jeudi 9 août 2018

La Vie comme demeure

Grâce à toi Rolf Kühn

Avec cet article de Rolf Kühn, consacré à l'architecture, cet art majeur en perdition, j'associe à notre combat pour un art pour la Vie un de ses plus brillants défenseurs et un des plus éminents penseurs et continuateurs de la phénoménologie radicale inaugurée par Michel Henry dont nous réclamons nous aussi. Ce sont trois articles de Rolf Kühn qui approfondiront ainsi la publication du texte de ma conférence Art et Naissance en Dieu donnée aux Rencontres de culture chrétienne à l'Abbaye Notre Dame de Fontgombault. Je renvoie donc le lecteur à ces articles publiés ici.

Que le lieu premier dans lequel l’homme puisse s’établir à demeure soit la Vie elle-même, voilà la thèse centrale de l’analyse de Rolf Kühn. En effet, tout l’enjeu de la culture réside dans le fait que de cette Vie qui constitue pourtant sa Demeure, l’homme peut se détourner et s'égarer dans un monde d'objets, un monde coupé de la Vie, obsédé par la mort et voué au néant. Retrouver la Vie oubliée comme Demeure est une nécessité phénoménologique pour la culture tout entière et notamment pour l’architecture, dont il sera question ici. De ce retour à la Vie comme Demeure de l'homme, les implications éthiques et politiques sont centrales car il s'agit de retrouver sans plus tarder les possibilités d’une «existence esthétique», c’est-à-dire de l’accroissement des potentialités subjectives au sein d’une communauté universelle «potentialisée» constituée par tous les vivants. La nécessité d'une «existence esthétique» est étroitement corrélée aux principes à l’oeuvre dans l’organisation socio-urbaine et à la reconnaissance d’une véritable communauté finalement invisible qui est celle de l’Affectivité primordiale, celle de la Vie partagée par tous.



Recueillement. 2006



Insérer l’architecte dans l’existence esthétique – comprise comme l’ensemble du devenir historial de la vie et s’accomplissant à l’intérieur des modalités fondamentales que sont la souffrance et la joie – implique qu’en s’appuyant sur sa revendication aussi bien historique que moderne à disposer d’une « compétence d’interprétation » en matière culturelle, l’architecte puisse comprendre sa vocation comme celle d’une subjectivité radicale. 

Sans présupposer à tout prix et nécessairement l’excentricité de l’art, un art de bâtir ainsi subjectivé se trouve cependant être autant en relation qu’en contradiction avec des attentes sociales ou urbanistiques : celles-ci peuvent alors aller du refus du projet architectural à l’attribution d’une fonction d’exemplarité, en passant par l’arbitraire du jugement de goût individuel. Tandis que l’artiste peintre ou le sculpteur créent pour ainsi dire l’ornement venant s’adjoindre à l’édifice, l’architecte est traditionnellement considéré – et cela justement en raison de sa subjectivité esthétique – comme le représentant, voire comme le metteur en scène d’un contexte constitué des significations symboliques et sociales, parce qu’il fait correspondre aux pratiques de la vie quotidienne des lieux et des espaces déterminés. En exerçant une activité possédant un impact concret sur l’espace public, et bien que cette caractéristique ne soit pas totalement absente d’autres genres artistiques, l’activité de l’architecte connaît certes depuis le début de l’histoire de l’art de bâtir des tensions entre maîtres d’ouvrage et urbanistes. 

Mais il semble qu’aujourd’hui la réticence des pouvoirs publics à soutenir des projets architecturaux de grande envergure, de même que la commercialisation de l’habitat par d’importantes sociétés immobilières, entraînent pour l’architecte une difficulté de plus en plus grande à faire valoir sa subjectivité esthétique au titre d’une sensibilité légitimée à s’exprimer publiquement. Dès lors, en effet, qu’à l’époque des musées imaginaires du monde et de l’urbanité la plus diversifiée rien de ce qui est d’ordre esthétique n’est plus entouré du halo de l’éternité et du surnaturel, mais a justement à faire ses preuves dans l’ordre de l’arbitraire – caractéristique dont témoigne la situation (post-)moderne –, l’existence esthétique se situe toujours dans un rapport problématique avec l’espace public.
 
Sur ce plan, on peut dire de l’architecte exerçant sa subjectivité, qu’il lui est devenu entre-temps possible de faire valoir sa profession comme correctif esthétique à l’encontre des ravages occasionnés par une modernité fonctionnaliste et rationaliste, notamment dans la mesure où le concept d’urbanité – plus exactement, celui de la ville comme œuvre d’art globale – permet la synthèse de la « beauté » architecturale et d’un jugement de goût largement répandu. Ainsi, l’ambiance générale de refus populaire à l’encontre de la destruction des villes et de leur reconstruction sur des terrains disponibles mais dépourvus d’histoire, a pu être utilisée par une architecture visant à redonner vie à des constructions chargées d’histoire. Dans ce contexte, ce n’est pas seulement une tendance nostalgique qui fut relayée, mais sans aucun doute aussi une doctrine esthétique élitiste rattachant l’architecture à la conviction subjective. On ne peut nier que cette démarche ait profité aussi bien à la tradition des Beaux-Arts* (2) dans le style Haussmannien qu’à la culture événementielle de type Disneyland, ce qui entraîne d’autant plus la question de savoir, comment une subjectivité esthétique peut s’exprimer et se réaliser aujourd’hui, sans verser dans l’aménagement des décors de la Lebenswelt ou dans la préservation de parts de marché. 

Les questions de style architectural sont-elles donc seulement accessoires, limitées aux caprices d’un goût soumis à des changements fréquents, ou bien la subjectivité esthétique ne peut-elle être vécue en architecture que par une anticipation de l’avenir qui, étant toujours en avance sur son temps, peut envisager à partir de là les compromis pragmatiques qui s’imposent ? Cela revient à dire que, succédant à l’utopie révolue d’une tabula rasa, la conception de l’urbanité comme ville de culture ne représente plus aujourd’hui la seule conception possible, puisque les besoins d’innovation propres à une Generic City produisent d’ores et déjà un effet de globalisation.

Dès lors que l’architecte « visionnaire » est effectivement toujours en avance sur l’architecture telle qu’elle peut être vécue au présent, son projet esthétique est, en tant que subjectivité radicale, capable d’entrer dans un rapport de communication avec ce qui existe déjà, parce qu’il peut miser sur le fait que, d’un point de vue somme toute économique, il ne dépend pas seulement de la demande existante, mais est en mesure de susciter une modification de celle-ci par la vision d’avenir qu’il offre. Il semble dès lors que l’esthétique caractérisant le métier d’architecte ne puisse être pensée indépendamment d’une certaine « fonction éducative » (déjà présente au xixe siècle), laquelle implique l’exigence renouvelée d’une « recultivation » de l’habitat et de la construction. Ce qui en principe implique que le pouvoir de l’imaginaire, tel qu’il œuvre subjectivement au centre d’une existence esthétique, comprenne toujours davantage de réalité dans ses possibilités qu’il n’y en a dans ses formes réalisées. Et ceci ne vaut pas seulement pour le rapport sociologique de l’individu à la société en ce qui concerne l’urgence d’un « auto-positionnement social » de la modernité, tel que celui exigé par Werner Sewing pour l’architecture en tant que « service culturel » (3) 


Bien plus, il s’agit de rendre possible l’imagination esthétique en tant qu’existence insondable ou abyssale dans sa subjectivité même. Par conséquent, il ne s’agit pas seulement de constater qu’il existe des forces esthétiques qui pourront faire l’objet d’études anthropologiques selon les différentes perspectives scientifiques, mais de reconduire à la dimension phénoménologique radicale du comment de l’existence esthétique et de son surgissement avant toute réalisation particulière et visible. Pour ce faire, c’est surtout la voie d’une architecture comme esthétique de l’Einfühlung ou d’un déploiement phénoménologique de l’espace à partir de la corporéité qui s’est révélée féconde. Ainsi, un bref regard jeté sur l’œuvre de Vitruve permet d’affirmer que le rapport existant entre une esthétique de la sensibilité et la nécessité d’une demeure pour l’homme s’avère être l’origine même de l’architecture.
 
Dans le second ouvrage qu’il consacre à l’architecture, Vitruve (4) rapporte cette position partiellement anthropomorphique au fait que, selon lui, les hommes se sont tout d’abord rassemblés autour d’un feu produit par la foudre. Il ne part donc pas de l’hypothèse d’une « hutte primitive », mais de celle d’une circonstance extra-humaine, le feu, qui – à l’instar du mythe de Prométhée – indique que la culture ne provient pas exclusivement des forces et motivations humaines. Le « feu du ciel » implique ainsi une dépendance de l’existence, laquelle se trouve facilement masquée dans une vision anthropologique ou humaniste qui, pour cette raison, empêche une vue claire des relations phénoménologiques fondamentales. Celles-ci se trouvent, selon nous, dans une vie qui nous précède absolument en tant qu’elle constitue le fondement de la possibilité d’être affecté. 

Chez Vitruve, le rassemblement autour du feu primitif donne lieu à la formation d’une communauté par l’échange de mimiques et de gestes, desquels naissent les sons élémentaires à la base d’un premier langage conventionnel. Le langage et le corps axial mènent alors à l’appropriation autant productive que symbolique du monde où, conformément aux besoins fondamentaux de l’affectivité – chaleur, fraîcheur et nourriture –, ce sont les premières habitations et huttes qui apparaissent. Une telle demeure sur Terre constitue par là, et malgré son caractère provisoire au regard d’une sédentarité définitive, le trait élémentaire de l’architectonique en elle-même, même si, d’après Vitruve, ce sont tout d’abord des formes rudimentaires empruntées au règne animal – cavernes ou nids d’oiseau, par exemple – qui auraient été copiées quant à leurs modes de construction ou leurs matériaux.

D’après cette étiologie, toutes les structures d’habitations plus tardives et plus complexes développées grâce à l’imagination des hommes reposent sur le contexte esthético-culturel tel qu’il est constitué par le feu, la vie communautaire, le langage et l’architecture, contexte dans lequel c’est toujours à la corporéité que renvoient les modalisations décisives de l’intériorité affective.
Si la « demeure » (Bleibe) doit l’origine de son existence au feu comme circonstance extrahumaine, aucune construction au monde – et cela quelles que soient les avancées tant culturelles que techniques dont elle fait bénéficier la corpsproriation – n’est en mesure de masquer la précarité d’un tel séjour (Aufenthalt). De ce dernier concept, Heidegger n’a pas seulement tiré sa conception du Dasein comme ne pouvant se-tenir dans le monde que par l’« ouverture de l’être », il en a également déduit une phénoménologie de l’art. L’esthétique de cette dernière implique précisément l’ouverture de l’être dans l’œuvre d’art comme pure présentification de l’être et comme sa vérité. De son advenir résulte la possibilité même d’un tel demeurer pour le Dasein et, dans la mesure où ils n’obéissent qu’à cette seule parousie de l’irreprésentable, le langage et l’œuvre d’art offrent une demeure dans l’être sous la forme du recueillement (Sammlung) de ce qui de son sens sera disponible à un moment donné 5. Le caractère magistral de cette mise en perspective est indéniable, mais elle revient à déplacer la « transcendance » originaire du commencement esthétique (le feu) dans la seule transcendance du monde dont la compréhension sera toujours à venir ou existentielle. 

Dès lors, le « recueillement du sens de l’être » sera-t-il jamais en mesure de rejoindre l’ouverture (Er-Öffnung) de l’être elle-même et d’ainsi trouver dans cette « origine » sa « demeure » inviolable ? Si tout sens, y compris celui d’un vécu esthétique, est précédé d’une ouverture transcendante, il subsiste en effet un hiatus qui ne peut être comblé à travers l’être-jeté du Da-sein.
Si, avec la perspective de la phénoménologie radicale, nous comprenons le feu qu’évoque Vitruve au titre de commencement absolu de toute architecture comme vie phénoménologique pure, c’est alors cette vie même qui est la demeure dans laquelle les hommes peuvent se sentir unis les uns aux autres. Certes, ce sont les hommes qui s’approprient le feu, mais cela équivaut au don lui-même en tant que ce dernier se réalise par un tel acte d’appropriation. La demeure comme réalité originaire à la base de l’architecture et de la culture comprise comme existence esthétique élémentaire possède dès lors une double caractéristique phénoménologique dont l’unité immanente est donnée par l’affection fondamentale en vertu de laquelle nous faisons à la fois l’expérience du besoin et de la satisfaction. Autrement dit, la vie qui nous est donnée absolument est, pour reprendre le mot de Heidegger, l’Aufenthalt dans lequel un demeurer est possible, parce que cette vie s’avère inlassablement comme besoin de soi. Dans cette demeure transcendantale ou apodictique, nous dépendons, sans illusion possible, de la pure donation de la vie. À travers la passibilité d’une telle réception, c’est alors d’une satisfaction donnée sans distance par la vie elle-même qu’il nous est possible de jouir. Toute architecture possède ainsi une réalité phénoménologique qui ne se limite pas aux aspects visibles de la corpspropriation culturelle, mais qui manifeste dans sa concrétude la caractéristique essentielle de la vie, à savoir celle d’être une demeure irremplaçable. En ce qui concerne l’histoire et l’événement irreprésentable que constitue l’Holocauste, c’est sous le signe du « vide » ou du « mutisme » que, dans le cadre de la construction du Musée juif annexé au Musée de Berlin, Daniel Libeskind à tenter de représenter ce contexte par l’entrelacement linéaire d’édifices sans rapports visibles les uns avec les autres : « Un don de personne et pour personne – la préservation des victimes ; l’offrande qui est la veillée protectrice d’un sens absent. Voilà la fonction de l’architecture, des arts et des sciences. » (6) Si la vie n’est jamais réductible à un sens ultime et visible, alors l’esthétique équivaut à l’effort effectué pour ne pas recouvrir cette donnée, mais sans jamais être amenée pour autant à banaliser ou même à embellir la mort et l’horreur sans nombre.
Par conséquent, l’existence esthétique ne peut s’accomplir qu’à partir du fondement que constitue cette affection originaire de la vie. Elle est alors un demeurer-en la certitude que la vie a d’elle-même, l’immédiateté qui vise constamment à se saisir de ce « feu » tombé du ciel et qui pourtant ne cesse d’en provenir. Une analyse descriptive détaillée de l’architecture (post)mo­derne et de ses implications philosophiques est nécessaire pour mettre en évidence le fait que, dans ce domaine, l’esthétique ne témoigne in fine précisément pas d’une différence ou d’une fracture, mais d’un pouvoir-habiter la vie qui est fondé dans son auto-donation au sens phénoménologique. Sans un retour à cette dimension et, plus exactement, à une pensée renouvelée de la vie culturelle à l’aune du primat du corporel auquel il a été fait allusion, les développements futurs ne feront que poursuivre les dif-fractions dans lesquels le discours esthétique et architectural se perd, que ce soit de manière nostalgique ou globalisante. La réflexion fondamentale à mener concerne ainsi l’esthétique en tant que telle, c’est-à-dire la question de savoir si elle est de l’ordre d’un simple phénomène visuel ou si elle comporte, au contraire, une dimension affective préalable qui ne pourra jamais être réduite à une discussion sur des questions de goût. Pour cette raison, le « consensus » qu’il s’agit de viser est plus radical que ce que permettrait un débat portant sur une compétence publique d’interprétation, médiatisée par ce qui est de l’ordre de l’histoire, ou encore sur une vision d’avenir et les modèles de style par exemple, sans parler de la place qu’il convient d’accorder à l’acceptation ou à la participation sociale dans ce domaine.

Dès lors, où et comment les hommes peuvent-ils s’établir à « demeure » et entretenir celle-ci ? Une demeure qui se donne comme définitive alors qu’elle est censée satisfaire aux seules exigences d’une fonctionnalité instantanée est en contradiction avec la double caractéristique de la vie phénoménologique mentionnée plus haut : celle-ci est donnée entièrement avec l’ensemble de ses potentialités qui seront mises en œuvre selon l’occasion. En ce sens, toutes les œuvres d’art et toutes les réalisations de la vie possèdent bien, lorsque dans leur dimension esthétique indubitable elles apparaissent comme réussies, un aspect parfaitement éternel en même temps qu’une affirmation de l’éphémère. De manière analogue, chaque instant vécu est absolument nécessaire en tant que pure donation en même temps qu’il est irrémédiablement fugace dans sa modalisation affective. Il ne s’agit pas ici, cependant, d’une problématique de la philosophie de la vie, comme par exemple chez Georg Simmel, Ludwig Klages ou d’autres encore, où la réflexion se penche sur le tragique d’une vie pétrifiée dans des formes rigides, mais il s’agit des principes d’une esthétique de la vie que déjà Kandinsky désignait par le terme de « nécessité intérieure ». Le fait transcendantal que représente la transformation incessante des sentiments ou tonalités affectives est elle-même la loi « éternelle » d’où résulte de manière indubitable notre demeure. Décréter « l’éternel » de l’extérieur est dès lors tout aussi problématique que de magnifier le seul « provisoire » ou que d’amalgamer ces deux dimensions sur le mode de l’ironie. Au regard de la certitude phénoménologique que la vie a d’elle-même, la citation ornementale, l’ironie ou encore les provocations fractales restent des phénomènes de surface. C’est pourquoi le regret élitiste avec lequel on prendra acte de « tendances rétrogrades » ne saurait se substituer à la mise en œuvre d’une réflexion esthétique fondamentale.

Même dans la phase déconstructiviste d’une architecture récente, laquelle visait à créer des conditions nouvelles pour que les hommes puissent se rencontrer plutôt que de figer les structures architecturales d’usage, certaines prises de position laissaient entendre qu’il n’était question de sacrifier entièrement, ni le sentiment subjectif de l’architecte, ni le rapport à la corporéité dans l’habitat en tant qu’espace de vie privée au nom d’une architecture censée provoquer par ses « diffractions ». Comme le remarquait par exemple Michael Sorkin : « Vouloir réprimer les nombreux bonheurs que recèle une habitation serait un suicide pur et simple. » Et : « Le sujet humain constitue le centre de l’architecture. Ses projets ne sont pas élaborés à partir d’un souvenir ou d’une image, mais afin de servir un fait concret [parce qu’] elle s’occupe de ce qui est dans le prolongement du corps humain. […] Si l’architecture ne permet plus une intensification de l’expérience, qui peut bien alors encore en avoir besoin ? » Même si Sorkin oppose sa propre « architecture fantastique » à une « architecture terrestre » qu’il s’agit de rendre créative, sa critique d’une méthode de construction par quadrillage « ôtant l’individualité aux citoyens » 7 constitue un énoncé des plus clairs en faveur de l’affirmation du lien unissant l’accroissement de la sensibilité et l’habitat. De sorte que la réalité fondamentale constituée par la demeure comme esthétique d’une intensification possible de la vie individuée représente jusque dans les « espaces » que celle-ci occupe une donation à laquelle une existence esthétique ne peut renoncer.

Ces dernières citations et leur arrière-plan postmoderne montrent par ailleurs que la nécessité esthétique élémentaire que représente le « bonheur d’habiter » ne peut pas être reléguée au rang d’une simple manifestation de l’individualisme, d’une tendance rétrograde ou encore d’une régression vers l’archétype maternel de « l’antre » au sens de la psychanalyse. Bien plutôt, et comme le souligne par ailleurs Tom Mayne (Morphosis), la vie privée constitue, en tant qu’elle se caractérise par le secret, « le fondement de l’originalité », de même que « l’architecture existe par la sensualité de son propre matériau et que, à travers cette sensualité, la joie et la beauté sont vivantes. [De sorte que] l’architecture confère à la réalité une cohérence imaginaire qui la laisse apparaître de manière naturelle et éternelle. » Même le concept d’harmonie réapparaît dans une telle architecture, planifiée en fonction du corps et conçue comme « répétition différenciée » mettant en relation l’environnement naturel et architectural, ceci afin de permettre à chacun « de se sentir chez lui dans le monde, sans qu’il devienne pour autant satisfait de lui-même. » (8) De telles positions nous semblent significatives, dans la mesure où elles ne s’inscrivent pas dans le contexte d’un esthétisme ou d’une approche historisante de l’ornementation architecturale, mais relèvent en toute connaissance de cause le défi présenté par le monde moderne, à savoir celui de la particularisation des représentations liées aux valeurs. Par ce cheminement, elles aboutissent à déterminer l’œuvre architecturale comme « demeure », tout en mettant l’accent sur le vécu sensible comme intensité subjective. Elles empêchent ainsi une cécité qui ne manquerait pas de frapper très rapidement la perception stéréotypée d’un environnement standardisé. Il en résulte que l’existence esthétique – prise dans le sens d’une corpsropriation globale incluant aussi bien l’inté­riorité que l’extériorité, c’est-à-dire ici l’appartement ou la maison à l’intérieur de l’ensemble constitué par la ville et son paysage – est le sol sur lequel s’édifie chaque vécu culturel qui, comme tel, s’oppose aux différentes formes d’aveuglement à l’égard du monde de la perception et des aspects de la vie collective qui s’y déroulent. 


Si d’un point de vue phénoménologique, en effet, des sentiments particuliers comme « l’attachement au foyer » ou, au contraire, celui, tout aussi nécessaire dès lors que la situation l’exige, d’un nouveau « départ » ne sont pas à opposer les uns aux les autres, c’est aussi parce qu’ils forment ensemble l’unité réelle ultime qui se donne à nous comme vie com-possible à travers la certitude réelle que la vie a à chaque instant d’elle-même.

Même s’il convient, par ailleurs, de tenir compte de l’importance de la contextualité, la formule de Jean Nouvel selon laquelle aucun de ses projets « ne parvient jamais aux limites de sa capacité d’imaginer » (9) reflète bien ce dernier point. De là, un excès principiel de l’imagination esthétique qui renvoie à l’antériorité abyssale de la vie, dans la mesure où celle-ci donne toujours plus que ce qui peut lui être pris et restitué. Ainsi, dans cette surabondance de la vie, la certitude que celle-ci possède d’elle-même est à la fois certitude d’être demeure et de n’être bornée par rien, ceci non pas dans le sens où le serait un projet correspondant à une représentation seulement abstraite, mais dans celui d’une intensité du sentiment éprouvé, d’un accroissement du sentiment par lui-même. 

Les lois eidétiques de notre existence phénoménologique sont dès lors esthétiques et elles ne peuvent être comprises ou vécues que comme telles. C’est pourquoi aussi, en renvoyant à des sentiments fondamentaux dont il n’est pas possible de faire l’économie – et justement parce que, dans sa phase (post)moderne, elle s’était trompée de chemin –, l’architecture témoigne de la nécessité de reconquérir une vie culturelle globale. 

Si l’architecture aime le monde autant que l’individu, elle n’est alors précisément pas de l’ordre d’une hétérotopie telle que semblent le devenir des villes comme Los Angeles, New York et Tokyo (10) . Mais, quelle que soit la diversité architecturale des lieux de ce genre, l’architecture représente bien plutôt la possibilité d’unifier l’expérience nécessaire à la prise de décision, sans impliquer pour autant la soumission à l’égard d’une autorité prescriptive. En ce sens, l’espace construit n’est pas simplement équivalent à l’espace de construction conçu à l’image d’une « enveloppe », mais équivaut précisément à une demeure comme lieu d’une nécessité esthétique où advient effectivement la certitude vivante. Dans l’événement appropriant (Ereignis) comme rupture et renouveau, la différence est par conséquent davantage que la résultante d’un passé ; elle se tient dans l’esthétique intérieure de la décision à prendre qui, tant dans sa pointe intentionnelle que dans son fond comme certitude affective, représente l’individuation de ce qui advient. Très concrètement, cela signifie que l’existence esthétique implique un degré suprême de matérialisation, dans la mesure où, en matière esthétique, une faute n’est jamais pardonnée : ce qui n’apparaît pas comme beau ou achevé dans sa composition sombre dans un arbitraire synonyme de « non-vérité » artistique. Il est donc d’une importance décisive que l’esthétique comme demeure comprenne aussi bien l’architecture que l’art ornemental, les structures spatiales autant que les usages, et la forme autant que la fonction. Car c’est seulement ainsi qu’elle pourra correspondre au sentiment fondamental qu’est l’appartenance vivante au monde et à soi.

La question de l’être-touché comme problématique centrale du rapport entre fracture et pathos débouche ici sur une certaine forme de réponse, dans la mesure où il apparaît que même la praxis esthétique de l’architecture ne peut faire l’impasse sur la réalité de l’intensité sensible ou affective. Toute construction, qu’elle soit destinée à des particuliers ou prenne place dans un contexte social élargi, serait immédiatement obsolète, si les individus confrontés à l’édifice ou à l’habitat en question n’étaient pas « touchés » de manière à ce qu’ils éprouvent l’espace qui leur est attribué comme la demeure possible de leurs sentiments les plus intérieurs. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire de répéter ici la critique du fonctionnalisme en architecture pour se convaincre que l’absence d’un tel sentiment « d’atta­chement au chez-soi » déclenche la maladie, l’agressivité ou encore l’apa­thie. Ainsi, chaque projet architectural vise, y compris dans sa réalisation matérielle, une maximisation de l’existence esthétique, c’est-à-dire la possibilité d’un vivre au « contact » des aspects essentiels de la vie phénoménologique pure dans son accroissement et dans ses transformations, qu’il s’agisse de la tristesse, de la joie, du désespoir, de la détente ou de l’amour. 


Une architecture non-affective serait une contradiction dans les termes, dès lors que l’acte de construire représente toujours l’accomplissement d’une praxis des hommes pour les hommes, ceux-ci étant liés les uns aux autres dans une communauté affective vivante, même s’ils ne se connaissent pas individuellement.

La dimension fractale, qu’elle soit ancrée dans le discours théorique ou dans la rhétorique de l’image caractérisant la réflexivité postmoderne, vit d’ailleurs pour sa part du pathos propre à l’absence de valeurs ou de celle d’un sens unificateur pré-donné en ce qui concerne les réalisations individuelles et culturelles à l’époque contemporaine. Un tel pathos n’est pourtant pas lui-même une théorie, c’est pourquoi aucune discursivité – pas même celle de la diffraction hypostasiée – n’est en mesure de rejoindre ce pathos dans l’épreuve intérieure qu’il fait de lui-même. Si l’architecture veut lui faire une « place » dans l’essence matérialisée de l’œuvre, celle-ci doit être élaborée en vue de la réalité d’un sentiment, bien que la formulation de ce dernier par la pensée ou le design soit langagière au sens large. La diffraction ou fracture répond par conséquent à un pathos donné préalablement et auquel elle vise à sa façon à donner un espace ou un « foyer» possible. Si l’architecture diffractée repose sur une conception erronée du fondement du pathos qui, en tant que demeure de la vie, est en soi sans aucune diffraction, il n’en reste pas moins que la réponse que l’architecture donne au besoin et au désir revient à matérialiser une prise en compte du pur sentiment aussi bien dans le sens privé que social de l’existence. Et ce rapport est, en tant que praxis de l’architecture, toujours rapport à la corporéité. Il est ainsi affectif, et cela quelque soit le degré d’hypostasiation présent dans le discours théorique relatif à la réalisation architecturale.

Comme notre analyse concerne ici l’existence esthétique dans sa condition de possibilité la plus concrète en tant que fond de la vie phénoménologique absolue, les affirmations relatives à l’architecture ne sont pas seulement illustratives. Bien plus, nous avons reconnu dans la demeure, en tant qu’elle est en même temps origine et but architectonique, ce qu’on pourrait appeler « l’esquisse de la vie » elle-même, c’est-à-dire sa possibilité extrême comme réalité ininterrompue : celle de permettre l’existence dans la certitude originaire de l’affectivité vivante. De ce point de vue, la vie n’est jamais un « événement fractal », mais la situation originaire comprise comme lieu ou fondement transcendantal préalablement donné et dans laquelle toutes les situations pensables prennent place. Cette situativité originaire de la vie comme insertion absolument individuée du soi dans le pathos n’est cependant pas que ponctuelle, elle est historiale – et une telle historialité intérieure livre en même temps, en tant que transformation des tonalités fondamentales de l’affectivité que sont la joie et la souffrance, cette spatialité qui est toujours aussi ornementale. Ce qui signifie que, même dans le cadre du fonctionnalisme le plus extrême, chaque structure conserve une matérialité sensible, et ainsi un aspect ornemental, comme par exemple dans le minimalisme architectural, où elle est réduite aux reflets de la lumière environnante sur les matériaux utilisés.

L’existence esthétique « s’édifie » dès lors en vertu de son historialité intérieure comme demeure de la vie. Simultanément, l’accroissement de celle-ci génère une intensité du sentir qui, par rapport à chaque élément de l’espace, permet le jeu d’une imagination plastique ou ornementale, laquelle reste tributaire de l’ensemble de la réalité pathétique de l’existence en tant qu’habitation ou rapport social. De sorte que la « mise en scène plastique » (Bildregie) opérée par l’architecture exerce son action sur l’ensemble du vécu culturel dans toutes ses nuances : si, en effet, la spatialisation est toujours affective et intérieure à l’historialité, c’est à chaque instant et en chaque endroit que s’exerce l’œuvre de la « beauté ». Cette insertion généalogique de la spatialisation dans la vie n’est alors précisément pas de l’ordre d’une ex-tériorisation du pathos dans le déploiement continu des effets transcendants, mais signifie, au contraire, l’intériorisation de chaque structure spatiale dans une esthétique qui rend sensible de manière charnelle ou affective, comme le montrent les exemples de l’esthétique classique du sentiment et du corps dans l’espace. Que, dans ce cadre, le laid puisse faire l’objet d’un vécu allant de l’intensité originaire jusqu’aux aversions et distorsions psychiques mentionnées ci-dessus, est manifeste, dés lors que dans la résistance à l’égard du vécu esthétique (comme c’est par exemple le cas dans le fonctionnalisme de l’architecture préfabriquée), l’absence de possibilité de celui-ci appelle une modalisation en sens contraire. Cette « douleur », que des immeubles non-proportionnés ou détruits provoquent en nous comme s’il s’agissait de la « perte d’un membre », contredit en effet l’affection originaire de la demeure par laquelle chaque lieu pourrait en soi devenir un « site » de vie.

La manière dont l’image et l’édifice, la structure et l’ornement se rapportent les uns aux autres ne peut être déterminée ni par une référence historisante au style ni par une condamnation théorique préalable de toute « décoration ». Si, d’après notre thèse, le minimum architectonique, ou encore artistique, recèle par principe un maximum d’apparaître dans le cadre de sa réalisation esthétique réussie, alors les moyens les plus économiques peuvent suffire à produire cet effet : par les propriétés particulières de la pierre, par le rapport du verre et du béton ou même seulement par l’effet de contraste entre clarté et obscurité tel qu’on le trouve dans les reflets produits par les surfaces, volumes et angles. Mais cet effet est également produit par les reliefs, les statues et les fresques, précisément parce qu’il n’existe aucun modèle préalable quant à la réalité de ce qui est esthétique et qu’elle s’établit toujours à travers le sentiment de l’imagination vivante tel qu’il est vécu dans le pathos individué. Dans une architecture ou, mieux encore, dans une ville comprise comme une œuvre d’art globale qui, n’étant pas coupée des valeurs propres à la région et au paysage, permet l’unité du vécu esthétique dans sa diversité, se réalise ainsi la compossibilité de tous les sentiments qui peuvent constituer une vie humaine. Dès lors, le concept d’existence esthétique qui nous sert ici de guide ne diffère en rien de ce que l’on peut appeler l’accomplissement terrestre de la vie individuée, et cela dans la mesure où « l’être » de l’individu représente la modalité particulière de son pathos en tant qu’esthétique de l’affection intérieure. En complément des considérations relatives à la nature de l’architecture présentées ici, il conviendrait sans doute aussi de tenir compte des autres genres artistiques, comme nous l’avons laissé transparaître en ce qui concerne la peinture. Mais comme l’existence esthétique ne s’édifie pas de l’extérieur – c’est-à-dire à partir de ce qui est vu ou entendu sous la forme d’un « objet d’art » dans le monde –, nous pouvons nous en tenir ici au pur comment de l’apparaître de ce qui est esthétique, afin de conclure sur sa détermination. Si l’architecture est d’une façon phénoménologique radicale « demeure » ou « site de la vie », tout comme la peinture et la musique signifient en un sens purement affectif son historialisation intérieure comme spatialisation et comme temporalisation, la réalité d’une telle « existence » esthétique correspond à l’essence originaire de la phénoménalisation individuée elle-même. L’existence ne renvoie dès lors pas à une donnée qui subsisterait avant l’esthétique comme intensité du pathos dans sa vie immanente, mais elle est, en tant que située au-delà du temps historique, identique au « devenir » même de ce qui est esthétique. L’existence au sens apo­dictique de ce concept ne peut en effet être un mode de l’être-là qui découlerait d’une quelconque essence métaphysique prédéfinie, mais l’essence est ici son existence même. Ce qui n’est possible que si l’indépen­dance de l’auto-déploiement de l’essence est assurée, et c’est ce que permet précisément le pathos de l’affectivité pure, dans la mesure où, dans son apparaître, auto-donation et auto-réception coïncident en tant qu’imma­nence phénoménologique de la vie.

Comme il n’y a ici aucune donation préalable d’un horizon ou d’une quelconque objectité, comme l’a supposé de manière récurrente la phénoménologie classique depuis Husserl, « l’objet d’art » situé dans l’espace de visibilité du monde s’avère être une apparition secondaire par rapport à son originarité dans le sentir primitif. Ce dernier n’est en effet pas une forme « objective » au sens d’une catégorie de la raison ou d’idéalités eidétiques accessibles à l’intentionnalité, il est en lui-même et exclusivement de l’ordre d’une phénoménalité matérielle, c’est-à-dire un sentiment-de-soi comme individuation absolue de l’intensité pathétique. C’est pourquoi une telle généalogie vivante du concept d’esthétique renvoie à une « existence » dont l’essence réside en son auto-apparaître et en la traversée de ce dernier comme individuation affective. Par conséquent, chaque « point » de l’appa­raître immanent consiste en une tonalité esthétique qui est cette manière avec laquelle « l’individu » s’affecte en son vécu propre. De sorte qu’ici aussi il n’y a pas d’abord un individu se représentant dans l’horizon du monde pour ensuite exercer sa sensibilité, mais c’est la manière originaire de l’affection première qui constitue sans confusion possible l’être-individué lui-même à travers l’intensité toujours singulière d’un tel sentiment de soi. Les approches esthétiques qui traitent du sentiment et du corps, telles que les théories spatiales de l’architecture au xixe siècle par exemple, ne vont finalement pas assez loin, parce qu’elles partent du concept d’objet comme d’un présupposé, pour ensuite comprendre toute « constitution » affective comme une projection ou comme un transfert de type psychanalytique de l’intérieur vers l’extérieur. Le concept d’existence esthétique que nous utilisons signifie ainsi de manière plus précise qu’on ne trouve, à l’origine de l’apparaître, aucun dualisme ni aucun anonymat formel, mais que, dès lors que cette existence se manifeste comme pathos, elle « est » un moment purement affectif, c’est-à-dire un vécu irréfragable en son auto-affection. L’esthétique n’est donc pas originairement une « vérité de l’être », laquelle contient encore selon Heidegger la distance propre à la compréhension comme « advenir d’un sens », mais elle est, en tant que pure esthétique, constituée par la manière intérieure avec laquelle la vie phénoménologique absolue parvient en elle-même comme pure charge de soi.

C’est pourquoi une telle esthétique est aussi d’emblée mouvement ou tension […] : car la charge de soi que la vie supporte en raison de son auto-affection correspond à son « vouloir » intérieur, celui de s’éprouver en tout sentiment, c’est-à-dire d’éprouver le pur bonheur d’être soi dans la jouissance de son essence comme unité de l’auto-donation et de l’auto-réception. Dans la mesure où elle produit des distorsions de « l’objet » par rapport à la perception habituelle qui en est faite, une esthétique peut se manifester par des motifs ou des formes de présentation presque violents, comme en témoignent de nombreux exemples de la modernité jusqu’à l’époque contemporaine. Mais aussi longtemps que « l’objet d’art » continue d’être associé à une revendication esthétique, il ne peut lui aussi exister sans le sentiment intérieur qui est à distinguer des intentionnalités objectivantes ou encore téléologiques. En tant que sentiment qui repose ainsi en soi, la vie esthétique implique par conséquent, en chaque moment éprouvé comme « beau » ou « sublime », la coïncidence de la vie avec elle-même, c’est-à-dire la « résolution » de sa tension ou motilité intérieure dans l’être-un-avec-soi. En ce sens, le sublime n’est jamais simple accroissement ou généralisation du goût suscité par le jugement perceptif. Dans une telle esthétique, c’est d’abord le caractère abyssal du pathos de la vie qui se reconnaît, afin de reconnaître sous la modalité de la jouissance de soi l’intensité de son auto-donation pure. Dans l’esthétique comme joie que la vie éprouve du fait d’être la vie se montre dès lors la tension interne de l’auto-affection, laquelle n’est jamais déçue dans l’ordre esthétique parce que, dans un tel éprouver, il n’y a ni mensonge ni illusion – et donc pas non plus de simulacre* au sens d’un « faux-semblant ».

C’est pourquoi la vérité de l’existence esthétique réside en elle-même, et cette immanence n’implique ni saturation ni une quelconque forme de solipsisme ou d’autisme. L’autarcie de l’ordre esthétique renvoie à une existence dont la possibilité ne consiste pas en un « peut-être aussi… », mais en la possibilité de la réalité de l’apparaître en tant qu’accom­plissement de l’apparaître lui-même, et ce à travers telle possibilité vécue de la vie qui est une détermination aussi bien particulière que singulière de celle-ci. Dans ce contexte, on ne peut donc suivre entièrement le jugement de Kierkegaard : « L’intéressant est une catégorie limite, la ligne de partage entre l’esthétique et l’éthique. Dès lors, la réflexion doit sans cesse opérer des incursions dans le domaine éthique, tandis que, pour être significative, elle doit se saisir de l’interrogation par l’intériorité esthétique et le désir. » 11 

Ce n’est en effet pas l’inter-esse qui suscite la tension intérieure à la vie, mais c’est « l’intéressant » qui est un mode de l’auto-affection esthétique dans lequel celle-ci se saisit comme forme artistique afin de pouvoir s’y saisir en même temps comme intensité de la vie. Si l’intéressant et le fractal vont en quelque sorte de pair, parce que l’effet transcendant circule de l’un à l’autre, l’existence esthétique est en revanche donnée avant toute fracture et indépendamment de tout intérêt particulier. Bien plus, l’immédiateté qui la caractérise à chaque fois implique une détermination esthétique qui peut à son tour motiver un intérêt supplémentaire. La détermination absolue de l’existence esthétique serait en ce sens tout aussi unique et urgente que l’accomplissement éthique chez Kierkegaard. Sans approfondir la problématique correspondante du rapport entre esthétique et éthique, il suffit de retenir ici que la réalité de la déterminabilité pathétique ou affective caractérise l’existence esthétique en tant que telle.

Être déterminé ne signifie rien d’autre que de vivre sur un mode donné d’existence de l’instant, plus exactement : d’éprouver la vie comme cet « être »-là (dieses « Ist ») sans pouvoir introduire dans le pur être-affecté de tel moment le décalage d’une différence ou d’une négativité. L’existence esthétique est par conséquent à la fois nécessité suprême et liberté, ce dont témoignent toute peinture, toute musique et toute architecture : car que je puisse éprouver « quelque chose » comme esthétique implique immédiatement que je puisse éprouver telle donnée ainsi – et non autrement. Autrement dit, la nécessité pure ou transcendantale constitue en tant que facticité ce double pouvoir indispensable dans lequel toute liberté d’approfondir les possibilités d’une intensité appartenant à ce qui se donne comme esthétique trouve sa source. 

Un tel approfondissement ne conduit pas au perspectivisme herméneutique, il caractérise au contraire l’abîme de l’ordre esthétique en tant qu’affection par l’essence de la vie. Et, parce qu’il n’existe pas de mesure mondaine – au sens d’un modèle ou d’une comparaison – des nuances subtiles du sentiment, l’acte d’approfondir cet abîme est la détermination la plus radicale de l’esthétique, c’est-à-dire finalement celle d’éprouver l’absolu comme vie phénoménologique pure à travers la nécessité de sa détermination singulière. Nous laissons ici de côté toutes les autres déterminations historico-philosophiques de l’absolu, par exemple son caractère de procès chez Hegel et Schelling 12, pour mettre l’accent exclusif sur l’inouï esthétique : la possibilité phénoménologique d’être confronté, à travers l’épreuve d’un ceci esthétique donné sous la forme du sentiment, au pathos de la vie absolue elle-même, pour reconnaître en fin de compte dans cette confrontation la mise hors jeu pure et simple des limites mondaines. L’absolu n’est donc pas un contenu objectif déterminé, mais précisément la pure facticité de la vie consistant à être donnée à la sensibilité et de l’être sur un mode fini dont le caractère esthétique correspond justement à l’auto-affection de la vie pure.
 
Si, enfin, nous reprenons l’analyse déconstructiviste de l’architectonique fractale, il apparaît alors que le vécu esthétique ne relève aucunement d’une « identité intuitionniste », c’est-à-dire d’une quelconque présence aperçue sur le mode de l’objet. C’est bien plutôt le pur fait d’être-touché à travers la nécessité esthétique comme passibilité du sentiment qui constitue la puissance même de révélation que possède l’apparaître dans l’absoluité de son caractère vivant. Le pathos, comme « être-touché » au sein de l’être-touché-par la chair de l’affection, n’est précisément pas la « vérité de l’être », mais la « parole de la vie » en l’auto-révélation de celle-ci, ainsi que l’a montré Michel Henry (13) . Dans l’expérience esthétique nous n’entendons pas seulement la parole de l’affectivité abyssale dans sa seule facticité : cette parole se donne à nous en même temps comme joie. La réalité de l’art et de la culture, sous toutes ses formes et dans toutes ses possibilités, se révèle alors dans son caractère proprement inouï : permettre à la subjectivité la plus radicale de se réaliser et, en même temps, porter en soi la promesse qu’aucune réalité mondaine n’en soit exclue par principe. La diffraction contemporaine de l’architecture et de l’image apparaît dès lors comme une nécessité pour la conscience moderne, celle d’être à nouveau en mesure d’éprouver cette hyperpuissance de la vie, sans devoir en rabattre sur l’autonomie de la subjectivité. Une esthétique à venir pourrait alors réunir ces deux dimensions : pure abstraction en arts plastiques en même temps que présence de la plénitude de la vie, et cela tant d’un point de vue individuel que social.
 
Si les pouvoirs de l’esthétique ne touchent pas encore à leur fin, parce que toujours l’imagination subjective renaît à partir de son seul vouloir et désir, sans subir les limitations propres à ce qui peut être représenté, alors ce sont aussi nos villes qui ne sont plus condamnées à rester ce qu’en partie elles sont déjà : des non-lieux dans des territoires occupés par une logique purement mercantile. Le vide esthétique qui les habite suscitera-t-il encore une fois un appel créatif, comme celui que l’on a pu observer en dépit de l’unilatéralité postmoderne après la fin du rationalisme fonctionnaliste ? Retrouverons-nous la certitude que rien de ce qui est advenu n’est condamné à être « ce qu’il est », parce que l’affection esthétique vit d’une autre « nécessité», intérieure, et qui signifie que les forces de l’imagination et de la beauté sont sans modèle ? Mais ceci touche évidemment à la représentation séculaire selon laquelle il s’agit de faire des habitations, édifices et sites de production des lieux définitifs de l’autodétermination humaine, au lieu de laisser jaillir en eux le pressentiment d’un absolu dans l’éphémère et dans la fragilité du moment esthétique lui-même. En ce sens, l’art pour l’art* ne constitue pas une problématique dépassée, mais bien une question qui surgît à l’intérieur même de la tension propre à la vie esthétique, afin qu’à travers son pathos elle prête l’oreille à l’absolu. Absolu qui ne peut être détaché ni de l’art ni de la culture.
 
Traduit de l’allemand par Frédéric Seyler
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Notes
1 . Traduit de : Rolf Kühn, Ästhetische Existenz heute. Zum Verhältnis von Leben und Kunst, Freiburg/München, Verlag Karl Alber, 2007, Kapitel 6, p. 119-137. <NdT> : L’auteur a bien voulu vérifier la présente traduction, qu’il en soit ici vivement remercié.
2 . En français dans le texte <NdT>.
3 . Voir Bildregie. Architektur zwischen Retrodesign und Eventkultur, Basel, Birkhäuser, 2003, p. 137-149 ; ainsi que R. Kühn, Leben als Bedürfen. Eine lebensphänomenologische Analyse zu Kultur und Wirtschaft, Heidelberg, Springer-Physica, 1996, p. 151 s.
4 . Voir Zehn Bücher über die Architektur, trad. all. C. Fensterbusch, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1964.
5 . Voir par exemple l’appréhension de l’œuvre d’art à partir d’un temple grec qui « ouvre au monde par la représentation » et restitue « le sol natal » grâce à la terre : « Der Ursprung des Kunstwerks », Holzwege, Frankfurt/M., Klostermann, 1952, p. 30 s.
6 . Daniel Libeskind, « Between the lines », in P. Noever (éd.), Architektur im Aufbruch. Neun Positionen zum Dekonstruktivismus, München, Prestel Verlag, 1991, p. 76.
7 . Michael Sorkin, « Neunzehn tausendjährige Mantras », in P. Noever (éd.), Architektur im Aufbruch, op. cit., p. 123 et 125.
8 . Tom Mayne, « Connected Isolation », in P. Noever (éd.), Architektur im Aufbruch, op. cit., p. 85 et p. 88.
9 . Jean Nouvel, « Projekte, Wettnewerbe, Bauten 1980-1990 », in P. Noever (éd.), Architektur im Aufbruch, op. cit., p. 101.
10 . Voir Bernard Tschumi, « Architektur und Ereignis », in P. Noever (éd.), Architektur im Aufbruch, op. cit., p. 139, qui représente la référence la plus explicite à Derrida. Également : G. Droesser, S. Schirm (éd.), Kreuzungen. Ethische Probleme der modernen Stadt, Frankfurt a. M., Lang, 2005.
11 . Sören Kierkegaard, Furcht und Zittern, Gesammelte Werke IV. Abt., Düsseldorf/Köln, Diederischs Verlag, o. J., p. 102.
12 . Pour une discussion plus détaillée, voir notre ouvrage Anfang und Vergessen. Phänomenologische Lektüre des deutschen Idealismus – Fichte, Schelling, Hegel, Stuttgart, Kohlhammer, 2004, 2e et 3e parties.
13 . Michel Henry, « Phénoménologie matérielle et langage (ou pathos et langage) », Phénoménologie de la vie, Paris, PUF, 2004, tome III, p. 325-348. Pour les prolongements esthétiques, voir les contributions dans Adnen Jdey et Rolf Kühn (éds.), Michel Henry et l’affect de l’art. Recherches sur l’esthétiquede la phénoménologie matérielle, Leiden, Brill Academic Publisher, 2010.
 
Référence électronique
Rolf Kühn, « La vie comme demeure », Le Portique [En ligne], 25 | 2010, document 10, mis en ligne le 25 novembre 2012, URL : http://leportique.revues.org/index2490.html
 
14 . L’auteur : Rolf Kühn
Rolf Kühn, né en 1944 à Essen (Allemagne), est Professeur émérite de l’Université de Vienne, docteur de l’Université de Paris-Sorbonne avec une thèse dirigée par Claude Bruaire et consacrée à la pensée de Simone Weil. Habilitation à l’Université de Vienne avec une thèse sur la corporéité dans la phénoménologie de Michel Henry (Leiblichkeit als Lebendigkeit. Michel Henrys Lebensphänomeno-logie absoluter Subjektivität als Affektivität, Freiburg i. Br. / München, Alber, 1992). 
Traducteur allemand d’une partie de l’œuvre de Michel Henry, auteur de nombreuses publications sur la phénoménologie de la vie, l’anthropologie, l’esthé­tique, la philosophie de la religion et la psychologie phénoménologique, il a notamment publié : Radicalité et passibilité. Pour une phénomé-nologie pratique (Paris, L’Harmattan, 2003) et, plus récemment, Praxis der Phänomenologie : Einü-bungen ins Unvordenkliche (Freiburg i. Br. / München, Alber, 2009). Professeur invité dans plusieurs universités étrangères (Beirut, Louvain, Nice, notamment), il est actuellement chargé de cours à l’Université de Freiburg i. Br. et dirige le Forschungskreis Lebensphänomenologie (Cercle de Recherche en Phénoménologie de la Vie, www.lebensphaenomenologie.de)

Illustration : Aquarelle de Robert Empain. 21 x 28 cm. 2006

lundi 6 août 2018

Naissance en Dieu ou la relation entre la phénoménologie de la Vie et la réalité de Dieu



Grâce à toi Rolf Kühn  


La conférence Art et Naissance en Dieu que j'ai publiée ici il y a quelques jours, après l'avoir donnée lors des Rencontres de culture chrétienne - Regards croisés sur l'amitié à l'Abbaye Notre-Dame de Fontgombault, a provoqué de la part de l'assistance deux types des réactions opposées que ce texte annonçait d'ailleurs dès le départ puisqu'en commençant  je pointais avec l'ami Kandinsky les deux manières de regarder tout phénomène : l'une sensible et l'autre insensible, l'une objective et l'autre subjective, l’une qui prouve et l’autre qui éprouve, l’une qui se tourne vers le visible et l’autre vers l’invisible etc, Et de fait, la première réaction fut celle des personnes qui se dirent bouleversées et touchées au coeur par ce texte (conférencières venues parler des amitiés spirituelles, auditeurs artistes ou amateurs d'arts ou encore chrétiens engagés concrètement, socialement) ; et l'autre réaction fut celle des philosophes et des intellectuels, intervenants et présents, et de leurs amis, qui ne pouvaient admettre, semble-t-il, qu'un artiste, moi en l'occurrence, sorte de son rôle attendu, marche sur leurs plates-bandes aristotéliciennes, leur annonce le retournement de la métaphysique de l'Être vers une métaphysique de la Vie et de l'Amour absolus, en un mot, leur annonce la Bonne Nouvelle du Christ, en ajoutant  que l'expérience esthétique, l'expérience intense d'un pâtir et d'un sentir qu'il semble exécrer, est une expérience religieuse et même une expérience théophanique, que les chefs-d'oeuvre de tous les arts, mieux que tout moyen prédicatif, peuvent nous révéler en nous mettant en présence de la Vérité, c'est-à-dire que nous vivons par et dans la Vie qui est Dieu.
 
Mon propos était de l'ordre du témoignage. Il reposait sur mon expérience de peintre, sur mon vécu, sur ma rencontre en personne avec quelques chefs-d'oeuvre. Or, ne disposant d'aucun chef-d'oeuvre de la peinture en ce lieu et ne désirant point substituer aux chefs-d’oeuvres de l’art des reproductions qui, aussi bonnes soient elles, ne pouvaient que les nier, je fis appel au souvenir d'une expérience esthétique majeure en chacun. Or, cela fut possible aux plus sensibles, mais ne le fut pas aux plus savants.  

Cette difficulté illustre ce que je n'ai cessé de dénoncer ici, à savoir que la culture, la culture officielle telle que l'articule notre époque déspiritualisée, est devenue l'ennemie de l'art véritable, des arts véritables de tous les temps en réalité, qu'elle annule au nom de sa vision historiciste, intellectualiste, spectaculaire et marchande, en un mot de sa vision objectiviste qui interdit de regarder l'art comme Naissance dans la Vie qui est Dieu.  Ce combat pour un art de et pour la Vie nous le menons ici et ailleurs depuis des années.  Pour le soutenir avec une force renouvelée et avec une pertinence sans égale, je ferai appel à
Rolf Kühn et je publierai trois textes de lui.  
Rolf Kühn est un continuateur éminent de l'oeuvre de Michel Henry. Il est théologien, philosophe, chercheur en phénoménologie, en psychologie anthropologique, et en philosophie des religions et de la culture et professeur à Vienne, Berlin, Paris et Fribourg 
Voici pour commencer un premier texte, celui de son intervention au Studium Notre Dame de Paris, lors d’une conférence-débat du 15 décembre 2006 à l’occasion de la sortie du livre d’Antoine Vidalin, intitulé La Parole de la Vie. La phénoménologie de Michel Henry et l’intelligence chrétienne des Écritures, Paris, Parole et Silence, 2006.




Gabriel -- Ange de l'Annonciation - 1995




Au bout d’une recherche phénoménologique toujours plus radicalisée pour devenir finalement une phénoménologie contre-réductive au sens de Michel Henry (1), nous nous sommes rendu compte que «Dieu» ne peut relever du domaine conceptuel, au sens ontologique ou causal d’une métaphysique classique. Car tout concept n’est pas seulement soumis ou lié à l’intuition avec sa régression infinie selon Husserl, mais implique toujours aussi, par ce fait même, un doute principiel qui laisse la possibilité à toutes les négations ou athéismes pensables. 

Ce ne sont pas ces formes de nihilisme historique ou moderne en tant que telles qui posent problème, car on peut toujours leur trouver une certaine plausibilité herméneutique ou épochale. Ce qui est en cause, c’est Dieu en tant que Réalité apodictique à l’origine de ma vie même, étant donné que, phénoménologiquement, je dois partir de cette dernière comme vécu indubitable. En effet, si par une réduction transcendantale j’arrive, par la suite, à ma subjectivité pure saisie comme une passibilité originaire, je dois assumer également en celle-ci la certitude co-extensive que ce n’est pas moi qui suis à la source de cette vie que je suis, parce qu’elle est hors de toute auto-position de ma part.

Or, si je saisis mon origine passible par une certitude qui est une immédiateté du sentir pur (et non plus un concept), la question de la métaphysique se pose également aussitôt en elle.   En acceptant avec Heidegger que la métaphysique, depuis son éveil grec, pense tout étant à partir de l’Être suprême, pour substituer à cette analogie ousiologique de la tradition la «différence ontologique », on doit changer la notion même de métaphysique. Celle-ci ne peut articuler, en dernière analyse, que le lien substantiel entre la Vie phénoménologiquement absolue et ma propre vie purement passible en elle et à partir d’elle, ce qui implique un dépassement de la différence ontologique heideggerienne. Cette dernière, surtout en tant que temporalité pure ou Er-eignis, reste attachée à un présupposé phénoménologique crucial, à savoir la Distance comprise comme le premier Écart indispensable à tout apparaître ou sens de l’être, comme Michel Henry ne cesse de le faire ressortir. 

Dans ma vie éprouvée passiblement dans la Vie phénoménologique pure ou absolue, il n’y a cependant aucune distance, aucun écart temporel, spatial ou logique qui me séparerait d’elle. Ainsi, le terme de métaphysique désigne à la fois une dépendance et une identité beaucoup plus radicales que toute émanation créationnelle ou analogique à partir d’un Être suprême ou d’un Dieu créateur qui, pour se manifester, garderait l’ek-stase ou la transcendance neutres et anonymes.
 
En revanche, ce terme de métaphysique, au moment de l’auto-affection immanente de tout ce qui est vivant, marque une Passibilité constitutive qui ne me quitte jamais mais forme ma réalité véritable à tout moment de ma vie éprouvée, c’est-à-dire une réalité à jamais non-représentée et donc non illusoire. 

Philosophiquement, je pourrais en rester là et ébaucher une pensée de la seule Finitude, comme on la trouve notamment chez Merleau-Ponty et Lévinas, au moins en ce qui concerne l’intentionnalité éthique ou récurrente chez ce dernier. Au contraire, pour une phénoménologie contre-réductive (ou matériellement passible, au sens henryen), je ne peux esquiver la Facticité transcendantale que la Vie absolue à l’origine de ma vie individuée ne relève plus finalement de ma réduction à l’intérieur d’une épochè radicale. N’étant pas un simple fait de constat à distance de vue intentionnelle ou à partir d’un horizon mondain, mais formant une Facticité pratique ou vivante sans interruption temporelle concevable, cette Vie absolue se révèle: mon épreuve d’elle n’est au sens de Jacques Derrida et d’autres. Par conséquent, là où il y a Révélation au sens éminent et primordial, c’est-à-dire comme l’essence même de la manifestation originaire, il y a religion, si religion signifie le lien vivant se nouant absolument comme certitude intérieure. Une phénoménologie de la Vie absolue se situe, pour ces raisons mêmes qui touchent l’apparition de la vérité en son Comment pur, entre la métaphysique et la religion constituée. En tant que discours philosophique, cette phénoménologie indique notre situation métaphysique radicale (Finitude), sans devenir pour autant une religion dogmatique (théologie), car elle reste attachée éductivement à la sphère de la coïncidence immédiate entre Donation et Révélation, sans passer par une quelconque médiation extérieure supplémentaire, qu’elle soit Histoire ou Écriture.
 
Ces dernières doivent être justifiées, en elles-mêmes, par le Logos interne de la Vie qui est «la Voie et la Vérité» au dire de l’Évangile de Saint Jean, ce qui veut dire qu’il y a identité entre Vie et Vérité, et que la Vie constitue l’Accès à sa propre Vérité comme Vie divine, comme l’analyse si bien le livre du Père Vidalin.
 
En plus, si la phénoménologie de la vie passible en moi se trouve confrontée à une Révélation à la fois immanente et immédiate, elle implique constitutivement des rapports avec la mystique. Au sens le plus large, la mystique, en désignant un mode d’expérience, forme l’expérience même de l’éprouver en tant que tel, autrement dit l’auto-épreuve pure de tout éprouver. Comme on a déjà dit que, dans la Finitude passible, il n’y a plus ni différence ni extérieur, mais seulement l’affection vivante par elle-même, on peut alors affirmer que l’expérience mystique ne s’appuie plus par nature sur rien d’extérieur ou de mondain, ce qui fait la jouissance indicible de
l’expérience mystique même, comme M. Henry le remarque dans un des textes de ses «Entretiens et conférences» publiés sous le titre
«Auto-donation» (2). Toutefois, en même temps, toute mystique parle de la Nuit au coeur même d’une telle expérience concrète, et c’est là qu’intervient pour nous la mystique saisie comme une critériologie de la phénoménologie contre-réductive. Déjà, pour la réduction husserlienne, il existe au départ de l’analyse phénoménologique une «pauvreté absolue» (absolute Armut) de l’esprit ou de la conscience ne possédant plus aucune connaissance théorique préalable pour diriger la recherche. De même, la mystique constitue une rupture sans appel avec toute «intuition» sensible ou intellectuelle, puisque cette dernière ne serait pas la Réalité même de Dieu, autrement dit ce Dieu se donnant lui-même hors de tout horizon de représentation. De cette manière, mais sans nier aucunement le monde en sa valeur ontologique, la pauvreté ou le vide de l’esprit (c’est-à-dire notre passibilité foncière) sont identiques à la plénitude même — plénitude de la Vie phénoménologique absolue qui nous est donnée à tout point de l’analyse contre-réductive comme pure présence auto-affective. Ou pour le dire encore autrement, cette plénitude manifeste est donnée par et dans toute modalisation vivante, même sur le plan le plus modeste. Si la critériologie mystique, en sa co-donation intérieure du Tout/Rien ou de la Joie/Souffrance, correspond à la démarche phénoménologique même sur son chemin entre métaphysique et religion positive, à savoir entre Finitude et Révélation pure, il faut se tourner également vers le côté matériel de notre problématique.


Jusqu’à maintenant, nous n’avons tracé, pour ainsi dire, que la méthode formelle d’une recherche pour nous diriger vers son contenu même, lequel doit se révéler, en fin de compte, comme la Réalité de Dieu et réalité de ma Naissance en Lui. Si je dois tout à la Vie phénoménologique absolue, je dépends de cette Vie de telle façon que je ne suis rien d’autre que cette dépendance même — autrement dit un Besoin pur d’un moi à l’accusatif. 

À l’encontre de l’idéalisme allemand qui ne voit dans le Besoin (Bedürfen) qu’une contraction aveugle (Schelling) ou un manque dialectique (Hegel), la réalité phénoménologique du besoin désigne ce Fait originaire que j’ai besoin, d’abord, de la Vie elle-même, avant d’avoir besoin de «quelque chose». Le terme de besoin n’a donc rien d’intentionnel au départ, comme c’est le cas pour le Souci (Sorge) chez Heidegger. Car même si le besoin traverse toute ek-stase, il faut qu’il y ait originairement l’investissement absolu de ce besoin par la Vie même qui se modalise en désir, effort et agir — et cela de manière purement pratique à l’intérieur de son s’éprouver permanent. C’est ce que M. Henry expose, en outre, dans ses deux livressur «La barbarie» (1987) et « Du communisme au capitalisme » (1990).
 
Si nous laissons, ici, ces analyses de la modalisation immanente de la vie (3) pour ne cerner que le rapport entre mon besoin et ma naissance en Dieu, je dois dire que le besoin (en tant qu’auto-besoin de la Vie à tout moment) implique également ma naissance en cette Vie à tout moment. Et si ce besoin (qui me révèle mon moi purement passible) me révèle par ce fait même la Révélation de la Vie absolue, j’assiste à tout instant à la Révélation du Dieu réel en mon auto-révélation à moi-même qui est identique à mon auto-affection absolue. La Naissance en Dieu n’a par conséquent rien de statique, ni de temporel ou de créationnel déchu. C’est un Naître éternel ou toujours neuf, au sens de Maître Eckhart — d’où le titre de l’article. La Réalité de Dieu, impliquée dans le besoin le plus discret ou le plus récurrent, ne constitue plus ainsi un concept ou une intuition, mais l’auto-donation de cette Réalité même en tant que l’auto-apparaître en tout apparaître, — qui reste à jamais dépendant de cette auto-révélation dans son Se donner pur.
 
Sans rentrer ici dans les détails, on peut soutenir que tout discours de la religion ou sur elle qui méconnait l’auto-révélation vivante ou  immanente ne peut que reproduire toutes les difficultés, bien connues, qui sont liées à un Dieu-Concept ou un Dieu- Chose (4). Nous ne voulons pas nier la possibilité légitime de telles recherches, mais, si pour la phénoménologie il y a coïncidence en toute rigueur de termes entre procédé et contenu, existence et essence, je ne peux plus me distancer artificiellement ou «scientifiquement » de cette Vie même qui me permet l’analyse réductive à tout moment.



Annonciation - 1985 



Au terme d’un tel cheminement et de sa conséquence, nous voudrions souligner qu’une phénoménologie entièrement contreréductive, se situant dans l’auto-mouvement de la Vie et dans l’Absolu de sa Révélation, ne peut être continuée que comme une phénoménologie radicalement pratique. Cette praxis (qu’il ne faut pas confondre avec une pragmatique de méthode ou d’expérimentation) est la conséquence intrinsèque de l’identité du besoin et de la plénitude en tout apparaître, faisant saisir les modalisations immanentes et effectives en leur naissance permanente même, comme l’on trouve déjà l’ébauche chez Pierre Maine de Biran. Dans une telle perspective, ou à cause du lien originaire entre besoin et culture, on peut nommer cette praxis une esthétique élémentaire plus archaïque encore que la Lebenswelt husserlienne, 

En fin de compte, La Naissance en Dieu ne signifie aucun quiétisme, mais un Faire chaque fois révélateur et déterminé dans la particularité de toute chose donnée où se donne à reconnaître le Don de Dieu comme sa plénitude inépuisable qui nous affecte dans ses modalisations infinies. L’essentiel nous est toujours donné partout et à tout moment, et le quotidien ne manque ni de rigueur philosophique ni de religion et de mystique — pour être le Bonheur de vivre avec toutes ses tonalités et couleurs si émouvantes et révélatrices.

Rolf KÜHN  Université Freiburg im Breisgau. Allemagne



1. Cette progression méthodologique se trouve documentée par notre ouvrage
Radicalité et passibilité. Pour une phénoménologie pratique, Paris, L’Harmattan,
2003; cf. www.lebensphaenomenologie.at
2. Paris, Beauchesne, 2004.
3. Nous avons appliqué, ce dernier temps, une telle démarche, ensemble avec
Günter Funke et Renate Stachura de l’Institut für Existenzanalyse und Lebensphänomenologie
Berlin, au domaine de la psychologie: 1) Einführung in eine
phänomenologische Psychologie; 2) Patho-genese und Fülle des Lebens. Eine
phänomenologisch-psychotherapeutische Grundlegung, 2 vol., Freiburg/München,
Alber, 2005.
5. Cf. KÜHN R., Gabe als Leib in Christentum und Phänomenologie, Würzburg,
Echter Verlag, 2004.
6. Cf. notre ouvrage Individuation als Sein und Leben. Studien zur originären
Phänomenalisierung, Stuttgart, Kohlhammer, 2006.


 © Association Nouvelle revue théologique

Illustrations : Annonciation 1995 - Caséine sur toile, 120 x 190 cm. 

jeudi 2 août 2018

Art et naissance en Dieu

 Grâce aux artistes de tous les temps


RENCONTRE DE CULTURE CHRÉTIENNE EN BRENNE

Regards croisés sur l’amitié


Abbaye Notre Dame de Fontgombault 30 juillet - 3 août 2018

 

Art et naissance en Dieu 

par Robert Empain
 


Le coeur de l'Abbaye de Fontgombault



C’est une joie de me trouver avec vous en ce lieu de fraternité en Dieu.

Je remercie les frères bénédictins de leur hospitalité et le Père Abbé, Jean Pateau, qui nous a fait l’amitié d’ouvrir hier nos Rencontres par une conférence nourrie sur l’amitié dans la règle de saint Benoit.
 
Je remercie Véronique et Olivier Maas qui ont organisé et participent à ces Rencontres de culture chrétienne en Brenne et je les félicite d’avoir choisi pour cette première édition le thème de l’amitié qui rappellera peut-être à ce monde barbare que le vrai non Nom de Dieu est Amour.

C’est un nouvel élan que vous donnez à vos Rencontres philosophiques antérieures en les tournant résolument vers l’inspiration chrétienne, c’est-à-dire vers l’Esprit Saint qui vous porte d’ailleurs depuis le début..
Seule son inspiration peut et doit sans tarder régénérer de fond en comble la philosophie et la métaphysique classiques notamment à partir des acquis essentiels de la phénoménologie radicale de la Vie instaurée par Michel Henry, dont je vous ai parlé, et qui fut inspiré par le Souffle de l’Esprit Saint, me semble-t-il, tant son oeuvre essentielle s’avère salvatrice pour cette époque qui a perdu l’esprit.
  
La proximité spatiale et spirituelle de l’Abbaye de Fontgombault et de son Père abbé sont à recevoir comme des grâces inaugurales.

Je suis très touché et honoré, mais aussi très intimidé, que vous m’ayez invité à intervenir aux côtés de personnes aussi remarquables, et cela, particulièrement, sur ce thème de l’amitié.

Votre invitation à cet égard était un défi :  « N’y aurait-il pas une place, me demandiez-vous, pour une voix qui parlerait du point de vue de la peinture et que tu pourrais très naturellement incarner ?

Peu après, je vous répondais ceci qui sera l’introduction à cette méditation :

Dors et déjà je peux vous dire que de l’amitié la peinture témoigne à foison, non pas tant par l’amitié ou l’admiration que les peintres se portent les uns aux autres, et cela au delà les limites du temps et de l’espace, mais parce que toute oeuvre d’art véridique, comme toute oeuvre humaine véridique, comme tout ce qui touche au coeur l’homme, manifeste l’amitié de Dieu à notre égard et celle de l’homme à l’égard de Dieu. L’oeuvre d’art digne de ce nom étant toujours et à la fois l’oeuvre d’un recueillement de l’oeuvre divine - c’est-à-dire d’une grâce divine antérieure : celle de la vie bien sûr sans laquelle il n’y aurait rien, la vie et tout ce dont elle a besoin pour connaître et croître en Dieu, qui est la Vie en Personne - et à la fois l’oeuvre d’une gratitude humaine, d’une action de grâce réciproque.
L’oeuvre d’art digne de ce nom est ainsi et toujours l’oeuvre d’une amitié réciproque entre Dieu et l’homme, une amitié qui manifeste, célèbre et porte la beauté de Dieu comme celle de l’homme qui est fait à son image. Et cette oeuvre d’amitié spirituelle, belle et mystérieuse accueille l’autre homme en son sein et se fait alors hospitalité divine offerte à tous.


L'icône de la Trinité par Andreï Roublev entre 1410 et 1427


Je vais donc essayer d’incarner de mon mieux - et ce verbe incarner sera au coeur de mon propos - la voix qui parlerait du point de vue de la peinture sur l’amitié et de croiser ce regard, qui sera celui d’un peintre et d’un chrétien, avec d’autres regards  : religieux, théologique, philosophique, historique, littéraire… 

Mon intervention prendra la forme d’une méditation libre qui éclairera ce texte que je viens de vous lire, et qui a été en partie repris dans la programme de ces Rencontres.

Au terme de cette médiation je vous lirai peut-être quelques récits de mes rencontres avec des oeuvres d'artistes, de mystiques et de voyants de diverses époques, des vivants que je regarde comme mes amis, des amis que j’ai rencontré en personne, comme disent des phénoménologues, c’est-à-dire dans mon coeur, ou encore dans la communauté invisible des amis de Dieu que forment les artistes qui ont mis en pratique cette Parole du Christ qui dit « aimer c’est donner sa vie pour ses amis », ajoutant qu’aimer c’est aussi « aimer ses ennemis » Donner et multiplier ce que l’on reçoit de Dieu, sa vie et son amour de la vie, voilà  ce que ces artistes ont fait et ne cesse de faire par des oeuvres capables de changer des milliers de vies humaines en les reconduisant en leur Fond vivant et invisible, c‘est à dire en leur révélant leur naissance éternelle dans la Vie qui est Dieu. 


De telles oeuvres, de la peinture et de tous les arts, sont généralement appelées des chefs-d’oeuvre, mais en vérité elles sont des théophanies. 


C’est à ces artistes, qui vivent dans le Coeur même de Dieu, qui est la source de toutes Beauté et de toutes Grâces, que j’ai dédié un livre, un livre de grâces rendues aux grâces reçues.  



 Regards

Commençons par regarder le regard lui-même.


Ce qui semble tout indiqué, puisque nous sommes invités à croiser nos regards, mais aussi parce que notre manière de regarder détermine ce que nous voyons et ce que nous ne voyons pas.

La manière de regarder est déterminante pour le peintre qui, contrairement à l’idée reçue, ne cherche pas à peindre le visible mais l’invisible, faute de quoi il n’est pas un peintre mais un photographe muni de pinceaux.
   
Tout phénomène peut être regardé de deux manières : l’une est extérieure et l’autre est intérieure, l’une est insensible l’autre est sensible, l’une est objective, l’autre est subjective, l’une prouve l’autre éprouve, l’une se tourne vers le visible l’autre vers l’invisible.

La première est la manière de regarder de la conscience et de la science, la seconde celle de l’âme et des émotions. La première est celle du monde, celle du calcul, du quantifiable et de la mort. La seconde est celle de l’incalculable, de l’inquantifiable, de la vie, de l’amour et de la résurrection. 

La première manière de regarder a produit le monde objectif dans lequel nous pensons vivre, un monde faits d’objets de toutes sortes : objets de pensée, objets de sciences, objets de désirs, objets de rivalités, objets de consommation, objets de technique, objets de spectacle, objets d’idolâtrie, objets de commerce, de trafics de spéculations et de guerres incessantes.

Cette manière objective de regarder tout ce qui est et qui vit, la nature, les animaux et les humains, la matière, la vie et le cosmos tout entier, notre époque ne se contente plus d’en faire les objets de son savoir scientifique, elle en fait une masse d’objets jetables et jetés et de sujets humains assimilés à des objets remplaçables et remplacés, une masse livrée à la logique inhumaine des marchés financiers . Dans cette Barbarie d’un genre nouveau, que dénonçait déjà Michel Henry en 1986, toutes les ressources et tous les humains sont désormais regardés par le système technico-financier mondial comme des marchandises. La logique du profit et de la plus value monétaire ne connait aucune limite éthique et s’empare désormais des richesses individuelles et existentielles de la vie privée et des oeuvres artistiques et culturelles de l’humanité pour réduire tout ce qui vit et qui témoigne de la Vie à des objets de son commerce ou de son spectacle, sans se soucier que sa logique précipite l’humanité et la nature vers l’anéantissement.

Les sciences, les technologies et l’industrie humaines après avoir réduit la vie et les vivants à des systèmes objectifs projettent de réaliser l’immémoriale illusion des hommes, celle qui a fondé ce monde objectif : s’emparer du secret de la vie, qui est Dieu, et de l’immortalité des corps qui seront modifiés à cet effet.

Ce projet étant le seul que son regard objectivant puisse encore concevoir pour prolonger au delà de l’effondrement prévisible du système humain l’existence d’une élite sur la Terre ou sur d’autres planètes. Ce programme insensé, qui n’est plus du domaine de la science fiction, ne tardera plus à réaliser ici bas l’enfer annoncé par l’Écriture sainte. 

La seconde manière de regarder est intérieure, subjective et sensible. 
Elle est celle de la vie, du coeur, de l’amour.

En vérité, cette manière de regarder n’est pas la seconde mais la première, la juste et la bonne, celle que nous avons perdue de vue en détournant notre regard.  

La juste manière de regarder est en effet celle de la vie, de la Vie qui est Dieu en Personne et qui nous regarde comme Lui-même ; qui nous regarde vivre de la Vie qu’il est Lui-même.

Une Vie qu’il nous donne pour que nous la recevions comme Don et comme preuve de son amour, pour que nous la gardions et la regardions éternellement

Car il n’y a qu’une vie, la vie éternelle, la vie de Dieu, la vie en Dieu, la Vie qui se donne éternellement à elle-même et qui nous donne éternellement à nous-mêmes pour que nous vivions en Lui comme Lui vit en nous.

Dès que nous regardons de cette manière nous regardons qui nous sommes en vérité, et nous disons : Dieu me regarde.

Simultanément nous comprenons la folie des hommes qui détournent leurs regards de Dieu et qui, dès lors, ne croisent plus son regard vivant et aimant.
Ces hommes quant  à eux disent  : « Dieu ne me regarde pas, il est mort ! »

Détourner le regard du regard de Dieu cela veut dire pour l’homme regarder la Vie qui est Dieu comme un objet dont il désire s’assurer la possession pour lui seul comme si il n’avait pas déjà la vie, comme si ce n’était pas la vie dont il vit qui lui donne le pouvoir de regarder, celui de détourner son regard et celui d’exercer tous ses pouvoirs, comme se lever, rire, marcher, aimer, rêver etc,.

Détourner le regard du regard de Dieu cela veut dire vouloir se faire dieu à la place de Dieu ; ou encore vouloir vivre sans la Vie qui nous donne à nous-mêmes

Ce regard méprisant et objectivant fait aussitôt perdre à l’homme le regard de Dieu ; c’est-à-dire la vision directe ou immanente de Dieu qu’il reçoit dans la lumière béatifique, c’est-à-dire dans sa communion de vie et d’amour avec Lui qui se donne et qui jamais ne peut être tenu et retenu dans une chose, un être ou un étant, une idée, un concept, un savoir, une théorie, une équation etc, mais qui peut seulement se connaître par la vie vécue et aimée comme Don.

Détourner son regard du regard de la Vie qui est Dieu, ce serait donc pour l’homme  jeter sa vie hors de la Vie qui est Dieu, ce serait se jeter hors de lui-même.  Or cela lui est tout autant impossible que de saisir Dieu comme un objet ou un savoir, car jamais la Vie de Dieu qui vit en nous ne peut sortir d’elle-même et se jeter dans un monde d’objets sans vie.

Le terme hébreux hê’t’ de la racine du verbe hâtâ’, qui fut traduit par péché, dit bien le détournement de notre regard du regard vivant et aimant de Dieu, puisqu’il signifie erreur de visée, manquer la cible, comme le souligne Annick de Souzenelle, une théologienne orthodoxe particulièrement inspirée que je peux appeler mon amie.

Une erreur de visée, un regard qui manque sa cible, un regard qui se détourne de Dieu et qui désire faire de la Vie éternelle un objet figé et défini, un objet que l’homme voudrait s’approprier alors qu’il le reçoit déjà, un regard qui méprise et doute du don et de l’amour de Dieu, voilà le sens du péché.

Un erreur de visée qui provoque l’expulsion de l’homme, c’est-à-dire de l’Humanité, du Jardin des Délices, c’est-à-dire de la joie et la certitude de la vie en Dieu.

Une erreur, un regard détourné de la Vie en Dieu qui provoque l’exil de l’homme dans un monde d’objets illusoires qui persiste tant que son erreur de visée, ou son péché, persiste.

Cet exil dans le temps et l’espace du monde, celui de notre existence sur la Terre, ne nous prive pas cependant de la vie, puisque Dieu ne cesse de nous la donner hors du temps et de l’espace du monde. Car la vie ne vit que dans la Vie et jamais hors d’elle, ici ou là, dans un monde, dans un temps ou un espace fussent-ils ceux d’un univers.

A cet égard, je signale à votre attention que le terme mort, qui se trouve dans toutes nos traductions, ne se trouve pas dans le texte hébreux de La Genèse où il correspond à la notion de mutation ; une mutation de la vie en nous s’entend, une mutation réversible qui peut s’opérer en deux sens : celui d’une connaissance ou celui d’une méconnaissance de la Vie qui est Dieu. Or la vraie connaissance de Dieu est l’amour, et cette connaissance n'est autre que la seconde naissance en Esprit dont parle Jésus à Nicodème.

Mutation réversible dans le sens aussi d’une croissance ou d’une décroissance en intensité de notre amour de la Vie qui est Dieu, pour évoquer l’injonction divine du « croissez et multipliez » que Dieu adresse à l’homme dans la Genèse.

Une injonction qui fut entendue et mise en pratique dans l’extériorité du monde objectif au niveau des corps sexués, et non pas dans la subjectivité affective de la Vie en chaque vivant où il s’agit de croître et de multipliez dans l’amour de la Vie qui est Dieu.

La mort de l’homme ce ne peut être ce que la Vie qui est Dieu veut pour l’homme. Cette idée vient du monde et de son erreur de visée et d’incompréhension persistante.

En effet, Dieu, malgré notre erreur et même malgré l’oubli de notre erreur, ne cesse de regarder et d’aimer l’homme comme Lui-même, comme un Père aime son fils perdu, en exil dans le monde, ne cessant d’espérer son retour vers Lui. Comme nous le révèle Notre Seigneur Jésus Christ par la Parabole des deux fils ou du fils prodigue.

« Je me lèverai, j'irai vers mon père, et je lui dirai: Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils; traite-moi comme l'un de tes serviteurs. Et il se leva, et alla vers son père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut ému de compassion, il courut se jeter à son cou et le baisa. Le fils lui dit: Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils. Mais le père dit à ses serviteurs: Apportez vite la plus belle robe, et l'en revêtez; mettez-lui un anneau au doigt, et des souliers aux pieds. Amenez le veau gras, et tuez-le. Mangeons et réjouissons-nous,  car mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie; il était perdu, et il est retrouvé. » Luc 15, 18-24 

 
Cette parabole confirme que la tentation du détournement comme la possibilité du retournement est possible à tout moment de notre existence terrestre.

L’Adversaire (Satan) qui dans le récit de la Genèse met l’amour de l’homme à l’épreuve, ne cesse de le faire à tout instant de notre existence en ce monde.

L’erreur de visée peut ainsi se répéter indéfiniment et perpétuer notre exil dans la méconnaissance ou bien, au contraire, ne pas se répéter et susciter notre retournement et notre naissance en Dieu et la co-naissance dans son amour.

Tout ce que nous éprouvons comme tout ce qui nous éprouve, dans le sens d’une mise à l’épreuve, est vécu en nous, dans nos vies mêmes et jamais au dehors où il n’y a pas de vie.

Pourtant, dans ces épreuves, dans l’adversité même de nos existences, nos vies s’éprouvent dans et par la Vie qui est Dieu, par le labeur, par la mise en oeuvre de tous nos pouvoirs faire et dans toutes les tonalités affectives que la Vie donne à éprouver à nos corps subjectifs, c’est-à-dire dans la réversibilité de notre souffrance en joie et dans toutes le tonalités affectives entre ces deux extrêmes.

Ainsi par la peine que nous éprouvons dans l’effort fourni dans la transformation d’une matière qui résiste à nos efforts et à notre volonté, comme dans la joie ressentie quand nous avons transformé celle-ci en ouvrage ou en oeuvre nécessaires à la vie, la mienne et celle d’autrui, nous pouvons faire l’épreuve de la Vie invisible et recevoir notre existence sur Terre comme un Don de la Vie qui est Dieu 

Mais encore, comme l’a montré la phénoménologie radicale de la vie de Michel Henry, dans l’épreuve de sa vie, dans l’immédiateté du se-sentir soi-même, tout homme peut éprouver avec certitude sa subjectivité pure, le Soi vivant qu’il est.

Et, dans cette certitude il peut atteindre cette autre certitude qu’il n’est pas à la source de sa vie, qu’il ne s’est pas donné la vie à lui-même, qu’il n’a pas ce pouvoir et ne l’aura jamais, et qu’il doit alors reconnaître qu’il reçoit sa vie d’une donation antérieure à lui, d’une Vie qui a le pouvoir de se donner la vie à elle-même et de la lui donner ensuite.

Cette Vie et son auto-donation, la Vie absolue est Dieu en personne.

Ce n’est donc pas à la mort que l’homme est condamné par Dieu à la suite de son détournement, de son erreur, de son illusion, de sa méprise, en un mot de son péché, mais à la nécessité de muter et d’accomplir son retournement au cours d’un exil terrestre, au cours duquel par l’épreuve même de son existence  dans le temps et l’espace il en viendrait à reconnaitre qu’il reçoit sa vie d’un Don de Dieu.

Ce passage, cette mutation consistant pour tout homme à mourir à la vanité de ses savoirs mondains, à mourir à la vanité d’un Ego qui se prend pour sa propre cause et son seul but, à mourir à l’illusion que sa vie est quelque-chose qui se trouverait dans ce monde ; à mourir pour renaître et re-co-naître que sa vie ne cesse de vivre dans une Vie qui ne cesse de le ressusciter à tout instant et qui le ressuscitera éternellement.

Là est le passage, la seconde naissance en Esprit que chaque homme peut accomplir en retournant son regard pour reconnaître la Vie qui vit en Lui et qui ne l’abandonne pas une seconde durant son exil sur cette Terre, un exil qui lui est donné pour cette connaissance même.

Car la Vie ne se connaît que par la vie, l’Amour ne se connaît que par l’amour, l’Esprit ne se connaît que par l’esprit.

Le Christ Jésus, qui est le Verbe de Dieu, est venu accomplir et nous révéler la Vérité qui sauve et qui nous libère du monde. Comme Lui, par Lui et en Lui, tout homme peut vivre sa Passion et accomplir sa mutation, son retournement, son passage, sa Pâques, sa seconde naissance, son Salut.

Toutefois l’accomplissement de notre Salut consiste non pas à comprendre ces choses mais à les vivre en vérité.

C’est pourquoi nous ne pouvons comprendre la Parole du Christ, la Parole de la Vie, que si nous la vivons au préalable dans notre chair invisible, que si nous l’entendons dans notre coeur pour l’incarner et la mettre en pratique dans nos vies.

Jésus savait parfaitement que ses disciples, comme tous les hommes de ce monde, resteraient sourds et aveugles à la Parole de Vie qu’Il est lui-même.

Sous l’emprise du monde et de son erreur de visée, ceux-ci n’étaient pas encore nés de nouveau, à savoir incapables d’éprouver avec certitude leurs propres vies et celle d’autrui comme le Don de  Dieu, comme la Parole même de la Vie.  

Jésus pourtant leur donna les signes qu’ils demandaient, des signes censés  prouver qu’Il était en vérité la Résurrection et la Vie, qu’il était bien le Messie, le Bien Aimé Fils du Père. Ces signes sont ses miracles mais aussi, sa Transfiguration et le plus grand, sa Résurrection.

Une Résurrection qu’il avait annoncée à ses disciples, mais à laquelle ceux-ci ne crurent qu’après en avoir reçu la preuve audible, visible, tangible, objective donc !

Lors d’une apparition, le Ressuscité dit à Thomas, qui n’avait pas cru que ses compagnons avaient vu Jésus ressuscité :
« Parce que tu m'as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n'ont pas vu, et qui ont cru! » (Jean 20,29)  

Raffermis par ces preuves visibles de la Vie invisible, auxquelles Jésus ajoutera son Ascension, les disciples auraient-ils eu le courage de partir dans le monde comme des agneaux au milieu des loups pour annoncer aux hommes la Bonne nouvelle ?

Certes non.

Et Jésus le savait : son enseignement, ses miracles, sa Passion, sa Mort et sa Résurrection, comme tous ces signes qu’il avait donnés à ses disciples ne pouvaient leur prouver de manière certaine que Lui Jésus était la Voie, la Vérité, la Vie et la Résurrection, car la Vie qui est la Vérité n’appartient pas au monde de la preuve objective mais à l’épreuve subjective et vivante de laquelle jaillit la certitude dans le coeur de l’homme.

C’est pourquoi, malgré ces preuves, leurs coeurs demeuraient rétifs, troublés, pleins de la tristesse et de peur, car en vérité leurs coeurs n’étaient pas encore nés dans la certitude de l’Amour, à l’exception de sa Mère
Marie, de Jean et de Marie Madeleine qui la première le vit par l’esprit, par le coeur.

Pour que l’ouverture du regard du coeur se fasse, pour que la naissance en esprit et en amour se produise, Jésus devait se retirer du monde visible et monter vers le Père afin que vienne l’Esprit Saint qui allait opérer dans l’invisibilité des coeurs l’éprouver de la Vérité, le retournement des regards détournés vers le monde, la co-naissance en Dieu, la seconde naissance dans la Vie et dans l’Amour du Père qui seule donne à chacun la certitude de sa naissance immémoriale et éternelle.

C’est pourquoi Jésus leur annonce la venue de l’Esprit Saint :

« Et moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre consolateur, afin qu'il demeure éternellement avec vous, l'Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir, parce qu'il ne le voit point et ne le connaît point ; mais vous, vous le connaissez, car il demeure avec vous, et il sera en vous. » Jean 14,17
 

« Mais le consolateur, l'Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses, et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. » Jean 14,26 « Vous avez entendu que je vous ai dit: Je m'en vais, et je reviens vers vous. Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père; car le Père est plus grand que moi. » Jean 14,28

L’Esprit Saint que Jésus nomme aussi l’Esprit de Vérité vient donc et ne cesse de venir depuis pour éveiller dans les coeurs aveugles et sourds des hommes le regard et l’écoute de la Vie invisible et la vraie connaissance, la seule connaissance nécessaire du Toujours nouveau, de la Bonne Nouvelle que le monde ne peut recevoir, la connaissance en esprit et en vérité, la connaissance du coeur, qui seule donne la certitude de l’amour qui connaît la Vie qui est Dieu et sa Joie et sa Gloire.

Seul le Souffle de la Vérité balaye les doutes et les peurs et rend inutiles les preuves visibles, les signes extérieurs, les prédications et les argumentations du monde.

Par sa grâce surabondante l’Esprit Saint illumine les coeurs et leur donne d’éprouver la Vérité de l’amour de Dieu dans la chair affective et invisible de nos vies incarnées, de nos vies en Dieu.

Car notre chair qui s’éprouve vivante est la Parole de la Vie même qui nous donne de l’aimer et de nous réjouir de son Don éternel.

Voilà ce que je voulais vous dire aujourd’hui en m’appuyant non sur des expériences objectives de laboratoire, ou sur les cogitations d’un je pense ceci ou cela, ou d’une conscience qui est toujours conscience de quelques-chose, mais en m’appuyant mais sur les expériences vécues dans la pratique de la peinture et dans celle du vivant que je suis dans la Vie ; en m’appuyant particulièrement sur des expériences esthétiques qui, au cours de mes rencontre avec ces oeuvres d’art que je nomme des théophanies, ont imprégné ma chair vivante, ou mon âme ou mon coeur, de cette certitude qui se révèle lorsque le venir en Soi de la Vie nous étreint et nous submerge dans son amour absolu.

Cette expérience phénoménologique pure et subjective que chacun peut vivre est désormais soutenue par les acquis décisifs de la phénoménologie radicale instaurée par Michel Henry.


Une phénoménologie de la Vie, de l’incarnation et de la chair qui aujourd’hui avec des auteurs comme Rolf Kühn  Antoine Vidalin, Natalie Depraz, Jad Hatem et quelques centaines d’autres, qui sont autant d’amis de notre humanité en Dieu, opère le retournement de la métaphysique classique et prépare la mutation de nos pratiques objectivistes qui de perdues, mortes et mortifères qu’elles sont peuvent revenir à la Vie.

Cette phénoménologie radicale vient également confirmer phéno-ménologiquement ce que la Parole de la Vie et de l’amour en Personne est venue nous révéler, et, ce faisant, elle réconcilie la sagesse du monde avec la Sagesse de Dieu.

J’ajoute qu’une telle expérience de la Vérité vivante peut se produire en un fulguration comme au terme d'un long cheminement spirituel, mais toujours par la voie d’une expérience spirituelle, religieuse ou esthétique qui se rejoignent dans la Source unique de toute expérience vivante possible.  

Des expériences qui ont en commun de nous révéler la coïncidence de nos vies avec la Vie invisible et absolue qui est Dieu, de nous révéler notre naissance dans la chair de résurrection du Christ et par Lui notre filiation dans l’amour du Père et la certitude sans autre preuve que nos vies mêmes, données et reçues pour être données à leur tour et multipliée ainsi infiniment dans la Joie du Père, du Fils et de l’Esprit Saint qui nous accueillent à la Table sainte du Festin retrouvé de la Vie en tant que quatrième aux côtés de Marie, Mère de Dieu et notre Mère, et de tous les saints.

C’est de cette certitude intérieure, de cette confiance absolue, en un mot de la Foi en Dieu, dont l’Eglise a témoigné depuis deux millénaires dans le monde par des oeuvres innombrables : célébration eucharistique, pratique des sacrements, de la charité, de l’hospitalité, de l’enseignement, de la prière, mais aussi par l’oeuvre des arts qui eux aussi participent à l’Oeuvre de la Révélation.
 
Depuis les premiers siècles du christianisme des légions d’artistes et d’ouvriers de Dieu furent, en effet, appelés, inspirés et portés par l’Esprit Saint. Ces hommes ont voués leurs vies et leurs talents à l’Oeuvre divine, ils ont aimés comme Dieu nous aime et nous ont fait connaître son amour par leurs oeuvres et leurs actions. Ils sont les amis et les enfants de Dieu et dans cette amitié et cette filiation ce sont nos frères et nos soeurs en Dieu.

Ces artistes ont légué aux monde un nombre incalculable d’oeuvres d’art capables de donner aux vivants d’éprouver la splendeur de la Vérité dans une expérience affective esthétique d’une intensité telle qu’elle s’avère capable de renverser le monde illusoire dans lequel nous pensons vivre et de retourner les fils exilés que nous sommes vers le Père de la Vie.

Il resterait à dire comment les oeuvres d’art digne de ce nom opèrent ce miracle que la seule prédiction de la Parole de la Vie dans les langues du monde ne peut accomplir.

C’est la description détaillée de ce comment que j’ai tenté de faire dans le livre que j’ai évoqué : Ad Imaginem Dei 1 L'oeuvre invisible. Je vous en lirai quelques passages si vous le souhaitez et si nous en avons les temps après la discussion et les questionnements que mes propos enthousiastes auront je l’espère suscités.

Je donnerai pour conclure la Parole à Michel Henry, que j’ai évoqué plus d’une fois et dont j’ai découvert l’oeuvre capitale par le livre qu’il consacra à Wasilly Kandinsky, le grand peintre et théoricien du XXe siècle, inventeur et rénovateur de l’art abstrait.    

« Qu’est-ce que la peinture ? Que veut-elle peindre ?
N’est-ce pas ce monde que nous voyons avec ses arbres, ses rivières, ses maisons, ses couleurs – sa lumière aussi, ses formes dont la géométrie nous a habitués à saisir la pureté ?
Avec Kandinsky ces évidences sont renversées. La peinture ne représente plus la réalité extérieure mais le fond de notre être : nos pulsions, notre force, nos affects et notre angoisse – notre vie invisible. Est-il possible de peindre l’invisible, de le donner à voir ? Oui, si formes et couleurs n’appartiennent pas d’abord au monde, si elles ont « une sonorité intérieure », si en leur subjectivité pure, en tant qu’impressions, elles sont elles-mêmes invisibles. La prodigieuse révolution de l’abstraction a une signification spirituelle. En congédiant la figuration – soit l’équivalent esthétique de l’objectivisme moderne, de son vide et de son désarroi – elle reconduit l’homme à lui-même et l’art à sa vocation. Car, à l’exception des XVIIIe et XIXe siècles, la peinture a toujours été abstraite, une expérience du sacré, « la résurrection de la vie éternelle » 


Vassily Kandinsky. Composition X. 130 x 195 cm. 1939

Le terme abstraction dans le vocabulaire de Kandinsky signifie faire abstraction du regard extérieur objectivant, acquis et convenu du monde, pour ouvrir le regard intérieur de l’âme vivante aux sonorités et aux résonances invisibles des formes et des couleurs en tant que purs affects que la vie nous donne de ressentir, d’éprouver et d’incarner dans notre chair impressionnelle.

L’oeuvre abstraite du peintre est semblable à l’oeuvre abstraite du musicien qui ne cherche pas à représenter quelque-chose mais qui, comme tous les artistes véridiques, cherche à pénétrer nos âmes, à émouvoir nos coeurs, notre chair impressionnelle, pour la travailler, l’élever, et nous révéler la vérité de notre origine invisible. Et cela en utilisant avec art, c’est-à-dire avec une maîtrise parfaite d’un savoir faire, et une connaissance sensible des ressources et des potentialités rythmiques et harmoniques infinies de la peinture, de la musique, de l’architecture etc,

Ce qui opère, ce qui véritablement oeuvre, dans la peinture abstraite, au sens que je viens de donner, ce sont les couleurs et les formes en tant que réalités spirituelles vivantes dans leurs combinaisons infinies et leurs compositions harmoniques inépuisables qui, ne se figeant plus dans des représentations objectives occultantes du monde (des images), touchent la profondeur abyssale de la Vie absolue par laquelle nous vivons ces expériences esthétiques ressuscitantes, capables de nous révéler sa donation pure, ou sa grâce, et de nous réconcilier avec son amour absolu lui aussi pour nous mener à la béatitude et à la gratitude dont témoignent les larmes de joie que nous versons alors grâce à elles.


Robert Empain, Abbaye de Fontgombault, le 31 juillet 2018

dimanche 24 juin 2018

Là où l’air est plus pur, le ciel plus découvert, et Dieu plus familier

Grâce au Père Dom Jean Pateau
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SAINT JEAN BAPTISTE
Homélie du Très Révérend Père Dom Jean PATEAU
Abbé de Notre-Dame de Fontgombault
(Fontgombault, le 24 juin 2018)


Vox clamantis in deserto.
Voix de celui qui crie dans le désert.
(Jn 1,23)


Saint Jean Baptiste au désert par Domenico Veneziano




La naissance de Jean-Baptiste accomplit le signe donné par l’Ange Gabriel à Marie au jour de l’Annonciation : « Voici que dans sa vieillesse, Élisabeth, ta parente, a conçu elle aussi un fils, et elle en est à son sixième mois, alors qu’on l’appelait la femme stérile. » (Lc 1,36) Cette naissance miraculeuse révèle la vocation de Jean. Dieu rend fécond ce qui semblait irrémédiablement stérile, et Jean en est l’heureux témoin.
Alors que nous entendons les cris de l’enfant de la vieillesse, comment ne pas penser à l’étrange carte de visite que le Baptiste donnera aux prêtres, aux Lévites et aux pharisiens envoyés avec mission de s’enquérir de son identité : Voix de celui qui crie dans le désert. Jean ne révèle pas son identité, mais sa mission. Il est ‘Voix’. Sa vie, comme le montre déjà sa naissance, n’aura qu’un but : manifester « celui qui crie dans le désert ».

À quoi bon crier dans un désert ? Qui, perdu dans les sables des dunes, à perte de vue et sous un soleil écrasant, entendra cette voix ? Le désert pourrait-il être le lieu d’un quelconque bienfait ? Il semble bien plutôt le lieu de la mort. 
Mais est-il vraiment nécessaire qu’une parole soit entendue pour qu’une parole puisse être dite ? N’y aurait-il pas même certaines paroles qui ne peuvent se prononcer que dans un désert ? Le désert, disait Origène, c’est le lieu où « l’air est plus pur, le ciel plus découvert, et Dieu plus familier ». (Hom. XI,4 sur St Luc – SC 87,192) Autrement dit, le désert est le lieu par excellence où « Dieu fait grâce ». Telle est justement la signification du prénom « Jean », issu des mots hébreux yehô et hânan qui signifient : « Dieu est miséricordieux ».

Mais comment Dieu fera-t-il grâce si personne ne prête l’oreille à la Voix de Jean, si personne ne prend le chemin du désert afin d’écouter sa voix et de rencontrer la parole qui ne peut s’entendre que dans le désert ? Quitter le monde, gagner le désert, afin d’y prononcer la parole, telle est la vocation de Jean. 
Quitter le monde pour entendre la parole, tel est l’appel que doit mettre en oeuvre tout homme, pour autant qu’il soit attentif à sa vocation. Dès le sein maternel, Dieu s’est souvenu de Jean, il se souvient aussi de chacun d’entre nous. Nous souvenons-nous de lui ? Prenons nous le chemin du désert ? Attendons-nous sa parole ? Attendre la parole, ce n’est pas se contenter d’une demi-vérité, d’une réponse superficielle. 
Attendre la parole, c’est débuter un chemin qui semble ne pas vouloir finir. Jean est le poteau indicateur, il n’est ni le chemin ni son terme. L’interrogation sur l’identité de Jean ne reçoit pas de réponse.
Déjà, auprès de son berceau, les amis de la famille se demandaient : « Qui sera cet enfant ? » Aujourd’hui, on dirait : « Que fera cet enfant ? » Ils n’eurent de réponse que la prophétie de Zacharie : 

Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, 
qui visite et rachète son peuple. 
Il a fait surgir la force qui nous sauve... 
 Toi aussi, petit enfant, tu seras appelé 
prophète du Très-Haut ; 
tu marcheras devant, à la face du Seigneur, 
et tu prépareras ses chemins… 
pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres 
et l’ombre de la mort pour conduire 
nos pas au chemin de la paix. » (Lc 1,68-69;76.79)


Quel est donc ce chemin de la paix ? Qui est celui qui crie dans le désert, celui qui est notre paix ? Le lendemain de sa rencontre avec les envoyés des Juifs, voyant Jésus venir vers lui, Jean déclara : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. » (Jn 1,29)

Depuis le premier péché, chaque homme a une fâcheuse tendance à se considérer comme le centre de l’univers. Compte tenu du nombre des êtres humains, cela fait beaucoup de centres pour un seul univers. De là naissent bien des conflits. Jean, lui, reçoit le Seigneur comme le but de toute vie. Le centre de gravité de l’univers, si l’on peut parler ainsi, ce n’est pas chaque homme, c’est Dieu, et c’est vers lui que chaque vie doit être réorientée.


Prophète. Huile, collage et aquarelle sur papier. 1996



Pour orienter sa vie vers le Seigneur, il faut renoncer à soi-même, s’oublier, s’alléger de ce qui alourdit ou qui fausse le cap ; prendre le chemin du désert, du dépouillement. 
Des hommes ont ressenti, dès les premiers siècles de l’Église, le besoin de suivre la vocation de Jean dans sa radicalité. Ce sont les moines. En renonçant à eux-mêmes, ils prennent le parti de chercher Dieu seul. 
Les paroles du prophète Isaïe appliquées au Précurseur attestent de la fécondité de telles vies cachées : 
Je fais de toi la lumière des nations,  pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre... Les rois verront, ils se lèveront, les grands se prosterneront à cause du Seigneur qui est fidèle, du Saint d’Israël qui t’a choisi. (Is 49, 6-7)

Pensons par exemple à l’impact de la vie monastique sur le Moyen-Âge et le développement de la chrétienté. 
Mais suivre Jean, ce n’est pas nécessairement gagner le cloître. C’est aussi travailler à faire de son coeur, Dieu aidant, un lieu où « l’air est plus pur, le ciel plus découvert, et Dieu plus familier. » C’est renoncer aux addictions qui emprisonnent, à l’alcool, à la pornographie, aux médias ; c’est bannir de son coeur l’esprit de haine, de colère, de murmure, de critique ; c’est se faire tout à tous.

Avec la naissance d’un enfant commence une histoire d’amour dont Dieu a l’initiative : « Dieu fait grâce. » Auprès de chaque berceau demeure l’interrogation : « Qui sera cet enfant ? » Ou plutôt : « Vers qui ira cet enfant ? » 
Si la grâce du baptême vient illuminer cette âme, elle sera appelée, en vertu du sacerdoce commun des fidèles, à devenir comme Jean la « voix de celui qui crie dans le désert ». Quelle place prendra effectivement la spiritualité du désert dans le développement de cette vie ?

La vie de Jean n’est pas une belle histoire qu’on se raconte, mais l’exemplaire de toute vie qui se prétend chrétienne. Dieu veut nous rendre féconds. Prenons le temps du silence, le temps de nous retirer loin des bavardages mondains et des mensonges des médias. Gagnons le désert, préservons en nos coeurs un désert, un lieu où « l’air est plus pur, le ciel plus découvert, et Dieu plus familier ».


Amen.
Illustrations :  Domenico Veneziano & Robert Empain