dimanche 9 juin 2019

« Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. »

 
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 PENTECÔTE


Homélie du Très Révérend Père Dom Jean PATEAU
Abbé de Notre-Dame de Fontgombault (Fontgombault, le 9 juin 2019)


Mansionem apud eum faciemus.
Chez lui, nous nous ferons une demeure.
(Jn 14,23)
 

Chers Frères et Soeurs,
Mes très chers Fils,



L’Église fête aujourd’hui l’effusion du Saint-Esprit sur les apôtres réunis dans la prière au Cénacle avec Marie. Le récit de cet événement est tiré du livre des Actes des Apôtres.

L’évangile, extrait du discours après la Cène rapporté par saint Jean, rappelle les paroles du Seigneur à ses disciples : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. » Jésus ajoute la promesse d’un Défenseur, « l’Esprit-Saint que le Père enverra. » Son rôle auprès des apôtres sera de les enseigner et de leur faire se souvenir de toutes les paroles du Christ.


Pentecôte. Fresque de Giotto di Bondone. 1291-1295.
Basilique Saint François. Assise


Soulignons le caractère particulièrement actuel de cette fête. Qu’attendons-nous d’une nouvelle effusion du Saint-Esprit, de sa présence, dans nos vies, dans nos familles, dans nos communautés, dans nos pays ? Qu’il fasse de ces lieux sa demeure, selon la promesse de Jésus à ceux qui l’aiment

Mais est-il bien nécessaire de réclamer la venue de l’Esprit ?

La connaissance nous arrive par des médias tels que la télévision, l’internet… Concurrents de l’Esprit-Saint, ils peuvent établir leur demeure en nous au point de susciter un besoin irrépressible. Le clinquant des connaissances variées et superficielles éblouit l’intelligence. À côté, la connaissance profonde de Dieu, de quelques personnes proches, fait pâle figure.

Reste-t-il donc une place dans les coeurs ainsi ballottés au gré de la sensibilité, des nouvelles, des sondages, pour une vraie demeure : un lieu stable, un lieu fondateur, un lieu dont la vie tire son arôme ? Et si place il y a, de quelle place s’agit-il ? Un taudis quasi inaccessible, enfoui sous les ronces de nos lâchetés,ou un palais immense aux lumineuses et larges pièces ?

Le choix nous revient. Une antienne chante à propos de Marie : « Alors que j’étais toute petite, j’ai plu au Très-Haut. » Si nous voulons accueillir l’Esprit, il faut chercher comment plaire à l’Esprit.

Ni la télévision, ni l’internet n’édifient notre être selon l’Esprit-Saint, ni ne font fructifier en nous ses dons. Telles des herbes envahissantes, ils colonisent plutôt la place qui lui revient.

Pour attirer le Saint-Esprit, commençons humblement à pratiquer les fruits qu’il veut magnifiquement accomplir en nous.

Saint Paul les énumère dans l’épître aux Galates (5,22-23) : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi.

Ces fruits de l’Esprit semblent si peu présents dans ce monde qu’on appelle post-moderne, un monde si triste. Pourtant, et nous le savons, ces fruits stimulent toute véritable vie en société, toute vie humaine.

Par sa présence, le Saint-Esprit vivifie et féconde. Il donne la joie. La fête de la Pentecôte puise d’ailleurs ses origines dans la fête juive des moissons qui fait monter vers Dieu l’action de grâces joyeuse d’un peuple pour le don de la nourriture. Notre monde n’a-t-il pas toujours besoin de la nourriture et de la grâce
venues du ciel ?

Là où Dieu donne le blé, là où Dieu donne la grâce, là est la vraie joie.

Dans l’exhortation post-synodale Christus vivit adressée aux jeunes et à tout le peuple de Dieu, le Saint-Père écrivait :

Invoque chaque jour l’Esprit Saint... Pourquoi ne pas le
faire ? Tu ne perds rien et il peut changer ta vie, il peut
l’éclairer et lui donner une meilleure direction. Il ne te
mutile pas, il ne t’enlève rien, mais il t’aide à trouver ce
dont tu as besoin de la meilleure façon. Tu as besoin
d’amour ? Tu ne le trouveras pas dans la débauche, en
utilisant les autres, en possédant les autres ou en les
dominant. Tu le trouveras d’une manière qui te rendra
véritablement heureux. Tu cherches la force ? Tu ne la
vivras pas en accumulant les objets, en gaspillant de
l’argent, en courant désespéré derrière les choses de ce
monde. Tu y parviendras sous une forme beaucoup plus
belle et satisfaisante si tu te laisses stimuler par l’Esprit
Saint. (n°131)

L’Esprit-Saint est donc l’artisan patient de toute sainteté et de toute fécondité : fécondité et sainteté de Marie, fécondité et sainteté des apôtres et de l’Église.

Depuis le début du temps pascal, tant à la place de l’Angelus que le soir à Complies, l’Église chante le Regina Caeli. Dans l’oraison, nous reconnaissons que par la Résurrection du Seigneur, Dieu a réjoui le monde, et nous demandons par l’intercession de Notre-Dame de parvenir aux joies de la vie éternelle ; ces mêmes joies que nous demandions à la fin de la séquence de la Messe de ce matin : « Donne mérite et vertu, donne le salut final, donne la joie éternelle. »

Au jour de l’Annonciation, la joie spirituelle de l’espérance du Messie, que Marie partageait avec son peuple d’une manière particulièrement intense, s’est transformée, sous l’action du Saint-Esprit et par le « oui » de Marie, en la joie de la fécondité et de l’accomplissement de la Promesse dans la venue de Jésus.

L’histoire monastique atteste que les monastères ne meurent pas des persécutions des États ou de la pauvreté. Ils meurent des blessures contre l’amour, des « non » qui stérilisent l’action de l’Esprit. Il en va de même de nos familles selon la chair, et aussi des nations.

Alors que nous nous lamentons de la situation des chrétiens dans nos pays, souvenons-nous de cela. Pouvons-nous discerner en nos familles les signes de l’Esprit ? Travaillons-nous vraiment à y instaurer le règne de l’Esprit, afin que soient rénovée la face de nos familles, de nos communautés, de la terre ?

Que nos coeurs remplis d’espérance brûlent du feu que le Seigneur est venu répandre sur la terre, et dont il n’avait de cesse qu’il soit allumé.

Désirons ardemment que cet Esprit se répande. Il donne vie, il affermit l’unité du corps.

Mettons-nous à l’oeuvre généreusement. Recevons l’Esprit en cette octave bénie, avec les fruits de sa présence : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi. Autant de diamants qui doivent demeurer en nous, et briller tout autour de nous.

Venez, Esprit-Saint ! Amen. Alleluia !


jeudi 30 mai 2019

Par la foi, l'espérance, la charité, grâce auxquelles nous nous relions à lui, nous reposerions déjà maintenant avec lui, dans le ciel

Ascension de Notre Seigneur Jésus Christ

Fra Angelico - L’Ascension, le Jugement dernier,
 la Pentecôte ( vers 1447-1448 )

 

" En ce temps-là, Jésus ressuscité, apparaissant à ses disciples, leur dit : «Il est écrit que le Christ souffrirait, qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour, et que la conversion serait proclamée en son nom, pour le pardon des péchés, à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. à vous d’en être les témoins. Et moi, je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. Quant à vous, demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus d’une puissance venue d’en haut.» Puis Jésus les emmena au dehors, jusque vers Béthanie ; et, levant les mains, il les bénit. Or, tandis qu’il les bénissait, il se sépara d’eux et il était emporté au ciel. Ils se prosternèrent devant lui, puis ils retournèrent à Jérusalem, en grande joie. Et ils étaient sans cesse dans le Temple à bénir Dieu."Luc, 24, 46-53


Polyptique de la charteuse de Thuisson les Abbeville. 
Vers 1490. Anonyme Picard. Chicago. Art Institute.


  
Homélie de Saint Augustin *  

     Aujourd'hui notre Seigneur Jésus Christ monte au ciel ; que notre coeur y monte avec lui.
Écoutons ce que nous dit l'Apôtre : Vous êtes ressuscités avec le Christ. Recherchez donc les réalités d'en haut : c'est là qu'est le Christ, assis à la droite de Dieu. Le but de votre vie est en haut, et non pas sur la terre. De même que lui est monté, mais sans s'éloigner de nous, de même sommes-nous déjà là-haut avec lui, et pourtant ce qu'il nous a promis ne s'est pas encore réalisé dans notre corps. Lui a déjà été élevé au-dessus des cieux; cependant il souffre sur la terre toutes les peines que nous ressentons, nous ses membres. Il a rendu témoignage à cette vérité lorsqu'il a crié du haut du ciel : Saul, Saul, pourquoi me persécuter? Et il avait dit aussi : J'avais faim, et vous m'avez donné à manger.
Pourquoi ne travaillons-nous pas, nous aussi, sur la terre, de telle sorte que par la foi, l'espérance, la charité, grâce auxquelles nous nous relions à lui, nous reposerions déjà maintenant avec lui, dans le ciel ? Lui, alors qu'il est là-bas, est aussi avec nous ; et nous, alors que nous sommes ici, sommes aussi avec lui. Lui fait cela par sa divinité, sa puissance, son amour ; et nous, si nous ne pouvons pas le faire comme lui par la divinité, nous le pouvons cependant par l'amour, mais en lui.
Lui ne s'est pas éloigné du ciel lorsqu'il en est descendu pour venir vers nous ; et il ne s'est pas éloigné de nous lorsqu'il est monté pour revenir au ciel. Il était là-haut, tout en étant ici-bas ; lui-même en témoigne : Nul n'est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme, qui est au ciel.

Le corps du Christ
Il a parlé ainsi en raison de l'unité qui existe entre lui et nous : il est notre tête, et nous sommes son corps. Cela ne s'applique à personne sinon à lui, parce que nous sommes lui, en tant qu'il est Fils de l'homme à cause de nous, et que nous sommes fils de Dieu à cause de lui.
C'est bien pourquoi saint Paul affirme : Notre corps forme un tout, il a pourtant plusieurs membres; et tous les membres, bien qu'étant plusieurs, ne forment qu'un seul corps. De même en est-il pour le Christ. Il ne dit pas : le Christ est ainsi en lui-même, mais il dit : De même en est-il pour le Christ à l'égard de son corps. Le Christ, c'est donc beaucoup de membres en un seul corps.
Il est descendu du ciel par miséricorde, et lui seul y est monté, mais par la grâce nous aussi sommes montés en sa personne. De ce fait, le Christ seul est descendu, et le Christ seul est monté; non que la dignité de la tête se répande indifféremment dans le corps, mais l'unité du corps ne lui permet pas de se séparer de la tête.


* Sermon de saint Augustin (évêque d'Hippone, Afrique du Nord, mort en 430), sur la montée du Seigneur Jésus Christ au ciel, pour l'Ascension.

jeudi 4 avril 2019

Comment la culture a tué l'art


Grâce à toi Pier Paolo Pasonili 

Hommage rendu en 2015 à Pier Paolo Pasonili, pour les 40 ans de sa mort, par Sylvain Métafiot, de la série «Chroniques pasoliniennes »






Pour Pier Paolo Pasolini, l’art n’est pas un mot doux susurré aux oreilles des bourgeois et ouvrant miraculeusement les vannes des fontaines à subventions. C’est une matière vivante, radicale et désespérée. Une pâte à modeler les désirs et les rêves issus de la triste réalité. Une exception fragile face au règne de la culture. Ou tout du moins de la nouvelle culture moderne.




    En effet, dans l’Italie d’après-guerre, la culture humaniste (l’art) – celle qui mettait à l’honneur Dante et Leopardi, Rossini et Puccini – a laissé place à une culture plus en phase avec les préoccupations matérielles du moment, une culture tournée vers l’avenir électroménager et le divertissement télévisuel : la culture hédoniste de consommation. Une culture qui impose un tel impératif de jouir des biens matériels que Pasolini parle de « fascisme de la société de consommation », le « désastre des désastres ». Un désastre car cette révolution capitaliste impose aux hommes, quelle que soit leur classe sociale, de se couper des valeurs et des passions de l’ancien monde, comme il l’explique dans ses Lettres Luthériennes (1975) : « Elle exige que ces hommes vivent, du point de vue de la qualité de la vie, du comportement et des valeurs, dans un état, pour ainsi dire, d’impondérabilité – ce qui leur permet de privilégier, comme le seul acte existentiel possible, la consommation et la satisfaction de ses exigences hédonistes. »





Le nouveau pouvoir consumériste impose ainsi un conformisme en accord avec l’air du temps utilitariste : la morale, la poésie, la religion, la contemplation, ne sont plus compatibles avec l’impératif catégorique de jouir du temps présent. L’art qui se nourrit des passions humaines les plus tragiques et les plus violentes n’a plus sa place dans un monde soumis aux stéréotypes médiatiques et aux discours officiels. À quoi servent encore des livres qui transmettent une représentation d’un monde passé dans une société exclusivement tournée sur elle-même ?

Ainsi, si le mot « culture » avait encore un sens à cette époque-là (un sens dépréciatif, on l’aura compris : les artistes appartenant au « monde d’avant »), il est aisé de constater qu’il ne désigne désormais qu’un objet de consommation parmi tant d’autres ; l’inoffensive transgression subventionnée de l’art contemporain en est l’emblème souverain. Une transformation due, en partie, à la volonté de l’intelligentsia de gauche de « désacraliser et de désentimentaliser la vie », se croyant la porte-drapeaux d’un antifascisme fantasmé alors qu’elle contribue à développer, selon la nouvelle logique conformiste, le véritable fascisme moderne, celui de la consommation irrépressible : « Venant des intellectuels progressistes, qui continuent à rabâcher les vieilles conceptions des Lumières, comme si elles étaient passées automatiquement dans les sciences humaines, la polémique contre la sacralité et les sentiments est inutile. Ou alors, elle est utile au pouvoir. »

Poète irréductible, cinéaste enragé, Pasolini s’est toujours élevé contre les normes oppressantes du vieux régime clérical-fasciste, bouleversant les codes et les styles. Mais tout à son irrespect aux désuètes hiérarchies imposées par le pouvoir, il est un des rares à avoir compris que le sacré (l’art), débarrassé de sa léthargie bourgeoise, possède une aura de subversion scandaleuse. Que dans un monde spirituellement desséché et ricanant, il ne faut « pas craindre la sacralité et les sentiments, dont le laïcisme de la société de consommation a privé les hommes en les transformant en automates laids et stupides, adorateurs de fétiches ».

    Dans la lutte cruelle, et pourtant vitale, de l’art contre la culture (le cinéma contre la télévision, le poète contre l’animateur, le théâtre contre les créatifs, l’érotisme contre la transparence, la transcendance contre le matérialisme), la voix de Pasolini, tranchant l’air vicié de la publicité et de la vulgarité, rejoint celle d’un autre grand cinéaste ‘‘mécontem-porain’’ italien, Federico Fellini : « Je crois que l’art est la tentative la plus réussie d’inculquer à l’homme la nécessité d’avoir un sentiment religieux. »


Texte : Pasolini : Comment la culture a tué l’art ! In Profession Spectacle, le 20 novembre 2015. A la une, Idées, Tribune libre, par  Sylvain Métafiot   
Illustrations ; dessins de Robert Empain, extraits d'une série d'illustrations réalisée en 1972 pour la brochure de prospection de l'agence du publicité BBDO à Bruxelles

 

mardi 5 février 2019

Traces et témoignages de la Beauté et de la Vérité


Grâce à Vincent Fournier, Hervé de Vaublanc, Philippe Sers, Isabelle Moulin...


 TRACE & TÉMOIGNAGE - AU COLLÈGE DES BERNARDINS PARIS

EXPOSITION

Vincent Fournier

18 JANVIER - 2 MARS 2019

COLLOQUE

SAMEDI 9 FEVRIER -  9h30  - 18h00


Le Collège des Bernardins à Paris présente une exposition de Vincent Fournier, proposée par le laboratoire Beauté et Vérité de la Faculté Notre-Dame, dans le cadre de sa recherche sur la création artistique comme expérience de la transcendance. Les commissaires sont Philippe Sers et Isabelle Moulin. Je me réjouis que le Collège des Bernardins en vienne a exposer des artistes qui se déclarent non seulement croyants — quel courage ! — mais qui sont aussi engagés dans une recherche dans laquelle expérience esthétique, expérience de la beauté et de la vérité, expérience de la révélation, expérience de l’incarnation et expérience mystique, pourraient se rejoindre pour retrouver la voie d’une régénération d’un art spirituel, d’un art chrétien pour et dans une époque qui a perdu l’Esprit à ce point qu’elle était parvenue à le bannir d’un lieu d’art et de création où il pouvait encore être accueilli, le Collège des Bernardins...  Un tel art, ouvertement spirituel et résolument chrétien, Kandinsky l’avait mis en pratique et appelé de ses voeux dès 1911 dans un livre  —  Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier - et théorisé et enseigné ensuite au Bauhaus.  Les oeuvres et les enseignements de Kandinsky ont marqué ma formation, ma vie et mon travail d’artiste et de poète. Ils ne furent hélas que pillés et détournés de leur vocation véritable par la plupart de ses contemporains, à commencer par Marcel Duchamp et la légion de ses suiveurs jusqu’à nos sinistres jours. Il est des plus urgents de réaffirmer in extremis à la face des puissances de la dérision, de la négation et de la mort, un art pour la Vérité et la Vie !  "La moisson est grande, mais il y a peu d’ouvriers, prions donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers dans sa moisson. » Luc 10,2
Je publie ci dessous les textes en lien avec cette exposition et une vidéo de Philippe Sers intitulée Sagesse et Beauté, le combat spirituel de l'art.  Je signale le colloque organisé en relation avec cette exposition, le samedi 9 février au Collège des Bernardins à Paris, par le laboratoire de recherche de la Faculté Notre-Dame Beauté et Vérité. J'assisterai à ce colloque et je verrai si cette exposition tient ces promesses ...  Informations






ART & TRANSCENDANCE

par  Hervé de Vaublanc  

Directeur de la programmation culturelle Art & Transcendance au Collège des Bernardins

À l’heure d’une société en constante mutation où les innovations technologiques et les découvertes scientifiques prennent le pas sur les croyances collectives, un certain  désenchantement du monde entraîne une perte  de repères autant spirituelle que sociale.  Dans ce contexte, les artistes, « créateurs  de traces », peuvent être perçus comme des  médiateurs avec le divin et suggérer des pistes de réflexions, voire des réponses aux questionnements métaphysiques de chacun. C’est ce rapport entre art et transcendance  que sollicite le laboratoire de recherche  « Beauté et Vérité » de la Faculté Notre-Dame  et cette exposition placée sous le commissariat  d’Isabelle Moulin et de Philippe Sers.

Artiste croyant, Vincent Fournier se livre  et propose au spectateur un cheminement  à travers sa spiritualité. Ses œuvres à l’esthétique épurée, tantôt abstraites, tantôt  figuratives, faites de matériaux et d’objets simples mais symboliques tels que des parchemins, des livres, de la pierre, du bois, des planches, témoignent de sa foi chrétienne  et de son expérience de la transcendance.  Son travail invite à la méditation sur le rapport à l’absolu, à l’existence et au divin, et pousse  tout un chacun - croyant ou non - à renouer  avec sa vie intérieure.


L’ART & LA TRACE

par Isabelle Moulin, commissaire de l’exposition,

À la suite de l’exposition La Grande Résurrection chez Kandinsky pour le 150ieme anniversaire de la naissance du peintre en 2016, le laboratoire de recherche « Beauté et Vérité » présente cette année Vincent Fournier - Trace & Témoignage Le laboratoire « Beauté et vérité. Métaphysique du beau, expérience spirituelle  et création artistique » de la Faculté  Notre-Dame au Collège des Bernardins, est un lieu d’échange entre artistes, historiens de l’art, philosophes et théologiens, qui met l’expérience artistique au cœur de  son activité. Sa spécificité est d’associer l’art  et la beauté, en laissant ouverte la voie de la  spiritualité. Il entend répondre à l’inspiration du cardinal Jean-Marie Lustiger qui voyait  le Collège des Bernardins comme le lieu où unir réflexion, ouverture au monde et culture  dans la pratique du dialogue.

Vincent Fournier cherche à trouver l’unité de la trace, qui est la marque de la vie  spirituelle. De fait, le monde dans lequel nous vivons est saturé de traces, nos traces, celles des autres : les objets que nous  utilisons sont la marque de notre existence,  les chemins que nous empruntons, jusqu’à  nos traces virtuelles. Selon le philosophe Jean-Paul Sartre, notre corps s’étend dans notre environnement par nos traces, tout en  y rencontrant les faisceaux de traces laissés par autrui. La trace est créatrice de monde. Elle est également la marque du créateur  du monde. 

Pour le théologien franciscain saint Bonaventure (1217-1274), tout être créé est  une trace de Dieu, ombre, vestige ou image.  Il est donc possible de remonter, par la voie  de la beauté qu’indiquait déjà le texte biblique de la  Sagesse de l’œuvre au divin artisan. Par la trace, le spirituel touche le matériel. Le créé  porte la marque du divin, qui est aussi le lieu de sa manifestation.Mais la trace est une empreinte légère ; la manifestation se fait discrète, à la manière du Dieu caché qui se révèle dans le monde. Elle témoigne aussi bien de la présence d’un événement (le stigmate) que d’une absence (le tombeau vide), tout comme la croix, marque de l’Incarnation d’un  Christ ressuscité.

Les vocations de l’art  sont sans doute plurielles. Mais il peut s’en trouver une qui réponde à sa « situation ». Car l’art est également trace et monde, présence et  absence, relation entre matérialité et esprit. Pour le philosophe Emmanuel Lévinas, « être à l’image de Dieu, ne signifie pas être l’icône de Dieu, mais se trouver dans sa trace ». Pour lui, la trace de Dieu est à rechercher en allant vers les autres. Mais ne pourrait-on supposer que l’art joue un rôle similaire à l’autre par rapport à moi ? Chercher la trace de Dieu est une manière de suivre le Christ ; la réunion autour d’une œuvre d’art, une forme de Sequela Christi. 

* Isabelle Moulin, Commissaire de l’exposition et co-directrice du laboratoire « Beauté et Vérité » est Maître de conférences à la Faculté de théologie catholique de l’Université de Strasbourg



L’UNITE

par Vincent Fournier, artiste

Cela fait plus de 20 ans. J’étais parti dans un monastère pour quelques jours de retraite  silencieuse. J’eus peu d’échanges avec les sœurs du lieu, si ce n’est une brève discussion  avec l’une d’entre elles. Je me rappelle surtout la réponse qu’elle me fit alors que je l’interrogeais sur divers points de la foi  chrétienne : « C’est une unité. »

Mon travail artistique s’est développé avec la vie spirituelle dont il est la trace. Dans l’ancienne sacristie du Collège des Bernardins, le visiteur découvre sur le mur en dessous des fenêtres un chemin de croix abstrait et symbolique. Une petite peinture figurative précède le chemin de croix : L’Agonie au jardin des oliviers. Les quatorze stations se déploient ensuite en respectant le rythme de la dévotion. Le silence des images murmure chaque scène, invitant celui qui les regarde à la contemplation. Le papier est déchiré, certains traits de pinceau à l’huile se lisent en transparence, au travers du support. L’encre de Chine noire et les bords brûlés  disent le mystère divin. Le visiteur attentif remarquera les chiffres romains et les petits clous dans les cadres de tilleul. On arrive à la très belle porte symbolisant le tombeau. Rencontre avec sainte Marie-Madeleine, première témoin du Christ ressuscité. Elle veille. Le tombeau vide, le linceul de Turin, ses plis et brûlures ont  inspiré les images de cet angle de la sacristie. Transfiguration, passion, résurrection,  eucharistie, Immaculée Conception, le Sacré-Cœur, le Nuage d’inconnaissance, l’empreinte ou Veronica sont les thèmes récurrents proposés. Silencieuses, parfois colorées, ces images simples se répondent par la composition ou par les matériaux, sorte d’échos des variations de la prière durant l’année. Accrochés sur un grand mur comme une  paroi d’ex-votos, des peintures et dessins s’interpellent, fragiles et pauvres. Ils veulent exprimer une unité d’intention : la vie de  foi en Jésus-Christ. Le regard passe de la transfiguration à l’eucharistie et s’arrête sur sainte Claire portant l’ostensoir. 

Différentes, mais semblables par la présence qu’elles veulent révéler, toutes les œuvres font référence à la vie mystique chrétienne.  Elles cherchent à ouvrir un espace pour le cœur, espace de paix et de silence où l’au-delà se communique. Ces images ne sont pas spectaculaires et ne s’imposent pas. Elles veulent indiquer l’univers secret au cœur de chacun : la vie éternelle déjà commencée. Plus loin, un meuble incliné rappelle celui des moines copistes, le scriptorium. Un grand livre renferme des œuvres que l’on découvre en tournant délicatement les pages. La pierre  tombale du moine Günther gisant dans  la sacristie devient source d’inspiration. Les estampes exécutées par frottage s’intègrent harmonieusement et dialoguent avec les autres travaux de l’exposition.  Günther, ce moine mort il y a plus de sept cent ans nous parle encore, ainsi que l’artiste qui a gravé le dessin dans la pierre. Ils nous rappellent la nécessité vitale de  la prière dans le développement de la vie spirituelle et l’unification de l’être intérieur. 



 


RÉFLEXIONS SUR LE MODE DE LA TRACE EN ART  

par Philippe Sers, philosophe et commissaire de l'exposition 

Si en Chine, le shanshui, la peinture de paysage, qui est un art sacré, se définit comme « restes d’encre et trace de pinceau », c’est suffisant pour attirer notre attention sur l’événement qui inspire l’artiste, et qui compte plus que l’œuvre. Le peintre emplit son cœur de la vie du monde pour la laisser se répandre sur le papier en un jaillissement inspiré. L’œuvre marque les étapes d’une recherche, c’est le carnet d’un explorateur, les notes d’un expérimentateur. 

Jacques Derrida a insisté sur l’instrument de discernement que constitue la trace, qui éclaire et rend contrôlable l’historicité. Certaines traces correspondent aux accidents de l’histoire de l’individu : la névrose est ainsi la trace d’une déchirure. Mais il existe d’autres traces, acheiropoïétiques  (c’est-à-dire non faites  de main d’homme), lieux de l’Être. Elles rassemblent les causalités accidentelles dans l’indication de la source majeure et unique. 

De là vient la vénération de la trace, celle que manifeste le lettré Mi Fu devant le rocher, trace de l’action du Créateur, celle des disciples du Bouddha devant la trace de ses pas marqués par les roues de la Loi - la plus ancienne image  du bouddhisme - ou encore la trace insigne du visage du Sauveur, laissée sur le linge d’Édesse - fondement de toute image chrétienne. 
La trace est alors une approche intaglio (1) celle de l’action du principe créateur à travers la contemplation du monde, celle du chemin de l’homme vers la loi intérieure, ou celle des souffrances du Fils de Dieu, révélation de l’amour absolu dans le sacrifice de la Croix. 

L’image artistique est ainsi appelée à être le témoignage visuel d’une illumination de l’artiste, à se muer en un support pour revivre l’expérience de cette illumination et la fruition (2) du Mystère dans l’oraison. La vraie image métaphysique présente donc un double visage. Elle est le témoignage de l’existence d’une expérience qui a eu lieu une fois et en même temps elle appelle à revivre cette expérience. 

Si la trace est avant tout du registre de l’apophase (3), elle se montre aussi comme chemin vers ce dont l’image respecte le secret, tout en nous appelant à y participer. Cette participation demande le vide du cœur cher à la tradition philocalique (4) ce cœur de l’iconographe dans lequel vient s’inscrire la trace lumineuse du visage du Christ selon saint Philothée le Sinaïte. La trace est alors à l’extérieur et à l’intérieur. C’est le tombeau vide qui est le point de départ de la foi en la Résurrection. Les linges pliés que nous verrons ici crient plus fort que toutes les rumeurs du monde. 
Il faut remercier Vincent Fournier de nous faire partager son cheminement, ses illuminations et sa prière. Le remercier de nous inviter  à cette attention toute particulière, que les Pères orientaux dénommaient neptique (5) parce qu’elle est fondée sur un renoncement : celui qui ouvre au Spirituel dans l’art.  Philippe Sers. Commissaire de l’exposition, co-directeur du laboratoire « Beauté et Vérité » Philosophe et critique d’art.

1 - (intaille), gravure en creux.
2 - Le fait de goûter, de savourer, de jouir spirituellement de quelque chose ou de quelqu’un. Le terme implique que cette délectation est transformatrice : elle implique une fructification personnelle.
3 - Négation faite non pour rejeter mais pour manifester l’excès de ce qui est visé. La théologie apophatique dit ce que Dieu n’est pas pour mieux faire ressortir, dans le silence, ce qu’il est.
4 - Tradition ascétique et mystique du christianisme oriental visant la sobriété (nepsis) de l’esprit ou du cœur, c’est-à-dire du centre du sujet personnel, afin d’être rendu disponible à l’œuvre secrète et mystérieuse de Dieu. L’un des moyens employés consiste à synchroniser une prière très simple (la répétition du nom de Jésus) avec la respiration. Le mot « philocalie » signifie amour de la beauté et du bien. La Philocalie des Pères neptiques  est un recueil de textes appartenant à cette spiritualité.
5 - Adjectif signifiant « sobre ». Il s’agit de la sobriété  du cœur visée par la démarche philocalique. 





         










mardi 29 janvier 2019

Pour parvenir à la connaissance il faut une douleur durable…



 Grâce à toi Joseph Beuys
 
 Texte extrait de Ad Imaginem Dei II L'oeuvre inimaginable

par Robert Empain 


Joseph Beuys


«Le capital c'est l’homme!» affirme Joseph Beuys en marxiste authentique ; «l’artiste est un humain qui aime désespérément les autres» ajoute-t-il en chrétien — qu’il se soit déclaré chrétien ou pas importe peu, seule cette déclaration d’amour importe ici ; «au centre de toute démarche humaine doit se trouver l’homme» dit-il encore en humaniste , «l’homme est aliéné, et l’art a pour tâche de libérer» clame-t-il en artiste radical pour ajouter aussitôt : «le capitalisme et le communisme sont deux idéologies de nivellement par le bas de l’humanité et cet abaissement va jusqu'à la perte de conscience de l’individu.» Par conséquent : «la conscience individuelle est le but, car l'évolution intérieure est le fondement de l’histoire.»  
 
Je partage totalement ces propos lucides, comme ce dernier encore qui témoigne de l’expérience de survie qui fut à l’origine de ce que Beuys appela sa mythologie personnelle : «Pour parvenir à la connaissance il faut une douleur durable.»


I like America and America likes me, 1974



Son expérience vitale décisive, son mythe fondateur, Joseph Beuys l’a raconté maintes fois et cette histoire est devenue sa légende. 

A vingt ans, Joseph Beuys doit interrompre ses études de médecine pour entrer à la Luftwaffe comme pilote de chasse. Lors d’un raid en Crimée son avion est abattu et s’écrase. Là, selon son récit, il est recueilli mourant par des nomades tartares qui le soignent à leur manière, lui l’allemand, lui l’agresseur. Les nomades le couvrent de graisse, l’enroulent dans des couvertures de feutre et le nourrissent de miel, tant et si bien que le jeune Joseph revient à la vie et à la santé. C’est ainsi qu' à vingt ans et quelques, Joseph Beuys «parvient à la connaissance par une douleur durable»,  à la connaissance de la vérité et de la charité, qui sont des noms de la Vie. Et cela par une suite d’épreuves extrêmes, celles de la guerre, de la mort et de la résurrection Mais encore par la découverte de l’hospitalité et de l’humanité d'étrangers dont il était l’ennemi, par sa descente aux confins de l’abîme de la peur, par la culpabilité peut-être, par l’abandon et la mort et par sa remontée dans laquelle l’étudiant en médecine qu’il était allait rencontrer les esprits de la nature, les esprits purgatifs des plantes et les esprits convoqués par les rites chamaniques. Toutes choses qui éclairent ses engagements ultérieurs d’homme et d’artiste, comme son retrait déclaré de la scène de l’art et l’affirmation de sa geste artistique courageuse et visionnaire.
 


Elch mit Frau und Faunesse (Elan avec femme et faunesse) 1957



Il y a quelques temps, j’ai acheté un catalogue des oeuvres sur papier de Joseph Beuys. Je me suis aussitôt senti en affinité avec son monde et sa manière hallucinée avec sa façon spontanée et universelle de dessiner, avec son style intemporel proche des peintures du néolithique du Tassili, de Lascaux ou d’Altamira que j’ai regardées de près comme lui. Le style de ces peintures on le retrouve aussi sur des terres cuites archaïques grecques ou romaines, dans les catacombes,  dans les dessins les plus libres d’un Rodin ou d’un Turner et parfois dans les dessins des enfants qui n’ont pas été «pollués» par la télévision ou l’école.

Affinité encore avec les sujets de Joseph Beuys : ses corps animaux et humains, ses tons transparent et monochromes, ses couleurs minérales propres aux fresques, des couleurs terres, ocres jaune, rouge, verte, et parfois des bleus…  
 

Indian shot with arrows 1974


 
Récemment, ici et là, j’ai pu voir des installations ou des dispositifs de Beuys qui se référaient à ses performances en n'en montrant que les traces ou les archives ce qui en faisait des reliques dérisoires et fétichistes, des rébus momifiés, dont le sens premier et l’esprit initial me semblaient perdu. 
 
Si pour Beuys ce sens était celui d’une geste, d’une poétique vitale qui avaient une portée anthropologique, sociale, écologique, symbolique, poétique, chamanique et même mystique, et par là révolutionnaire et politique, l’esprit vivant de ses gestes et de ses actions se perdait dans leur muséeification, leur objectivation par le système muséal pour le marché de l’art avec lequel Beuys avait voulu rompre mais auquel, comme tant d’autres, il ne put échapper.
 


Schwangere und Schwan (Femme enceinte et cygne) 1959




Si en chrétien, en mystique, je reconnais avec lui que «la connaissance nous parvient par une douleur durable», je soutiens et je témoigne encore que la connaissance véritable ne se parachève que dans une joie durable et indestructible, et que l’art a pour seule tâche d'accomplir ce parachèvement par une pratique vivante, celles du créateur et du regardeur, de l'auditeur ou du lecteur qui font et refont les oeuvres en les vivant. Car seule la Vie dont nous vivons peut nous donner le pouvoir de transformer notre douleur durable en joie durable, un tel accomplissement étant le désir même de la Vie qui est la Joie éternelle.  Les artistes véritables, à savoir véritablement spirituels, sont ceux qui  plongent au fond de nos ténèbres et en ramènent la lumière dans des oeuvres capables de nous transporter de la Terre des mortels au Ciel des vivants en Dieu. 
 


Unschlitt (Suif) 1977



Un tel art est venu et ne cessera de venir. Le drame de l’homme contemporain est de l’avoir perdu de vue et cela précisément parce que comme tu le dis Joseph Beuys « l’homme est aliéné » c’est-à-dire qu’il a perdu l’Esprit qui libère pour s’enfermer dans le matérialisme, le progressisme, le productivisme, le scientisme, le nihilisme, de gauche comme de droite, oubliant que la révolution véritable est spirituelle et non matérielle et qu’elle doit être intérieure à chacun avant et afin de devenir celle de tous...

Pflockkreuz (Croix cheville) 1952






Illustrations : Oeuvres de Joseph Beuys 
Texte : Robert Empain, 1989

* Joseph Beuys est un artiste conceptuel et un performeur allemand. Connu pour son style théorique controversé et original, ses « sculptures sociales » tentent de rendre l’art plus démocratique en brisant l’espace entre vie et art. I Like America and America Likes Me (1974) reste une pièce importante dans le domaine de la performance : pendant trois jours, l’artiste s’enferme dans une pièce avec un coyote vivant, armé uniquement de plusieurs étoffes de feutre et d’une canne. Né le 12 mai 1921 à Krefield en Allemagne, Beuys combat durant la Seconde Guerre mondiale, se blesse lors d’un accident d’avion en 1943, une expérience qui marquera son style. Il s’inscrit à la Kunstakademie de Düsseldorf en 1947, il y est nommé professeur de sculpture monumentale, puis rejoint le groupe Fluxus aux côtés de Name June Paik et Georges Maciunas qu’il quitte quatre ans plus tard. Il performe lors de sa première exposition lors de documenta au début des années 1960 et est démis de ses fonctions de professeur en 1972 après avoir accepté des étudiants qui avaient été précédemment rejetés de l’académie. Beuys meurt le 23 janvier 1986 à Düsseldorf à l’âge de 64 ans.

jeudi 27 décembre 2018

Pour une mystique de la chair

Grâce à toi Fabrice Hadjadj

Qu'est-ce que c'est que ces sexes que nous croyons si bien connaître ? Les uns s'inquiètent de leur longueur et les poussent à la performance; les autres rappellent leur différence et en redoutent la confusion. Mais n'y a-t-il pas lieu, avant toute chose, et par-delà leur réduction biologique ou leur psychologique évanescence, de les considérer dans leur profondeur ? Et si des voies impénétrables s'ouvraient sous nos ceintures ? Si nos bas-ventres dissimulaient une ruse du Très-Haut ? Contre le projet technicien qui ramène l'homme à un matériau, ce livre voudrait reconnaître l'esprit qui se donne à même la chair. Contre tout moralisme, c'est-à-dire aussi contre cet immoralisme qui ne cesse de faire sa leçon, il s'efforce de découvrir une "morale qui se moque de la morale ", sachant laisser sa place à la dramaturgie du désir. Son itinéraire à travers la littérature, la philosophie et les textes sacrés nous invite à plonger dans des profondeurs sexuelles successives - celles du corps, du couple, de l'enfant, de la Cité, enfin celle d'un possible Ciel, d'après la foi juive et chrétienne en la résurrection. L'Epouse du Cantique des Cantiques ne craint pas de dire à propos de l'Époux divin : Mon bien-aimé a passé la main par la fente, et pour lui mes entrailles ont frémi (Ct 5, 4).





Sous-titre de cet essai qui paraît aux éditions du Seuil : « Pour une mystique de la chair ». Lecteur, toi qui vas entrer dans ce livre, que tu sois athée, déiste, agnostique, matérialiste, catholique mollasson ou intégriste belliqueux, que tu sois pratiquant ou pas, clérical ou anti-clérical, papiste ou anti-papiste, homme de foi ou mécréant..., apprête-toi à te délester de tout ce que tu crois savoir et que tu n’as jamais vraiment pensé. Dieu, le Christ, Marie, la Révélation, la Résurrection, les dogmes, les sacrements..., ont donné naissance au cours des siècles à des bibliothèques entières de glose, oui, mais qu’en était-il des sexes dans tout ça ? Le catholique hors norme qu’est Fabrice Hadjadj (mais il se fait fort de démontrer qu’il est, lui, fidèle à ce que Baudelaire nommait « la pure doctrine catholique » et donc à l’ensemble de ses dogmes), apporte sa scandaleuse (prière de donner au mot sa signification étymologique !) contribution à l’énigmatique et taraudante question. Que Homère, Baudelaire, Jarry, Sade, Nietzsche, Bataille, Foucault, Isou, Céline, Pasolini... soient convoqués pour appuyer sa démonstration ne va décidément pas de soi, mais attends-toi également, lecteur, à te trouver confronté à de bien déroutantes propositions avancées par ce glorificateur de l’utérus de la Vierge, ce penseur d’une « divine pornographie », ce paradoxal défenseur des libertins, ce singulier moraliste qui se moque de la morale. L’entretien qui suit peut t’y préparer. (Fabrice Hadjadj, est l’auteur de plusieurs essais et de quatre pièces de théâtre, dont le très beau Massacre des innocents.)

Interview de Jacques Henric, art press n°343, mars 2008.


Jacques Henric : Puisque vous vous impliquez dans votre essai jusqu’à évoquer parfois votre famille, peut-on en savoir un peu plus sur votre biographie, notamment sur ce qu’a été votre parcours intellectuel, philosophique et religieux ?
Fabrice Hadjadj : Je suis d’une famille juive de gauche, « Vive la Révolution » en mai 68, si bien que, naissant en 1971, j’ai grandi sous une bibliothèque diaprée par les petits livres de chez Maspero : Marx, Fanon, Reich, Althusser, etc. Mais mon père, quoiqu’agnostique à cette époque, a toujours tenu à chanter, les soirs de Pâques, la traversée de la mer Rouge... Très vite, je me suis attaché à Nietzsche et Bataille pour la pensée, Flaubert et Céline pour la littérature. Je raillais l’infaillibilité pontificale, mais je croyais à l’infaillibilité nietzschéenne. Je méprisais l’Écriture sainte, mais j’étais persuadé de la sainteté de ma propre écriture. Au début des années 1990, il y eut ce travail collectif, Objet perdu, que je dirigeai avec John Gelder et auquel collaborèrent Houellebecq, Noguez, Vanheigem et beaucoup d’autres.
Je me souviens d’une discussion avec Houellebecq sur saint Paul : il le défendait contre mes accusations
d’antisémitisme, misogynie, universalisme au rouleau-compresseur, enfin toutes ces platitudes qu’on colporte après une demi-lecture. Au bout du compte, du défenseur et de l’accusateur, c’est l’accusateur qui a connu la conversion - comme saint Paul, d’ailleurs. Intellectuellement, ce qui me disposa au mystère chrétien, c’est ensemble l’expérience intérieure de Bataille et la réflexion sur la technique. L’espèce humaine m’apparaissait comme une espèce finie : par extinction, mutation, pacification neurochimique, que sais-je ? Il lui fallait céder la place. Le c ?ur avec ses angoisses, la chair avec ses ratés, tout cela devait disparaître au profit d’un hominidé performant, parfaitement intégré au monde. Contre cette tendance technocratique, j’avais l’intuition que la chair telle quelle, jaillie des cuisses d’une femme, et non d’une éprouvette, la chair même avec ses défaillances et ses blessures, était le bastion d’une ultime sagesse. Quand on pense cela, on est paré pour s’agenouiller devant le Verbe fait chair et mort sur la Croix...
J. H. : Titre de votre livre : la Profondeur des sexes. Pas « du » sexe. Important, d’entrée, ce pluriel ?
F. H. : Les sexes sont une réalité charnelle : il y a le féminin et le masculin, on voit bien ce que c’est, comment ça se lustre, s’emboîte, se dilate tout seul, malgré nous, sous la poussée d’une vita nova. Mais dès qu’on dit « le » sexe, c’est du concept : une généralisation abusive, qui laisse la place à des pratiques plus cérébrales que sexuelles, et dès lors on verse dans une mise à distance du donné de son corps, une désincarnation typique de la modernité dans ce qui l’oppose aux audaces plantureuses de l’âge baroque. À la suite de Foucault, mais dans une perspective très différente, je dénonce cette psychologisation de la « sexualité », invention du 19e siècle. La force de la sexuation, c’est justement qu’il n’y a pas « le » sexe, mais « les » sexes, autrement dit que moi, mâle, je n’épuise pas l’humanité et reste par mon entrejambes ouvert à l’autre. Cette évidence charnelle possède d’emblée une profondeur spirituelle que la psychologie, dont l’objet n’est ni la chair ni l’esprit, le plus souvent ignore. Les Grecs en savaient quelque chose : l’« homosexualité » eût été pour eux un cercle carré. L’affirmation pédéraste à leurs yeux s’oppose à l’ordination mutuelle des sexes : ce n’est pas une sexualité, mais une pratique morale, et même 
moralisatrice, spiritualiste, puisqu’elle voudrait dominer les lourdeurs de la procréation. Il n’est que de lire le discours de Pausanias dans le Banquet.


Mère et enfant. Saskia Weyts. 2009



L’éternel et le féminin

J. H. : Votre livre porte en exergue cette dédicace : À ma mère, / à ma femme, / à mes filles . Que des femmes. Faut-il entendre que c’est sous l’invocation et la puissance du féminin que se place votre livre, paradoxe quand on sait que judaïsme et christianisme sont précisément les religions d’un Dieu Père ?
F. H. : Cette dédicace, cela ressemble à des poupées russes, mais au milieu, il y a l’alliance, une sorte de déhiscence, puisque mon épouse ne sort pas de ma mère (quoiqu’en disent certains psychologues, du reste). Il y a la femme d’où je sors, celle où j’entre, et celles-ci, Esther, Judith, Marthe, qui surgissent de nous deux et nous poussent à l’étonnement de Supervielle : « Et fallait-il qu’un luxe d’innocence / Allât finir la fureur de nos sens ? »S’agissant de profondeur, il faut bien le reconnaître, c’est au féminin qu’on pense d’abord. La distinction du mâle et de la femelle, d’après Aristote, tient à ce que le mâle « engendre dans un autre » et la femelle « engendre en soi ». La femme est ainsi le premier séjour de l’homme. Son ermitage mobile. La mer intérieure qui vient bientôt le rejeter, comme Jonas, sur les côtes de Ninive. Pour ce qui est du judéo-christianisme, le réduire à un paternalisme transcendant est un de ces clichés qui passe à côté de la transcendance véritable. Dieu n’est ni mâle ni femelle, ou plutôt il assume en lui, sur un mode ineffable, à la fois les perfections du masculin et du féminin. Isaïe entend l’Éternel dire : Je gémis comme une femme en travail. Et le terme central de la Révélation est celui de miséricorde, rakhanim,
 en hébreu, qui signifie littéralement les « entrailles maternelles ». La Bible insiste ainsi sur l’utérus de Dieu. La judéité se transmet d’ailleurs par l’utérus d’une juive. Ce que le Nouveau Testament reprend de manière radicale : l’utérus de Marie porte le Dieu fait chair. Si ce n’est pas une exaltation du féminin, ça !
J. H. : Autre paradoxe, justement : comment soutenir que le catholicisme réhabilite la chair, mieux : la copulation sexuelle, alors que le Christ fut célibataire et que Marie sa mère, la Vierge, l’a conçu du Saint-Esprit ?
F. H. : Le Christ n’est célibataire que pour mieux être l’époux de chaque âme. Marie n’est vierge que pour en être mieux la mère. Pour le catholique, ils sont exemplaires, mais ils restent marqués d’un privilège intransmissible : je ne suis pas le Verbe, et ma femme n’a pas conçu couverte « par l’ombre de l’Esprit », mais par ma masse essoufflée, pour ainsi dire. Le catholicisme reste avant tout la religion de l’Incarnation : sous un certain rapport, la chair y est plus spirituelle que nos raisonnements. L’acte le plus mystique y consiste en une manducation : prendre Dieu dans sa bouche, mastiquer l’Éternel, déglutir la Lumière des Nations, c’est dans ce concret de baiser et de bave qu’est la contemplation la plus haute, - rien à voir avec la petite harangue puritaine. Tous les sacrements exigent le toucher, la proximité physique : la parole à distance, celle qui ne se fait pas chair, n’y est jamais qu’un prélude. Quant à la conjonction des sexes, il est certain que la foi catholique opère sur elle un double effet inverse. D’une part, une 
désacralisation : pas de hiérogamie, pas de prostituées sacrées, si bien que se libère le champ pour une sexualité libre que n’infestent pas les règles minutieuses d’un rite social. D’autre part, une sanctification : il y a un sacrement de mariage, en sorte que l’union conjugale de Robert et Micheline Tripied devient signe vivant de l’union du Christ et de l’Église, pas moins. L’acte charnel est donc non seulement béni, mais il est aussi tout ensemble une image de la Trinité et un précipité de la Rédemption. Dans mon livre, en faisant se rencontrer Thomas d’Aquin et Charles Baudelaire, j’essaie de montrer la présence de la Croix à même la copulation. Je confirme par là certaines fulgurances de Bataille.
J. H. : Bien que n’ayant jamais un jugement moralisateur sur les pratiques sexuelles et encore moins sur les humains qui s’y livrent (pour preuve, la lecture très personnelle que vous faites, mais d’une singulière
 ouverture d’esprit, du livre la Vie sexuelle de Catherine M.), vous avez des mots très durs sur l’« hédonisme », dont vous dites qu’il est un « despotisme »... 
F.H. : En cela, je reste un fidèle disciple de Nietzsche. Il critiquait l’hédonisme aussi bien que le dolorisme comme des systèmes prétendant « mesurer la valeur des choses d’après le plaisir ou la douleur qui les accompagnent ». Épicure lui-même montre la contradiction de sa doctrine : elle commence par l’apologie du plaisir et conclut par l’ataraxie, simple absence de trouble. Un écho de cette contradiction se trouve chez Michel Onfray : - Jouir ! dit-il, mais c’est pour arriver bientôt aux concepts de « calcul », de « dressage neuronal », ou encore pour affirmer qu’il faut « mater par la technique le vieux corps soumis aux diktats de la nature ». Rien n’est moins nietzschéen, quoi qu’il en dise.
 Lacan nous avait avertis : « Le surmoi, c’est l’impératif de la jouissance. » Il n’y a qu’à voir toutes les macérations qu’on inflige au pauvre corps pour qu’il puisse être une machine à orgasmes : régimes amincissants pires que des jeûnes ascétiques, liposuccions et aspirations pires que la plus saignante discipline, viatiques de Viagra ou hosties de RU-486, bientôt puce électronique dans le gland fricoteur, enfin euthanasie de tout ce qui n’est plus apte à consommer les produits dérivés de la bagatelle... Aucune société n’est plus mortificatrice que la nôtre — à cause de son hédonisme, précisément. Parce que le plaisir, au bout du compte, c’est une notion abstraite : on finit par oublier la chair et se satisfaire d’un onanisme numérique. L’acte charnel n’est pas essentiellement jouissance, mais communion de deux personnes. Et pour que la communion soit profonde, il faut que s’abouchent aussi les blessures.
J. H. : Les « péchés de la chair » vous semblent de peu de gravité, voire ont leur fonction dans l’économie de la grâce. Comment l’expliquez-vous ?
F.H. : Je reprends ici la doctrine de saint Augustin : les péchés de l’esprit sont pires que ceux de la chair. Logique : le diable est un pur esprit. Aussi un pape de la Renaissance, avec mignons et courtisanes, est infiniment moins diabolique qu’un hérésiarque puritain. Que le péché de la chair puisse servir comme un moindre mal et même un révélateur dans l’économie de la grâce, c’est ce que montre la généalogie du Christ, où toutes les femmes mentionnées sont des « irrégulières », et ce que déploie toute la dramaturgie de Claudel, notamment dans Partage de Midi : le consul Mésa, grenouille de bénitier, devient soudain fou d’une Ysé dont il va payer l’époux pour l’avoir. Il tombe, mais il tombe moins bas que la fosse où l’avait déjà mis son orgueil. Le désir de la femme lui apprend sa faiblesse. Elle lui donne enfin de dire son De profundis pour de bon.

Peur du drame et nouvelle gnose

J. H. : Vous en appelez à Bataille pour prendre vos distances avec « l’horreur vide de la conjugalité régulière » et cependant vous reconnaissez le mariage comme une réalité indissoluble. N’est-ce pas contradictoire ?
F. H. : Bataille dit que pour qu’une communauté soit vive, il faut qu’elle se situe « à hauteur de mort ». Or que signifie le mariage indissoluble ? Au moment où les conjoints se disent « oui », chacun consent aussi à porter l’autre jusqu’au cadavre. La robe blanche des noces renvoie à l’habit noir des funérailles. Accueillir l’autre jusqu’au bout, promettre qu’on sera encore là lorsqu’elle ne sera plus cette magnifique jeune femme mais aussi cette vieille peau cacochyme, voilà de la communauté « à hauteur de mort », et pour de vrai, pas seulement dans un imaginaire romantique. Hélas, plutôt que de vivre dans cette imminence et ce combat, beaucoup usent de l’indissolubilité comme d’une sécurité pantouflarde. Mais j’ajoute cette conséquence notable : le mariage indissoluble suppose que l’on supporte et pardonne l’adultère. Je ne sais pas si vous vous rendez compte de l’angélisme qui règne aujourd’hui : on est persuadé que celui qui s’engage a une volonté de fer, assez forte pour être fidèle sans faille aucune. Si jamais il vous trompe, ce ne peut pas être faiblesse : il l’a voulu pleinement, irrévocablement, il est donc coupable de manière irrémissible. Pour ma part, je fais l’éloge de cette possibilité de l’adultère que refusent aussi bien l’islamisme lapidateur que le libertinage sans engagement. Cette possibilité, ce risque, cette aventure ne s’ouvrent qu’avec la lutte pour une fidélité à mort. Sans elle, il n’y a pas d’Illiade ni d’Odyssée. Ménélas se serait remarié. Ulysse aurait dormi parmi les nymphes. Clytemnestre serait passée voir le notaire : même pas besoin d’assassiner Agamemnon. Mais notre âge frileux a très peur du drame.


Plaies du Christ. Robert Empain.1999



J. H. : Objection probable d’une de mes amies féministes qui vient justement de relire Simone de Beauvoir : il est bien gentil, Hadjadj, avec sa conception du mariage, mais tous ces enfants qu’il ne va pas manquer d’avoir, c’est sa femme qui devra leur consacrer l’essentiel de sa vie quotidienne, au détriment de sa vie professionnelle, de sa propre activité intellectuelle et créatrice...
F. H. : C’est une objection très valable si l’on en reste à la vision nataliste et paternaliste d’un certain monde pour lequel la femme n’était qu’une incubatrice propre à fournir de la matière à sacerdoce ou de la chair à canon. Mais je redoute que cette objection poussée à l’extrême ne conduise à tout l’inverse du féminisme qu’elle revendique. Elle deviendrait une intériorisation du machisme avec ses présupposés : la vie professionnelle est supérieure à la vie familiale, avoir un enfant est moins qu’écrire un livre... Je ne suis pas certain de cette échelle de valeurs. Joseph Delteil le rappelle dans le Sacré Corps : « Racine ? L’auteur d’Andromaque ! Sainte Silvie ? L’auteur du pape Grégoire le Grand ! » Et il commente : « Porter un enfant... comme Dieu porte l’humanité... » Il est une profondeur de la maternité qui s’est perdue, à cause d’un familialisme amoureux de la couvée amorphe ou d’une logique patriarcale qui ne visait qu’à s’assurer des hoirs. Au reste, je leur consacre du temps, à mes filles, en attendant, comme le Roi Lear, d’en être un jour abandonné. Nous formons ensemble un groupe d’avant-garde très dada : poésie sonore, imitation du cheval et de l’ogre, dessins à la Dubuffet, questions du genre : pourquoi est-ce qu’il y a des choses ?...
 En dernier lieu, voici tout le problème : la nature veut que la femme porte l’enfant, c’est sa grâce et son poids. Elle peut transfigurer cette bénédiction dans une maternité intellectuelle. Mais si cette donnée naturelle est rejetée comme une malédiction, la femme devient l’ennemie de son propre corps qu’elle va livrer au pouvoir de la technique et au règne de la performance. Nous sommes à l’ère d’une nouvelle gnose, qui estime que notre chair procède non pas d’un mauvais démiurge, mais d’un hasard quelconque qu’il s’agit de modifier à sa guise. Mais je crois que notre donné charnel est plus spirituel que tous nos projets de maîtrise. Et je crois que la lumière qui nous dépasse ne passe jamais que par nos plaies.

lundi 24 décembre 2018

L'amour sans raison

Grâce à Vladimir Jankélévitch et à Claude Stéphane Perrin 


La Dame de coeur. Paul Klee




   Dans son ouvrage intitulé Le Paradoxe de la morale, Jankélévitch prône le cœur, la charité. Sa morale s'oppose donc aux variations de la bonne conscience moyenne qui serait peut-être très raisonnable. En fait, Jankélévitch trouve la bonne conscience trop raisonnable puisqu'elle est réduite à l'hypothétique, au "conditionnel "(p.41). Il faut donc délaisser la raison au nom de l'Amour. Et cette dévalorisation de l'impératif rationnel n'est pas compensable. Tout doit pencher dans le sens d'un renoncement au rationnel. Dans ces conditions peut naître un amour absolu, sans raison, qui va même jusqu'à suspecter dans l'amour-amitié des "restrictions circonstancielles qui le motivent et le justifient en le limitant"(p.43). Par amour il faudra alors tout donner et tout perdre, mais sans le dire. Car l'Amour est la source absolue, le principe fondateur de "toute légalité" (p.48). Cette source est sans raison, donc sans un parce que qui supposerait une cause et un effet. Le parce que de l'Amour est ainsi un point absolu purement tautologique, et non un cercle ou une réciprocité causale. Il affirme l'identité de l'Absolu qui se répète et pour l'un et pour l'autre : "le principe d'identité lui suffit" (p.61). La cause est dans l'effet et l'effet dans la cause. Le parce que signifie la causa sui de la Théologie. L'Amour est aséité, cause de lui-même, divin, et non en tant qu'il est amour (quatenus, en-tant-que). L'amour est inexterminable, intemporel, il se conserve sans effort. L'Amour c'est l'Amour : "L'homme de l'amour philanthropique est un homme au-delà des quatenus, (…) il aime tout court et absolument, un point-c'est-tout." (p.48). Il aime donc au-delà de toute mauvaise foi, de tout hactenus (jusqu'ici, jusqu'à ce point). Il aime jusqu'au sacrifice, pour le mystère du sacrifice, de la mort et du devoir d'aimer. D'un côté l'amour est vivace, inexterminable, intemporel, sans effort, tautologique, tautousie; d'un autre côté la mort est à la fois plus forte et moins forte que l'amour, donc constitutive d'un équilibre, d'une neutralité justifiant tous les sacrifices. Mais l'amour aussi, par sa folie et par son mystère insondable et insoluble, se dément lui-même dans la plus grande confusion (p.64) : "L'existence en pointillé, à force de s'éteindre dans le presque-rien, finit par disparaître; le pianissimo n'est plus qu'un chuchotement, et puis il meurt dans le silence; l'amour, à force d'aimer, spiritualise à l'extrême notre substance ontique; l'être, par la vertu de l'amour, se fait de plus en plus transparent; l'amant devient tout entier amour. La prépondérance du devoir sur l'être a elle aussi un sens pneumatique, tout comme la victoire de l'amour. La sublimation débouche non pas sur le néant, mais sur une espérance" (p.82). C'est ainsi que l'Amour crée le chemin des devoirs qui exigent un sacrifice total, "un arrachement de tout l'être à la totalité de son être" (p.52). Comment ? Il y a d'abord l'initiation stoïcienne du tout-ou-rien, soit l'amour spontané, vivace, généreux et inépuisable, soit l'absurdité mystérieuse de la mort. Puis survient la conversion du tout-au-tout, c'est-à-dire le sacrifice qui renforce la valeur du devoir. Ce dernier n'est pas une besogne, mais un travail infini pour l'éternité. Dans cette morale du sacrifice de ses droits plutôt que de la justice, il n'y a plus qu'à se taire. Le devoir est une tâche qui dépasse les limites de l'être, qui fait être le devant-être (p.66).

   Le cheminement suivi par Jankélévitch est ainsi clair. Il montre d'abord que la valeur est la raison d'être de tout être (qui en tant que tel est massif, une espèce de mort en sursis). Ensuite la raison s'efface devant des jugements paradoxaux (l'extension contredisant la compréhension, et inversement). Alors surgit, dans une réalité vidée de tout sens rationnel, le sujet moral purifié par le sacrifice de lui-même : "Mon prochain a sur moi tous les droits, et ces droits sont pour moi autant de devoirs, sans que je puisse m'en prévaloir moi-même, ni en déduire moi-même directement mes propres droits et ma propre latitude d'agir (…)C'est pourquoi il faut se dire et se redire inlassablement : je suis le défenseur inconditionnel de tes droits, je ne suis pas le gendarme de tes devoirs. À chacun ses devoirs, désormais, ne saurait être la formule navrante de l'égoïsme, mais tout le contraire : la devise du désintéressement universel " (pp.44, 179). Embrasé par la lumière de l'amour, l'être opaque devient alors de plus en plus diaphane sans cesser d'exister… La volonté, écartelée entre les deux exigences d'aimer et d'être, oscille vertigineusement (p.88). Pour Jankélévitch, le moindre mal est optimiste (p.100). Il est la conséquence nécessaire de notre pouvoir fini face à un devoir infini. C'est le mal de l'être, mais le plus petit possible. Il apparaît modestement dans le minimum logique, le minimum ontique, le minimum éthique. Comme il faut être pour aimer, le principe devient le plus d'amour possible pour le moins d'être possible. Cette morale de l'amour requiert la pudeur, l'humilité, la sobriété, l'étroitesse (dans le corset du corps) et l'intensité spirituelle. Ainsi peut-elle vouloir conjointement la fin et les moyens ! "Plus il y a d'être, moins il y a d'amour. Moins il y a d'être, plus il y a d'amour. L'un compense l'autre. Le problème scabreux de la vie morale ressemble à un tour de force, mais on réussit ce tour de force presque sans y penser quand on aime : c'est répétons-le, de faire tenir le maximum d'amour dans le minimum d'être et de volume ou à l'inverse, de doser le minimum d'être ou de mal nécessaire compatible avec le maximum d'amour" (p.150). 


Partant du coeur. 2007




   Certes, lorsque l'Amour se veut absolu et positif, donc hors de l'Impossible négatif, il atteint les sommets du renoncement, du sacrifice, voire de la sainteté. Cette morale plus qu'humaine de Jankélévitch sert d'exemple. Mais, dans le quotidien, elle est toujours menacée par la dérive possible vers d'autres sentiments. Car, lorsque la Morale ne dépend que du cœur, elle est menacée par l'anarchie des sentiments qui peuvent manquer de cœur. Ou bien elle est tellement généreuse qu'elle conduit inéluctablement à se sacrifier pour Autrui. Inspiré par le religieux, cette morale sacralise Autrui. Mais, pourquoi Autrui serait-il plus sacré que moi ? Ne serait-il pas injuste de me sacrifier ? Celui qui se sacrifie pour l'Autre doit donc le faire pour autre chose, et notamment à partir de la révélation du caractère infini de l'Un-Bien présent dans Autrui. Certes, cette révélation crée les conditions pour se rapprocher soi-même de l'Absolu, mais le cœur reste impuissant pour faire triompher le Bien dans le relatif, dans l'Histoire. En conséquence, il faut faire intervenir le cœur et la raison comme principes de la Morale des hommes. La Morale pense ce qui doit être, ce qui aurait dû être et ce qui devra être de toute éternité dans la rencontre de l'Altérité. Elle est donc fondée sur une apparition, sur une épiphanique rencontre entre d'une part l'Amour de l'Un et de l'Autre, et d'autre part l'intuition raisonnable de l'Un qui fonde de manière inaliénable et universelle, la révélation de l'Amour, c'est-à-dire de ce qui est le plus humain et, en même temps, tendu vers le divin. Mais, pour cela, faut-il plus de cœur que de raison ou plus de raison que de cœur ? Tel est le problème. Cependant, sachant que nul ne peut maîtriser totalement, ni sa volonté raisonnable, ni son amour de l'autre, un choix est peut-être possible dans la joie d'aimer généreusement la vie et les autres…


Vladimir Jankélévitch 


Texte :  Claude Stéphane Perrin 
Illustrations : Paul Klee, Robert Empain