et la mort ; choisis la vie !


Grâce à toi Annick de Souzenelle



La chute. 1991


Réflexion sur un problème de bioéthique

par Annick de Souzenelle


La revue  « Le Mondes des Religions » m’ayant interviewée à ce sujet, et ayant fait paraître cet entretien sur son site,  je désire le compléter dans les lignes suivantes :
Parmi ces problèmes, existe celui qui concerne l’utilisation des cellules souches prélevées sur des « embryons humains surnuméraires » pour la recherche scientifique.
Pour les scientifiques : « les travaux menés jusqu’ici sont à l’origine de grands espoirs, en médecine régénératrice – par exemple, soins aux grands brûlés », dit le Professeur Marc Peschansky (1)
Par la voix de Mgr Pierre d’Ormellas, l’Eglise affirme que l’embryon humain mérite le respect dû à la dignité de toute personne humaine ; on ne peut le traiter comme un matériau de laboratoire. Toutefois, ajoute Mgr d’Ormellas, les travaux sur les cellules souches adultes sont prometteurs. Il faut du courage : « choisir la voie du progrès et refuser toute régression éthique ».
Une troisième voix, celle du théologien Jacques de Longeaux (2) vient confirmer l’avis de l’Eglise avec quelques précisions : « Le problème éthique ne porte pas sur l’utilisation de cellules souches embryonnaires en tant que telles (elles ne sont en soi que des cellules) mais sur la manière de les obtenir en exploitant et en détruisant des embryons humains »
Une analyse comme celle-ci me semble insidieusement nourrir un glissement de la position ecclésiale vers l’impérialisme scientifique.

Nous savons aujourd’hui que chaque cellule d’un corps contient l’information du corps tout entier. Détruire froidement un embryon – et cela se fait couramment avec ceux dits « surnuméraires ( !) » – est radicalement contraire à toute éthique, cela sans discussion possible. Mais « traiter une cellule comme un matériau de laboratoire et la manipuler », à des fins scientifiques si généreuses soient-elles, ne l’est peut-être pas moins.
Ce n’est pas une loi morale – registre du bien-mal, permis-défendu – dénuée de référence ontologique qui peut éclairer le problème, mais une des lois qui structurent le créé, à un niveau du créé encore inconnu de nous, le « réel voilé » que découvrent les physiciens avec Bernard d’Espagnat et que la Bible décrit parfaitement pour qui sait lui ôter ses voiles.
Le grand Rabbi Dov Baer, Maggid de Mezerits au 18e siècle n’écrivait-il pas que : « aux temps messianiques, le Saint Béni-soit-Il, sortira le soleil de sa gaine, c’est-à-dire que la Lumière de la Torah brillera de tout son éclat, qu’on pourra la percevoir dans son essence, telle qu’elle est ... sans revêtements pour le monde et la société, c’est-à-dire sans les lois de Moïse qui sont nécessaires actuellement, car sans elles, le monde ne pourrait supporter l’éclat naturel de la Torah, qui est trop fort pour la plupart des esprits »  (Maguid Leyakov, 26).

Aujourd’hui où la « science sans conscience » dont parle Rabelais, celle qui est acquise par l’unique voie extérieure, « fait sortir le soleil de sa gaine » par le nucléaire, il est urgent de nous éclairer du véritable soleil de la Torah, conquis par la voie intérieure, cette fois et qui, dans ce cas, ne brûle pas, car la voie intérieure est l’unique chemin de croissance de conscience en l’Homme, cette qualité de conscience dont parle Rabelais ne référant aucunement à la conscience morale mais à de plus hautes valeurs.
En ce qui concerne la Torah, c’est par la voie intérieure que l’Homme est introduit dans le Pardes, le  « verger » où il cueille les fruits du message divin.
Les quatre lettres du mot Pardes, sont les initiales des quatre étapes du chemin intérieur de l’Homme.
Après avoir passé les deux premiers niveaux qui correspondent à l’étape de pénitence puis d’éveil, il atteint au Darash, étape illuminative.  
Darash est le verbe « scruter », examiner, étudier », mais aussi « exiger », car l’étudiant est à son tour scruté, examiné par le Verbe divin hypostasié dans le texte biblique qui « exige » de lui la réalisation de son message !
Cette exigence implique pour le lecteur de s’être libéré de son enfermement en situation d’exil, pour aller vers lui-même.
Allant vers lui-même, il voit s’ouvrir le texte sacré qui est écrit de la même plume que lui. 
Aller vers lui-même, c’est aller vers son autre « côté » en lequel Dieu a scellé sa « chair », Bassar – qui est aussi le verbe  « informer » (3) ; toute l’information de son devenir est en lui, comme l’est celle du chêne le plus grand, dans le plus petit gland !
Une échelle se dresse alors devant les yeux du quêteur de sens, celle de ses « cieux intérieurs » – vision du patriarche Jaqob (4) – qui déroule devant lui des « terres nouvelles », soit les niveaux de conscience qu’il est appelé à conquérir en une « guerre sainte » et dont chaque qualité lui donnera une qualité nouvelle de lecture des textes sacrés.

Ces différents états encore inaccomplis en lui sont le « réel voilé de son être, ou encore les « cieux » qui sont au-delà de l’observable de toute terre et de toute chose.
En prononçant ce mot « chose », je suis alors renvoyée à une des lois majeure de ce registre ontologique dont j’ai parlé plus haut, le mot hébreu « chose », Dabar étant aussi celui qui exprime le  « Verbe » divin, Dabar.
Une homonymie en hébreu ne fait pas l’objet d’un simple jeu de mots, elle est un « jeu divin », une ruse de « guerre sainte » pour amener le guerrier à épouser son autre « côté » et conquérir ainsi Bassar,  la  « chair », la totalité de l’information, son Graal.
L’arme qui est alors remise entre les mains de l’Homme par le mot Dabar lui donne une connaissance du chemin.
Elle l’informe que toute chose n’a d’être que dans sa relation au Verbe qui la fonde.
Le texte biblique nous dit encore que si l’on coupe cette relation et que l’on chosifie la chose, la réduisant à un objet de manipulation, alors le même mot (puisqu’il n’y a pas de voyelle en hébreu) devient Deber qui signifie la « peste » (5)
Selon cette loi ontologique la cellule-souche devenue objet de laboratoire, si prometteuse soit-elle pour sauver quelques vies, en tuera dans ce cas des milliers.
Les  « embryons surnuméraires » jetés à la poubelle sont générateurs de  « peste ».
Les spermes et ovocytes réduits à des objets de commerces et de profits économiques, ainsi que tous les organes qui deviennent eux aussi objets des trafics scandaleux que nous connaissons sont générateurs de  « peste ».
La loi ontologique si claire pour celui qui entre dans la dynamique verticalisante du chemin de l’Homme, est encore ignorée du collectif qui compense cette carence par la dynamique horizontalisante du progrès scientifique ; celui-là dénué de la sagesse donnée par voie ontologique, ne connaît aucune limite,  il mène à la mort.
Notre modernité se trouve aujourd’hui en résonance avec la situation de Moïse qui, près de mourir, donne à Josué la direction du peuple d’Israël avant son entrée en « terre promise ». Moïse transmet alors à Josué le message qui lui-même vient de recevoir de son Dieu : « Je mets devant toi la vie et la mort ; choisis la vie ! » (6)
Et la vie, en ce qui concerne notre problème, est le rétablissement d’un juste rapport entre les deux voies, intérieure et extérieure, conduisant à la connaissance, la connaissance totale étant le fruit de l’Arbre que nous sommes appelés à devenir.
De toute urgence choisissons la Vie !



La chute d'Icare. Après Pierre Brueghel. 1558


Aujourd’hui, jouant les Icare, l’Homme « s’approche du soleil » ; il dépasse les limites que de vraies ailes auraient respectées ; il va être précipité à la mer.
« Le Cyborg n’est plus une figure de style cinématographique », la légende du Golem n’est  plus une légende mais une réalité « puisqu’il est devenu possible d’associer des cellules neuronales humaines à des dispositifs artificiels » (7)
Aussi les lois du créé sont-elles transgressées :
« Tu as posé une limite que les eaux ne doivent pas franchir afin qu’elles ne reviennent plus couvrir la terre » (8), chantait le psalmiste qui aujourd’hui se lamente devant nos épreuves ; et celles-ci ne sont qu’un avertissement...
Nous touchons à l’Arbre de Vie, sans doute au  « péché contre l’Esprit ».
Nous allons en être empêchés (9).

© Annick de Souzenelle

N O T E S
(1) Ouest-France    1er Février 2011
(2) « Le Monde des Religions »    Mars 2011
(3) Gen.  2,21
(4) Gen. 28, 12-22
(5) Ex. 9, 3-6
(6) Deut. 31,19
(7) « Le genre humain est menacé »  Michel Rocard -  Dominique Bourg – Floran  Augagneur (le Monde 4/4/11)
(8) Ps. 104,9
(9) Gen. 3,22

Illustrations : La chute, mixte sur toile. 160 x 210 cm. Robert Empain. 1991
La chute d'Icare. Huile sur toile d'après Pierre Brueghel. 1558

samedi 7 février 2015

Comme à Ostende et comme partout...


Je trouve sur la Toile un interview d'époque de Léo Ferré et de Jean-René Caussimon les auteurs de Comme à Ostende, une chanson capable de vous perfuser en moins de deux le poison mélancolique et délicieux que ces beaux diables savaient distiller... Cela m'a replongé dans ces pages nostalgiques de Ad Imaginen Dei intitulées elles aussi Comme à Ostende, dans lesquelles j'évoque ces poètes, mais aussi Léon Spiellaert et Yves Klein, qui accompagnaient mes escapades nostalgiques à Ostende cette année là... Cette joyeuse bande est à découvrir ici.




Yves Klein. 1957


Comme à Ostende   
Une sensation me venait souvent au moment de m’endormir lorsque j’étais enfant, elle me revient ce matin au réveil. Je me souviens  lui avoir donné un nom : Petit-Grand. 
Tour à tour, comme si flux et reflux, expir et inspir me traversaient sans cesse, je me sens minuscule et immense. Mon corps s’agrandit démesurément puis se rapetisse aussitôt, mes pieds touchent l’horizon de la mer d’un côté et ma tête touche l’horizon de la terre de l’autre, mes orteils s’enfoncent dans le fond de l’eau et mes cheveux traversent les nuages pour se mêler au ciel. 

Réveil étiré à n’en plus finir 
Je suis seul à Ostende dans une chambre d’hôtel orientée Nord-Ouest, face à la mer. 
Dehors, le ciel, la terre et la mer  entremêlés forment un seul pays. Je sors marcher dans le grand tableau gris. 

(...)




Femme à la mer. Léon Spielliaert . 1908





Que pourrais-je perdre de plus que la femme que j’aime ? Une main, un œil, une jambe, ma vie ? Mais peut-on perdre la vie ? Les amputés connaissent ces blessures inguérissables qui ne tuent pas.  

Me revient cette fulgurance de Bernanos : « L'enfer c’est de ne pas aimer ». Et la souveraine thérapie pour les femmes que Gauguin grava sur le portique en bois de sa Maison du jouir aux îles Marquises : « Soyez mystérieuses, soyez amoureuses et vous serez heureuses ! »

C’est indéniable, la Mer du Nord n’est pas le Pacifique, le triste littoral belge ne prédispose pas à la joie de vivre d’amour et d’eau fraîche !  Nina la détestait, été comme hiver. « Il faut être maso, disait elle, pour aimer cette Mer vert de gris, ces brumes, ces plages mornes, ces dunes sinistres, ce vent glacé et incessant qui gifle de sable le visage. Et ce front d’immeubles affreux face à la mer. Tout ça m’oppresse, me déprime. Pouahh ! » 

Envoyez un couple en désamour sur la Côte belge, ajoutez-y l’abomination architecturale, la pluie, le vent glacé, le sable,  mélangez le tout avec quelques séjours obligés en famille et vous aurez à coup sûr l’enfer de Bernanos.




Escalier (Ostende) Léon Spilliaert. 1909



Mais il y a autre chose, une force archaïque, inquiétante, est à l’œuvre ici. Un être autonome, menaçant, gronde jour et nuit, un monstre qui aspire et veut tout dévorer, terre, ciel, soleil, nuages, oiseaux, bateaux, parents, enfants. Pire, une créature qui se dévore perpétuellement elle-même : la mer !
Tous les enfants ont d’abord, par instinct, peur de la mer. Ils sentent sa puissance d’attraction et de répulsion, ils craignent d’être happés et engloutis. Les parents, ces enfants qui ont grandis trop vite, parlent sans bien s’en rendre compte de la mer comme d’une créature vivante et menaçante. Ils disent que la mer est mauvaise, méchante, furieuse, déchaînée ou qu’elle se calme, se retire, remonte, galope, s’engouffre, se brise, qu’elle rejette, prend, rend, recrache. Pour les enfants, les flux et les reflux des marées sont les preuves de ces dires et de la réalité vivante du monstre et les algues, les coquillages, les méduses, les épaves, les bois recrachés sur le sable, sont à leurs yeux les traces de ses dévorations et de sa digestion. Les vagues sont alors des lèvres et des bouches insatiables pleines de bave et de sel. D’ailleurs elles ont des dents blanches qui mordent et dissolvent tout. Les plages, le sable, les rochers, les digues seront mangées un jour ou l’autre et puis les dunes et enfin le pays tout entier… On apprend à l'école que tout ce plat pays de Flandres était il n'y a pas si longtemps englouti par la Mer.


Cette Mer du Nord est la mer de mon enfance, y revenir c’est revivre mes angoisses d’enfant mais aussi leur transformation en joie. Car la mère de ma chair, ma Maman, aimait de toutes ses fibres cette mer. Quand elle disait « on va à la mer » elle était si radieuse que nos craintes se dissipaient dans sa joie. Une fois à la Mer, elle nous emmenait, mes frères et moi, tout près de l’eau pour la voir et la respirer. En nous tenant par la main elle nous emmenait sur les brises-lames, là où les vagues et les lames de fond invisibles se brisent et chatouillent les pieds nus. Hardis, nous partions à la conquête de l’estacade… « Allons tout au bout, à la proue, disait maman, nous serons comme en pleine mer, comme sur un grand bateau ! » 
Sur le pont de ce paquebot géant bien ancré à la terre nous restions avec elle à nous enivrer de mer et de vent. Plus les éléments se déchaînaient plus Maman s’en nourrissait. Plus la mer jetait son air vif, ses moutons blancs, ses vagues énormes, sa houle et ses embruns, plus elle se réjouissait. Maman nous a appris à aimer les tempêtes. En été, elle riait en se jetant dans les vagues qui l’éclaboussaient d’écume blanche. Les vagues n’étaient plus pour nous des bouches menaçantes chargées de dents mais des rires éclatants de Maman.

Les couleurs sont des vibrations de nos âmes disait Kandinsky. Pour Yves Klein, ses monochromes outremers étaient du ciel bleu de Nice concentré capable de nous plonger dans une profondeur intangible, un espace se dérobant à l’infini, là où, n’ayant plus rien de matériel à saisir, nous pourrions entrer dans la béatitude. 

Mais ici, à la Mer du Nord, ce sont les gris qui opèrent subtilement notre dématérialisation. Je marche en eux, je pénètre dans leurs nappes vaporeuses, je suis dans les nuages, un ciel mélangé de terre et de mer, je me perds dans un arc-en-ciel diffus partout et nulle part, je suis immergé dans une nuée grise teintée de mille couleurs subtiles qui m’imprègnent et m’absorbent. Je songe à cette Parole que le Seigneur adressa à Moïse après le passage de la Mer Rouge : « J'apparaîtrai dans la nuée . »

Mes envolées mystiques ne semblent pas affecter Gouache, ma chienne flamboyante, qui dépense une vitalité inépuisable sur ces étendues également inépuisables de sables mouillés.  

M’avançant dans ce nuage du bout du monde, j’entrevois la digue et le Casino d’Ostende. Je crois entrer dans un dessin merveilleusement sinistre de Spilliaert. 

Sur la digue évaporée, l'envie me prend de chanter la chanson de Ferré et Caussimon « Comme à Ostende » que j'écoutais avec Nina. Je modifie les paroles qui chavirent un peu trop  dans le  spleen intégral :  Comme à Ostende et comme partout quand sur la ville tombe la pluie et qu’on est sûr que ça vaut le coup, que ça vaut le coup de vivre sa vie et de la revivre encore un coup si c’est possiiiible…  

Ma chienne attirée par mes meuglements surgit d’un bond de la brume et me saute dessus en aboyant. 






Texte : extrait de Ad Imaginem Dei 1 L'oeuvre invisible de Robert Empain
Illustrations : Yves Klein, Léon Spiellieart
Vidéo : INA - via You Tube

mardi 3 février 2015

L’art prière - Manifeste


Grâce à vous Paul Cézanne et Pablo Picasso


Mes carnets d’artiste des années quatre-vingts (récemment parus sur Amazon sous le titre AD IMAGINEM DEI 1 L’oeuvre invisible ) dont vous voyez ici quelques pages, consacrent de nombreuses pages à Picasso, le Pharaon de la peinture du XXe siècle, qui peu après la guerre s’offrit  la Montagne Sainte Victoire (Vauvenargues Aix-en-Provence) et le château qui va avec pour y vivre mais aussi pour rendre hommage à son maître Paul Cézanne qui avait peint cette montagne et ses environs des années durant. Je vous renvoie à ces pages,  chers lecteurs, et aux leçons de peinture que j'ai reçues de ces deux maîtres compagnons de vie.
 
Mais en complément, je publie ci-dessous deux textes inédits, mais liés, tirés de mes notes de cette époque. Un premier texte intitulé L'art prière que je voyais non pas comme un manifeste, mais plutôt comme une profession de foi pour un art qui n'aurait plus rien à voir et à devoir aux marchands de produis artistiques contemporains et aux commissaires en divertissements culturels. Et un autre, qui pose la question de Picasso : Qu'est -ce qu'un tableau ?  Mais à vrai dire, les artistes à qui j'ai proposé cette profession de foi à l'époque, une époque qui jouait avec l'art comme on joue à la roulette, ne se sentirent pas concernés, ce qui signifie qu'il est essentiel et plus nécessaire que jamais. 

Ce texte fera partie du tome ll de Ad Imaginem Dei, L'oeuvre à venir...


Théophanies. Carnet. Huile et encre sur papier. 1987





L’art prière - Manifeste 
 
    Attachons-nous à dévoiler par la mise en œuvre, par la pratique de l’art qui est l’art même, le fait pictural comme l’événement visible paradoxal maximum où l’effleurement divin ou la grâce d’une théophanie, se manifeste à la surface du tableau, mais toujours de manière paradoxale comme l’avancée d’un retrait, la présence d’une absence, l’apparition d’une disparition, comme ouverture joyeuse et déchirement, blessure de lumière et plaie radieuse dans l’apparent, mais aussi, ainsi et encore, comme un ravissement pathétique, une grâce, une élévation et une révélation de l’amour du Dieu Vivant. 

L’art vécu comme théophanie et pratiqué comme prière a été mis en oeuvre à divers degrés d’intensité spirituelle par les peintres voyants de tous les temps. Le plus haut degré fut atteint par les peintres d’icônes, dont quelques uns furent élevés à la sainteté, et par leurs héritiers en Occident. Cet art spirituel fut occulté à mesure que montait en puissance l’humanisme à la Renaissance pour se perdre, à de rares exceptions près, dans le maniérisme, le classicisme et les académismes divers. Il fut retrouvé par les modernes : Gauguin, Van Gogh, Cézanne, Redon, Ensor, Kandinsky, Chagall, Matisse, Rotko… et leurs rares descendants actuels - sans pour cela que ces voyants se soient toujours déclarés explicitement héritiers de cette tradition spirituelle, assurés qu’ils étaient que leurs oeuvres parleraient mieux de ces choses qu’ils n’auraient pu le faire.




Qu'est-ce qu'un tableau ? Carnet. Huile et encre sur papier. 1987


Qu’est-ce qu’un tableau ? 

Le dépassement de l’opposition entre l’art spirituel et l’art humaniste - art de l’invisible et art du visible - se trouve dans la réponse que donne Picasso à la question qu’est-ce qu’un tableau ? Cette réponse n’est pas une théorie de l’art, mais la praxis même de l’art, l’art de faire qui est art même. Ainsi, à cette question qu’est-ce qu’un tableau, Picasso répond : il faut faire un tableau, il faut faire un autre tableau, et encore tableau et encore un autre et ainsi de suite. 
C’est le faire qui est le tableau, c’est l’acte de peindre et l’acte de regarder qui font le tableau. De même la musique c’est l’art de faire de la musique, de la jouer et de l’écouter, comme la danse est l’art de faire de la danse etc… 
C’est par l’acte créateur que tout un chacun peut éprouver sa liberté créatrice et la joie et la douleur de faire une oeuvre véridique en se faisant lui-même, en réalisant alors que sa vie est l’acte même de se recueillir et de s’accroître sans cesse comme une création continuelle, une oeuvre vivante. 
Tout faire tendant vers un mieux faire, vers une amélioration, le faire mieux est l’art même. L’art c’est l’art de mieux faire croître les fruits de la création. La vie est à vivre comme un acte créateur que chacun est libre d’accroitre par son faire propre. Le faire créateur est à la fois un acte humble et héroïque par lequel chacun face à son désir,  face à lui-même, fait face au monde, fait face à son destin de parlant, de voyant, de créateur, de vivant.  Chacun peut à sa guise se peindre, se dire, s’écrire, se chanter, se danser, se multiplier, se vivre, s’accroitre, se donner et se signer dans l’Univers. Ou, au contraire, chacun peut ne rien faire de sa vie, préférant la nier et s’en défaire. 


Extrait de Ad Imaginem Dei II - L'oeuvre à paraître…
Images : Carnets de Robert Empain.