lundi 6 août 2018

Naissance en Dieu ou la relation entre la phénoménologie de la Vie et la réalité de Dieu



Grâce à toi Rolf Kühn  


La conférence Art et Naissance en Dieu que j'ai publiée ici il y a quelques jours, après l'avoir donnée lors des Rencontres de culture chrétienne - Regards croisés sur l'amitié à l'Abbaye Notre-Dame de Fontgombault, a provoqué de la part de l'assistance deux types des réactions opposées que ce texte annonçait d'ailleurs dès le départ puisqu'en commençant  je pointais avec l'ami Kandinsky les deux manières de regarder tout phénomène : l'une sensible et l'autre insensible, l'une objective et l'autre subjective, l’une qui prouve et l’autre qui éprouve, l’une qui se tourne vers le visible et l’autre vers l’invisible etc, Et de fait, la première réaction fut celle des personnes qui se dirent bouleversées et touchées au coeur par ce texte (conférencières venues parler des amitiés spirituelles, auditeurs artistes ou amateurs d'arts ou encore chrétiens engagés concrètement, socialement) ; et l'autre réaction fut celle des philosophes et des intellectuels, intervenants et présents, et de leurs amis, qui ne pouvaient admettre, semble-t-il, qu'un artiste, moi en l'occurrence, sorte de son rôle attendu, marche sur leurs plates-bandes aristotéliciennes, leur annonce le retournement de la métaphysique de l'Être vers une métaphysique de la Vie et de l'Amour absolus, en un mot, leur annonce la Bonne Nouvelle du Christ, en ajoutant  que l'expérience esthétique, l'expérience intense d'un pâtir et d'un sentir qu'il semble exécrer, est une expérience religieuse et même une expérience théophanique, que les chefs-d'oeuvre de tous les arts, mieux que tout moyen prédicatif, peuvent nous révéler en nous mettant en présence de la Vérité, c'est-à-dire que nous vivons par et dans la Vie qui est Dieu.
 
Mon propos était de l'ordre du témoignage. Il reposait sur mon expérience de peintre, sur mon vécu, sur ma rencontre en personne avec quelques chefs-d'oeuvre. Or, ne disposant d'aucun chef-d'oeuvre de la peinture en ce lieu et ne désirant point substituer aux chefs-d’oeuvres de l’art des reproductions qui, aussi bonnes soient elles, ne pouvaient que les nier, je fis appel au souvenir d'une expérience esthétique majeure en chacun. Or, cela fut possible aux plus sensibles, mais ne le fut pas aux plus savants.  

Cette difficulté illustre ce que je n'ai cessé de dénoncer ici, à savoir que la culture, la culture officielle telle que l'articule notre époque déspiritualisée, est devenue l'ennemie de l'art véritable, des arts véritables de tous les temps en réalité, qu'elle annule au nom de sa vision historiciste, intellectualiste, spectaculaire et marchande, en un mot de sa vision objectiviste qui interdit de regarder l'art comme Naissance dans la Vie qui est Dieu.  Ce combat pour un art de et pour la Vie nous le menons ici et ailleurs depuis des années.  Pour le soutenir avec une force renouvelée et avec une pertinence sans égale, je ferai appel à
Rolf Kühn et je publierai trois textes de lui.  
Rolf Kühn est un continuateur éminent de l'oeuvre de Michel Henry. Il est théologien, philosophe, chercheur en phénoménologie, en psychologie anthropologique, et en philosophie des religions et de la culture et professeur à Vienne, Berlin, Paris et Fribourg 
Voici pour commencer un premier texte, celui de son intervention au Studium Notre Dame de Paris, lors d’une conférence-débat du 15 décembre 2006 à l’occasion de la sortie du livre d’Antoine Vidalin, intitulé La Parole de la Vie. La phénoménologie de Michel Henry et l’intelligence chrétienne des Écritures, Paris, Parole et Silence, 2006.




Gabriel -- Ange de l'Annonciation - 1995




Au bout d’une recherche phénoménologique toujours plus radicalisée pour devenir finalement une phénoménologie contre-réductive au sens de Michel Henry (1), nous nous sommes rendu compte que «Dieu» ne peut relever du domaine conceptuel, au sens ontologique ou causal d’une métaphysique classique. Car tout concept n’est pas seulement soumis ou lié à l’intuition avec sa régression infinie selon Husserl, mais implique toujours aussi, par ce fait même, un doute principiel qui laisse la possibilité à toutes les négations ou athéismes pensables. 

Ce ne sont pas ces formes de nihilisme historique ou moderne en tant que telles qui posent problème, car on peut toujours leur trouver une certaine plausibilité herméneutique ou épochale. Ce qui est en cause, c’est Dieu en tant que Réalité apodictique à l’origine de ma vie même, étant donné que, phénoménologiquement, je dois partir de cette dernière comme vécu indubitable. En effet, si par une réduction transcendantale j’arrive, par la suite, à ma subjectivité pure saisie comme une passibilité originaire, je dois assumer également en celle-ci la certitude co-extensive que ce n’est pas moi qui suis à la source de cette vie que je suis, parce qu’elle est hors de toute auto-position de ma part.

Or, si je saisis mon origine passible par une certitude qui est une immédiateté du sentir pur (et non plus un concept), la question de la métaphysique se pose également aussitôt en elle.   En acceptant avec Heidegger que la métaphysique, depuis son éveil grec, pense tout étant à partir de l’Être suprême, pour substituer à cette analogie ousiologique de la tradition la «différence ontologique », on doit changer la notion même de métaphysique. Celle-ci ne peut articuler, en dernière analyse, que le lien substantiel entre la Vie phénoménologiquement absolue et ma propre vie purement passible en elle et à partir d’elle, ce qui implique un dépassement de la différence ontologique heideggerienne. Cette dernière, surtout en tant que temporalité pure ou Er-eignis, reste attachée à un présupposé phénoménologique crucial, à savoir la Distance comprise comme le premier Écart indispensable à tout apparaître ou sens de l’être, comme Michel Henry ne cesse de le faire ressortir. 

Dans ma vie éprouvée passiblement dans la Vie phénoménologique pure ou absolue, il n’y a cependant aucune distance, aucun écart temporel, spatial ou logique qui me séparerait d’elle. Ainsi, le terme de métaphysique désigne à la fois une dépendance et une identité beaucoup plus radicales que toute émanation créationnelle ou analogique à partir d’un Être suprême ou d’un Dieu créateur qui, pour se manifester, garderait l’ek-stase ou la transcendance neutres et anonymes.
 
En revanche, ce terme de métaphysique, au moment de l’auto-affection immanente de tout ce qui est vivant, marque une Passibilité constitutive qui ne me quitte jamais mais forme ma réalité véritable à tout moment de ma vie éprouvée, c’est-à-dire une réalité à jamais non-représentée et donc non illusoire. 

Philosophiquement, je pourrais en rester là et ébaucher une pensée de la seule Finitude, comme on la trouve notamment chez Merleau-Ponty et Lévinas, au moins en ce qui concerne l’intentionnalité éthique ou récurrente chez ce dernier. Au contraire, pour une phénoménologie contre-réductive (ou matériellement passible, au sens henryen), je ne peux esquiver la Facticité transcendantale que la Vie absolue à l’origine de ma vie individuée ne relève plus finalement de ma réduction à l’intérieur d’une épochè radicale. N’étant pas un simple fait de constat à distance de vue intentionnelle ou à partir d’un horizon mondain, mais formant une Facticité pratique ou vivante sans interruption temporelle concevable, cette Vie absolue se révèle: mon épreuve d’elle n’est au sens de Jacques Derrida et d’autres. Par conséquent, là où il y a Révélation au sens éminent et primordial, c’est-à-dire comme l’essence même de la manifestation originaire, il y a religion, si religion signifie le lien vivant se nouant absolument comme certitude intérieure. Une phénoménologie de la Vie absolue se situe, pour ces raisons mêmes qui touchent l’apparition de la vérité en son Comment pur, entre la métaphysique et la religion constituée. En tant que discours philosophique, cette phénoménologie indique notre situation métaphysique radicale (Finitude), sans devenir pour autant une religion dogmatique (théologie), car elle reste attachée éductivement à la sphère de la coïncidence immédiate entre Donation et Révélation, sans passer par une quelconque médiation extérieure supplémentaire, qu’elle soit Histoire ou Écriture.
 
Ces dernières doivent être justifiées, en elles-mêmes, par le Logos interne de la Vie qui est «la Voie et la Vérité» au dire de l’Évangile de Saint Jean, ce qui veut dire qu’il y a identité entre Vie et Vérité, et que la Vie constitue l’Accès à sa propre Vérité comme Vie divine, comme l’analyse si bien le livre du Père Vidalin.
 
En plus, si la phénoménologie de la vie passible en moi se trouve confrontée à une Révélation à la fois immanente et immédiate, elle implique constitutivement des rapports avec la mystique. Au sens le plus large, la mystique, en désignant un mode d’expérience, forme l’expérience même de l’éprouver en tant que tel, autrement dit l’auto-épreuve pure de tout éprouver. Comme on a déjà dit que, dans la Finitude passible, il n’y a plus ni différence ni extérieur, mais seulement l’affection vivante par elle-même, on peut alors affirmer que l’expérience mystique ne s’appuie plus par nature sur rien d’extérieur ou de mondain, ce qui fait la jouissance indicible de
l’expérience mystique même, comme M. Henry le remarque dans un des textes de ses «Entretiens et conférences» publiés sous le titre
«Auto-donation» (2). Toutefois, en même temps, toute mystique parle de la Nuit au coeur même d’une telle expérience concrète, et c’est là qu’intervient pour nous la mystique saisie comme une critériologie de la phénoménologie contre-réductive. Déjà, pour la réduction husserlienne, il existe au départ de l’analyse phénoménologique une «pauvreté absolue» (absolute Armut) de l’esprit ou de la conscience ne possédant plus aucune connaissance théorique préalable pour diriger la recherche. De même, la mystique constitue une rupture sans appel avec toute «intuition» sensible ou intellectuelle, puisque cette dernière ne serait pas la Réalité même de Dieu, autrement dit ce Dieu se donnant lui-même hors de tout horizon de représentation. De cette manière, mais sans nier aucunement le monde en sa valeur ontologique, la pauvreté ou le vide de l’esprit (c’est-à-dire notre passibilité foncière) sont identiques à la plénitude même — plénitude de la Vie phénoménologique absolue qui nous est donnée à tout point de l’analyse contre-réductive comme pure présence auto-affective. Ou pour le dire encore autrement, cette plénitude manifeste est donnée par et dans toute modalisation vivante, même sur le plan le plus modeste. Si la critériologie mystique, en sa co-donation intérieure du Tout/Rien ou de la Joie/Souffrance, correspond à la démarche phénoménologique même sur son chemin entre métaphysique et religion positive, à savoir entre Finitude et Révélation pure, il faut se tourner également vers le côté matériel de notre problématique.


Jusqu’à maintenant, nous n’avons tracé, pour ainsi dire, que la méthode formelle d’une recherche pour nous diriger vers son contenu même, lequel doit se révéler, en fin de compte, comme la Réalité de Dieu et réalité de ma Naissance en Lui. Si je dois tout à la Vie phénoménologique absolue, je dépends de cette Vie de telle façon que je ne suis rien d’autre que cette dépendance même — autrement dit un Besoin pur d’un moi à l’accusatif. 

À l’encontre de l’idéalisme allemand qui ne voit dans le Besoin (Bedürfen) qu’une contraction aveugle (Schelling) ou un manque dialectique (Hegel), la réalité phénoménologique du besoin désigne ce Fait originaire que j’ai besoin, d’abord, de la Vie elle-même, avant d’avoir besoin de «quelque chose». Le terme de besoin n’a donc rien d’intentionnel au départ, comme c’est le cas pour le Souci (Sorge) chez Heidegger. Car même si le besoin traverse toute ek-stase, il faut qu’il y ait originairement l’investissement absolu de ce besoin par la Vie même qui se modalise en désir, effort et agir — et cela de manière purement pratique à l’intérieur de son s’éprouver permanent. C’est ce que M. Henry expose, en outre, dans ses deux livressur «La barbarie» (1987) et « Du communisme au capitalisme » (1990).
 
Si nous laissons, ici, ces analyses de la modalisation immanente de la vie (3) pour ne cerner que le rapport entre mon besoin et ma naissance en Dieu, je dois dire que le besoin (en tant qu’auto-besoin de la Vie à tout moment) implique également ma naissance en cette Vie à tout moment. Et si ce besoin (qui me révèle mon moi purement passible) me révèle par ce fait même la Révélation de la Vie absolue, j’assiste à tout instant à la Révélation du Dieu réel en mon auto-révélation à moi-même qui est identique à mon auto-affection absolue. La Naissance en Dieu n’a par conséquent rien de statique, ni de temporel ou de créationnel déchu. C’est un Naître éternel ou toujours neuf, au sens de Maître Eckhart — d’où le titre de l’article. La Réalité de Dieu, impliquée dans le besoin le plus discret ou le plus récurrent, ne constitue plus ainsi un concept ou une intuition, mais l’auto-donation de cette Réalité même en tant que l’auto-apparaître en tout apparaître, — qui reste à jamais dépendant de cette auto-révélation dans son Se donner pur.
 
Sans rentrer ici dans les détails, on peut soutenir que tout discours de la religion ou sur elle qui méconnait l’auto-révélation vivante ou  immanente ne peut que reproduire toutes les difficultés, bien connues, qui sont liées à un Dieu-Concept ou un Dieu- Chose (4). Nous ne voulons pas nier la possibilité légitime de telles recherches, mais, si pour la phénoménologie il y a coïncidence en toute rigueur de termes entre procédé et contenu, existence et essence, je ne peux plus me distancer artificiellement ou «scientifiquement » de cette Vie même qui me permet l’analyse réductive à tout moment.



Annonciation - 1985 



Au terme d’un tel cheminement et de sa conséquence, nous voudrions souligner qu’une phénoménologie entièrement contreréductive, se situant dans l’auto-mouvement de la Vie et dans l’Absolu de sa Révélation, ne peut être continuée que comme une phénoménologie radicalement pratique. Cette praxis (qu’il ne faut pas confondre avec une pragmatique de méthode ou d’expérimentation) est la conséquence intrinsèque de l’identité du besoin et de la plénitude en tout apparaître, faisant saisir les modalisations immanentes et effectives en leur naissance permanente même, comme l’on trouve déjà l’ébauche chez Pierre Maine de Biran. Dans une telle perspective, ou à cause du lien originaire entre besoin et culture, on peut nommer cette praxis une esthétique élémentaire plus archaïque encore que la Lebenswelt husserlienne, 

En fin de compte, La Naissance en Dieu ne signifie aucun quiétisme, mais un Faire chaque fois révélateur et déterminé dans la particularité de toute chose donnée où se donne à reconnaître le Don de Dieu comme sa plénitude inépuisable qui nous affecte dans ses modalisations infinies. L’essentiel nous est toujours donné partout et à tout moment, et le quotidien ne manque ni de rigueur philosophique ni de religion et de mystique — pour être le Bonheur de vivre avec toutes ses tonalités et couleurs si émouvantes et révélatrices.

Rolf KÜHN  Université Freiburg im Breisgau. Allemagne



1. Cette progression méthodologique se trouve documentée par notre ouvrage
Radicalité et passibilité. Pour une phénoménologie pratique, Paris, L’Harmattan,
2003; cf. www.lebensphaenomenologie.at
2. Paris, Beauchesne, 2004.
3. Nous avons appliqué, ce dernier temps, une telle démarche, ensemble avec
Günter Funke et Renate Stachura de l’Institut für Existenzanalyse und Lebensphänomenologie
Berlin, au domaine de la psychologie: 1) Einführung in eine
phänomenologische Psychologie; 2) Patho-genese und Fülle des Lebens. Eine
phänomenologisch-psychotherapeutische Grundlegung, 2 vol., Freiburg/München,
Alber, 2005.
5. Cf. KÜHN R., Gabe als Leib in Christentum und Phänomenologie, Würzburg,
Echter Verlag, 2004.
6. Cf. notre ouvrage Individuation als Sein und Leben. Studien zur originären
Phänomenalisierung, Stuttgart, Kohlhammer, 2006.


 © Association Nouvelle revue théologique

Illustrations : Annonciation 1995 - Caséine sur toile, 120 x 190 cm. 

jeudi 2 août 2018

Art et naissance en Dieu

 Grâce aux artistes de tous les temps


RENCONTRE DE CULTURE CHRÉTIENNE EN BRENNE

Regards croisés sur l’amitié


Abbaye Notre Dame de Fontgombault 30 juillet - 3 août 2018

 

Art et naissance en Dieu 

par Robert Empain
 


Le coeur de l'Abbaye de Fontgombault



C’est une joie de me trouver avec vous en ce lieu de fraternité en Dieu.

Je remercie les frères bénédictins de leur hospitalité et le Père Abbé, Jean Pateau, qui nous a fait l’amitié d’ouvrir hier nos Rencontres par une conférence nourrie sur l’amitié dans la règle de saint Benoit.
 
Je remercie Véronique et Olivier Maas qui ont organisé et participent à ces Rencontres de culture chrétienne en Brenne et je les félicite d’avoir choisi pour cette première édition le thème de l’amitié qui rappellera peut-être à ce monde barbare que le vrai non Nom de Dieu est Amour.

C’est un nouvel élan que vous donnez à vos Rencontres philosophiques antérieures en les tournant résolument vers l’inspiration chrétienne, c’est-à-dire vers l’Esprit Saint qui vous porte d’ailleurs depuis le début..
Seule son inspiration peut et doit sans tarder régénérer de fond en comble la philosophie et la métaphysique classiques notamment à partir des acquis essentiels de la phénoménologie radicale de la Vie instaurée par Michel Henry, dont je vous ai parlé, et qui fut inspiré par le Souffle de l’Esprit Saint, me semble-t-il, tant son oeuvre essentielle s’avère salvatrice pour cette époque qui a perdu l’esprit.
  
La proximité spatiale et spirituelle de l’Abbaye de Fontgombault et de son Père abbé sont à recevoir comme des grâces inaugurales.

Je suis très touché et honoré, mais aussi très intimidé, que vous m’ayez invité à intervenir aux côtés de personnes aussi remarquables, et cela, particulièrement, sur ce thème de l’amitié.

Votre invitation à cet égard était un défi :  « N’y aurait-il pas une place, me demandiez-vous, pour une voix qui parlerait du point de vue de la peinture et que tu pourrais très naturellement incarner ?

Peu après, je vous répondais ceci qui sera l’introduction à cette méditation :

Dors et déjà je peux vous dire que de l’amitié la peinture témoigne à foison, non pas tant par l’amitié ou l’admiration que les peintres se portent les uns aux autres, et cela au delà les limites du temps et de l’espace, mais parce que toute oeuvre d’art véridique, comme toute oeuvre humaine véridique, comme tout ce qui touche au coeur l’homme, manifeste l’amitié de Dieu à notre égard et celle de l’homme à l’égard de Dieu. L’oeuvre d’art digne de ce nom étant toujours et à la fois l’oeuvre d’un recueillement de l’oeuvre divine - c’est-à-dire d’une grâce divine antérieure : celle de la vie bien sûr sans laquelle il n’y aurait rien, la vie et tout ce dont elle a besoin pour connaître et croître en Dieu, qui est la Vie en Personne - et à la fois l’oeuvre d’une gratitude humaine, d’une action de grâce réciproque.
L’oeuvre d’art digne de ce nom est ainsi et toujours l’oeuvre d’une amitié réciproque entre Dieu et l’homme, une amitié qui manifeste, célèbre et porte la beauté de Dieu comme celle de l’homme qui est fait à son image. Et cette oeuvre d’amitié spirituelle, belle et mystérieuse accueille l’autre homme en son sein et se fait alors hospitalité divine offerte à tous.


L'icône de la Trinité par Andreï Roublev entre 1410 et 1427


Je vais donc essayer d’incarner de mon mieux - et ce verbe incarner sera au coeur de mon propos - la voix qui parlerait du point de vue de la peinture sur l’amitié et de croiser ce regard, qui sera celui d’un peintre et d’un chrétien, avec d’autres regards  : religieux, théologique, philosophique, historique, littéraire… 

Mon intervention prendra la forme d’une méditation libre qui éclairera ce texte que je viens de vous lire, et qui a été en partie repris dans la programme de ces Rencontres.

Au terme de cette médiation je vous lirai peut-être quelques récits de mes rencontres avec des oeuvres d'artistes, de mystiques et de voyants de diverses époques, des vivants que je regarde comme mes amis, des amis que j’ai rencontré en personne, comme disent des phénoménologues, c’est-à-dire dans mon coeur, ou encore dans la communauté invisible des amis de Dieu que forment les artistes qui ont mis en pratique cette Parole du Christ qui dit « aimer c’est donner sa vie pour ses amis », ajoutant qu’aimer c’est aussi « aimer ses ennemis » Donner et multiplier ce que l’on reçoit de Dieu, sa vie et son amour de la vie, voilà  ce que ces artistes ont fait et ne cesse de faire par des oeuvres capables de changer des milliers de vies humaines en les reconduisant en leur Fond vivant et invisible, c‘est à dire en leur révélant leur naissance éternelle dans la Vie qui est Dieu. 


De telles oeuvres, de la peinture et de tous les arts, sont généralement appelées des chefs-d’oeuvre, mais en vérité elles sont des théophanies. 


C’est à ces artistes, qui vivent dans le Coeur même de Dieu, qui est la source de toutes Beauté et de toutes Grâces, que j’ai dédié un livre, un livre de grâces rendues aux grâces reçues.  



 Regards

Commençons par regarder le regard lui-même.


Ce qui semble tout indiqué, puisque nous sommes invités à croiser nos regards, mais aussi parce que notre manière de regarder détermine ce que nous voyons et ce que nous ne voyons pas.

La manière de regarder est déterminante pour le peintre qui, contrairement à l’idée reçue, ne cherche pas à peindre le visible mais l’invisible, faute de quoi il n’est pas un peintre mais un photographe muni de pinceaux.
   
Tout phénomène peut être regardé de deux manières : l’une est extérieure et l’autre est intérieure, l’une est insensible l’autre est sensible, l’une est objective, l’autre est subjective, l’une prouve l’autre éprouve, l’une se tourne vers le visible l’autre vers l’invisible.

La première est la manière de regarder de la conscience et de la science, la seconde celle de l’âme et des émotions. La première est celle du monde, celle du calcul, du quantifiable et de la mort. La seconde est celle de l’incalculable, de l’inquantifiable, de la vie, de l’amour et de la résurrection. 

La première manière de regarder a produit le monde objectif dans lequel nous pensons vivre, un monde faits d’objets de toutes sortes : objets de pensée, objets de sciences, objets de désirs, objets de rivalités, objets de consommation, objets de technique, objets de spectacle, objets d’idolâtrie, objets de commerce, de trafics de spéculations et de guerres incessantes.

Cette manière objective de regarder tout ce qui est et qui vit, la nature, les animaux et les humains, la matière, la vie et le cosmos tout entier, notre époque ne se contente plus d’en faire les objets de son savoir scientifique, elle en fait une masse d’objets jetables et jetés et de sujets humains assimilés à des objets remplaçables et remplacés, une masse livrée à la logique inhumaine des marchés financiers . Dans cette Barbarie d’un genre nouveau, que dénonçait déjà Michel Henry en 1986, toutes les ressources et tous les humains sont désormais regardés par le système technico-financier mondial comme des marchandises. La logique du profit et de la plus value monétaire ne connait aucune limite éthique et s’empare désormais des richesses individuelles et existentielles de la vie privée et des oeuvres artistiques et culturelles de l’humanité pour réduire tout ce qui vit et qui témoigne de la Vie à des objets de son commerce ou de son spectacle, sans se soucier que sa logique précipite l’humanité et la nature vers l’anéantissement.

Les sciences, les technologies et l’industrie humaines après avoir réduit la vie et les vivants à des systèmes objectifs projettent de réaliser l’immémoriale illusion des hommes, celle qui a fondé ce monde objectif : s’emparer du secret de la vie, qui est Dieu, et de l’immortalité des corps qui seront modifiés à cet effet.

Ce projet étant le seul que son regard objectivant puisse encore concevoir pour prolonger au delà de l’effondrement prévisible du système humain l’existence d’une élite sur la Terre ou sur d’autres planètes. Ce programme insensé, qui n’est plus du domaine de la science fiction, ne tardera plus à réaliser ici bas l’enfer annoncé par l’Écriture sainte. 

La seconde manière de regarder est intérieure, subjective et sensible. 
Elle est celle de la vie, du coeur, de l’amour.

En vérité, cette manière de regarder n’est pas la seconde mais la première, la juste et la bonne, celle que nous avons perdue de vue en détournant notre regard.  

La juste manière de regarder est en effet celle de la vie, de la Vie qui est Dieu en Personne et qui nous regarde comme Lui-même ; qui nous regarde vivre de la Vie qu’il est Lui-même.

Une Vie qu’il nous donne pour que nous la recevions comme Don et comme preuve de son amour, pour que nous la gardions et la regardions éternellement

Car il n’y a qu’une vie, la vie éternelle, la vie de Dieu, la vie en Dieu, la Vie qui se donne éternellement à elle-même et qui nous donne éternellement à nous-mêmes pour que nous vivions en Lui comme Lui vit en nous.

Dès que nous regardons de cette manière nous regardons qui nous sommes en vérité, et nous disons : Dieu me regarde.

Simultanément nous comprenons la folie des hommes qui détournent leurs regards de Dieu et qui, dès lors, ne croisent plus son regard vivant et aimant.
Ces hommes quant  à eux disent  : « Dieu ne me regarde pas, il est mort ! »

Détourner le regard du regard de Dieu cela veut dire pour l’homme regarder la Vie qui est Dieu comme un objet dont il désire s’assurer la possession pour lui seul comme si il n’avait pas déjà la vie, comme si ce n’était pas la vie dont il vit qui lui donne le pouvoir de regarder, celui de détourner son regard et celui d’exercer tous ses pouvoirs, comme se lever, rire, marcher, aimer, rêver etc,.

Détourner le regard du regard de Dieu cela veut dire vouloir se faire dieu à la place de Dieu ; ou encore vouloir vivre sans la Vie qui nous donne à nous-mêmes

Ce regard méprisant et objectivant fait aussitôt perdre à l’homme le regard de Dieu ; c’est-à-dire la vision directe ou immanente de Dieu qu’il reçoit dans la lumière béatifique, c’est-à-dire dans sa communion de vie et d’amour avec Lui qui se donne et qui jamais ne peut être tenu et retenu dans une chose, un être ou un étant, une idée, un concept, un savoir, une théorie, une équation etc, mais qui peut seulement se connaître par la vie vécue et aimée comme Don.

Détourner son regard du regard de la Vie qui est Dieu, ce serait donc pour l’homme  jeter sa vie hors de la Vie qui est Dieu, ce serait se jeter hors de lui-même.  Or cela lui est tout autant impossible que de saisir Dieu comme un objet ou un savoir, car jamais la Vie de Dieu qui vit en nous ne peut sortir d’elle-même et se jeter dans un monde d’objets sans vie.

Le terme hébreux hê’t’ de la racine du verbe hâtâ’, qui fut traduit par péché, dit bien le détournement de notre regard du regard vivant et aimant de Dieu, puisqu’il signifie erreur de visée, manquer la cible, comme le souligne Annick de Souzenelle, une théologienne orthodoxe particulièrement inspirée que je peux appeler mon amie.

Une erreur de visée, un regard qui manque sa cible, un regard qui se détourne de Dieu et qui désire faire de la Vie éternelle un objet figé et défini, un objet que l’homme voudrait s’approprier alors qu’il le reçoit déjà, un regard qui méprise et doute du don et de l’amour de Dieu, voilà le sens du péché.

Un erreur de visée qui provoque l’expulsion de l’homme, c’est-à-dire de l’Humanité, du Jardin des Délices, c’est-à-dire de la joie et la certitude de la vie en Dieu.

Une erreur, un regard détourné de la Vie en Dieu qui provoque l’exil de l’homme dans un monde d’objets illusoires qui persiste tant que son erreur de visée, ou son péché, persiste.

Cet exil dans le temps et l’espace du monde, celui de notre existence sur la Terre, ne nous prive pas cependant de la vie, puisque Dieu ne cesse de nous la donner hors du temps et de l’espace du monde. Car la vie ne vit que dans la Vie et jamais hors d’elle, ici ou là, dans un monde, dans un temps ou un espace fussent-ils ceux d’un univers.

A cet égard, je signale à votre attention que le terme mort, qui se trouve dans toutes nos traductions, ne se trouve pas dans le texte hébreux de La Genèse où il correspond à la notion de mutation ; une mutation de la vie en nous s’entend, une mutation réversible qui peut s’opérer en deux sens : celui d’une connaissance ou celui d’une méconnaissance de la Vie qui est Dieu. Or la vraie connaissance de Dieu est l’amour, et cette connaissance n'est autre que la seconde naissance en Esprit dont parle Jésus à Nicodème.

Mutation réversible dans le sens aussi d’une croissance ou d’une décroissance en intensité de notre amour de la Vie qui est Dieu, pour évoquer l’injonction divine du « croissez et multipliez » que Dieu adresse à l’homme dans la Genèse.

Une injonction qui fut entendue et mise en pratique dans l’extériorité du monde objectif au niveau des corps sexués, et non pas dans la subjectivité affective de la Vie en chaque vivant où il s’agit de croître et de multipliez dans l’amour de la Vie qui est Dieu.

La mort de l’homme ce ne peut être ce que la Vie qui est Dieu veut pour l’homme. Cette idée vient du monde et de son erreur de visée et d’incompréhension persistante.

En effet, Dieu, malgré notre erreur et même malgré l’oubli de notre erreur, ne cesse de regarder et d’aimer l’homme comme Lui-même, comme un Père aime son fils perdu, en exil dans le monde, ne cessant d’espérer son retour vers Lui. Comme nous le révèle Notre Seigneur Jésus Christ par la Parabole des deux fils ou du fils prodigue.

« Je me lèverai, j'irai vers mon père, et je lui dirai: Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils; traite-moi comme l'un de tes serviteurs. Et il se leva, et alla vers son père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut ému de compassion, il courut se jeter à son cou et le baisa. Le fils lui dit: Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils. Mais le père dit à ses serviteurs: Apportez vite la plus belle robe, et l'en revêtez; mettez-lui un anneau au doigt, et des souliers aux pieds. Amenez le veau gras, et tuez-le. Mangeons et réjouissons-nous,  car mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie; il était perdu, et il est retrouvé. » Luc 15, 18-24 

 
Cette parabole confirme que la tentation du détournement comme la possibilité du retournement est possible à tout moment de notre existence terrestre.

L’Adversaire (Satan) qui dans le récit de la Genèse met l’amour de l’homme à l’épreuve, ne cesse de le faire à tout instant de notre existence en ce monde.

L’erreur de visée peut ainsi se répéter indéfiniment et perpétuer notre exil dans la méconnaissance ou bien, au contraire, ne pas se répéter et susciter notre retournement et notre naissance en Dieu et la co-naissance dans son amour.

Tout ce que nous éprouvons comme tout ce qui nous éprouve, dans le sens d’une mise à l’épreuve, est vécu en nous, dans nos vies mêmes et jamais au dehors où il n’y a pas de vie.

Pourtant, dans ces épreuves, dans l’adversité même de nos existences, nos vies s’éprouvent dans et par la Vie qui est Dieu, par le labeur, par la mise en oeuvre de tous nos pouvoirs faire et dans toutes les tonalités affectives que la Vie donne à éprouver à nos corps subjectifs, c’est-à-dire dans la réversibilité de notre souffrance en joie et dans toutes le tonalités affectives entre ces deux extrêmes.

Ainsi par la peine que nous éprouvons dans l’effort fourni dans la transformation d’une matière qui résiste à nos efforts et à notre volonté, comme dans la joie ressentie quand nous avons transformé celle-ci en ouvrage ou en oeuvre nécessaires à la vie, la mienne et celle d’autrui, nous pouvons faire l’épreuve de la Vie invisible et recevoir notre existence sur Terre comme un Don de la Vie qui est Dieu 

Mais encore, comme l’a montré la phénoménologie radicale de la vie de Michel Henry, dans l’épreuve de sa vie, dans l’immédiateté du se-sentir soi-même, tout homme peut éprouver avec certitude sa subjectivité pure, le Soi vivant qu’il est.

Et, dans cette certitude il peut atteindre cette autre certitude qu’il n’est pas à la source de sa vie, qu’il ne s’est pas donné la vie à lui-même, qu’il n’a pas ce pouvoir et ne l’aura jamais, et qu’il doit alors reconnaître qu’il reçoit sa vie d’une donation antérieure à lui, d’une Vie qui a le pouvoir de se donner la vie à elle-même et de la lui donner ensuite.

Cette Vie et son auto-donation, la Vie absolue est Dieu en personne.

Ce n’est donc pas à la mort que l’homme est condamné par Dieu à la suite de son détournement, de son erreur, de son illusion, de sa méprise, en un mot de son péché, mais à la nécessité de muter et d’accomplir son retournement au cours d’un exil terrestre, au cours duquel par l’épreuve même de son existence  dans le temps et l’espace il en viendrait à reconnaitre qu’il reçoit sa vie d’un Don de Dieu.

Ce passage, cette mutation consistant pour tout homme à mourir à la vanité de ses savoirs mondains, à mourir à la vanité d’un Ego qui se prend pour sa propre cause et son seul but, à mourir à l’illusion que sa vie est quelque-chose qui se trouverait dans ce monde ; à mourir pour renaître et re-co-naître que sa vie ne cesse de vivre dans une Vie qui ne cesse de le ressusciter à tout instant et qui le ressuscitera éternellement.

Là est le passage, la seconde naissance en Esprit que chaque homme peut accomplir en retournant son regard pour reconnaître la Vie qui vit en Lui et qui ne l’abandonne pas une seconde durant son exil sur cette Terre, un exil qui lui est donné pour cette connaissance même.

Car la Vie ne se connaît que par la vie, l’Amour ne se connaît que par l’amour, l’Esprit ne se connaît que par l’esprit.

Le Christ Jésus, qui est le Verbe de Dieu, est venu accomplir et nous révéler la Vérité qui sauve et qui nous libère du monde. Comme Lui, par Lui et en Lui, tout homme peut vivre sa Passion et accomplir sa mutation, son retournement, son passage, sa Pâques, sa seconde naissance, son Salut.

Toutefois l’accomplissement de notre Salut consiste non pas à comprendre ces choses mais à les vivre en vérité.

C’est pourquoi nous ne pouvons comprendre la Parole du Christ, la Parole de la Vie, que si nous la vivons au préalable dans notre chair invisible, que si nous l’entendons dans notre coeur pour l’incarner et la mettre en pratique dans nos vies.

Jésus savait parfaitement que ses disciples, comme tous les hommes de ce monde, resteraient sourds et aveugles à la Parole de Vie qu’Il est lui-même.

Sous l’emprise du monde et de son erreur de visée, ceux-ci n’étaient pas encore nés de nouveau, à savoir incapables d’éprouver avec certitude leurs propres vies et celle d’autrui comme le Don de  Dieu, comme la Parole même de la Vie.  

Jésus pourtant leur donna les signes qu’ils demandaient, des signes censés  prouver qu’Il était en vérité la Résurrection et la Vie, qu’il était bien le Messie, le Bien Aimé Fils du Père. Ces signes sont ses miracles mais aussi, sa Transfiguration et le plus grand, sa Résurrection.

Une Résurrection qu’il avait annoncée à ses disciples, mais à laquelle ceux-ci ne crurent qu’après en avoir reçu la preuve audible, visible, tangible, objective donc !

Lors d’une apparition, le Ressuscité dit à Thomas, qui n’avait pas cru que ses compagnons avaient vu Jésus ressuscité :
« Parce que tu m'as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n'ont pas vu, et qui ont cru! » (Jean 20,29)  

Raffermis par ces preuves visibles de la Vie invisible, auxquelles Jésus ajoutera son Ascension, les disciples auraient-ils eu le courage de partir dans le monde comme des agneaux au milieu des loups pour annoncer aux hommes la Bonne nouvelle ?

Certes non.

Et Jésus le savait : son enseignement, ses miracles, sa Passion, sa Mort et sa Résurrection, comme tous ces signes qu’il avait donnés à ses disciples ne pouvaient leur prouver de manière certaine que Lui Jésus était la Voie, la Vérité, la Vie et la Résurrection, car la Vie qui est la Vérité n’appartient pas au monde de la preuve objective mais à l’épreuve subjective et vivante de laquelle jaillit la certitude dans le coeur de l’homme.

C’est pourquoi, malgré ces preuves, leurs coeurs demeuraient rétifs, troublés, pleins de la tristesse et de peur, car en vérité leurs coeurs n’étaient pas encore nés dans la certitude de l’Amour, à l’exception de sa Mère
Marie, de Jean et de Marie Madeleine qui la première le vit par l’esprit, par le coeur.

Pour que l’ouverture du regard du coeur se fasse, pour que la naissance en esprit et en amour se produise, Jésus devait se retirer du monde visible et monter vers le Père afin que vienne l’Esprit Saint qui allait opérer dans l’invisibilité des coeurs l’éprouver de la Vérité, le retournement des regards détournés vers le monde, la co-naissance en Dieu, la seconde naissance dans la Vie et dans l’Amour du Père qui seule donne à chacun la certitude de sa naissance immémoriale et éternelle.

C’est pourquoi Jésus leur annonce la venue de l’Esprit Saint :

« Et moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre consolateur, afin qu'il demeure éternellement avec vous, l'Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir, parce qu'il ne le voit point et ne le connaît point ; mais vous, vous le connaissez, car il demeure avec vous, et il sera en vous. » Jean 14,17
 

« Mais le consolateur, l'Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses, et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. » Jean 14,26 « Vous avez entendu que je vous ai dit: Je m'en vais, et je reviens vers vous. Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père; car le Père est plus grand que moi. » Jean 14,28

L’Esprit Saint que Jésus nomme aussi l’Esprit de Vérité vient donc et ne cesse de venir depuis pour éveiller dans les coeurs aveugles et sourds des hommes le regard et l’écoute de la Vie invisible et la vraie connaissance, la seule connaissance nécessaire du Toujours nouveau, de la Bonne Nouvelle que le monde ne peut recevoir, la connaissance en esprit et en vérité, la connaissance du coeur, qui seule donne la certitude de l’amour qui connaît la Vie qui est Dieu et sa Joie et sa Gloire.

Seul le Souffle de la Vérité balaye les doutes et les peurs et rend inutiles les preuves visibles, les signes extérieurs, les prédications et les argumentations du monde.

Par sa grâce surabondante l’Esprit Saint illumine les coeurs et leur donne d’éprouver la Vérité de l’amour de Dieu dans la chair affective et invisible de nos vies incarnées, de nos vies en Dieu.

Car notre chair qui s’éprouve vivante est la Parole de la Vie même qui nous donne de l’aimer et de nous réjouir de son Don éternel.

Voilà ce que je voulais vous dire aujourd’hui en m’appuyant non sur des expériences objectives de laboratoire, ou sur les cogitations d’un je pense ceci ou cela, ou d’une conscience qui est toujours conscience de quelques-chose, mais en m’appuyant mais sur les expériences vécues dans la pratique de la peinture et dans celle du vivant que je suis dans la Vie ; en m’appuyant particulièrement sur des expériences esthétiques qui, au cours de mes rencontre avec ces oeuvres d’art que je nomme des théophanies, ont imprégné ma chair vivante, ou mon âme ou mon coeur, de cette certitude qui se révèle lorsque le venir en Soi de la Vie nous étreint et nous submerge dans son amour absolu.

Cette expérience phénoménologique pure et subjective que chacun peut vivre est désormais soutenue par les acquis décisifs de la phénoménologie radicale instaurée par Michel Henry.


Une phénoménologie de la Vie, de l’incarnation et de la chair qui aujourd’hui avec des auteurs comme Rolf Kühn  Antoine Vidalin, Natalie Depraz, Jad Hatem et quelques centaines d’autres, qui sont autant d’amis de notre humanité en Dieu, opère le retournement de la métaphysique classique et prépare la mutation de nos pratiques objectivistes qui de perdues, mortes et mortifères qu’elles sont peuvent revenir à la Vie.

Cette phénoménologie radicale vient également confirmer phéno-ménologiquement ce que la Parole de la Vie et de l’amour en Personne est venue nous révéler, et, ce faisant, elle réconcilie la sagesse du monde avec la Sagesse de Dieu.

J’ajoute qu’une telle expérience de la Vérité vivante peut se produire en un fulguration comme au terme d'un long cheminement spirituel, mais toujours par la voie d’une expérience spirituelle, religieuse ou esthétique qui se rejoignent dans la Source unique de toute expérience vivante possible.  

Des expériences qui ont en commun de nous révéler la coïncidence de nos vies avec la Vie invisible et absolue qui est Dieu, de nous révéler notre naissance dans la chair de résurrection du Christ et par Lui notre filiation dans l’amour du Père et la certitude sans autre preuve que nos vies mêmes, données et reçues pour être données à leur tour et multipliée ainsi infiniment dans la Joie du Père, du Fils et de l’Esprit Saint qui nous accueillent à la Table sainte du Festin retrouvé de la Vie en tant que quatrième aux côtés de Marie, Mère de Dieu et notre Mère, et de tous les saints.

C’est de cette certitude intérieure, de cette confiance absolue, en un mot de la Foi en Dieu, dont l’Eglise a témoigné depuis deux millénaires dans le monde par des oeuvres innombrables : célébration eucharistique, pratique des sacrements, de la charité, de l’hospitalité, de l’enseignement, de la prière, mais aussi par l’oeuvre des arts qui eux aussi participent à l’Oeuvre de la Révélation.
 
Depuis les premiers siècles du christianisme des légions d’artistes et d’ouvriers de Dieu furent, en effet, appelés, inspirés et portés par l’Esprit Saint. Ces hommes ont voués leurs vies et leurs talents à l’Oeuvre divine, ils ont aimés comme Dieu nous aime et nous ont fait connaître son amour par leurs oeuvres et leurs actions. Ils sont les amis et les enfants de Dieu et dans cette amitié et cette filiation ce sont nos frères et nos soeurs en Dieu.

Ces artistes ont légué aux monde un nombre incalculable d’oeuvres d’art capables de donner aux vivants d’éprouver la splendeur de la Vérité dans une expérience affective esthétique d’une intensité telle qu’elle s’avère capable de renverser le monde illusoire dans lequel nous pensons vivre et de retourner les fils exilés que nous sommes vers le Père de la Vie.

Il resterait à dire comment les oeuvres d’art digne de ce nom opèrent ce miracle que la seule prédiction de la Parole de la Vie dans les langues du monde ne peut accomplir.

C’est la description détaillée de ce comment que j’ai tenté de faire dans le livre que j’ai évoqué : Ad Imaginem Dei 1 L'oeuvre invisible. Je vous en lirai quelques passages si vous le souhaitez et si nous en avons les temps après la discussion et les questionnements que mes propos enthousiastes auront je l’espère suscités.

Je donnerai pour conclure la Parole à Michel Henry, que j’ai évoqué plus d’une fois et dont j’ai découvert l’oeuvre capitale par le livre qu’il consacra à Wasilly Kandinsky, le grand peintre et théoricien du XXe siècle, inventeur et rénovateur de l’art abstrait.    

« Qu’est-ce que la peinture ? Que veut-elle peindre ?
N’est-ce pas ce monde que nous voyons avec ses arbres, ses rivières, ses maisons, ses couleurs – sa lumière aussi, ses formes dont la géométrie nous a habitués à saisir la pureté ?
Avec Kandinsky ces évidences sont renversées. La peinture ne représente plus la réalité extérieure mais le fond de notre être : nos pulsions, notre force, nos affects et notre angoisse – notre vie invisible. Est-il possible de peindre l’invisible, de le donner à voir ? Oui, si formes et couleurs n’appartiennent pas d’abord au monde, si elles ont « une sonorité intérieure », si en leur subjectivité pure, en tant qu’impressions, elles sont elles-mêmes invisibles. La prodigieuse révolution de l’abstraction a une signification spirituelle. En congédiant la figuration – soit l’équivalent esthétique de l’objectivisme moderne, de son vide et de son désarroi – elle reconduit l’homme à lui-même et l’art à sa vocation. Car, à l’exception des XVIIIe et XIXe siècles, la peinture a toujours été abstraite, une expérience du sacré, « la résurrection de la vie éternelle » 


Vassily Kandinsky. Composition X. 130 x 195 cm. 1939

Le terme abstraction dans le vocabulaire de Kandinsky signifie faire abstraction du regard extérieur objectivant, acquis et convenu du monde, pour ouvrir le regard intérieur de l’âme vivante aux sonorités et aux résonances invisibles des formes et des couleurs en tant que purs affects que la vie nous donne de ressentir, d’éprouver et d’incarner dans notre chair impressionnelle.

L’oeuvre abstraite du peintre est semblable à l’oeuvre abstraite du musicien qui ne cherche pas à représenter quelque-chose mais qui, comme tous les artistes véridiques, cherche à pénétrer nos âmes, à émouvoir nos coeurs, notre chair impressionnelle, pour la travailler, l’élever, et nous révéler la vérité de notre origine invisible. Et cela en utilisant avec art, c’est-à-dire avec une maîtrise parfaite d’un savoir faire, et une connaissance sensible des ressources et des potentialités rythmiques et harmoniques infinies de la peinture, de la musique, de l’architecture etc,

Ce qui opère, ce qui véritablement oeuvre, dans la peinture abstraite, au sens que je viens de donner, ce sont les couleurs et les formes en tant que réalités spirituelles vivantes dans leurs combinaisons infinies et leurs compositions harmoniques inépuisables qui, ne se figeant plus dans des représentations objectives occultantes du monde (des images), touchent la profondeur abyssale de la Vie absolue par laquelle nous vivons ces expériences esthétiques ressuscitantes, capables de nous révéler sa donation pure, ou sa grâce, et de nous réconcilier avec son amour absolu lui aussi pour nous mener à la béatitude et à la gratitude dont témoignent les larmes de joie que nous versons alors grâce à elles.


Robert Empain, Abbaye de Fontgombault, le 31 juillet 2018

dimanche 24 juin 2018

Là où l’air est plus pur, le ciel plus découvert, et Dieu plus familier

Grâce au Père Dom Jean Pateau
+
SAINT JEAN BAPTISTE
Homélie du Très Révérend Père Dom Jean PATEAU
Abbé de Notre-Dame de Fontgombault
(Fontgombault, le 24 juin 2018)


Vox clamantis in deserto.
Voix de celui qui crie dans le désert.
(Jn 1,23)


Saint Jean Baptiste au désert par Domenico Veneziano




La naissance de Jean-Baptiste accomplit le signe donné par l’Ange Gabriel à Marie au jour de l’Annonciation : « Voici que dans sa vieillesse, Élisabeth, ta parente, a conçu elle aussi un fils, et elle en est à son sixième mois, alors qu’on l’appelait la femme stérile. » (Lc 1,36) Cette naissance miraculeuse révèle la vocation de Jean. Dieu rend fécond ce qui semblait irrémédiablement stérile, et Jean en est l’heureux témoin.
Alors que nous entendons les cris de l’enfant de la vieillesse, comment ne pas penser à l’étrange carte de visite que le Baptiste donnera aux prêtres, aux Lévites et aux pharisiens envoyés avec mission de s’enquérir de son identité : Voix de celui qui crie dans le désert. Jean ne révèle pas son identité, mais sa mission. Il est ‘Voix’. Sa vie, comme le montre déjà sa naissance, n’aura qu’un but : manifester « celui qui crie dans le désert ».

À quoi bon crier dans un désert ? Qui, perdu dans les sables des dunes, à perte de vue et sous un soleil écrasant, entendra cette voix ? Le désert pourrait-il être le lieu d’un quelconque bienfait ? Il semble bien plutôt le lieu de la mort. 
Mais est-il vraiment nécessaire qu’une parole soit entendue pour qu’une parole puisse être dite ? N’y aurait-il pas même certaines paroles qui ne peuvent se prononcer que dans un désert ? Le désert, disait Origène, c’est le lieu où « l’air est plus pur, le ciel plus découvert, et Dieu plus familier ». (Hom. XI,4 sur St Luc – SC 87,192) Autrement dit, le désert est le lieu par excellence où « Dieu fait grâce ». Telle est justement la signification du prénom « Jean », issu des mots hébreux yehô et hânan qui signifient : « Dieu est miséricordieux ».

Mais comment Dieu fera-t-il grâce si personne ne prête l’oreille à la Voix de Jean, si personne ne prend le chemin du désert afin d’écouter sa voix et de rencontrer la parole qui ne peut s’entendre que dans le désert ? Quitter le monde, gagner le désert, afin d’y prononcer la parole, telle est la vocation de Jean. 
Quitter le monde pour entendre la parole, tel est l’appel que doit mettre en oeuvre tout homme, pour autant qu’il soit attentif à sa vocation. Dès le sein maternel, Dieu s’est souvenu de Jean, il se souvient aussi de chacun d’entre nous. Nous souvenons-nous de lui ? Prenons nous le chemin du désert ? Attendons-nous sa parole ? Attendre la parole, ce n’est pas se contenter d’une demi-vérité, d’une réponse superficielle. 
Attendre la parole, c’est débuter un chemin qui semble ne pas vouloir finir. Jean est le poteau indicateur, il n’est ni le chemin ni son terme. L’interrogation sur l’identité de Jean ne reçoit pas de réponse.
Déjà, auprès de son berceau, les amis de la famille se demandaient : « Qui sera cet enfant ? » Aujourd’hui, on dirait : « Que fera cet enfant ? » Ils n’eurent de réponse que la prophétie de Zacharie : 

Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, 
qui visite et rachète son peuple. 
Il a fait surgir la force qui nous sauve... 
 Toi aussi, petit enfant, tu seras appelé 
prophète du Très-Haut ; 
tu marcheras devant, à la face du Seigneur, 
et tu prépareras ses chemins… 
pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres 
et l’ombre de la mort pour conduire 
nos pas au chemin de la paix. » (Lc 1,68-69;76.79)


Quel est donc ce chemin de la paix ? Qui est celui qui crie dans le désert, celui qui est notre paix ? Le lendemain de sa rencontre avec les envoyés des Juifs, voyant Jésus venir vers lui, Jean déclara : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. » (Jn 1,29)

Depuis le premier péché, chaque homme a une fâcheuse tendance à se considérer comme le centre de l’univers. Compte tenu du nombre des êtres humains, cela fait beaucoup de centres pour un seul univers. De là naissent bien des conflits. Jean, lui, reçoit le Seigneur comme le but de toute vie. Le centre de gravité de l’univers, si l’on peut parler ainsi, ce n’est pas chaque homme, c’est Dieu, et c’est vers lui que chaque vie doit être réorientée.


Prophète. Huile, collage et aquarelle sur papier. 1996



Pour orienter sa vie vers le Seigneur, il faut renoncer à soi-même, s’oublier, s’alléger de ce qui alourdit ou qui fausse le cap ; prendre le chemin du désert, du dépouillement. 
Des hommes ont ressenti, dès les premiers siècles de l’Église, le besoin de suivre la vocation de Jean dans sa radicalité. Ce sont les moines. En renonçant à eux-mêmes, ils prennent le parti de chercher Dieu seul. 
Les paroles du prophète Isaïe appliquées au Précurseur attestent de la fécondité de telles vies cachées : 
Je fais de toi la lumière des nations,  pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre... Les rois verront, ils se lèveront, les grands se prosterneront à cause du Seigneur qui est fidèle, du Saint d’Israël qui t’a choisi. (Is 49, 6-7)

Pensons par exemple à l’impact de la vie monastique sur le Moyen-Âge et le développement de la chrétienté. 
Mais suivre Jean, ce n’est pas nécessairement gagner le cloître. C’est aussi travailler à faire de son coeur, Dieu aidant, un lieu où « l’air est plus pur, le ciel plus découvert, et Dieu plus familier. » C’est renoncer aux addictions qui emprisonnent, à l’alcool, à la pornographie, aux médias ; c’est bannir de son coeur l’esprit de haine, de colère, de murmure, de critique ; c’est se faire tout à tous.

Avec la naissance d’un enfant commence une histoire d’amour dont Dieu a l’initiative : « Dieu fait grâce. » Auprès de chaque berceau demeure l’interrogation : « Qui sera cet enfant ? » Ou plutôt : « Vers qui ira cet enfant ? » 
Si la grâce du baptême vient illuminer cette âme, elle sera appelée, en vertu du sacerdoce commun des fidèles, à devenir comme Jean la « voix de celui qui crie dans le désert ». Quelle place prendra effectivement la spiritualité du désert dans le développement de cette vie ?

La vie de Jean n’est pas une belle histoire qu’on se raconte, mais l’exemplaire de toute vie qui se prétend chrétienne. Dieu veut nous rendre féconds. Prenons le temps du silence, le temps de nous retirer loin des bavardages mondains et des mensonges des médias. Gagnons le désert, préservons en nos coeurs un désert, un lieu où « l’air est plus pur, le ciel plus découvert, et Dieu plus familier ».


Amen.
Illustrations :  Domenico Veneziano & Robert Empain

jeudi 14 juin 2018

Une oeuvre pour mon voisin


Grâce aux artistes de tous les temps

En 1999, je décidai de suspendre pour un temps ma pratique picturale pour me vouer à des interventions artistiques et poétiques autour de moi dans mon quartier. Suite à une rencontre fortuite avec la médecin en chef d'un Centre médical proche de mon atelier - Le Centre médical Galilée à Saint-Gilles (une commune de Bruxelles) - l'équipe de médecins du Centre accepta que je crée en leurs murs un Cabinet d'art thérapie dont le but était de soigner gratuitement avec de l'art les patients ordinaires pour une part, les toxicomanes et les médecins pour une autre. Mon idée était simple : la médecine était un art qui s'égarait dans la technique et l'art est une création de la Vie même qui se mourait à force de spéculations. Il fallait donc que ces deux grands malades se régénèrent et se guérissent l'un l'autre pour se remettre au service de la Vie ! C'est ainsi que tous les samedis après midi pendant deux années, j'ai donné des consultations gratuites au terme desquelles je prescrivais aux malades des chef-d'oeuvres de la peinture, de la poésie et de la musique de tous les temps, dont j'avais fait ma pharmacie en ce lieu. Je précisais les doses requises de lectures de littérature et de poésie, d'attention soutenue de telle ou telle oeuvre dans tel musée de la ville et d'écoutes répétées de telle ou telle oeuvre de belle et grande musique, le tout assorti de praxis adaptées aux symptômes diagnostiqués. Je montai plusieurs expositions avec des artistes patients du Centre et avec eux nous participions aux Parcours d'artistes de la Commune. Une exposition que je montai à cette occasion s'intitulait "Etranger", j'y participai en distribuant dans les rues, en guise de papiers d'identité pour les sans papiers des tracs poétiques intitulés Bouts de papiers. J'avais aussi, clandestinement, fait passer des photos d'identité universelle au Visage du Christ etc, Ces activités me firent repérer par les autorités communales qui me demandèrent de me joindre au Comité culturel dont le but était de réfléchir à l'amélioration du Parcours d'artistes de Saint-Gilles. A l'issue de quelques réunions, je remis par écrit au Comité culturel et aux autorités une proposition de démultiplication du dit Parcours qui consistait à proposer aux artistes de la Commune de créer chaque année des oeuvres pour leurs voisins... 
A ma connaissance, cette idée ne s'est jamais concrétisée, mais je pense qu'elle a encore toute sa pertinence... Voici donc cette proposition, légèrement corrigée pour cette publication, mise à la disposition de ceux qui voudraient la mettre en pratique...




Une vitrine de la pharmacie du Cabinet d'art thérapie. 1999



Une oeuvre pour mon voisin

Note pour le Comité Culturel du Parcours d’Artistes 8
Une prescription du Cabinet d'art thérapie, par Robert Empain 

   La Commune de Saint-Gilles prépare son huitième Parcours d’Artistes. Elle a appelé des critiques, des galeristes, des représentants des pouvoirs publics, des artistes, à réfléchir au devenir de la manifestation. Nous avons d’abord formé avec les responsables du Service Culturel de la Commune un groupe informel de travail, rebaptisé récemment par Denis Gielen ; “ Comité Culturel ”.
 

    Avant de présenter l’idée simple de “ Une oeuvre pour mon voisin”,  je souhaite saisir l’occassion pour évoquer brièvement ce que sont aujourd’hui pour moi les enjeux d’une politique culturelle sociale et rappeler l’analyse critique de Parcours d’Artistes que j’ai exprimée lors de la première réunion ; le sens que peut prendre cette nouvelle idée dans la manifestation et dans le contexte de l’époque s’en dégagera plus clairement. 



Exemple d'une prescription du Cabinet d'art thérapie


   
     Politique culturelle 

    La politique, et plus particulièrement la politique culturelle de la Commune vise naturellement l’amélioration du vivre ensemble, de la citoyenneté, de la cohésion sociale, c’est à dire du respect de l’autre dans la pluralité culturelle urbaine actuelle. Elle souhaite, dans ce but, favoriser la rencontre du public et de l’art contemporain, renforcer la présence de l’art dans l’espace public et donner une place vivante à l’artiste dans la cité.
 

    Ces volontés de conserver, d’améliorer, de compléter et de renforcer l’originalité et la qualité de la manifestation, de donner une place à l’artiste dans la vie et la ville ne peuvent que rencontrer mon assentiment et celui du Comité Culturel. Cependant, peut-on encore sérieusement après le XX° siècle, la crise de la culture et le malaise de la civilisation, le doute profond qu’il nous lègue, attendre cela de la culture, des artistes et des oeuvres d’art ? Peut-on encore adhérer à l’utopie selon laquelle l’art serait un ciment social ? (Kant) Peut-on attendre d’une manifestation telle que le Parcours d’Artistes, avec ses paradoxes et pourvus des améliorations préconisées, qu’elle réponde, même partiellement, à de tels objectifs ?
 

    Cela serait peut-être possible si la politique culturelle s’inspirait davantage des propos que Marc Jimenez tenait lors du récent Colloque de Chinon : “ ...s’intéresser à l’art signifie créer des oeuvres afin d’explorer plus justement la sphère de l’imagination, des passions, des intuitions et des émotions. Cela veut dire différencier les modalités et les qualités de l’expérience sensible, mais surtout s’exercer à la liberté, désormais octroyée à l’individu de penser et de juger par lui-même. Le récent débat, poursuit-il, sur l’art contemporain a révélé les failles d’un système fondé sur la gestion économique et la programmation médiatique de la création artistique. Parler des oeuvres, se risquer à leur interprétation, les comprendre, porter un jugement sur elles, tout cela relève d’une réflexion esthétique qui ne se contente pas d’une simple exhibition (...) faire de l’art aujourd’hui, c’est tenter de rendre intelligible ce que l’économie, la médiatisation et la politique culturelles s’efforcent de dissimuler, à savoir que de toutes les activités humaines l’art reste celle qui peut encore se permettre de fabuler, de détourner, d’infiltrer, d’ironiser, d’exprimer la révolte devant la mise en ordre du monde. On pourrait multiplier les exemples de ce que l’on nomme une esthétique de la distinction, rebelle au nivellement médiatique, au consensus soft, au politiquement correct de la démocratie culturelle. Cette esthétique est là pour rappeler que l’expérience de la création artistique est de l’ordre du non-marchandable, littéralement du non-négociable, car l’art relève de passions, de désirs, de fantasmes, d’intuitions et d’imaginaires qui ne peuvent se mettre sur le marché.” ( in Manière de voir 57 - Le Monde diplomatique, mai-juin 2001- page 51)

    Parcours d’Artistes participe à mon avis de cette esthétique de la distinction et c’est cela qui fait, malgré ses lacunes, sa pertinence actuelle. 


Affiche pour le Cabinet d'art thérapie. 1999


     Analyse critique de la manifestation

    Rappelons que l’idée originale de Parcours d’Artistes est l’ouverture bénévole par les artistes de leurs ateliers, c’est-à-dire d’un lieu dans lequel ils vivent et travaillent le plus souvent d'ailleurs dans la précarité. La Commune centralise et organise un cheminement dans la ville, d’atelier en atelier, sous la forme d’une découverte ludique, celle du jeu de piste. La Commune valorise également certaines oeuvres et artistes par des expositions, un prix du public et un catalogue. Elle entend créer, et crée en effet, de la convivialité et du lien social. Parcours d’Artistes pourrait pourtant être assimilé par certains à du tourisme culturel.
C’est pourquoi sans doute l’échevin de la culture désire améliorer et élargir la manifestation : d’une part en inside en renforçant les rencontres des artistes avec les habitants autour des ateliers, d’autre part en outside avec des projets d’art urbain ambitieux qui feraient l’objet de commandes à des artistes sélectionnés par le Comité et non encore concernés par Parcours et enfin avec des expositions d’oeuvres des Collections publiques dans divers espaces tels que l’ancienne Maison du Peuple ou la Porte de Halle. La question centrale demeure posée : le Parcours d’artistes peut-il  échapper à la tendance culturelle générale de l’époque qui veut que art, artistes et patrimoine, deviennent de simples objets de  divertissement, de loisir, de spéculation ou de propagande ?
Ici comme ailleurs, se déploierait fatalement la stratégie paradoxale qu’a inventée le XX° siècle avec un système institutionnel culturel médiatique marchand qui consiste à recouvrir, sinon à annuler, en exhibant, en intégrant, en institutionnalisant, les oeuvres d’art et les véritables questions que posent les artistes à la société.

    Dans leurs lieux, les ateliers, les artistes accueillent le public, les amateurs voire les collectionneurs.  Sans doute, certains espèrent encore y voir les marchands d’art. Ces derniers pourtant snobent la manifestation sous prétexte qu’elle mêle le pire au médiocre. Certes, le tout venant de la création artistique est de qualité inégale mais ni plus ni moins en définitive que le tout venant du marché de l’art. Ce rejet prouve en réalité que la possibilité de découvertes directes d’artistes et surtout de ventes directes d’oeuvres à l’atelier créent un circuit de distribution parallèle qui brise le monopole des marchands.
 

    Les “bons artistes contemporains”, c’est-à-dire ceux qui sont installés dans le système de distribution médiatico-culturel-marchand de l’art, s’abstiennent donc, en bons stratèges du marketing, redoutant bien sûr d’y compromettre leur image et de nuire aux accords commerciaux avec leurs marchands.

    Nous ne disposons d’aucunes données sur les soutiens et prolongements privés ou publics, voire sur les ventes directes, que les artistes auraient pu obtenir à la suite des Parcours. Il reste que ce sont des artistes, pour la plupart en situation matérielle difficile, qui ont fait les frais de cette politique touristique culturelle courte. Une politique qui les appelle à devenir pendant trois week-end d’été des animateurs culturels bénévoles de la commune. Fonction que la Commune a laissé jusqu’ici sans véritables perspectives,  sans lendemain.
 

    De ce point de vue et jusqu’ici, Parcours d’Artistes a offert au public le spectacle de l’exclusion et de la précarité dans lesquelles vivent la plupart des artistes autour de nous. Il démontre qu’une pensée esthétique, qu’une politique culturelle sociale véritable, que les moyens adéquats d’une telle politique manquent encore à la cité.
 

    Si le Parcours d’Artistes montre l’absence d’un dessein collectif pour l’art, il révèle aussi que des artistes et l’art existent et créent bel et bien mais en retrait, qu’ils posent les questions sur nos rapports à la vérité et à la liberté, qu’ils questionnent encore notre être au monde, notre être ensemble, et qu’ils désirent prendre part plus active dans notre société en crise de sens, en crise sociale.
 

    Apparaît donc ainsi un autre point de vue : les défaillances de  Parcours d’Artistes lui donnent sa pertinence paradoxale. Car du plus grand péril vient aussi ce qui sauve, comme le dit le poète Holderlin. En effet, la découverte, la rencontre réelle avec des artistes au prise dans leurs ateliers avec leur désir singulier et désintéressé de création, de questionnement et de recherche de tout ce qui peut donner un sens à la vie, est ce qui fait justement sens à notre époque dans la mesure où ce désir lui est étranger, sinon opposé et hostile. C’est pourquoi l’atelier de l’artiste est un lieu d’exception, un lieu rare, étrange, intact peut-être, un lieu où l’art pourrait encore avoir lieu, un lieu ou la liberté de créer librement des oeuvres, et ainis de se créer soi-même, peut exister sans être contrôlé par la culture officielle ou occulté par le système de valeurs historique, médiatique et marchande. Un lieu où des humains persisteraient à oeuvrer en dehors et contre la logique inhumaine de notre temps. Dans son atelier l’artiste pose les questions essentielles de la venue et de la destination de l’oeuvre d’art.
 

    Bien sûr, pour le producteur d’objets artistiques marchands ou pour l’artiste qui, renonçant à lui-même, aspirerait à le devenir, l’atelier sera un lieu de production et de fabrication et perdra sa destination de lieu d’ouverture à l’autre et au tout autre.




Vue du Cabinet d'art thérapie, 2000

    
À notre époque l’atelier devient donc une attitude et comme tel il devient une oeuvre d’art vivante. Atelier, est d’ailleurs à entendre au sens large comme tout lieu à l’oeuvre, tout lieu pour qu’une oeuvre puisse venir au monde, venir à l’artiste, venir aux autres, à la cité, à la communauté humaine.
 

    Sans doute, la plupart des visiteurs du Parcours recherchent-ils eux aussi dans les ateliers d’artistes une échappée au système, un échange véritablement humain avec les artistes, une rencontre avec les oeuvres qui ne seraient ni dictées ni frelatées par le système. Sans doute sont-ils à la recherche d’une pensée, d’un désir, d’un sens, qui cherchent encore à se dire, d’une liberté et d’une jouissance autre, hors marché, hors catalogue, hors institutions, en un mot d’une gratuité perdue. Sans doute aussi, de nombreux d’artistes, qui vivent dans l’espoir d’une reconnaissance par le marché, les media et le musée, ne se reconnaîtront-ils pas dans le Parcours d’Artistes ainsi défini.
 

    De ce point de vue, les artistes du Parcours posent pertinemment et douloureusement à la cité, aux citoyens et aux système marchand et culturel, les questions de leur désir d’art et de leur désir d’être artistes. Ce qui explique à la fois le rejet des marchands et les tentations de contrôle et de sélection, c’est à dire de censure des institutions culturelles. Le Parcours d’Artistes pose alors à l’artiste la question de son désir propre d’être artiste et à tous, celle de la destination de l’oeuvre d’art. 
 
Photos universelle d'identité spirituelle. 2001



    Une oeuvre pour mon voisin
 
    Il s’agit alors non seulement de sauvegarder mais d’amplifier l’originalité et la pertinence paradoxales de la manifestation Parcours d’Artistes. Autrement dit, de le faire vivre débarrassé du complexe culturel ambiant et dépassé qui privilégie par trop l’objet d’art au détriment du geste inédit de l’artiste ; un geste qui transforma pourtant l’art du XX° siècle (Duchamp), une attitude de l’artiste contemporain qui tente de faire prendre conscience des maux que notre type de société fait subir aux hommes et à la nature. L’idée de Une oeuvre pour mon voisin va dans ce sens en prolongeant ce que Parcours d’Artistes a de spontané, d’ouvert, de désintéressé, de généreux et donc de véritablement culturel, convivial et social.

    Concept et fonctionnement

    Pour l’artiste 
Il s’agit, dans le cadre du prochain Parcours d’Artistes, d’inviter  les artistes de Saint Gilles -et d’ailleurs -, participant ou non aux ateliers ou aux expositions, à  créer une oeuvre pour leur voisin. Bien sûr en dialogue et en accord avec ce voisin. Si l’artiste n’habite pas Saint-Gilles, il crée une oeuvre pour l’ami Saint-Gillois, artiste ou non, qui l’invite et qui agit dés lors comme le voisin.
 
    Pour le voisin
Le voisin c’est celui que l’artiste choisit, mais, l’initiative d’approcher un artiste peut-être prise par tout Saint-Gillois. Le voisin c’est celui qui habite dans la rue, dans le quartier, c’est aussi l’école, le commerçant, le libraire, le boucher, le boulanger du quartier, la maison médicale, l’institut de beauté, l’hopital, le psychanalyste, l’hôtel, l’immeuble, le chantier, la banque, la maison de jeunes ou de personnes âgées, le commissariat, le restaurant, la prison, la wasserette, le parking, le cinéma, le café, le show- room, la piscine, la poste, la galerie, l’église voisines... Le lieu c’est la boutique, le salon, la chambre, la cour, la cave, le hall, le vestibule, la vitrine, le  jardin, la terrasse, la fenêtre, le garage, voire le voisin lui même...

    L’oeuvre
L’oeuvre est créée spécialement et gratuitement pour le voisin.
C’est la destination de l’oeuvre, la gratuité du geste qui fait rupture, qui fait art, et qui prime ici sur l’oeuvre objective.
L’oeuvre existe pourtant, c’est un tableau, une sculpture, un dessin, une photographie, une vidéo, une fresque, un étalage, un geste, un objet,  une installation, une performance, une lecture, un texte, une chanson, un récital, un chapeau, un drapeau,...bref, ce que l’artiste destine à son voisin qu’ils le désignent comme oeuvre.

    Le  dialogue
L’oeuvre et son installation provisoire chez le voisin font l’objet d’un dialogue et d’un accord écrit préalable entre les deux partenaires. La commune publiera et distribuera une formule d’accord dans un “Appel à participer”. Le double de cet accord lui sera renvoyé pour inscription et  publication de l’oeuvre pour mon voisin et sa localisation dans un guide spécifique édité par la Commune et destiné au public. (Agenda à préciser).
L’oeuvre exposée chez le voisin doit être accessible au public durant la période du Parcours. L’artiste et le voisin s’entendent pour garantir à l’organisation communale l’accès, l’accueil, et s’engage à prendre les assurances nécessaires.
Si l’artiste désire rester propriétaire de l’oeuvre, à lui  de restituer au voisin les lieux dans leur état initial. Si l’artiste offre l’ oeuvre à son voisin, qui l’accepte,  le voisin a  charge de la conserver en bon état, et reste libre de l’exposer ou non. Le voisin peut  aussi acheter l’oeuvre à l’artiste.
 

    La Commune
    Le rôle de la Commune est de simple médiation et de communication, comme dans Parcours.L’action Une Oeuvre pour mon voisin étant libre, spontanée, citoyenne et bénévole, la responsabilité artistique et civile de l’oeuvre revenant à l’artiste et à son voisin partenaires, aucune sélection, aucune censure des projets ne saurait s’exercer par la Commune, ou par quelque commissaire que ce soit, sans ruiner le sens de la démarche. Un agenda rétroplanning sera établi par la commune.

    Le prix de la commune
   Par contre, la Commune doit encourager la démarche en mettant en exergue les projets qu’elle juge magnifiques : d’une part  via une publication et via les media, reportages, entretiens etc.. d’autre-part, en encourageant l’artiste par une commande publique complémentaire et le voisin par une lettre du Bourgmestre l’invitant à poursuivre le dialogue avec les artistes de la Commune.
Les projets entrés à la date fixée au secrétariat du Parcours et d’ Une oeuvre pour mon voisin seront communiqués au Comité culturel. Ensuite, le ou les responsables du projet, délégués par le Comité, seraient en charge de faire le tour complet des oeuvres, accompagnés par un jury d’artistes (à définir); ce jury décernerait aux 10 meilleurs projets un prix d’encouragement sous forme d’une bourse (à fixer) à l’artiste pour la création d’une oeuvre urbaine pour la Commune (lieux à définir).
Des photographies professionnelles de l’oeuvre et des partenaires seront réalisées par la commune, en accord avec les participants, en vue d’une publication. Le responsable, simple accompagnateur du projet, se mettra à la disposition des artistes qui le souhaitent, il supervisera aussi  textes, graphismes, communications et publications en rapport avec le projet et ce  en accord avec le Comité Culturel et les responsables communaux. La Commune fixera un budget de fonctionnement et de communication pour le projet.

     Communication
   Un Appel à participer, muni du formulaire convention-inscription entre l’artiste et son voisin, sera lancé  dés la rentrée via les journaux communaux ou en toutes boites. Il s’adressera aux artistes et à la population. Cette Appel sera appuyé par la presse qui sera informée par un dossier de presse et une conférence de presse. Des relations publiques suivies  et plusieurs rappels, voire des affichages communaux appropriés, seront programmés. Un “catalogue” des Oeuvres pour mon voisin, primées et remarquées, du type journal ou magazine, sera édité.

      Perspectives
    Une politique culturelle à venir, à vocation sociale, aurait bien des raisons de s’inspirer de l’esprit, de l’originalité de la pertinence paradoxale du Parcours d’Artistes et des prolongements, initiés par le Comité Culturel, tels que Mobiles ou Une Oeuvre pour mon voisin.
Elle viserait  à prolonger la manifestation de manière constante, durable. Elle serait confiante dans le désir des artistes, le désir et le jugement  des citoyens. Elle appellerait les artistes à prendre une place vivante dans l’espace public, associatif, scolaire et semi-public. Elle serait débarrassée des craintes, des velléités de contrôles, des scrupules et des complexes dépassés des systèmes culturel et médiatico-marchands.
Elle se doterait des moyens financiers d’atteindre ses objectifs sociaux.
Elle serait accompagnatrice, médiatrice, non sélective et non directive, c’est à dire libre.
Elle reste et sera, je n’en doute pas, à penser par les responsables dans le détail et au quotidien
 

    On peut dire qu’elle aurait à déployer pour l’avenir cette esthétique de la distinction quelle a initié avec Parcours d’Artistes. D’abord, les ateliers d’artistes devraient être valorisés toute l’année comme les lieux vivants et ouverts pour l’art dans la cité. Ensuite, à partir de l’atelier d’artiste compris comme attitude, s’ouvre l’idée des ateliers élargis. C’est à dire d’une cité comprise comme un atelier ouvert à une multitude de lieux pour l’art et les artistes vivants auxquels une mission humaine est confiée par la collectivité. Une telle politique exprimerait et concrétiserait l’attente et le désir collectifs d’une destination autre pour le geste esthétique et l’oeuvre d’art, à savoir une destination citoyenne ou simplement une destination humaine.
 
    Bien à vous tous

    Robert Empain, Bruxelles, le 04/07/2001