mercredi 30 juillet 2014

La Vie ne peut que se donner


Grâce à toi Thérèse de l'Enfant Jésus




    Au couvent des carmélites de Lisieux, quand venait le mois de juin, la jeune Thérèse de l'Enfant Jésus et ses soeurs novices recueillaient les pétales des roses pour les lancer en chantant au crucifix. 

Ces performances avant l'heure étaient pour ces soeurs des actions de grâce, à savoir des gestes de gratitude, de louange et d’offrande à l’Epoux, au Bien-Aimé Jésus, comme l'étaient toutes les actions de la journée. Thérèse écrit à cette époque qu’elle offre à Jésus chaque battement de son coeur.  

Les milles actions quotidiennes d’une carmélite sont des plus humbles : préparer les repas, laver le linge, soigner les malades, repriser une chemise, écouter, regarder, lire, méditer, prier, chanter, communier, aimer... En vérité, les gestes les plus ordinaires de nos vies deviennent extraordinaires pour autant que, de bonne grâce, nous nous reconnaissions incapables de nous donner le pouvoir qui les permet, que nous comprenions que nous recevons ce pouvoir d’agir d’une puissance qui le détient.

Pour les chrétiens, Celui qui possède la puissance de nous donner la vie et avec elle tous nos pouvoirs d’agir se nomme Dieu, le Verbe de Vie en Personne qui nous donne la Vie qu’Il est et qu’Il a de toute éternité et, avec ce Don, la liberté d'aimer ce Don et le Dieu Vivant qui nous le fait. Ce don absolu de la liberté offre à chacun de prendre pour lui la vie qu’il reçoit pour en jouir à sa guise et dès lors à ne pas se placer comme Thérèse et les chrétiens dans la reconnaissance et la gratitude pour la Vie qui se donne et se redonne à tous. 
Ce choix, tragique et si répandu encore, consiste à ne pas entendre ou à ne pas vouloir entendre le secret de la Vie ; un secret si simple qu'il ne peut se révéler qu’aux coeurs humbles, sincères et demeurer caché aux coeurs vaniteux et ingrats : la Vie ne peut que se donner.

Heureux et dors et déjà ressuscités dans la vérité et la joie de vivre sont ceux à qui se révèle que la Vie est un Don absolu par lequel nous vivons éternellement en Elle. La Vie est le mouvement même du Don premier qui se reçoit pour se donner et ainsi croitre et se multiplier infiniment en tous. C'est pourquoi nous pouvons proclamer avec saint Jean que la Vie est Dieu et Dieu Amour.




    La jeune Thérèse, méditant toutes ces choses en son coeur ne tarda pas à reconnaître son insuffisance à aimer Dieu et ses semblables, alors même qu’elle en avait le vif désir. Comprenant d’abord que la vie est un Don de Dieu, elle comprend que l’amour est un autre Don de Dieu. Alors, le plus humblement et le plus simplement du monde, elle demande au Seigneur de lui faire don de l’amour. Cette demande franche et directe à la Vie en Personne, Thérèse l’appelle sa Petite Voie, ouvrant ainsi pour tous une Voie si simple que personne avant elle, aucune sainte et aucun saint, n’avait osé l'imaginer.

    La Grâce vidéo intitulée Rose recrée à Mérigny (1) que je publie en illustration de cet article, est un symbole de tout cela. Grâce à un petit tour cinématographique ce petit film retourne le temps et montre que si il est facile de cueillir et d'effeuiller une rose, nul en ce monde n’a le pouvoir de la recréer et de lui redonner véritablement la vie sinon Dieu et ses rosiers à chaque printemps. De même en est-il pour toutes les créatures vivantes, de même en est-il pour nos vies qui nous sont données pour être données à leur tour et par cette grâce ressuscitées infiniment. Car là est la loi de la Vie, le secret du Vivant Amour. 

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(1) Grâce vidéo de Robert Empain : une séquence extraite du film Vivre d'Amour dédié à sainte Thérèse et présenté à l'égilse des Minimes Bruxelles dans le cadre des expositions de Grâce en 2009.

Portrait photographique de Thérèse Martin, sainte Thérèse de Lisieux


jeudi 10 juillet 2014

Ouvrir le noyau intérieur


Grâce à toi Annick de Souzenelle

A la lumière de son cheminement intérieur, Annick de Souzenelle nous invite à la redécouverte de notre nature divine. C’est avec un regard neuf qu’elle scrute les textes bibliques et l’alphabet hébraïque pour nous livrer les secrets de notre devenir. Par-delà son affiliation au christianisme orthodoxe, elle est aussi une femme de son temps, cultivant amour de la tradition et art du psychothérapeute - l’apport de la psychanalyse est pour elle indéniable. Son enseignement véhicule un souffle régénérateur puissant et constitue une formidable dynamique pour nous aider à comprendre et à grandir dans l’émerveillement de la tâche à accomplir.


Annick de Souzenelle lors de sa visite à notre exposition Face de Dieu Face de l'Homme 
à l'église des Minimes à Bruxelles en 2009



Un entretien de Annick de Souzenelle avec Claudine Della Libera pour la revue en ligne Nouvelle Clés.

Nouvelles Clés : L’homme aujourd’hui, quel est-il ? Quelle étape vit-il ? 
Annick de Souzenelle : L’homme patauge encore dans le psychique. Il est l’Homme du 6e jour de la Genèse, un homme en gestation qui n’a pas laissé germer la conscience en lui, mais qui est à la veille de le faire. Face aux problèmes qui le menacent, il ne peut rester dans une logique "animale" ; il lui faudra accéder à la conscience pour sortir du labyrinthe qu’il s’est créé. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que cela est déjà en marche. Nous vivons cette percée du nouvel homme qui cesse d’être un "forgeron de l’extérieur" pour oeuvrer dans la forge intérieure.
N. C. : On ne peut évoquer le monde contemporain sans évoquer le danger nucléaire, les pollutions diverses et la violence qui prend de multiples formes partout sur la planète. L’homme ne sera-t-il pas assez fou pour se détruire lui-même ?
A. de S. : L’homme d’aujourd’hui est encore sous l’emprise des passions psychiques. Il a banalisé et normalisé l’état de chute ; il accomplit à l’extérieur ce qu’il n’accomplit pas dans son cosmos intérieur et se trouve dépourvu devant les forces ainsi libérées, telle la force nucléaire. Il ne peut dominer une vie qui lui échappe ; d’où les peurs qui l’habitent, génératrices de guerres et de violences. Ce n’est qu’au prix de ce retournement de l’extérieur vers l’intérieur, à la lumière d’une urgente prise de conscience que l’homme ouvrira son noyau intérieur et accomplira le Dieu qui est en lui.
N. C. : Et si le retournement ne se faisait pas ?
A. de S. : Je ne peux y croire. Dans les textes, l’homme est déjà sauvé, accompli dans sa dignité. La résurrection du Christ, c’est celle de chacun d’entre nous au terme de son accomplissement. C’est dans notre inconscience que nous ne sommes pas ressuscités.
N. C. : Pourquoi avoir choisi la tradition judéo-chrétienne pour comprendre l’aventure humaine ?
A. de S. : D’abord parce qu’elle constitue notre racine culturelle. Comme beaucoup d’autres, j’ai eu à un moment de ma vie le besoin d’aller vers l’Inde et des religions orientales. Ma rencontre avec l’Église orthodoxe de France a décidé de mon retour à l’Évangile et aux textes bibliques ; leur richesse est immense. Après 30 ans d’expérience dans cette tradition, je suis de plus en plus dans l’émerveillement. Et c’est dans l’émerveillement que je découvre l’histoire d’Adam, celle du peuple hébreu et celle des femmes de la Bible, comme étant ma propre histoire, la vôtre, celle de l’humanité tout entière. Quant à la langue hébraïque, je la découvre aussi sous-tendue par le verbe divin lui-même !
N. C. : La tradition serait alors bien vivante et nous arlerait à différents niveaux accessibles en fonction de notre propre niveau de conscience ?
A. de S. : Cette communication avec elle est aussi forte que l’est notre désir ; avec elle nous cheminons dès lors que notre coeur s’est ouvert, jusqu’à la mort et la résurrection du "fils" en nous.
N. C. : Ce "fils", quel est-il ?
A. de S. : En hébreu, le mot "fils", "Bar", désigne aussi "le grain de blé" : une seule loi recouvre la vie de ces deux êtres : le grain de blé doit mourir dans la terre extérieure pour croître et donner un nouvel épi. Le "fils", ce grain d’incréé en nous, nous oblige à mourir dans nos terres intérieures pour donner le fruit de l’Arbre de la connaissance : "si le grain ne meurt...", dit le Christ. Et Lui, fils de l’Homme total (l’humanité) meurt et ressuscite pour qu’il donne son fruit !
N. C. : Votre tâche en tant que "transmetteur" du message biblique quel "effort" constitue-t-elle ?
A. de S. : Quand l’homme recherche Dieu, il n’y a pas d’effort. C’est un travail amoureux et partager ce que l’on vit est une joie. Mon travail sur la Genèse n’est qu’un marche-pied qui un jour sera dépassé dans une plus grande conscience des textes. Ceux-ci sont une colonne vertébrale vivante. Ils nourrissent et contri- buent à la verticalisation de l’homme.
N. C. : En tant que femme comment vivez-vous le péché dont Eve s’est rendue coupable et qui fût, nous ne pouvons le nier, le début d’un net ostracisme pour la femme ?
A. de S. : Cette Ève qu’on a dit saisie par le serpent n’est pas la femme ; elle est le premier féminin de la Bible, Isha, côté ombre qu’Adam a reçu l’ordre de garder et de cultiver ; notre inconscient, en fait. C’est lui qui, chaque jour encore est saisi par le serpent avant même que nous le sachions, et souvent sans que nous ne le sachions jamais ! Adam chassé de son Eden intérieur et retourne vers I’exterieur ne connaît plus que la femme biologique appelée Ève. Le mariage entre l’homme et la femme est une vie d’accomplissement renvoyant à la nécessité du mariage intérieur de chacun. La vie monacale est une autre voie, mais le rejet de la femme dans un certain type de monachisme me semble une déviance. En tout état de cause, il ne peut exclure le féminin intérieur hors duquel il n’y a pas de salut.
N. C. : L’image de la femme stérile revient souvent dans la Bible, que signifie-t-elle ?
A. de S. : La stérilité qui affecte dans un premier temps la plupart des femmes de la Bible, c’est la stérilité intérieure. Pour les hébreux, faire le fils, c’est faire le fils intérieur. Dans le mot hébreu qui signifie "stérile", on retrouve la notion d’"essentiel". Cette stérilité est là pour faire prendre conscience que la vraie fécondité n’est pas dans l’enfant extérieur. Le drame de l’humanité, c’est de se satisfaire de ses fils biologiques.
N. C. : Mais toutes les instances sociales et religieuses n’ont-elles pas prôné que le but de la vie est dans la procréation et le mariage ?
A. de S. : Ces données ont des conséquences dramatiques et ont fait oublier à l’homme ce qu’est authentiquement l’être "religieux" : celui qui se relie au fils intérieur. Là est la vraie maternité. Le monde des serviteurs et des esclaves dans la Bible est fécond tout de suite, car biologiquement fécond, comme tout animal.
N. C. : Il est dit aussi dans la Bible que "la femme stérile est belle", ce qui peut surprendre... 
A.de S. : La femme stérile, c’est l’humanité, l’Homme du 6e jour que nous sommes. L’Homme du 6e jour est analogue à l’arbre qui est encore sous terre. Il prend le "sous terre" pour la lumière. Sa vocation à ce moment-là est de planter ses racines. Il ne peut à ce stade porter son fruit. Mais cette étape de sa stérilité est essentielle. C’est le travail de germination des profondeurs. Il y a donc une nécessité de la stérilité pour atteindre à la beauté qui naît de la transformation intérieure. En ce sens, ces femmes stériles, appelées à être rendues fécondes par le souffle divin, sont belles. La beauté, l’harmonie du monde dépend de ces épousailles avec le féminin.
N. C. : Et le masculin dans tout cela ?
A. de S. : Il est indispensable ; il n’y aura pas d’enfantement sans lui. Être mâle, pour l’homme comme pour la femme, c’est être celui qui se souvient de son inaccompli, c’est donc être conscient de sa faiblesse ! Il doit se souvenir de cette réalité intérieure qui est à la fois son futur et son passé : la Adamah, la mère intérieure qui est là avant Adam et qui recèle le noyau de son être. C’est cette mère que nous avons à épouser pour devenir l’homme accompli. Tous les mythes le disent.

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Drame dans le Ciel. Aquarelle. 1990



 
N. C. : Cela crée-t-il pour l’homme une nouvelle exigence ?
A. de S. : Une nouvelle exigence se fait jour, comme lorsqu’on travaille sur les textes hébraïques. A force de les scruter, si nous parvenons à un autre niveau de lecture - les hébreux disent que la Thora peut se lire sur 70 niveaux de lecture - le texte nous oblige à vivre ce qu’il révèle, sinon il se ferme. Lorsqu’il s’ouvre, on acquiert une nouvelle intelligence du coeur, et celle-ci exige de nous toujours plus.
N. C. : Il s’agit de ce que vous nommez "noces" ou "épousailles" et dont la connotation est à la fois amoureuse et charnelle...
A. de S. : Oui, mais il existe deux modes d’épousailles. L’un qui concerne les noces de l’homme avec lui-même (mâle et femelle au niveau essentiel dont nous venons de parler) ; l’autre qui concerne les noces de l’homme et de Dieu : au fur et à mesure que l’homme s’accomplit dans ses premières noces, il se construit en tant qu’"épouse" de Dieu, pour atteindre aux deuxièmes noces. L’Adam est féminin par rapport à Dieu, mâle par rapport à son féminin intérieur, "Ish" (époux) par rapport à "Ishah" (épouse), mais il est aussi "Ishah" par rapport à Dieu, époux-archétype. Les épousailles sont donc à deux niveaux et interfèrent dans un embrassement admirable. Mais c’est en ce sens qu’on ose dire qu’Adam est le "côté ombre" de Dieu, le féminin de Dieu. Cette double rencontre ne peut se faire que dans l’acceptation et l’amour et dans notre dimension chamelle. Les cieux, c’est ici et maintenant, et cela passe par la réalité la plus concrète. Les noces avec le divin se vivent dans chacune de nos cellules. Dans cette perspective, il faut ausi reconsidérer le rapport homme-femme.
N. C. : Justement ce rapport nouveau entre homme et femme quel est-il ? Quelle mutation sera nécessaire ?
A. de S. : Beaucoup de femmes aujourd’hui vivent les prémices de cette mutation intérieure et ont reconnu cette dualité intérieure qui porte en elle-même la dynamique de l’accomplissement. Elles se sont éveillées plus vite que les hommes. Beaucoup d’entre elles souffrent de ce que leurs compagnons de vie ne les suivent pas dans l’éclosion de leur nouvelle conscience. C’est un passage douloureux qu’elles auront à assumer, souvent au prix d’une grande solitude. C’est en ce sens que réside en elles le salut du monde.
N. C. : Comment expliquer ce temps d’avance de la femme sur l’homme aujourd’hui ?
A. de S. : Les deux dimensions : biologique et ontologique, ne sont pas séparées, et la femme comme nous l’avons déjà dit est davantage portée vers le sacré et beaucoup plus sensible à la réalité du mystère qui est en elle. Chaque femme qui porte un enfant vit en résonance avec ce mystère. Elle vit d’une façon naturelle une fonction "sacerdotale" qui dépasse infiniment sa réalité biologique. Avant l’homme, elle semble avoir trouvé son côté mâle, celui qui "se souvient".
N. C. : Qui dit s’éveiller dit aussi souffrir, rencontrer le mal ?
A. de S. : Avoir le désir du face à face avec le divin, c’est accepter d’être confronté aux "animaux" qui nous habitent et qui, doués d’une vie autonome, nous dévorent. Là est le mal constitué par "la chute" dont nous reconduisons chaque jour le drame, ce qui nous amène à reconduire du même coup la souffrance. Nous générons alors des événements qui en sont la conséquence directe, non punition divine, mais effet des lois fondatrices que notre infantilisme nous laisse ignorer, préférant le concept facile et déresponsabilisant de "père fouettard" ! Mais même au coeur de ces événements, si douloureux soient-ils, le retournement est possible. Chaque épreuve est une possibilité pour nous de pénétrer nos ténèbres (le féminin) et d’en faire la lumière. Alors une nouvelle intelligence de la souffrance se fait jour, elle est lumière jetée sur le chemin de l’accomplissement. Nous sommes dans l’esclavage tant que nous n’avons pas compris cela. Tout est dans l’acceptation des événements, là commence la véritable libération, et l’on perçoit soudain la profonde beauté de la vie.
N.C. : Ainsi il n’y aurait ni bien ni mal, mais seulement "accompli" et "inaccompli" ?
A. de S. : Le mal n’existe pas ontologiquement dans la Genèse, et le mot "péché" signifie en hébreu "mal visé". L’Arbre de la connaissance du bien et du mal est en fait celui de l’accompli et de l’inaccompli. Le Christ sur la croix dit : "Tout est accompli." C’est le passage des ténèbres à la lumière. La résurrection est déjà là. Il est le véritable fruit de l’Arbre de la connaissance. C’est celui-là que nous sommes en devenir et qu’alors nous pourrons manger. Dans l’Eucharistie, le chrétien se nourrit de Lui pour le devenir.
N. C. : Comment votre intelligence du monde considère-t-elle ta maladie ?
A. de S. : Elle est la somatisation d’un non-faire intérieur. Le rôle physiologique de chaque organe et de chaque membre est sous-tendu par la fonction essentielle de chacun d’eux : celle-ci concourt à conduire l’homme, "image de Dieu", vers la "ressemblance", la déification. Devenir des hommes - que nous ne sommes pas encore - puis des dieux, telle est notre vocation inscrite dans la programmation de la moindre de nos cellules. C’est pourquoi la maladie est l’un des langages du corps. A nous de savoir le déchiffrer et de devenir responsables. Le médecin, sans le travail du malade, ne peut qu’effacer le langage, c’est-à-dire déplacer le problème, mais non le guérir .
N. C. : Comment pressentez-vous le futur de l’homme ?
A. de S. : Avec une grande espérance, car dans la résurrection du Christ l’humanité est déjà accomplie. Pour l’instant c’est à la femme, plus avancée sur le chemin, de faire le travail, mais lorsque l’homme s’y attèlera, tout ira très vite. Il lui faudra quitter la conquête extérieure pour la conquête intérieure. Cela lui sera difficile, mais quelle beauté immense il nous donnera à ce moment-là ! 


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Se souvenir du Jardin... Gouache sur papier. 
1992





De la femme et de la vocation essentielle

N. C. : Annick de Souzenelle, on ne peut qu’être frappé par l’immense majorité de femmes qui viennent vous entendre. Que signife ce phénomène ?
A. de S. : La société et les moeurs ont évolué de telle façon que beaucoup de femmes se sont libérées de la domination exercée par l’homme et des contraintes de la vie domestique aussi. Ainsi s’est produit la mise en disponibilité d’une énergie folle, cette énergie constituant la force même de la femme. En synchronicité, beaucoup de barrières se sont levées. Autrefois, la force de l’inconscient était jugulée par des interdits religieux ou moraux. Aujourd’hui, cette force n’est plus contenue. Les femmes - et l’humanité tout entière - croient se libérer, mais elles risquent de ne s’enchaîner que davantage à d’autres "époux", si elles n’entrent pas dans ce qui est la vraie libération.
N. C. : Et cette libération, quelle est-elle ?
A. de S. : Il faut bien comprendre que le rapport de l’homme à la femme est analogique à celui du conscient et de l’inconscient : l’Adam de la Genèse, "créé mâle et femelle" est "image de Dieu". A un premier niveau, animal, cette dualité désigne l’homme et la femme ; mais en tant qu’"image de Dieu", l’Adam est infiniment plus que l’animal. A ce deuxième niveau, l’Adam (l’humanité totale, hommes et femmes, chacun de nous) est constitué de deux pôles : l’un qui "se souvient" (même mot que le substantif "mâle" en hébreu) de l’autre, "contenant" d’un immense potentiel d’énergies, dont le noyau est le germe divin, semence de tout être. Ce féminin, cette réserve d’énergies est un potentiel inouï, qui est à conquérir - et ceci en chacun comme en l’Adam total. Il est bien certain que les deux niveaux de lecture ne sont pas étrangers l’un à l’autre et que l’homme est plus que la femme concerné par la vocation de conquérant - mais il ne l’a investie jusqu’à aujourd’hui qu’à l’extérieur de lui-même - et que la femme, plus que l’homme, est sensible au mystère divin qui habite chacun, mais qui, jusqu’ici, est resté noyé dans une inconscience quasi totale. La vraie libération est le retour aux normes ontologiques qui invitent l’homme et la femme à intérioriser la conquête et devenir conscients du potentiel divin qu’ils sont et qui, non accompli, peut devenir diabolique.
N. C. : Ce féminin-là n’a pas grand-chose en commun avec celui qui fait la une des magazines dits "féminins" ?
A. de S. : Non, évidemment. Le féminin en chacun de nous, c’est la Adamah de la Genèse biblique, la "grand-mère des profondeurs" de Jung, celle de notre réalité archétypieue. Elle est notre terre intérieure, le "côté ombre" qu’Adam ne connaissait pas avant que Dieu ne la lui révèle (Gen. II, 22) et qu’il doit "épouser". Chacun d’entre nous en tant qu’Adam est appelé à le faire. Elle est la totalité de notre cosmos intérieur, tout ce que la psychologie moderne nous aide à découvrir, ce "féminin" qui appartient aussi bien à l’homme qu’à la femme.

Illustrations : Photo de Astrid Meurens. 2009. Aquarelle et gouache de Robert Empain. 1990 et 1992

mardi 8 juillet 2014

Mille grâces mille larmes de joie. Un film inachevé sans cesse recommencé


Je publie sur ma page You Tube des extraits du film Mille grâces, mille larmes de joie que j'ai commencé en 2000 et présenté en 2001 dans une chapelle romane à Le Blanc en France. 
Ce film ne prétend pas s'approprier la beauté du monde mais espère tout simplement lui rendre grâce. Les plans séquences qui s'y succèdent, et qui s'y succèderont indéfiniment au fil du temps, je les nomme des grâces, des grâces recueillies une caméra à la main, des grâces rendues à l'Auteur véritable des réalités terrestres sans cesse créées par Lui pour notre émerveillement et notre éveil, des grâces projetées sur la Terre, dans le Ciel et dans les yeux des humains depuis la création du monde, depuis que la lumière a jailli des ténèbres, depuis que des vivants les regardent, s'en étonnent et s'en émerveillent.  Un tel film, amis, ne saurait ainsi avoir un début, un milieu et une fin car il est infini et ne fait que capter ce qui dans le monde à chaque instant ne cesse de commencer. C'est pourquoi un tel projet, une telle prière en vérité est toujours en cours, toujours à voir, à faire et à dire, toujours en retrait de sa tâche infinie. 

Je publie ci dessous quelques unes de ces grâces que vous retrouverez plus nombreuses sur You Tube.
Je publie en complément la petite allocution que j'ai faite à Le Blanc en 2001 avant de la projection d'un premier jet de ce film qui était alors composé d'une cinquantaine de grâces recueillies dans le Parc régional naturel de la Brenne qui entoure cette belle ville de France. Grâce à ceux qui m'ont permis de le faire. 






Qui suis-je ? 
Mesdames, messieurs, si je suis un étranger pour vous, sachez que je suis encore, et largement, un inconnu pour moi même. On me dit poète et peintre, je suis un voleur. 
Non pas un voleur de banques, de sacs à main ou de mobylettes, mais un voleur de petit chemin, un voleur de beauté, un voleur de feu. Un glaneur serait plus juste, selon le titre du beau film qu'Agnès Varda présentait alors que je montais mon modeste film, mon premier film, mon seul film, un film à tout jamais inachevé, et sans cesse recommencé... 
Ce que vous allez voir est mon butin, la petite moisson de ce que j'ai glanée sur les chemins de votre pays de Brenne. 

Qu'ai-je glané pour vous ? 
La beauté et la lueur des visages croisés au hasard à Le Blanc, l'impudeur de quelques fleurs abandonnées au bord des routes de Mérigny, un peu de vin dans un verre d'eau, un étang minuscule dans le creux d'une pomme, les éclats du soleil dans des perles de rosée à Ingrandes, des arcs-en-ciel produits par un arrosoir, des étoiles dans les plis de vos rivières, des arbres se diluant dans le courant, le regard d'une enfant fascinée par un serpent à la Foire commerciale, des tortues prises au piège dans une boite en plastique et ainsi de suite... Mille grâces à mes yeux.

Pourtant cette beauté là est sans valeur pour notre temps, elle appartient au monde du rien,  elle appartient donc à tout le monde et par là elle n'appartient à personne, si ce n'est au poète, au voleur de feu que je suis. Elle est hors spectacle, hors marché, elle n'est pas cotée en bourse, en vérité elle est sans prix et donc hors de prix. Tout simplement parce qu'elle relève de l'être et non de l'avoir, cette beauté là, comme toute beauté véritable, est gratuite. Gratuite cela signifie qu'elle provient de la grâce. De la grâce infinie et oubliée qui nous donne à tous d'être là dans une vie et dans un monde qui nous sont donnés à chaque seconde.



J'ai pris le titre de ce film, Mille grâces, mille larmes de joie, à une prière que Blaise Pascal avait cousue dans son manteau : Feu Joie Joie Joie, mille grâces, mille larmes de joie, pour chaque jour d'exercice sur la terre... 
J'aurais pu voler la belle formule dans laquelle Martin Heidegger concentre sa philosophie : Denken is danken - Penser c'est remercier. 

Les images de ce film ne prétendent certes pas s'approprier la beauté du monde, elles espèrent juste lui dire merci, lui rendre grâce. Elles ne sont littéralement que des reflets fugaces des images crées en permanence par la lumière, des phénomènes existants depuis la création du monde, depuis qu'existent la lumière et les ténèbres. 
Rainer Maria Rilke disait de la beauté qu'elle est le voile qui nous protège encore du Terrible. Je vous prie de regarder ces images comme les voiles tendus de l'Amour, comme mille voiles  à lever sur l'inconnu familier qui vous entoure, des images projetées ici sur un tissu de soie presque transparent pour mieux en montrer la nature cachée.  
Ces images espèrent inaugurer un autre regard sur la beauté du monde : un regard capable d'admirer son humilité.  Admirer, oui : "Admirer l'homme et admirer la terre et vous vivrez ardents et clairs". Admirer, le verbe splendide que nous a donné le poète belge Émile Verhaeren pour orienter la pensée et les rapports entre les hommes.
Un tel film, mes amis, ne saurait ainsi avoir un début, un milieu et une fin, il est infini ou indéfini. car il pointe ce qui dans le monde ne cesse de commencer. C'est pourquoi un tel projet, une telle prière en vérité, ne peut être qu'inachevée car toujours en retrait de sa tâche infinie.

Les images de visages de femmes et d'hommes que vous y verrez espèrent encore témoigner humblement de la Loi divine qui fonde notre Humanité et pourrait remplacer toutes nos lois humaines, une Loi nous rappelle que de tout homme est un miracle sur la Terre comme au Ciel. Une Loi que chaque visage humain proclame :  « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».


Je remercie les personnes qui ont bien voulu me confier l'image de leur visage et ainsi le visage de leur véritable image... 

Je vous invite maintenant à regarder ce voile d'images. Regardez les comme des mensonges qui lèvent un peu le voile sur la vérité.  N'est-ce pas  cela  qu'espère accomplir toute œuvre d'art ?  

J'en dirai plus une autre fois.

A suivre...  

                                                           
                                                            
Texte de présentation du film de Robert Empain Mille grâces mille larmes de joie, deux séquences vidéos extraites ce ce film. projeté en la chapelle du Château Naillac à Le Blanc. Eco musée du Parc Naturel de la Brenne. 2001

lundi 30 juin 2014

Viens toi qui est bon


Grâce à toi Olivier Clément


 Voici un texte d'Olivier Clément sur la Prière du Saint-Esprit, une prière qui nous place dans le Souffle immédiat et la communion de l'Esprit-Saint, qui est l'Esprit Créateur 


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PRIÈRE DU SAINT-ESPRIT 
Roi céleste, Consolateur,
Esprit de Vérité,
toi qui es partout présent et qui remplis tout,
trésor des biens et donateur de vie, 
viens, fais ta demeure en nous,
purifie-nous de toute souillure,
et sauve nos âmes,
toi qui es bon.


Telle est la prière à l’Esprit Saint la plus répandue dans l’Église orthodoxe. On ne commence jamais une action importante, que ce soit dans l’Église ou dans le monde, sans la prononcer. Dans l’Église, c’est la prière qui introduit à toute prière, car toute prière authentique se déploie dans le souffle de l’Esprit. "L’Esprit vient en aide à notre faiblesse, car nous ne savons quoi demander dans nos prières. Mais l’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements ineffables" (Rm 8, 26). Notations qui valent pour notre prière dans le monde où seul l’Esprit peut unir le visible à l’invisible, lesquels, dit Maxime le Confesseur, doivent se symboliser mutuellement, – figure christique. Le Christ en effet existe dans l’Esprit Saint et nous le communique. Son Corps ecclésial est le lieu d’où jaillit, ou bien sourd goutte à goutte, cette communication. Onction de Jésus, donc de son Corps, il oint les membres de celui-ci, les christifiant, faisant d’eux un peuple de prophètes. Si la Pentecôte commence au jour que décrivent symboliquement les Actes des apôtres, elle ne s’y enclôt pas. Elle continue, se déploie, ou s’enfouit, dans un élan finalement irréductible vers l’Ultime, tantôt en effet souterraine et tantôt éclatante, préparant et anticipant, dans l’eucharistie et dans les hommes eucharistiques, le retour de toutes choses en Christ.

Roi céleste, Consolateur, Esprit de Vérité
Le mot "roi" affirme la divinité de l’Esprit, comme l’a fait en 381 le deuxième Concile œcuménique. L’Esprit n’est pas une force anonyme, créée ou incréée, il est Dieu, un "mode" unique "de subsistance" de la divinité, une mystérieuse "hypostase" divine. "Roi céleste" : ce dernier mot désigne ici la "Mer de la Divinité", comme dit la tradition syriaque. Roi est celui qui régit. L’Esprit du Père, qui repose dans le Fils, "Royaume du Père et Onction du Fils", dit, entre bien d’autres, saint Grégoire de Nysse, régit, c’est-à-dire sert, la communion des "hypostases" divines dont la Tradition, scrutant les Écritures, dit qu’il est la "troisième". Il y a l’Un, le Père, il y a l’Autre, le Fils, et le dépassement de toute opposition se fait dans le Troisième, non par résorption de l’Autre dans l’Un, comme c’est le plus souvent le cas, semble-t-il, dans les spiritualités asiatiques et les gnoses, mais par une Différence trois fois sainte sans la moindre extériorité.
Simultanément, ce Roi vient à nous pour nous communiquer le céleste, pour nous réconforter, nous transmettre la vie ressuscitée. C’est pourquoi le Christ, dans l’Évangile de Jean, au Discours des Adieux, le nomme Paraclet, on traduit : le Consolateur, mieux vaudrait dire, avec les Anglais, le "comforter", celui qui conforte en donnant la vraie force. "L’autre Paraclet", dit Jésus, car ils sont inséparables : l’immense consolation, échange des vies, transfusion de force que recèle le Christ, c’est l’Esprit qui les décèle et les manifeste au long de l’histoire, selon les recherches, les angoisses, les intuitions qui déchirent ou exaltent celle-ci.

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Giotto. La Pentecôte. 1304-1306. Fresque.
Chapelle des Scrovegni, Padoue. Italie




Roi céleste, Consolateur : dans l’Esprit, Dieu transcende sa propre transcendance, selon une trans-descendance aimante si l’on veut accepter ce terme, don que Dieu fait de lui-même qui, tout entier inaccessible, se rend tout entier participable. Comme le disait Vladimir Lossky, Dieu "franchit le mur de sa transcendance" dans l’Esprit Saint, par qui, en qui, le Logos, le Verbe, ne cesse de se manifester à travers les multiples expressions de la Sagesse et de la prophétie, "lumière éclairant tout homme qui vient dans le monde", par qui, en qui, le Verbe ne cesse de se faire chair : car l’Incarnation du Verbe se réalise par l’Esprit – et par la liberté lucide et forte de la Vierge car l’Esprit est inséparable de la liberté.
C’est pourquoi, quand nous disons "Esprit de Vérité", ou, plus précisément, "de la Vérité", nous ne désignons pas une notion, un ensemble de concepts, un quelconque système – il y en a tant ! – mais Quelqu’un qui nous a dit qu’il était, qu’il est "le Chemin, la Vérité et la Vie", les mots "chemin" et "vie", inclus en celui qui est le Vrai, le Fidèle, le Véridique, désignant, semble-t-il, plus particulièrement le Saint-Esprit.
La Vérité, la révélation, inséparablement, de la vérité de Dieu et de celle de l’homme, c’est le Verbe incarné, le Dieu fait homme. C’est lui que l’Esprit nous rend présent dans les sacrements, les "mystères" de l’Église, dans l’Église mystère du Ressuscité, sacrement de résurrection grâce à (par la grâce de) l’Esprit Saint.
Le Christ chemine avec les pèlerins d’Emmaüs, mais ils ne le reconnaissent pas : sa parole pourtant, que porte son Souffle, embrase leur cœur. Et quand il rompt le pain déjà eucharistique, il se dévoile et, en même temps, se dérobe, il ne peut plus être là que dans l’Esprit Saint. C’est pourquoi l’Église Corps du Christ est aussi le Temple du Saint-Esprit. En Christ, l’Église est l’Église du Saint-Esprit.
Toi qui es partout présent et qui remplis tout
Tout est pénétré par la grâce, tout frémit, vibre, s’éveille dans le Souffle immense de la vie, comme l’arbre dans le vent, l’invisible à grandes brassées, comme la mer "aux mille sourires", comme l’élan qui pousse l’un vers l’autre l’homme et la femme. La langue française moderne a tendance à opposer l’esprit et la matière, ou encore, par un platonisme dégénéré, l’intelligible et le sensible. Mais l’Esprit Saint, Roua’h en hébreu, Pneuma en grec, Spiritus en latin, c’est le Souffle, le Vent qui souffle où il veut et dont on entend la voix (Jn 3, 8) car il porte la Parole et, en elle, le monde, les mondes visibles et invisibles.
Le mot Roua’h, dans les langues sémitiques, est tantôt du masculin et tantôt du féminin. Non qu’on puisse appauvrir, "naturaliser", la Trinité en une sorte de schéma familial : Père, Mère, Fils, mais parce que dans les signes confus de notre langage, viril est le feu de l’Esprit, féminin son murmure "à la limite du silence" comme une mère qui berce son enfant en chantant à bouche close. Là peut-être pressentons-nous cette mystérieuse Sagesse qui traverse les derniers livres de l’Ancien Testament et nous rappelle que Dieu est "matriciant" (comme traduit André Chouraqui), rahamim, pluriel emphatique de rehem qui signifie matrice.
Saint Maxime le Confesseur évoque la présence de l’Esprit Saint dans l’existence même du monde, dans les êtres et les choses qui sont autant de logoï du Logos, de paroles que Dieu nous adresse. Paul, dans sa Lettre aux Ephésiens (4, 6), évoque le Dieu qui est au-dessus de tout, à travers tout et en tout. Le Père en effet est le Dieu toujours au-delà, principe de toute réalité. Le Verbe est le Logos qui structure le monde par ses idées-volonté créatrices. Et l’Esprit est véritablement Dieu en tout, qui vivifie et conduit toute chose à son accomplissement dans la beauté. Dieu ailé, désigné par des symboles de mouvement, d’envol, le vent, l’oiseau, le feu, l’eau vive, non pas la terre mais celui qui fait de la terre un sacrement.
Trésor des biens, donateur de vie
Le mot "bien", comme le mot "bon" à la fin de cette prière, a un sens ontologique, un sens qui concerne l’être, c’est-à-dire l’amour, car "Dieu est amour", répète saint Jean, et donc l’être rien d’autre que la profondeur et la densité inépuisable de cet amour. L’être, pourrait-on dire, est relationnel, et comme l’en-dedans (et le rayonnement) de la communion. Ainsi, les "biens" dont dispose l’Esprit, dont il est le "trésor", c’est-à-dire le lieu de donation et de diffusion, c’est la grâce, la vie ressuscitée, "la lumière de la vie", dit encore saint Jean. "Le Saint-Esprit devient en nous tout ce que les Écritures disent au sujet du Royaume de Dieu – la perle, le grain de sénevé, le ferment, l’eau, le feu, le pain et breuvage de vie, la chambre nuptiale ..."
C’est pourquoi le texte de la prière précise le mot "biens", qui pourrait avoir quelque chose de statique, par le mot "vie". L’Esprit, comme dit le Credo de Nicée-Constantinople, est "donateur de vie". Vie, il semble que ce soit le mot clé quand on parle de l’Esprit. Certes, en grec, on trouve deux termes distincts-bios ; pour désigner la vie biologique, et zoé pour désigner la vie spirituelle, à la limite, ou plutôt comme fondement et accomplissement, la vie ressuscitée en Christ. Mais sans doute ici ne faut-il pas distinguer, sinon des degrés croissants d’intensité. Tout ce qui est vivant est animé par le Souffle divin. Ainsi de ces structures invisibles, toujours en action, qui font que l’universelle tendance à la désagrégation, au chaos, à l’entropie, se trouve retournée en réintégration, en complexité de plus en plus subtile, de sorte que sans cesse la vie naît de la mort, figure élémentaire de la Croix, de la mort-résurrection. Un grand physicien a pu dire que le monde ruisselle d’intelligence ! L’Esprit est présent et actif dans tout ce qui est vivant, de la cellule à l’union mystique, en passant par ce grand mouvement de l’éros qui marque, intensifie toute existence et, par l’homme, la tend vers la grâce, vers l’agapè.
Pourtant, si l’on peut dire que toute vie, dans le monde, est portée par l’Esprit, par son énergie longtemps et souvent encore anonyme – ce que saint Irénée de Lyon, au II° siècle, nommait l’afflatus , cette vie est toujours liée à la mort. Mais depuis que le Christ est ressuscité, la source personnelle de l’afflatus, le Spiritus (pour reprendre le vocabulaire d’Irénée), est désormais dévoilée. Ou plutôt dévoilée-voilée, ce qui pourrait être une définition du sacrement, sinon ce serait déjà la Parousie. Or le Spiritus communique, à partir du calice eucharistique, une vie pure, une vie qui assume et comme retourne la mort : de sorte que tant de morts partielles, stigmates inévitables de nos existences, et finalement notre mort biologique, sont désormais des pâques, des passages initiatiques : on l’a dit, le voile peu à peu déchiré de l’amour. La mort, au sens global, à la fois physique et spirituel, est en quelque sorte derrière nous, ensevelie dans les eaux de notre baptême (de désir aussi, ou de larmes, ou de sang – que savons-nous ?). Le fond de notre existence n’est plus la mort mais l’Esprit. Et si nous faisons attention à cette présence, si nous creusons jusqu’à elle, jusqu’à ses grandes nappes de silence, de paix et de lumière, l’angoisse, en nous, se transforme en confiance, les larmes deviennent notre vêtement de noces, le vêtement du gueux – bon ou mauvais, qu’importe, dit l’évangile matthéen , invité au festin par pure grâce.
L’Esprit est aussi le Dieu caché, le Dieu secret, intérieur, ce dépassement qui s’identifie à la racine même de notre être, ce débordement du cœur qui devient attestation, et nous permet de dire que le Christ est Seigneur et de murmurer en lui, avec lui, Abba Père, un mot de tendresse, de confiance et de respect. L’Esprit embrase le cœur, dessille en nous l’"œil du cœur", l’"œil de feu" qui décèle en tout homme l’image de Dieu et, dans les choses, le "buisson ardent" du Christ qui vient. "L’œil par lequel je vois Dieu et l’œil par lequel Dieu me voit sont un seul œil, le même", disait Maître Eckhart, et cet œil unique, c’est l’Esprit dans le Christ vrai Dieu et vrai homme. La prison de l’espace-temps se fissure, une respiration plus profonde s’ouvre en nous avec une joie déchirante, nous "respirons l’Esprit", selon l’admirable formule de saint Grégoire le Sinaïte. Alors, devenant peu à peu "séparés de tous et unis à tous", nous commençons à aimer vraiment, d’un amour qui ne soit ni de perte ni de conquête.


Ave. Aquarelle. 1995


L’œil du cœur, l’œil ouvert par l’Esprit, devine, pour parler comme le métropolite Georges Khodr, le Christ qui dort au secret des religions et, ajouterai-je, au secret des humanismes et des athéismes providentiellement révoltés par tant de caricatures de Dieu. L’œil du cœur voit, non seulement l’Église dans le monde, forme sociologique si souvent dérisoire, mais le monde dans l’Église, une Église sans frontières où la communion des saints s’élargit en communion de tous les grands vivants, créateurs de vie, de justice et de beauté, de tous les grands déchirés aussi qui voulurent "en finir avec le jugement de Dieu", comme Antonin Artaud, pressentant peut-être, nous contraignant à pressentir que "la croix est le jugement du jugement ".
Au cœur de cette Église sans limites, de cet "amour sans limites" comme intitulait son plus beau livre "un Moine de l’Église d’Orient", on devine, on célèbre Marie, la Mère de Dieu, celle qui, en acceptant l’Esprit pour enfanter le Verbe, a dénoué la tragédie de la liberté humaine. Car l’Esprit, accueilli par notre liberté, la libère et la féconde ; lui offre un espace infini de création, la pétrit d’éternité. C’est pourquoi l’Église orthodoxe emploie la même expression pour qualifier et l’Esprit et la Vierge : l’Esprit panhagion, de toute sainteté, et la Vierge panhagia...
Viens et fais ta demeure en nous
Viens, dit alors notre prière. L’Esprit, a-t-elle d’abord attesté, est partout présent et remplit tout. Pourtant, maintenant, elle nous fait implorer : Viens. Si mous devons appeler ainsi celui qui nous appelle, c’est que, de toute évidence, lui qui remplit tout ne nous remplit pas. Dieu, quand il crée et maintient le monde, d’une certaine manière se retire pour donner à ses créatures leur consistance propre. Et cet espacement, comme disent les Pères, s’inscrit dans la liberté de l’homme – et de l’ange : celui-ci donne au refus de l’homme, à l’exil volontaire du "fils prodigue", une portée cosmique, de sorte que la beauté du monde, originellement de célébration, devient magique, nostalgique, lourde de tristesse, glissant vers un engourdissement désespéré. De sorte aussi que la splendeur de l’éros peut devenir une rage de possession, une drogue, dans l’ignorance et la destruction de l’autre. L’Esprit qui nous porte, nous donne vie, nous entoure comme une atmosphère prête à pénétrer par la moindre faille de l’âme, ne peut le faire sans notre consentement, sans notre appel. Il nous faut prier : Viens.  "Viens, Personne inconnaissable ; Viens, joie incessante, Viens, lumière sans déclin... Viens, résurrection des morts... Viens, toi qui toujours restes immuable et qui, à toute heure, te meus et viens vers nous, couchés dans l’enfer... Viens, mon souffle et ma vie." Telle est bien la part de l’homme, et la demande se précise.
Le monde a sa demeure dans l’Esprit. Cet univers que nous pouvons sonder jusqu’à des milliards d’années-lumière, saint Benoît de Nursie l’a vu soudain comme un grain de poussière dans un rayon de la lumière divine. Le saint pape Grégoire le Grand rapporta cette vision dans ses Dialogues et saint Grégoire Palamas comprenait ce rayon comme les énergies divines qui rayonnent à travers l’Esprit Saint.
La création n’existe que parce que Dieu la veut, l’aime, la sauvegarde, mais en même temps il est exclu par l’homme du cœur de cette création – car ce cœur est l’homme lui-même. On peut donc avancer que si la création a sa demeure en Dieu, Dieu ne peut avoir sa demeure en elle, car l’homme détient comme un pouvoir des clés inversé, luciférien : il peut fermer à Dieu l’univers. Ainsi viennent les forces du néant, paradoxalement substantialisé.
Marie a rendu à Dieu, "ce roi sans cité", une cité, une demeure. Elle lui a permis de s’incarner au cœur même de sa création, comme pour la re-créer. "Dieu a créé le monde pour trouver une mère", disait Nicolas Cabasilas. L’humanité accueille son Dieu par la liberté, dans le sein de Marie. Jésus n’a pas une pierre où poser sa tête, sinon dans l’amour "marial" de ceux qui l’accueillent. L’Esprit, qui est, de toute éternité, la demeure du Fils, peut faire de chacun de nous la demeure du Fils incarné. À une condition fondamentale, que l’homme prie : viens et fais ta demeure en nous, purifie-nous de toute souillure.
Purifie-nous de toute souillure
Oh, il suffit sans doute d’une étincelle de joie mêlée de gratitude, il suffit sans doute, devant le mur d’Hippolyte ou de Sartre, d’un soupir d’angoisse où s’effondre la suffisance, d’un recul devant l’horreur – non, je ne veux pas être complice , d’un regard d’enfant dont l’innocence étonnée me démasque, d’un moment de paix où le cœur s’éveille : seulement des visages, et la face cachée de la terre, la terre-ange (Henry Corbin) la terre céleste, la terre sacrement que j’évoquais tout à l’heure à propos de l’extase, à la fois céleste et tellurique, d’un Aliocha Karamazov.
S’il y a une Béatitude qu’aiment particulièrement les spirituels de l’Orient chrétien, c’est : "Bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu." Cette Béatitude n’est pas de l’ordre de la morale comme on l’interprète trop souvent. Il s’agit de l’ouverture et de la limpidité de l’œil du cœur : miroir souillé, qu’il importe de nettoyer et de polir, source ensevelie sous une vie effondrée, et qu’il faut dégager pour que vienne l’eau vive.
Le cœur, ce centre le plus central où le tout de l’homme – l’intelligence, l’ardeur, le désir , est appelé à se rassembler pour se dépasser en Dieu, le cœur doit être purifié non seulement des "mauvaises pensées", obsession culpabilisante, mais de toute pensée. Alors, immergée dans sa propre lumière, qui ne peut être qu’une transparence, la conscience de la conscience devient "point nul", pur accueil, une coupe offerte, l’humble calice où peut descendre, pour nous recréer, Pentecôte intériorisée, le feu de l’Esprit.
Ce thème de la souillure – de la corruption, disent les ascètes – nous renvoie aux textes les plus fondamentaux de l’Évangile, à la révolution évangélique qui libère l’homme de la mécanique infiniment complexe et codifiée du sacré et du profane, du pur et de l’impur. Ce qui souille l’homme, dit Jésus, ce n’est pas d’oublier de se laver rituellement les mains, ce n’est pas ce qui entre dans sa bouche selon une diététique du permis et du défendu. Saint Augustin a été manichéen pendant plusieurs années, on lui avait communiqué toute une gnose pour distinguer le lumineux et le ténébreux – ténèbre du jambon par exemple et lumière du melon ! Et aujourd’hui, plus nous sommes gavés, plus nous cherchons des distinctions analogues, le sacré étant constitué par la sveltesse du corps que l’on veut toujours jeune !
Mais, dit Jésus, ce qui souille c’est ce qui sort de la bouche de l’homme, venant de son cœur : les dialogismoï ; le jeu aveugle de la peur ; de la haine, de la libido narcissique, l’orgueil, l’avidité, la "folie". Ces suggestions affleurent dans le cœur, venant des abîmes de l’inconscient – personnel, mais aussi collectif, selon les hypnoses de la politique , et il faut savoir les jeter au feu de l’Esprit, pour qu’elles se consument ou se transfigurent... C’est ainsi qu’on peut tuer la souillure, la corruption, dans sa racine. Laquelle n’est autre que la mort et ses masques innombrables. La souillure apparaît alors comme tout ce qui isole ou confond, bloque et dévie les forces de la vie, empêche l’homme de comprendre qu’il a besoin d’être sauvé, sinon il va mourir et il n’y aura que le néant ou les cauchemars du néant. Tout ce qui empêche les hommes de comprendre qu’ils forment un unique Adam, membres du même Corps, membres les uns des autres. Et nous ne pouvons par nous-mêmes nous laver de toute cette suie. C’est pourquoi nous implorons l’Esprit : Viens et purifie-nous de toute souillure.
La meilleure psychanalyse ne peut – et certes c’est beaucoup – que nous rendre lucides sur les jeux et les enjeux en nous du désir et de la mort, elle permet de possibles déplacements qui nous soulagent, comme on fait glisser un fardeau d’une épaule sur l’autre. Mais sans véritable libération. Freud tenait Helmholtz pour son dieu parce qu’il avait découvert la loi de la conservation de l’énergie. Cette énergie – ici vitale, psychique – déplacée mais toujours conservée, seule la venue de la grâce, la venue de l’Esprit peut la pacifier et la métamorphoser dans la joie pascale. Le couvercle de mort est brisé. Ou : cette fois, on ne se contente pas de changer les meubles de place, on ouvre les fenêtres et le Vent de l’Ailleurs entre et purifie l’atmosphère.
Oui, implorer l’Esprit de profundis, des entrailles de la terre, par une ascèse d’abandon, une ascèse de confiance et d’humilité.
Et sauve nos âmes
Sauver – c’est-à-dire rendre sauf, rendre sain (saint) , c’est donc libérer de la mort et de l’enfer, de cette "vie morte" que nous confondons si souvent avec la vie, du meurtre de l’autre et du meurtre de soi, sans doute du meurtre de Dieu. L’homme est créé du néant et, s’il se laisse posséder par la peur et par la fuite désespérée ou paroxystique devant cette peur, il va à l’illusion, à ses rêves, ou à la lucidité sans issue qui dévoile l’amour offensé.
Le Christ "descend" dans l’enfer et dans 1a mort, dans les ravins nocturnes où l’être s’exténue, pour en arracher chacun et l’humanité tout entière. Le Christ fait de toutes les blessures de nos âmes, les identifiant aux siennes, autant de sources de lumière – la "lumière de la vie", la lumière du Saint-Esprit. Le Christ transforme à Cana toutes nos sèves en vin qu’embrase le feu de l’Esprit. Il donne la terre des vivants à ceux qui n’enterrent pas leurs "talents" mais les multiplient. Le salut n’est pas seulement un sauvetage mais une vivification.
C’est pourquoi lorsque la prière dit : Sauve nos âmes, il ne s’agit pas d’un spiritualisme, d’un salut qui consisterait à libérer l’âme de la prison du corps. L’âme, ici, désigne la personne qui transcende et fait exister tout notre être, qui le rend opaque ou lumineux ; même l’esclavage de l’horreur peut se transformer en blasphème ou en cri de foi, comme le montre l’exemple contrasté des larrons crucifiés à la droite et à la gauche du Christ. On pourrait dire encore que l’âme c’est la vie dans son unité où le visible devient le symbole de l’invisible et l’invisible le sens du visible. On le voit bien dans certains textes évangéliques où l’on ne sait s’il faut traduire par "âme" ou par "vie".
L’âme sauvée, mêlée au souffle de l’Esprit, pénètre à partir du cœur – "ce corps au plus profond du corps", dit Palamas – toutes nos facultés, tous nos sens, voire l’ambiance humaine et cosmique. Ainsi se prépare, s’anticipe par saturation de vie, – "mon corps se meurt, mais jamais je ne me suis senti aussi vivant" , la résurrection des morts dans l’unité de l’Adam total et la transfiguration du cosmos : quand l’Esprit Saint, l’Esprit de résurrection, se révélera pleinement, lui l’Inconnu, à travers la communion des visages, des corps devenus visages, de la terre "image de l’image" où les âmes puiseront des corps à la fois fidèles à leur secret originel et renouvelés dans l’Ultime.
...sauve nos âmes, toi
La prière culmine à ce "toi" qui rappelle que l’Esprit est une "personne" cachée mais bien réelle, que nous entendons parler, que nous voyons agir dans les Actes des apôtres. Une personne, rappelons-le, non au sens psychologique et social qu’a pris ce mot, mais une "hypostase", c’est-à-dire Dieu lui-même se faisant notre souffle, notre profondeur insondable, notre vie. Entre notre appartenance écrasante au monde des choses et notre certitude irréductible d’être autre chose,cette lame de feu indestructible – l’Esprit.

Et la conclusion :
Toi qui es bon
Il faut revenir sur la résonance ontologique, à la fois hébraïque et grecque, du mot "bon". Dans la Genèse, à la fin de chaque journée symbolique du processus créateur, on lit : "Et Dieu vit que cela était tob", terme qui signifie à la fois beau et bon. C’est pourquoi dans la version grecque de la Septante, réalisée à Alexandrie entre le V° et le II° siècle avant notre ère, tob est traduit par kalon, qui signifie beau, et non par agathon, bon. Il s’agit de la plénitude de l’être qui, créé et recréé par le Verbe, animé et accompli par l’Esprit, reflète la vie divine et, par l’homme, redevenu en Christ créateur créé, est appelé à s’unir à elle. Vocabulaire d’artisan, ou de paysan, pour qui le bon, s’il est vraiment bon, ne peut être que beau. Laissons là nos distinctions d’esthètes : les vieux outils étaient beaux parce qu’ils étaient utiles.
La bonté-beauté de l’Esprit désigne cette extase de Dieu dans sa création, cette extase qui fait en même temps l’unité et la diversité de celle-ci. L’action de l’Esprit, dit Denys l’Aréopagite, consiste justement dans cette expansion de l’Uni-Diversité trinitaire dans le monde où le multiple est devenu guerre, afin de l’amener, non à quelque résorption dans l’indifférencié, mais à une harmonie d’autant plus vibrante qu’elle naît de l’extrême tension des contraires. Dans l’Esprit, en effet, "ce qui s’oppose s’accorde, dit Héraclite, de ce qui diffère résulte la plus belle harmonie..." Car ce n’est pas seulement l’unité, comme le pense vaguement un spiritualisme gluant, c’est aussi la différence qui provient de Dieu et le nomme. L’Esprit de bonté et de beauté préserve définitivement, dans l’unité du Christ, la figure unique de chaque créature : "Leur être entier sera sauvé et vivra pleinement et à jamais." L’Esprit, disait Serge Boulgakov, est l’Hypostase de la Beauté, une beauté où s’exprime la force de la bonté.
Ici s’impose le thème de la déification : "Dieu s’est fait homme pour que l’homme puisse devenir Dieu", disent les Pères, non pas en évacuant son humanité, mais en lui donnant sa plénitude en Christ, sous les flammes de l’Esprit. Athanase d’Alexandrie précisait : "Dieu s’est fait sarcophore (porteur de la chair) pour que l’homme puisse devenir pneumatophore (porteur de l’Esprit)." Chez l’homme sanctifié, en effet, pour employer un vocabulaire spatial approximatif mais significatif, l’âme, pénétrée par le Souffle, n’est plus dans le corps, c’est le corps qui est dans l’âme et, par elle, dans l’Esprit. La boue originelle est devenue "corps spirituel", corps de Souffle.
La bonté de l’Esprit ne se manifeste pas seulement dans la transfiguration parfois évidente des saints, mais dans tant d’humbles gestes qui refont inlassablement le tissu de l’être que la haine et la cruauté déchirent. L’Esprit est le grand ravaudeur du quotidien : comme ces très vieilles femmes au visage d’argile craquelée, chrysalide qui s’ouvre peu à peu pour laisser s’échapper, au moment de la mort, le corps de Souffle.
La beauté de l’Esprit s’exprime dans la qualité d’un regard qui ne juge pas mais accueille et fait exister. Dans la bouche-oiseau du sourire.
Toi qui es bonté, toi qui es beauté, toi qui es plénitude dans le sacrement de l’instant, viens ! Toi qui es le souffle de mon souffle et "la vie de ma vie", comme disait saint Augustin.
Au cœur de toute action sacramentelle, éminemment de l’eucharistie, prend nécessairement place l’épiclèse, cette supplication adressée au Père, source de la divinité, pour qu’il envoie son Esprit Saint "sur nous et sur les dons que voici", le pain et le vin quand il s’agit de l’eucharistie. Afin d’intégrer au corps du Christ l’assemblée comme offrande et l’offrande de l’assemblée.
La prière que je viens maladroitement de commenter est une immense épiclèse, une épiclèse sur l’humanité et le cosmos pour qu’advienne le Royaume dont une très ancienne variante du Notre Père nous dit qu’il n’est autre que le Saint-Esprit.


Illustrations : portrait photographique de Olivier Clément. Oeuvres de Giotto et de Robert Empain