dimanche 30 juin 2019

Ces mystiques qui ouvrent la voie de la renaissance spirituelle et esthétique






Grâce à vous Élisabeth Bart, Simone Weil, Marìa Zambrano et Cristina Campo
    




Je relaye avec enthousiasme sur ce blog un entretien donné il y a quelques jours par Elisabeth Bart à Matthieu Giroux pour la revue Phillit alors qu'elle  publie aux Editions Pierre-Guillaume de Roux, Les Incandescentes, un livre admirable qui retrace les destins temporel et spirituels de  Simone Weil, Marìa Zambrano et Cristina Campo. En remontant aux sources intellectuelles de leur oeuvre, Antigone, Dante, Jean de la Croix, Elisabeth Bar montre qu'une même quête d'amour, de vérité et de beauté unit ces trois mystiques qui  annoncent et préparent une renaissance de la vie spirituelle qui nécessite une régénération de la vie poétique et une révolution métaphysique...






PHILITT : Si Simone Weil est connue, Marìa Zambrano et Cristina Campo le sont beaucoup moins. Pouvez-vous présenter ces dernières brièvement ?


Élisabeth Bart : Marìa Zambrano (1904-1991) et Cristina Campo (1923-1977) sont, en effet, quasiment ignorées en France, bien qu’une grande partie de leurs œuvres respectives soit traduite en français. Marìa Zambrano est une philosophe née en Andalousie, républicaine exilée de 1939 à 1984, ayant fui la dictature franquiste. Au cours de ces 45 années, elle vécut dans différents pays d’Amérique latine et d’Europe. De retour en Espagne, elle reçut le prestigieux prix Cervantès pour l’ensemble de son œuvre en 1988. Son œuvre philosophique, à la hauteur des plus grandes œuvres du XXe siècle européen, évolue vers une écriture poétique où le concept s’exprime par des variations (au sens musical du terme) sur des métaphores, telle l’aurore dans l’un de ses derniers livres publié en Espagne en 1987, intitulé De l’aurore. Cristina Campo, nom de plume de Vittoria Guerrini, née à Bologne, est une poétesse et critique littéraire, traductrice de grands auteurs, Virginia Woolf, William Carlos Williams, John Donne, Simone Weil, pour ne citer qu’eux. Inclassable, son œuvre est d’une incomparable beauté stylistique, qu’on ne cesse de relire quand on l’a découverte. Deux recueils, Les Impardonnables et La Noix d’or, colligent des méditations poétiques sur la littérature, l’art, la liturgie, aussi singulières que profondes. Son œuvre poétique, publiée en français sous le titre Le Tigre absence, composée de poèmes profanes et liturgiques, offre un exemple parfait de « claire mystique », expression que j’emprunte à Marìa Zambrano.


Vous avez choisi d’associer trois femmes dans votre livre. Auriez-vous pu ajouter un homme à votre trio ou était-il important, à vos yeux, d’associer uniquement des femmes ? En quoi leur féminité constitue-t-elle une spécificité ?


Je n’ai pas « choisi » d’associer ces trois femmes, elles le furent dans leur vie. Je les ai d’abord lues séparément et j’ai repéré des échos entre elles, une écholalie. Belinda et le monstre, une riche biographie de Cristina Campo écrite par Cristina De Stefano, m’a révélé l’amitié entre l’Italienne et l’Andalouse et leur commune admiration pour Simone Weil que Marìa Zambrano a rencontrée à Madrid en 1936, sur le front de la guerre d’Espagne. L’écholalie me faisait signe à travers ces coïncidences. Selon Cristina Campo, certains livres nous sont destinés, j’ai su que les œuvres de ces trois femmes m’étaient destinées, le livre s’est imposé à moi, je n’ai même pas « choisi » de l’écrire. Si la triade avait été composée de deux femmes et d’un homme, le livre se serait sans doute imposé à moi de la même manière, il n’y a aucun présupposé idéologique à l’origine de ma recherche.

Je suis tentée de couper court à votre seconde question en répondant que la féminité ne constitue pas une spécificité dans les domaines de la pensée et de la littérature. Ces trois femmes ont la même conception de l’écriture : penser, écrire, c’est atteindre une forme d’impersonnalité qui transcende les contingences et conventions sociales aussi bien que le « genre » de l’écrivain, c’est se déposséder de son « moi » social, psychologique, ce que Simone Weil nomme la « décréation ». Cette conception de l’écriture pourrait être celle d’un homme. Elle présuppose une conception de la subjectivité provenant de la tradition chrétienne donc très éloignée de l’individualisme moderne. Ces trois femmes se conçoivent comme créatures de Dieu, filles du Père, position métaphysique qui surplombe la position sociale. Le christianisme a proclamé la dignité ontologique de la femme égale à celle de l’homme, préexistante à l’ordre social : « Il n’y a ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme, vous n’êtes tous qu’un dans le Christ Jésus », écrit saint Paul (Ga, 3 18). Cela signifie que ce n’est pas un ordre social meilleur qu’un autre qui peut conférer à la femme sa dignité, mais que la société doit s’organiser de manière à respecter cette dignité ontologique. C’est pourquoi ces trois penseuses n’intéressent pas le féminisme, idéologie qui se décompose aujourd’hui en de multiples courants et qui exige, sous couvert d’égalité des droits, davantage de pouvoirs pour les femmes. Elles ne revendiquent rien « en tant que femme », ultra sensibles à la condition des plus pauvres, des opprimés, quel que soit leur sexe. Chez Cristina Campo, cette sensibilité se manifeste dans ses méditations poétiques et sa correspondance sans qu’elle cherche à les théoriser. La pensée sociale et politique de Simone Weil est très riche, elle revient aujourd’hui sur la scène intellectuelle, alors que celle de Marìa Zambrano reste méconnue. Il faudrait écrire un autre livre pour la confronter à celle de Simone Weil !


Vous dites de vos incandescentes qu’elles « ne veulent pas la restauration d’un pseudo-passé » mais « ouvrent le chemin d’une renaissance […] de la vie spirituelle ». Quel est exactement le contenu de cette renaissance de la vie spirituelle


En lisant Simone Weil, Marìa Zambrano et Cristina Campo, on comprend qu’une renaissance de la vie spirituelle nécessite une révolution métaphysique qui renverserait l’espace mental dominant le monde actuel : que les êtres humains ne se prennent plus pour Dieu, qu’ils prennent le monde, le langage et leur propre existence pour ce qu’ils sont, à savoir un don. Dans Philosophie et poésie, Marìa Zambrano retrace l’histoire de la métaphysique occidentale à partir de la condamnation platonicienne de la poésie qui a conduit l’Occident à séparer la philosophie et la poésie puis la philosophie et la science, d’où ce qu’elle nomme une « métaphysique de la création » qui constitue le fond, l’espace mental sur lequel repose l’ordre mondial actuel. En d’autres termes, celui-ci obéit à une pensée rationaliste, pas rationnelle pour autant, qui a rejeté dans les marges, voire le non-être, tous les modes de pensée qui ne concourent pas à la maîtrise du monde, laissant libre cours à un régime économique de prédation sans limites. Comme Marìa Zambrano, Simone Weil critique cette métaphysique, en particulier dans L’Enracinement, dont elle voit l’avènement à la Renaissance et le triomphe au XVIIIe siècle avec la philosophie des Lumières. Selon elle, une telle métaphysique a perverti la science qui a perdu la sagesse désintéressée des anciens Grecs et ne vise plus que la maîtrise du monde.

De cette métaphysique découle la destruction des cultures traditionnelles et, avec elle, la destruction de l’identité des peuples et d’autres modes de pensée qui s’exprimaient dans la poésie et la mystique, destruction que Simone Weil nomme « déracinement ». Le mot « poésie » ne désigne pas, chez nos trois penseuses, ce qui s’exhibe lors du misérable « Printemps des poètes » ni ce qui se vend dans les infâmes « marchés de la poésie » mais toutes les créations littéraires, musicales et artistiques qui imprégnaient les peuples dans les cultures traditionnelles grâce auxquelles ils habitaient le monde. « Les travailleurs ont plus besoin de poésie que de pain », écrit Simone Weil dans La pesanteur et la grâce et, dans des pages splendides de son essai Saint Jean de la Croix, Marìa Zambrano évoque ce XVIe siècle où « la Castille chantait » et pose la question : « Pourquoi la Castille ne chante-t-elle plus ? » Avant la Renaissance, la culture savante et la culture populaire dialoguaient, s’influençaient mutuellement comme en témoignent quelques traces, par exemple le chant polyphonique corse toujours vivant dans la liturgie et les fêtes profanes sur l’île de Beauté : le Chant XVII du Purgatoire de La Divine Comédie de Dante, chanté par le chœur d’hommes de Sartène, a traversé les siècles à travers des générations de bergers analphabètes. « La poésie est fille de la liturgie, comme Dante le démontre d’un bout à l’autre de La Divine Comédie » écrit Cristina Campo dans ses Notes sur la liturgie. Depuis ses origines, depuis Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes né de la liturgie, tout grand roman est un poème qui déploie un discours de symboles. La liturgie est la poésie suprême dans toutes les religions, toutes les langues, à la portée de tous, elle assume ce que Pierre Legendre nomme la « ligne d’ombre », « les choses ultimes », selon Roberto Calassso, — la mort, l’irréversibilité du temps, la désidérabilité — , elle leur donne sens à travers les symboles. La liturgie, pure gratuité, quête de la Beauté, est la seule forme de résistance à l’Empire du Management que Pierre Legendre et d’autres penseurs actuels identifient à un totalitarisme masqué.

La renaissance de la vie spirituelle qu’appelle la lecture de ces trois penseuses serait d’abord renaissance de la poésie, de la pensée poétique face à la pensée calculante qui domine le monde aujourd’hui. Elle passera par une renaissance des trésors de la civilisation chrétienne. Tout n’a pas disparu, tout est encore là, les œuvres théologiques, littéraires, la musique, les cathédrales, les églises, telle la princesse endormie des contes, attendent le baiser du réveil. L’ignorance de ces œuvres engendre un nouvel obscurantisme qu’il s’agit de dissiper en exhumant les vérités demeurées à l’état latent. Il faut trouver, pour les traduire, une langue dont la beauté triomphe de la hideuse novlangue managériale. Œuvrer à une renaissance de la civilisation chrétienne, comme l’ont fait les Incandescentes, est moins illusoire que croire à la pérennité de l’ordre du monde actuel et à la métaphysique qui le fonde.


Parce qu’elles ne fantasment pas un passé révolu, vous faites volontiers de ces trois figures des « antimodernes » et non des « réactionnaires ». Comment comprenez-vous la notion d’antimoderne, souvent utilisée à tort et à travers ?


Le terme « réactionnaire » appartient au lexique de la politique et de la philosophie politique alors que la notion « antimoderne », telle que l’a définie Antoine Compagnon dont votre revue se réclame, renvoie d’une façon beaucoup plus large à des choix métaphysiques qui peuvent conduire à des positions différentes sur l’échiquier politique, surtout actuellement où la décomposition idéologique est telle qu’on ne sait plus très bien ce que recouvrent les termes « réactionnaire » et « conservateur », utilisés comme des insultes dans les grands media et sur les réseaux sociaux, ni à quelle réalité ils renvoient. Simone Weil et Marìa Zambrano ont vécu au XXe siècle, la première a milité dès l’adolescence dans des mouvements de gauche, voire d’extrême-gauche, elle a travaillé à l’usine et dans les champs pour connaître la condition ouvrière, elle est morte à Ashford, ayant rejoint la France Libre à Londres ; le seconde s’est engagée aux côtés des Républicains au cours de la guerre d’Espagne, elle a vécu les deux tiers de sa vie en exil pour fuir une dictature d’extrême droite. Les qualifier de réactionnaires serait insensé. Quant à Cristina Campo, elle a vécu ici-bas en exilée, elle-même Impardonnable, nom qu’elle donne à ces impassibles lisant Job ou Jérémie dans l’imminence de l’échafaud, ceux qui renoncent, dans un monde où le pouvoir est coupé de ses racines spirituelles, à un engagement social et politique purement temporel.

Antigone par Frederic Leighton



Elles sont « antimodernes » essentiellement dans leur critique de la métaphysique humaniste, en particulier dans leur incrédulité envers le « Progrès » tel que celle-ci le conçoit. Simone Weil qualifie de « poison » ce « Progrès » exclusivement matérialiste qui prétend améliorer la condition humaine par les sciences, les techniques et par le droit, et qui en réalité déracine, plongeant les hommes dans la détresse : « La destruction du passé est peut-être le plus grand crime », écrit-elle dans L’enracinement, et à propos des ouvriers : « Ce qu’on peut chercher dans leurs revendications, c’est le signe de leurs souffrances. Or les revendications expriment toutes ou presque la souffrance du déracinement » (Ces phrases sont à méditer à propos des Gilets Jaunes). La critique de cette métaphysique apparaît tout aussi radicale dans les livres de Marìa Zambrano, par exemple dans L’Homme et le divin. La mort de Dieu, programmée par cette métaphysique, laisse les hommes en proie aux obscures divinités de l’État, du Marché, du Progrès et du Futur, puissances abstraites et anonymes qui dominent le monde aujourd’hui, réplique artificielle du Chaos de l’origine.

Une très juste expression de Cristina Campo condense l’antimodernité des Incandescentes: nous sommes dans une civilisation de la perte. Nous avons perdu l’essentiel, ce qui constituait « l’autre monde » : « À quoi se réduit désormais l’examen de la condition de l’homme, si ce n’est à l’énumération, stoïque ou terrifiée, de ses pertes ? Du silence à l’oxygène, du temps à l’équilibre mental, de l’eau à la pudeur, de la culture au règne des cieux. » Comme son compatriote et contemporain Pasolini, Cristina perçoit l’horreur de la société de consommation qui, étouffant les hommes sous une marée d’objets inutiles, massacre la Beauté, à commencer par la beauté de la nature. Elle s’insurge aussi contre la perte suprême, celle du « destin » dont le nom chrétien est « vocation » : «  Tous les murs de la métropole crient à l’homme quelle musique il devra aimer, quelle maison désirer, quelle femme accueillir dans ses rêves, et ils lui proposent sans trêve la cohue babélique des destins vicaires, de l’actrice qui a bu du poison au champion mort dans un accident », écrit-elle dans Les Impardonnables.

Simone Weil, comme Maria Zambrano et Cristina Campo n’écrivaient pas pour la gloire mondaine mais parce qu’elles étaient, dites-vous, porteuses d’un secret. Quel était ce secret et en quoi définissait-il leur vocation d’écrivain ?


Le secret, c’est ce que trouve l’écrivain dans sa solitude, que Marìa Zambrano définit dans son essai Pourquoi on écrit comme « ce qui ne peut se dire à haute voix, à cause de la trop grande charge de vérité qu’il renferme », « la vérité de ce qui se passe dans le sein du temps ». C’est une vérité qui ne peut se donner dans l’immédiateté, à la lumière crue de l’instant, une vérité qui se dévoile par l’écriture. L’écrivain ne voit pas cette « trop grande charge de vérité » qu’il porte en lui, il s’en délivre, et ce sont les lecteurs qui, au fil du temps, dévoileront à leur tour une part de cette vérité pour nourrir leur propre secret. Écrire, penser, c’est entrer dans le travail immémorial du langage, lequel procède du Verbe et nous dépasse. Ce que m’ont dévoilé ces trois penseuses ne recouvre certainement pas la totalité de leur secret, le propre des grandes œuvres est de préserver ce secret au sein du temps, chaque époque trouve en elles la part de vérité qui lui revient.

Leur « vocation » d’écrivain se manifeste clairement dans leur poétique. L’œuvre de chacune d’elles répond à un appel de Dieu qui s’inscrit dans le dessein de Dieu. Bien que chacune ait suivi son propre chemin, que leurs expériences sont très différentes, elles se rejoignent sur l’essentiel. Leur expérience de l’écriture est vécue comme une expérience mystique et ce n’est pas un hasard si toutes les trois ont pris pour modèle saint Jean de la Croix, le poète mystique par excellence. La mystique est une potentialité de l’être humain que la philosophie pourrait reconnaître si elle n’avait pas rejeté l’amour. Chez le mystique, l’intelligence est animée par l’amour au sens chrétien du terme, la charité, le don de soi. Ces trois « incandescentes » brûlent d’amour de la Vérité : comment vivre, comment écrire sans un « Seigneur de l’Être » à aimer, demande Marìa Zambrano. La voie sanjuaniste est celle de la montée au Carmel, traversée de la nuit obscure qui crée un vide en soi pour faire place à l’objet d’amour, que l’écriture intériorise au plus profond de l’âme. On atteint alors une poésie « objectale », la plus haute poésie. L’amour courtois, qui renonçait à la possession de l’objet aimé pour le chanter, constituait un prélude, un premier pas dans cette voie mystique comme en témoigne la poésie des troubadours aux XIIe-XIIIe siècles, qui fut aussi œuvre de femmes, les trobaritz, ce qu’on oublie trop souvent. Dans la mystique, le sujet se consume pour l’objet aimé, il se libère ainsi du conformisme social et intellectuel, il atteint une liberté intérieure absolue : « Incandescents, nous traversons les murs », écrit Cristina Campo.


Jean de la Croix


Si Simone Weil et Maria Zambrano ont connu l’exil tel que le sens commun le comprend (respectivement à Londres et en Amérique latine), vous faites de Cristina Campo, qui n’a jamais quitté son Italie natale, une figure originale de l’exilée. En quoi Cristina Campo était-elle exilée ?


Chez Cristina Campo, le sentiment de l’exil est lié à la perte de « l’autre monde », cette patrie spirituelle qui se manifeste par la Beauté révélatrice de la Vérité, dont elle a senti la présence dès l’enfance par exemple à travers le conte, genre littéraire qu’elle vénère. Ce sentiment est plus puissant que la seule nostalgie du royaume de l’enfance. L’exilé est cet Impardonnable, titre d’un premier essai éponyme repris dans le recueil de l’édition actuelle, antiphrase qui désigne ceux qui « restent étrangers au contexte, au système qui les contient ». Il arrive à Cristina de reconnaître dans un train ou une salle d’attente, à leur visage resté humain, ceux qui « ont vu la beauté et ne s’en sont pas détournés. Ils ont reconnu sa perte et par mérite l’ont acquise en esprit ». Le sentiment d’exil l’étreindrait de façon encore plus poignante, dans les trains et salles d’attente aujourd’hui, où les visages penchés sur les smartphones revêtent tous la même expression bornée.

Le contexte, le système dont parle Cristina Campo, se définit non seulement comme une civilisation de la perte, mais comme un monde qui enfante sans cesse la laideur, substituant le contingent à l’essentiel, le périssable au pérenne. Dans les années 60 qui voient l’essor de la société de consommation, Cristina identifie à l’Enfer certains quartiers de Rome, un Enfer sans douleur apparente où il y a simplement le Néant, un trop plein où débordent le factice et la vulgarité. Et pourtant, écrit-elle aussi, « j’aime le monde où je vis car c’est le temps où tout s’évanouit et que c’est peut-être justement pour cela, le vrai temps du conte », car l’exilé, impardonnable aux yeux de la société, ne renonce pas à « l’autre monde » et le cherche dans la quête de la perfection. Cristina a poursuivi cette quête avec détermination, obstination, signe d’une suprême liberté intérieure. Pareille au Chinois, lors de la révolte des Boxers, qui lit, impassible dans la file d’attente qui le conduit à l’échafaud, un livre parfait, comme nous l’avons vu plus haut, elle choisit des armes telles que « grâce, légèreté, ironie, sens subtils, regard ferme et pointilleux », en termes théologiques « clarté, finesse, agilité, impassibilité », que rassemble un concept italien intraduisible, la sprezzatura. À rebours de l’engagement moral et politique prédominant dans nos démocraties occidentales, la sprezzatura, qui exige une ascèse fondée sur la foi en une Transcendance, est une façon de « ne pas entrer dans la violence et la bassesse d’autrui », « une acceptation des situations auxquelles on ne peut rien changer […] ce qui est une manière indéfinissable de les modifier » (Je souligne). C’est là une morale aristocratique qui fait de Cristina Campo une fée du langage, dont la beauté de la langue nous rapproche des rives lointaines de « l’autre monde ».


Toutes trois ont été profondément marquée par la figure d’Antigone dont elles admiraient le sacrifice. Dans quelle mesure et sur quel mode ont-elles essayé de reproduire le sacrifice d’Antigone ?


C’est apparemment Simone Weil, qui signait ses dernières lettres à ses parents du nom d’Antigone, qui a voulu le plus consciemment « reproduire » le sacrifice d’Antigone. Dans la première partie de sa courte existence, elle a tout sacrifié pour un idéal de justice, de fraternité. Elle a d’abord sacrifié sa carrière. Brillante normalienne, agrégée de philosophie à 22 ans, elle aurait pu devenir célèbre comme sa contemporaine Simone de Beauvoir en produisant une œuvre dans l’air du temps, au lieu de quoi, elle a quitté l’enseignement pour travailler dans les usines et les champs, militer dans le syndicalisme ouvrier. Elle a sacrifié sa santé, se privant de nourriture, notamment pendant la guerre, dans les dernières années de sa vie, où elle donnait ses tickets d’alimentation aux soldats et aux pauvres, elle est morte de malnutrition, atteinte de tuberculose, désespérée que sa dernière œuvre, L’enracinement, ne soit pas comprise, non par orgueil mais parce que cela signifiait que « la Vérité est malheureuse ». La réputation que certains lui ont faite, anorexique masochiste éprise du désir d’inanité traduit l’incompréhension de son sacrifice dans notre société hédoniste. Quant à Marìa Zambrano, c’est à sa sœur Araceli, torturée par la Gestapo pendant la guerre, qu’elle identifie Antigone. Dans une lettre à Agustin Andreu, elle compare la mort d’Araceli à celle de Simone. Mais ce sont là les faits visibles et ce qui inscrit ces trois femmes dans la lignée d’Antigone relève de l’invisible.
Comme celle d’Antigone, leur voix est étouffée par la pensée dominante qui nie la valeur du sacrifice entendu comme don de soi. Comme Antigone, elles ont tout sacrifié à la quête de la Vérité. Une telle quête, la « vocation Antigone », exige le renoncement au monde, c’est-à-dire aux satisfactions narcissiques que l’époque peut offrir. Pour Marìa Zambrano, Antigone incarne « l’aurore de la conscience », une nouvelle conscience qui doit naître à chaque époque plongée dans le chaos, les ténèbres. Pour que naisse une nouvelle conscience, que faut-il sacrifier aujourd’hui si ce n’est l’Ego, le règne de la subjectivité et le relativisme qui en découlent ? C’est le sacrifice des Incandescentes, elles ont vécu dans l’ombre d’où elles témoignent que la voix d’Antigone ne peut s’éteindre.

dimanche 9 juin 2019

« Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. »

 
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 PENTECÔTE


Homélie du Très Révérend Père Dom Jean PATEAU
Abbé de Notre-Dame de Fontgombault (Fontgombault, le 9 juin 2019)


Mansionem apud eum faciemus.
Chez lui, nous nous ferons une demeure.
(Jn 14,23)
 

Chers Frères et Soeurs,
Mes très chers Fils,



L’Église fête aujourd’hui l’effusion du Saint-Esprit sur les apôtres réunis dans la prière au Cénacle avec Marie. Le récit de cet événement est tiré du livre des Actes des Apôtres.

L’évangile, extrait du discours après la Cène rapporté par saint Jean, rappelle les paroles du Seigneur à ses disciples : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. » Jésus ajoute la promesse d’un Défenseur, « l’Esprit-Saint que le Père enverra. » Son rôle auprès des apôtres sera de les enseigner et de leur faire se souvenir de toutes les paroles du Christ.


Pentecôte. Fresque de Giotto di Bondone. 1291-1295.
Basilique Saint François. Assise


Soulignons le caractère particulièrement actuel de cette fête. Qu’attendons-nous d’une nouvelle effusion du Saint-Esprit, de sa présence, dans nos vies, dans nos familles, dans nos communautés, dans nos pays ? Qu’il fasse de ces lieux sa demeure, selon la promesse de Jésus à ceux qui l’aiment

Mais est-il bien nécessaire de réclamer la venue de l’Esprit ?

La connaissance nous arrive par des médias tels que la télévision, l’internet… Concurrents de l’Esprit-Saint, ils peuvent établir leur demeure en nous au point de susciter un besoin irrépressible. Le clinquant des connaissances variées et superficielles éblouit l’intelligence. À côté, la connaissance profonde de Dieu, de quelques personnes proches, fait pâle figure.

Reste-t-il donc une place dans les coeurs ainsi ballottés au gré de la sensibilité, des nouvelles, des sondages, pour une vraie demeure : un lieu stable, un lieu fondateur, un lieu dont la vie tire son arôme ? Et si place il y a, de quelle place s’agit-il ? Un taudis quasi inaccessible, enfoui sous les ronces de nos lâchetés,ou un palais immense aux lumineuses et larges pièces ?

Le choix nous revient. Une antienne chante à propos de Marie : « Alors que j’étais toute petite, j’ai plu au Très-Haut. » Si nous voulons accueillir l’Esprit, il faut chercher comment plaire à l’Esprit.

Ni la télévision, ni l’internet n’édifient notre être selon l’Esprit-Saint, ni ne font fructifier en nous ses dons. Telles des herbes envahissantes, ils colonisent plutôt la place qui lui revient.

Pour attirer le Saint-Esprit, commençons humblement à pratiquer les fruits qu’il veut magnifiquement accomplir en nous.

Saint Paul les énumère dans l’épître aux Galates (5,22-23) : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi.

Ces fruits de l’Esprit semblent si peu présents dans ce monde qu’on appelle post-moderne, un monde si triste. Pourtant, et nous le savons, ces fruits stimulent toute véritable vie en société, toute vie humaine.

Par sa présence, le Saint-Esprit vivifie et féconde. Il donne la joie. La fête de la Pentecôte puise d’ailleurs ses origines dans la fête juive des moissons qui fait monter vers Dieu l’action de grâces joyeuse d’un peuple pour le don de la nourriture. Notre monde n’a-t-il pas toujours besoin de la nourriture et de la grâce
venues du ciel ?

Là où Dieu donne le blé, là où Dieu donne la grâce, là est la vraie joie.

Dans l’exhortation post-synodale Christus vivit adressée aux jeunes et à tout le peuple de Dieu, le Saint-Père écrivait :

Invoque chaque jour l’Esprit Saint... Pourquoi ne pas le
faire ? Tu ne perds rien et il peut changer ta vie, il peut
l’éclairer et lui donner une meilleure direction. Il ne te
mutile pas, il ne t’enlève rien, mais il t’aide à trouver ce
dont tu as besoin de la meilleure façon. Tu as besoin
d’amour ? Tu ne le trouveras pas dans la débauche, en
utilisant les autres, en possédant les autres ou en les
dominant. Tu le trouveras d’une manière qui te rendra
véritablement heureux. Tu cherches la force ? Tu ne la
vivras pas en accumulant les objets, en gaspillant de
l’argent, en courant désespéré derrière les choses de ce
monde. Tu y parviendras sous une forme beaucoup plus
belle et satisfaisante si tu te laisses stimuler par l’Esprit
Saint. (n°131)

L’Esprit-Saint est donc l’artisan patient de toute sainteté et de toute fécondité : fécondité et sainteté de Marie, fécondité et sainteté des apôtres et de l’Église.

Depuis le début du temps pascal, tant à la place de l’Angelus que le soir à Complies, l’Église chante le Regina Caeli. Dans l’oraison, nous reconnaissons que par la Résurrection du Seigneur, Dieu a réjoui le monde, et nous demandons par l’intercession de Notre-Dame de parvenir aux joies de la vie éternelle ; ces mêmes joies que nous demandions à la fin de la séquence de la Messe de ce matin : « Donne mérite et vertu, donne le salut final, donne la joie éternelle. »

Au jour de l’Annonciation, la joie spirituelle de l’espérance du Messie, que Marie partageait avec son peuple d’une manière particulièrement intense, s’est transformée, sous l’action du Saint-Esprit et par le « oui » de Marie, en la joie de la fécondité et de l’accomplissement de la Promesse dans la venue de Jésus.

L’histoire monastique atteste que les monastères ne meurent pas des persécutions des États ou de la pauvreté. Ils meurent des blessures contre l’amour, des « non » qui stérilisent l’action de l’Esprit. Il en va de même de nos familles selon la chair, et aussi des nations.

Alors que nous nous lamentons de la situation des chrétiens dans nos pays, souvenons-nous de cela. Pouvons-nous discerner en nos familles les signes de l’Esprit ? Travaillons-nous vraiment à y instaurer le règne de l’Esprit, afin que soient rénovée la face de nos familles, de nos communautés, de la terre ?

Que nos coeurs remplis d’espérance brûlent du feu que le Seigneur est venu répandre sur la terre, et dont il n’avait de cesse qu’il soit allumé.

Désirons ardemment que cet Esprit se répande. Il donne vie, il affermit l’unité du corps.

Mettons-nous à l’oeuvre généreusement. Recevons l’Esprit en cette octave bénie, avec les fruits de sa présence : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi. Autant de diamants qui doivent demeurer en nous, et briller tout autour de nous.

Venez, Esprit-Saint ! Amen. Alleluia !


jeudi 30 mai 2019

Par la foi, l'espérance, la charité, grâce auxquelles nous nous relions à lui, nous reposerions déjà maintenant avec lui, dans le ciel

Ascension de Notre Seigneur Jésus Christ

Fra Angelico - L’Ascension, le Jugement dernier,
 la Pentecôte ( vers 1447-1448 )

 

" En ce temps-là, Jésus ressuscité, apparaissant à ses disciples, leur dit : «Il est écrit que le Christ souffrirait, qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour, et que la conversion serait proclamée en son nom, pour le pardon des péchés, à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. à vous d’en être les témoins. Et moi, je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. Quant à vous, demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus d’une puissance venue d’en haut.» Puis Jésus les emmena au dehors, jusque vers Béthanie ; et, levant les mains, il les bénit. Or, tandis qu’il les bénissait, il se sépara d’eux et il était emporté au ciel. Ils se prosternèrent devant lui, puis ils retournèrent à Jérusalem, en grande joie. Et ils étaient sans cesse dans le Temple à bénir Dieu."Luc, 24, 46-53


Polyptique de la charteuse de Thuisson les Abbeville. 
Vers 1490. Anonyme Picard. Chicago. Art Institute.


  
Homélie de Saint Augustin *  

     Aujourd'hui notre Seigneur Jésus Christ monte au ciel ; que notre coeur y monte avec lui.
Écoutons ce que nous dit l'Apôtre : Vous êtes ressuscités avec le Christ. Recherchez donc les réalités d'en haut : c'est là qu'est le Christ, assis à la droite de Dieu. Le but de votre vie est en haut, et non pas sur la terre. De même que lui est monté, mais sans s'éloigner de nous, de même sommes-nous déjà là-haut avec lui, et pourtant ce qu'il nous a promis ne s'est pas encore réalisé dans notre corps. Lui a déjà été élevé au-dessus des cieux; cependant il souffre sur la terre toutes les peines que nous ressentons, nous ses membres. Il a rendu témoignage à cette vérité lorsqu'il a crié du haut du ciel : Saul, Saul, pourquoi me persécuter? Et il avait dit aussi : J'avais faim, et vous m'avez donné à manger.
Pourquoi ne travaillons-nous pas, nous aussi, sur la terre, de telle sorte que par la foi, l'espérance, la charité, grâce auxquelles nous nous relions à lui, nous reposerions déjà maintenant avec lui, dans le ciel ? Lui, alors qu'il est là-bas, est aussi avec nous ; et nous, alors que nous sommes ici, sommes aussi avec lui. Lui fait cela par sa divinité, sa puissance, son amour ; et nous, si nous ne pouvons pas le faire comme lui par la divinité, nous le pouvons cependant par l'amour, mais en lui.
Lui ne s'est pas éloigné du ciel lorsqu'il en est descendu pour venir vers nous ; et il ne s'est pas éloigné de nous lorsqu'il est monté pour revenir au ciel. Il était là-haut, tout en étant ici-bas ; lui-même en témoigne : Nul n'est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme, qui est au ciel.

Le corps du Christ
Il a parlé ainsi en raison de l'unité qui existe entre lui et nous : il est notre tête, et nous sommes son corps. Cela ne s'applique à personne sinon à lui, parce que nous sommes lui, en tant qu'il est Fils de l'homme à cause de nous, et que nous sommes fils de Dieu à cause de lui.
C'est bien pourquoi saint Paul affirme : Notre corps forme un tout, il a pourtant plusieurs membres; et tous les membres, bien qu'étant plusieurs, ne forment qu'un seul corps. De même en est-il pour le Christ. Il ne dit pas : le Christ est ainsi en lui-même, mais il dit : De même en est-il pour le Christ à l'égard de son corps. Le Christ, c'est donc beaucoup de membres en un seul corps.
Il est descendu du ciel par miséricorde, et lui seul y est monté, mais par la grâce nous aussi sommes montés en sa personne. De ce fait, le Christ seul est descendu, et le Christ seul est monté; non que la dignité de la tête se répande indifféremment dans le corps, mais l'unité du corps ne lui permet pas de se séparer de la tête.


* Sermon de saint Augustin (évêque d'Hippone, Afrique du Nord, mort en 430), sur la montée du Seigneur Jésus Christ au ciel, pour l'Ascension.

jeudi 4 avril 2019

Comment la culture a tué l'art


Grâce à toi Pier Paolo Pasonili 

Hommage rendu en 2015 à Pier Paolo Pasonili, pour les 40 ans de sa mort, par Sylvain Métafiot, de la série «Chroniques pasoliniennes »






Pour Pier Paolo Pasolini, l’art n’est pas un mot doux susurré aux oreilles des bourgeois et ouvrant miraculeusement les vannes des fontaines à subventions. C’est une matière vivante, radicale et désespérée. Une pâte à modeler les désirs et les rêves issus de la triste réalité. Une exception fragile face au règne de la culture. Ou tout du moins de la nouvelle culture moderne.




    En effet, dans l’Italie d’après-guerre, la culture humaniste (l’art) – celle qui mettait à l’honneur Dante et Leopardi, Rossini et Puccini – a laissé place à une culture plus en phase avec les préoccupations matérielles du moment, une culture tournée vers l’avenir électroménager et le divertissement télévisuel : la culture hédoniste de consommation. Une culture qui impose un tel impératif de jouir des biens matériels que Pasolini parle de « fascisme de la société de consommation », le « désastre des désastres ». Un désastre car cette révolution capitaliste impose aux hommes, quelle que soit leur classe sociale, de se couper des valeurs et des passions de l’ancien monde, comme il l’explique dans ses Lettres Luthériennes (1975) : « Elle exige que ces hommes vivent, du point de vue de la qualité de la vie, du comportement et des valeurs, dans un état, pour ainsi dire, d’impondérabilité – ce qui leur permet de privilégier, comme le seul acte existentiel possible, la consommation et la satisfaction de ses exigences hédonistes. »





Le nouveau pouvoir consumériste impose ainsi un conformisme en accord avec l’air du temps utilitariste : la morale, la poésie, la religion, la contemplation, ne sont plus compatibles avec l’impératif catégorique de jouir du temps présent. L’art qui se nourrit des passions humaines les plus tragiques et les plus violentes n’a plus sa place dans un monde soumis aux stéréotypes médiatiques et aux discours officiels. À quoi servent encore des livres qui transmettent une représentation d’un monde passé dans une société exclusivement tournée sur elle-même ?

Ainsi, si le mot « culture » avait encore un sens à cette époque-là (un sens dépréciatif, on l’aura compris : les artistes appartenant au « monde d’avant »), il est aisé de constater qu’il ne désigne désormais qu’un objet de consommation parmi tant d’autres ; l’inoffensive transgression subventionnée de l’art contemporain en est l’emblème souverain. Une transformation due, en partie, à la volonté de l’intelligentsia de gauche de « désacraliser et de désentimentaliser la vie », se croyant la porte-drapeaux d’un antifascisme fantasmé alors qu’elle contribue à développer, selon la nouvelle logique conformiste, le véritable fascisme moderne, celui de la consommation irrépressible : « Venant des intellectuels progressistes, qui continuent à rabâcher les vieilles conceptions des Lumières, comme si elles étaient passées automatiquement dans les sciences humaines, la polémique contre la sacralité et les sentiments est inutile. Ou alors, elle est utile au pouvoir. »

Poète irréductible, cinéaste enragé, Pasolini s’est toujours élevé contre les normes oppressantes du vieux régime clérical-fasciste, bouleversant les codes et les styles. Mais tout à son irrespect aux désuètes hiérarchies imposées par le pouvoir, il est un des rares à avoir compris que le sacré (l’art), débarrassé de sa léthargie bourgeoise, possède une aura de subversion scandaleuse. Que dans un monde spirituellement desséché et ricanant, il ne faut « pas craindre la sacralité et les sentiments, dont le laïcisme de la société de consommation a privé les hommes en les transformant en automates laids et stupides, adorateurs de fétiches ».

    Dans la lutte cruelle, et pourtant vitale, de l’art contre la culture (le cinéma contre la télévision, le poète contre l’animateur, le théâtre contre les créatifs, l’érotisme contre la transparence, la transcendance contre le matérialisme), la voix de Pasolini, tranchant l’air vicié de la publicité et de la vulgarité, rejoint celle d’un autre grand cinéaste ‘‘mécontem-porain’’ italien, Federico Fellini : « Je crois que l’art est la tentative la plus réussie d’inculquer à l’homme la nécessité d’avoir un sentiment religieux. »


Texte : Pasolini : Comment la culture a tué l’art ! In Profession Spectacle, le 20 novembre 2015. A la une, Idées, Tribune libre, par  Sylvain Métafiot   
Illustrations ; dessins de Robert Empain, extraits d'une série d'illustrations réalisée en 1972 pour la brochure de prospection de l'agence du publicité BBDO à Bruxelles

 

mardi 5 février 2019

Traces et témoignages de la Beauté et de la Vérité


Grâce à Vincent Fournier, Hervé de Vaublanc, Philippe Sers, Isabelle Moulin...


 TRACE & TÉMOIGNAGE - AU COLLÈGE DES BERNARDINS PARIS

EXPOSITION

Vincent Fournier

18 JANVIER - 2 MARS 2019

COLLOQUE

SAMEDI 9 FEVRIER -  9h30  - 18h00


Le Collège des Bernardins à Paris présente une exposition de Vincent Fournier, proposée par le laboratoire Beauté et Vérité de la Faculté Notre-Dame, dans le cadre de sa recherche sur la création artistique comme expérience de la transcendance. Les commissaires sont Philippe Sers et Isabelle Moulin. Je me réjouis que le Collège des Bernardins en vienne a exposer des artistes qui se déclarent non seulement croyants — quel courage ! — mais qui sont aussi engagés dans une recherche dans laquelle expérience esthétique, expérience de la beauté et de la vérité, expérience de la révélation, expérience de l’incarnation et expérience mystique, pourraient se rejoindre pour retrouver la voie d’une régénération d’un art spirituel, d’un art chrétien pour et dans une époque qui a perdu l’Esprit à ce point qu’elle était parvenue à le bannir d’un lieu d’art et de création où il pouvait encore être accueilli, le Collège des Bernardins...  Un tel art, ouvertement spirituel et résolument chrétien, Kandinsky l’avait mis en pratique et appelé de ses voeux dès 1911 dans un livre  —  Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier - et théorisé et enseigné ensuite au Bauhaus.  Les oeuvres et les enseignements de Kandinsky ont marqué ma formation, ma vie et mon travail d’artiste et de poète. Ils ne furent hélas que pillés et détournés de leur vocation véritable par la plupart de ses contemporains, à commencer par Marcel Duchamp et la légion de ses suiveurs jusqu’à nos sinistres jours. Il est des plus urgents de réaffirmer in extremis à la face des puissances de la dérision, de la négation et de la mort, un art pour la Vérité et la Vie !  "La moisson est grande, mais il y a peu d’ouvriers, prions donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers dans sa moisson. » Luc 10,2
Je publie ci dessous les textes en lien avec cette exposition et une vidéo de Philippe Sers intitulée Sagesse et Beauté, le combat spirituel de l'art.  Je signale le colloque organisé en relation avec cette exposition, le samedi 9 février au Collège des Bernardins à Paris, par le laboratoire de recherche de la Faculté Notre-Dame Beauté et Vérité. J'assisterai à ce colloque et je verrai si cette exposition tient ces promesses ...  Informations






ART & TRANSCENDANCE

par  Hervé de Vaublanc  

Directeur de la programmation culturelle Art & Transcendance au Collège des Bernardins

À l’heure d’une société en constante mutation où les innovations technologiques et les découvertes scientifiques prennent le pas sur les croyances collectives, un certain  désenchantement du monde entraîne une perte  de repères autant spirituelle que sociale.  Dans ce contexte, les artistes, « créateurs  de traces », peuvent être perçus comme des  médiateurs avec le divin et suggérer des pistes de réflexions, voire des réponses aux questionnements métaphysiques de chacun. C’est ce rapport entre art et transcendance  que sollicite le laboratoire de recherche  « Beauté et Vérité » de la Faculté Notre-Dame  et cette exposition placée sous le commissariat  d’Isabelle Moulin et de Philippe Sers.

Artiste croyant, Vincent Fournier se livre  et propose au spectateur un cheminement  à travers sa spiritualité. Ses œuvres à l’esthétique épurée, tantôt abstraites, tantôt  figuratives, faites de matériaux et d’objets simples mais symboliques tels que des parchemins, des livres, de la pierre, du bois, des planches, témoignent de sa foi chrétienne  et de son expérience de la transcendance.  Son travail invite à la méditation sur le rapport à l’absolu, à l’existence et au divin, et pousse  tout un chacun - croyant ou non - à renouer  avec sa vie intérieure.


L’ART & LA TRACE

par Isabelle Moulin, commissaire de l’exposition,

À la suite de l’exposition La Grande Résurrection chez Kandinsky pour le 150ieme anniversaire de la naissance du peintre en 2016, le laboratoire de recherche « Beauté et Vérité » présente cette année Vincent Fournier - Trace & Témoignage Le laboratoire « Beauté et vérité. Métaphysique du beau, expérience spirituelle  et création artistique » de la Faculté  Notre-Dame au Collège des Bernardins, est un lieu d’échange entre artistes, historiens de l’art, philosophes et théologiens, qui met l’expérience artistique au cœur de  son activité. Sa spécificité est d’associer l’art  et la beauté, en laissant ouverte la voie de la  spiritualité. Il entend répondre à l’inspiration du cardinal Jean-Marie Lustiger qui voyait  le Collège des Bernardins comme le lieu où unir réflexion, ouverture au monde et culture  dans la pratique du dialogue.

Vincent Fournier cherche à trouver l’unité de la trace, qui est la marque de la vie  spirituelle. De fait, le monde dans lequel nous vivons est saturé de traces, nos traces, celles des autres : les objets que nous  utilisons sont la marque de notre existence,  les chemins que nous empruntons, jusqu’à  nos traces virtuelles. Selon le philosophe Jean-Paul Sartre, notre corps s’étend dans notre environnement par nos traces, tout en  y rencontrant les faisceaux de traces laissés par autrui. La trace est créatrice de monde. Elle est également la marque du créateur  du monde. 

Pour le théologien franciscain saint Bonaventure (1217-1274), tout être créé est  une trace de Dieu, ombre, vestige ou image.  Il est donc possible de remonter, par la voie  de la beauté qu’indiquait déjà le texte biblique de la  Sagesse de l’œuvre au divin artisan. Par la trace, le spirituel touche le matériel. Le créé  porte la marque du divin, qui est aussi le lieu de sa manifestation.Mais la trace est une empreinte légère ; la manifestation se fait discrète, à la manière du Dieu caché qui se révèle dans le monde. Elle témoigne aussi bien de la présence d’un événement (le stigmate) que d’une absence (le tombeau vide), tout comme la croix, marque de l’Incarnation d’un  Christ ressuscité.

Les vocations de l’art  sont sans doute plurielles. Mais il peut s’en trouver une qui réponde à sa « situation ». Car l’art est également trace et monde, présence et  absence, relation entre matérialité et esprit. Pour le philosophe Emmanuel Lévinas, « être à l’image de Dieu, ne signifie pas être l’icône de Dieu, mais se trouver dans sa trace ». Pour lui, la trace de Dieu est à rechercher en allant vers les autres. Mais ne pourrait-on supposer que l’art joue un rôle similaire à l’autre par rapport à moi ? Chercher la trace de Dieu est une manière de suivre le Christ ; la réunion autour d’une œuvre d’art, une forme de Sequela Christi. 

* Isabelle Moulin, Commissaire de l’exposition et co-directrice du laboratoire « Beauté et Vérité » est Maître de conférences à la Faculté de théologie catholique de l’Université de Strasbourg



L’UNITE

par Vincent Fournier, artiste

Cela fait plus de 20 ans. J’étais parti dans un monastère pour quelques jours de retraite  silencieuse. J’eus peu d’échanges avec les sœurs du lieu, si ce n’est une brève discussion  avec l’une d’entre elles. Je me rappelle surtout la réponse qu’elle me fit alors que je l’interrogeais sur divers points de la foi  chrétienne : « C’est une unité. »

Mon travail artistique s’est développé avec la vie spirituelle dont il est la trace. Dans l’ancienne sacristie du Collège des Bernardins, le visiteur découvre sur le mur en dessous des fenêtres un chemin de croix abstrait et symbolique. Une petite peinture figurative précède le chemin de croix : L’Agonie au jardin des oliviers. Les quatorze stations se déploient ensuite en respectant le rythme de la dévotion. Le silence des images murmure chaque scène, invitant celui qui les regarde à la contemplation. Le papier est déchiré, certains traits de pinceau à l’huile se lisent en transparence, au travers du support. L’encre de Chine noire et les bords brûlés  disent le mystère divin. Le visiteur attentif remarquera les chiffres romains et les petits clous dans les cadres de tilleul. On arrive à la très belle porte symbolisant le tombeau. Rencontre avec sainte Marie-Madeleine, première témoin du Christ ressuscité. Elle veille. Le tombeau vide, le linceul de Turin, ses plis et brûlures ont  inspiré les images de cet angle de la sacristie. Transfiguration, passion, résurrection,  eucharistie, Immaculée Conception, le Sacré-Cœur, le Nuage d’inconnaissance, l’empreinte ou Veronica sont les thèmes récurrents proposés. Silencieuses, parfois colorées, ces images simples se répondent par la composition ou par les matériaux, sorte d’échos des variations de la prière durant l’année. Accrochés sur un grand mur comme une  paroi d’ex-votos, des peintures et dessins s’interpellent, fragiles et pauvres. Ils veulent exprimer une unité d’intention : la vie de  foi en Jésus-Christ. Le regard passe de la transfiguration à l’eucharistie et s’arrête sur sainte Claire portant l’ostensoir. 

Différentes, mais semblables par la présence qu’elles veulent révéler, toutes les œuvres font référence à la vie mystique chrétienne.  Elles cherchent à ouvrir un espace pour le cœur, espace de paix et de silence où l’au-delà se communique. Ces images ne sont pas spectaculaires et ne s’imposent pas. Elles veulent indiquer l’univers secret au cœur de chacun : la vie éternelle déjà commencée. Plus loin, un meuble incliné rappelle celui des moines copistes, le scriptorium. Un grand livre renferme des œuvres que l’on découvre en tournant délicatement les pages. La pierre  tombale du moine Günther gisant dans  la sacristie devient source d’inspiration. Les estampes exécutées par frottage s’intègrent harmonieusement et dialoguent avec les autres travaux de l’exposition.  Günther, ce moine mort il y a plus de sept cent ans nous parle encore, ainsi que l’artiste qui a gravé le dessin dans la pierre. Ils nous rappellent la nécessité vitale de  la prière dans le développement de la vie spirituelle et l’unification de l’être intérieur. 



 


RÉFLEXIONS SUR LE MODE DE LA TRACE EN ART  

par Philippe Sers, philosophe et commissaire de l'exposition 

Si en Chine, le shanshui, la peinture de paysage, qui est un art sacré, se définit comme « restes d’encre et trace de pinceau », c’est suffisant pour attirer notre attention sur l’événement qui inspire l’artiste, et qui compte plus que l’œuvre. Le peintre emplit son cœur de la vie du monde pour la laisser se répandre sur le papier en un jaillissement inspiré. L’œuvre marque les étapes d’une recherche, c’est le carnet d’un explorateur, les notes d’un expérimentateur. 

Jacques Derrida a insisté sur l’instrument de discernement que constitue la trace, qui éclaire et rend contrôlable l’historicité. Certaines traces correspondent aux accidents de l’histoire de l’individu : la névrose est ainsi la trace d’une déchirure. Mais il existe d’autres traces, acheiropoïétiques  (c’est-à-dire non faites  de main d’homme), lieux de l’Être. Elles rassemblent les causalités accidentelles dans l’indication de la source majeure et unique. 

De là vient la vénération de la trace, celle que manifeste le lettré Mi Fu devant le rocher, trace de l’action du Créateur, celle des disciples du Bouddha devant la trace de ses pas marqués par les roues de la Loi - la plus ancienne image  du bouddhisme - ou encore la trace insigne du visage du Sauveur, laissée sur le linge d’Édesse - fondement de toute image chrétienne. 
La trace est alors une approche intaglio (1) celle de l’action du principe créateur à travers la contemplation du monde, celle du chemin de l’homme vers la loi intérieure, ou celle des souffrances du Fils de Dieu, révélation de l’amour absolu dans le sacrifice de la Croix. 

L’image artistique est ainsi appelée à être le témoignage visuel d’une illumination de l’artiste, à se muer en un support pour revivre l’expérience de cette illumination et la fruition (2) du Mystère dans l’oraison. La vraie image métaphysique présente donc un double visage. Elle est le témoignage de l’existence d’une expérience qui a eu lieu une fois et en même temps elle appelle à revivre cette expérience. 

Si la trace est avant tout du registre de l’apophase (3), elle se montre aussi comme chemin vers ce dont l’image respecte le secret, tout en nous appelant à y participer. Cette participation demande le vide du cœur cher à la tradition philocalique (4) ce cœur de l’iconographe dans lequel vient s’inscrire la trace lumineuse du visage du Christ selon saint Philothée le Sinaïte. La trace est alors à l’extérieur et à l’intérieur. C’est le tombeau vide qui est le point de départ de la foi en la Résurrection. Les linges pliés que nous verrons ici crient plus fort que toutes les rumeurs du monde. 
Il faut remercier Vincent Fournier de nous faire partager son cheminement, ses illuminations et sa prière. Le remercier de nous inviter  à cette attention toute particulière, que les Pères orientaux dénommaient neptique (5) parce qu’elle est fondée sur un renoncement : celui qui ouvre au Spirituel dans l’art.  Philippe Sers. Commissaire de l’exposition, co-directeur du laboratoire « Beauté et Vérité » Philosophe et critique d’art.

1 - (intaille), gravure en creux.
2 - Le fait de goûter, de savourer, de jouir spirituellement de quelque chose ou de quelqu’un. Le terme implique que cette délectation est transformatrice : elle implique une fructification personnelle.
3 - Négation faite non pour rejeter mais pour manifester l’excès de ce qui est visé. La théologie apophatique dit ce que Dieu n’est pas pour mieux faire ressortir, dans le silence, ce qu’il est.
4 - Tradition ascétique et mystique du christianisme oriental visant la sobriété (nepsis) de l’esprit ou du cœur, c’est-à-dire du centre du sujet personnel, afin d’être rendu disponible à l’œuvre secrète et mystérieuse de Dieu. L’un des moyens employés consiste à synchroniser une prière très simple (la répétition du nom de Jésus) avec la respiration. Le mot « philocalie » signifie amour de la beauté et du bien. La Philocalie des Pères neptiques  est un recueil de textes appartenant à cette spiritualité.
5 - Adjectif signifiant « sobre ». Il s’agit de la sobriété  du cœur visée par la démarche philocalique.