mardi 12 avril 2022

Quel Dieu adorons-nous ? Quel est notre maître ?

 Grâce au Père Dom Jean PATEAU 



DIMANCHE DES RAMEAUX 



Homélie du Très Révérend Père Dom Jean PATEAU Abbé de Notre-Dame de Fontgombault 


(Fontgombault, le 10 avril 2022) 





Entrée du Christ  à Jérusalem. Pietro Lorenzetti. Assise.




Chers Frères et Soeurs, 

Mes très chers Fils, 


Nous voici confrontés à nouveau aux mystères du coeur humain, capable tantôt d’adorer Dieu en proclamant sa royauté, tantôt de le mépriser au point d’obtenir sa mort. 


Au premier dimanche de Carême, nous avons entendu le diable présenter au Seigneur tous les royaumes du monde et  leur gloire : « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes  pieds, tu te prosternes devant moi. » (Mt 4,9) Et Jésus répondit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que  tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. » (Mt 4,10) 


Le deuxième dimanche, nous avons été témoins de la Transfiguration. La voix du Père a retenti « Celui-ci est mon Fils  bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! » (Mt 17,5) 


Nous avons rejoint au troisième dimanche la foule en admiration devant le Seigneur qui venait d’expulser un démon. Une  femme s’exclame : « Heureuse la mère qui t’a porté en elle, et dont les seins t’ont nourri ! » (Lc 11,27) Jésus répond : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent ! »  (Lc 11,28) 


Au quatrième dimanche de Carême, l’admiration de la foule  est telle qu’elle forme le projet d’enlever le Seigneur pour le faire roi. Sachant cela, Jésus se retire seul. (cf. Jn 6,1-15) 


Dimanche dernier, la controverse avec les Juifs portait sur la  gloire que le Seigneur semblait s’attribuer. Jésus avoue : « Si je  me glorifie moi-même, ma gloire n’est rien ; c’est mon Père qui  me glorifie. » (Jn 8,54) 


Le souvenir de la première Pâque du Seigneur rapportée par saint Jean peu après le miracle de Cana, revient à l’esprit. Beaucoup  alors avaient cru à la vue des signes que Jésus accomplissait.  Pourtant, « Jésus, lui, ne se fiait pas à eux... Lui-même, en  effet, connaissait ce qu’il y a dans l’homme. » (Jn 2,24-25) 


Entrant dans cette sainte semaine, la question se pose de  savoir ce qu’il y a dans notre propre coeur. L’illusion peut embrumer notre discernement ; mais nos actes, fils de nos vies, et l’atmosphère intérieure dans laquelle nous évoluons, révèlent souvent le secret profond des coeurs. 


Quel Dieu adorons-nous ? Celui qui offre la gloire si consolante aux yeux des hommes, ou celui qui se plaît dans un coeur humble, doux, généreux et sans murmure ? Quel est donc notre maître ? Sommes-nous de ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent, la mettant en pratique ? 


Probablement aurions-nous fait partie de la foule qui, ce matin, porte des rameaux d’olivier et scande « Hosanna au fils de David ! » (Mt 21, 9) 


Serions-nous aussi au rendez-vous du pied de la Croix ? 




Christ outragé. 1999


A l’école de Marie, préparons nos coeurs à recevoir l’abondance de la grâce pascale. Renonçant à la gloire aux yeux des hommes, vivons en cohérence avec notre foi, disciples du Christ dans l’obscur, redoutable et souvent contraire quotidien ; ce quotidien qui a mené le Christ au Calvaire et qui se fait pourvoyeur de nos propres croix. Mourant avec le Christ au quotidien, nous ressusciterons un jour avec lui dans la gloire. 



Sainte Semaine, Amen.



lundi 11 avril 2022

Face de de Dieu -- Face de l'Homme

                                                     

Exposition de Robert Empain  - Eglise des Minimes

Bruxelles - Automne 2009

La Semaine Sainte 2022 commence et nous conduira dimanche prochain de la Passion de Jésus à la Fête de Pâques où nous célébrerons la Résurrection du Christ, c'est-à-dire la victoire définitive de la Vie sur la mort, celle de la Lumière sur les Ténèbres, celle de l'Amour sur la haine.  Au cours de ce passage crucial pour notre humanité en détresse, je publierai sur ce blog quelques textes sur la Révélation de Dieu Amour qui se  fait homme pour que tous les hommes soient faits Dieu, pour que tous ceux qui croiront en Lui se connaissent comme les fils et filles ressuscités par le Fils et l'Esprit dans la Vie éternelle du Père. J'évoquerai pour commencer une exposition du groupe Grâce qui eut lieu à l'église des Minimes de Bruxelles en automne 2009. Cette exposition, intitulée Face de Dieu Face de l'homme, prolongeait l'exposition Vivre d'Amour, dédiée à Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte Face, qui fut présentée durant l’été 2009 par quelques artistes du groupe Grâce*.  Pour ma part, je présentais dans le baptistère une oeuvre nouvelle, une méditation adressée au Christ Jésus sur la vénération de sa Sainte Face, une Image sainte particulièrement vénérée par sainte Thérèse de Lisieux qui avait joint à son nom de carmélite ceux de l’Enfant Jésus et de la Sainte-Face.

Christ couronné d'épines
Beato Angelico. Tempera sur bois.


 
La face perdue de l’homme 

    Nos regards tournés vers le monde, rivés à nos écrans, égarés dans nos calculs, noyés dans nos miroirs, accrochés à nos objets, obsédés par notre apparence ou épris de notre image, angoissés par la perte de nos pouvoirs etc, nous les hommes, nous nous sommes perdus en perdant la face, notre face tournée vers le Ciel et créée à l’image de Dieu. Nous ne savons plus qui nous sommes ni à qui et à quoi nous identifier, et nous persistons à chercher au dehors une identité, une origine, une vie qui se trouvent au dedans de nous. Avides de renommée, nous avons oublié notre Nom inscrit au fond de nous avant la création du monde. Incapables de nous donner la vie à nous-mêmes, nous cherchons à nous en approprier les formules et nous la singeons dans nos machines inhumaines. Coupés de notre intériorité vivante nous n’entendons plus la Parole de l’Esprit dans nos coeurs. Imbus de nos pouvoirs que nous recevons pourtant de la Vie, nous les utilisons à nous détruire et nous ne ressentons plus en nous la Parole de la Vie nous étreindre, nous aimer et souffrir de notre souffrance, de notre cruauté et de notre entêtement à la nier. De la Terre nous faisons un enfer et du Ciel et du Dieu Vivant un au-delà abstrait, irréel, illusoire. Insensés que nous sommes, pour des semblants nous avons perdus la Ressemblance.



Face de Dieu -  Face de l'Homme.
2009.
Installation dans 
le baptistère de l'église des Minimes à Bruxelles
d'une  cinquantaine de monotypes sur papier de visages
du Dieu fait homme 
et de visages d'hommes fait dieu.
 


La Face révélée de Dieu
    Si nous désirons retrouver notre Face divine, il nous faut suivre le Christ et faire comme les saintes et les saints qui l'ont suivi sur la voie du renoncement, de l'abandon, de la charité et du don de soi. En un mot, la voie de l’Amour ! 

Vivre d’Amour était la devise de sainte Thérèse, sa prière, sa petite voie déconcertante de simplicité et de franchise, par laquelle elle commençait à rendre grâce à Dieu de lui avoir donné la vie, lui avouant ensuite franchement son incapacité d'aimer comme il nous le commandait, lui demandant alors tout simplement de lui donner d'aimer comme il lui avait donné de vivre. 

Personne, semble-t'il, avant Thérèse n'avait pensé à une voie si pure et si simple, à cette voie enfantine qui surpasse en franchise et en simplicité la voie des théologiens et des saints. Nous le comprenons aisément : par cette voie pure et simple nous redevenons purement et simplement Enfants de Dieu et nous mettons en pratique cette Parole du Christ :  «... sans moi, vous ne pouvez rien faire. » Nous nous abandonnons à son Amour, nous nous éveillons en Dieu, nous renaissons à nous-mêmes pour que se dévoile notre face divine, notre face invisible et cachée aux yeux du monde mais resplendissante en notre coeur comme aux yeux de Dieu. 

Des larmes de souffrance coulent alors sur notre face et se changent en larmes de joie, la joie de notre ressuscitation. Au coeur de nous-mêmes la Lumière de Celui qui jamais ne nous avait oublié, la lumière du Vivant Amour, jaillit ! 


Face de de Dieu -- Face de l'Homme. 2009
Monotypes sur papier. Formats divers. 




Le Don de la Sainte Face 
Pour nous guider dans notre cheminement vers Lui, la Vie et la Vérité, le Seigneur laissa une image de lui, un témoignage de son incarnation et de sa venue incessante en nous. Cette Image est une simple trace, l'empreinte de son visage sanglant sur un tissu, sur un linge que lui tendit une femme prise de compassion pour lui alors qu’il montait au Golgotha. Cette Image sainte du Christ fut appelée vera icona et Sainte Face car elle montre l'Image du visage de Dieu fait Homme. Cette empreinte du visage de Jésus Christ est l'unique image que nous ayons de lui. Elle constitue la première icône de l’art chrétien, dont la vocation est de témoigner de l'Incarnation, et l’image source de tout visage humain. Cette trace fut restituée sur le tissu d'origine suite à un prodige qui fit apparaître clairement la Face du Christ à la vue des fidèles sur ce voile, dit de Véronique, qui est conservé et vénéré à Rome.

Si nous regardons cette Image de la Sainte Face, si avec l'homme souffrant qui est  imprégné nous fermons les yeux et entrons en nous-mêmes, nous éprouvons une compassion ineffable semblable à celle qu'exprime le visage de cet homme. Si nous regardons ce visage pour y reconnaître celui d’un être aimé, celui de notre père, de notre mère, de notre frère, de notre ami, de notre épouse, de notre enfant, celui de l’étranger, celui du torturé, celui du mourant, celui enfin de tout homme semblable à nous, alors c’est la Face de tout Homme fait à l'Image de Dieu qui nous regarde, c'est le Fils de l'Homme, le Fils de Dieu, le Vivant en personne qui soufre en chacun et en tous, que nous devenons, c’est la Vie même qui s’éprouve en nous et nous dévoile le visage de celui qui souffre en tous, qui aime avec nous à cet instant même et qui avec nous se réjouit qu'enfin nous connaissions son Amour et sa compassion. 



Ainsi, par la grâce de l’Amour de Dieu qui vit en nous, par la médiation de l'icône du Fils souffrant, nous nous rejoignons, nous entrons au coeur de nous-mêmes, là où, hors du monde, nous entendons et comprenons les Paroles que nous dit le Christ vivant, notre ami, notre frère : « Le Royaume de Dieu est au dedans de vous » Jean 17,36. Et « Je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin du monde.» Matthieu 28.20? Ou encore  : « Père Saint, garde en ton Nom ceux que tu m'as donnés, afin qu'ils soient un comme nous » Jean 17,11. Et « Je vous le dis en vérité, tout que vous faites à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous le faites. » Matthieu 25,40. Et  « Je suis le pain vivant qui est descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement; et le pain que je donnerai, c'est ma chair, que je donnerai pour la vie du monde.» Jean 6,51.


"Doux Jésus, je vous offre tous les battements de mon
coeur comme autant d'actes d'amour et de réparation."

Prière de Sainte Thérèse tracée ici sur un voile de la Sainte Face. Une oeuvre réalisée
en 2009 pour l'exposition  Vivre d'Amour à l'église des Minimes à Bruxelles.
 
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* Saskia Weyts, Marc Carniel, Bernard Hubot, Chalotte Dunker. 

vendredi 8 avril 2022

L’Oubli de la Vie. Michel Henry face au monde moderne

La lecture en ligne de la revue PHILITT étant parfois malaisée (pour les non abonnés),  je prends la liberté de publier ici un article du 21 mars 2022 dédié à Matthieu Giroux, le directeur de la publication de cette revue, qui publie aux éditions R&N L’Oubli de la Vie. Michel Henry face au monde moderne, un essai remarquable consacré au phénoménologue chrétien mort il y a 20 ans, auquel nous rendons fréquemment grâce sur ce Blog. Cet article reproduit l’introduction de cet essai et met en lumière les enjeux principaux du livre : reconquête phénoménologique de la vie, réforme de la tradition vitaliste, ethos antimoderne de Michel Henry, sources d’inspirations, inquiétude vis-à-vis du développement de la technique… 


MICHEL HENRY


« Est-il exact d’affirmer que la vie est restée la parente pauvre de la réflexion de l’Occident, l’objet de toutes ses méprises (1) ?»

Le projet philosophique de Michel Henry, initié en 1946 avec la rédaction de L’essence de la manifestation, sa thèse d’État publiée par la suite en 1963, est avant tout une recherche sur la nature de l’ego (2). S’inscrivant dans la tradition phénoménologique, Henry emprunte à celle-ci des éléments de doctrine et de méthode tout en critiquant ses plus éminents représentants, notamment Husserl et Heidegger. En effet, si Henry exprime toute son admiration pour la phénoménologie constituée, « mouvement de pensée qui est l’un des plus importants de notre culture[3] », il s’en éloigne sur des points décisifs, en particulier la question de l’intentionnalité. Ceci dit, il ne récuse pas les grands principes de la phénoménologie : 1) « autant d’apparaître, autant d’être » (emprunté à l’école de Marburg) 2) « toute intuition donatrice est une source de droit pour la connaissance » (formulé par Husserl au §24 des Ideen I) (3) « droit aux choses mêmes ! » (zu den Sachen selbst !) (4). Il estime en revanche que Husserl, malgré tout son génie, n’a pas été en mesure de cerner la nature de l’ego dans sa dimension originaire. En définissant l’essence du cogito comme « conscience de », comme visée, comme intentionnalité, le fondateur de la phénoménologie a lié, de manière définitive et exclusive, le destin de la subjectivité avec celui de la transcendance.

« Le premier manquement théorique des Leçons de 1907, c’est donc le déplacement de la cogitatio dans la vue pure qui doit la convertir  en une donnée absolue, comme si elle ne l’était pas déjà en elle-même et par elle-même, en son s’éprouver originel, en sorte que cette épreuve ou ce pathos est la donne absolue que Husserl cherche ailleurs et que, la cherchant ailleurs, il ne trouvera jamais (5). »

Husserl ne va pas aller au bout de la révolution qu’il entend mener et reste prisonnier des schémas classiques qui lui sont parvenus via l’idéalisme allemand. Pour lui, la pensée est nécessairement un « voir » et l’appréhension de l’ego lui-même ne peut s’émanciper de ce voir, de cette « vue pure ». Le principe de l’intentionnalité husserlienne consiste à révéler l’ego dans sa relation aux objets du monde, aux phénomènes, donc dans un hors de soi. Et la connaissance même de cet ego n’est dès lors possible que dans un rapport d’objectivation. Cette façon de comprendre l’ipséité (6) est pour Henry insatisfaisante et manque l’essentiel, à savoir le mode spécifique de révélation de la subjectivité. Il va donc s’agir pour lui de renouveler totalement cette question en s’éloignant des approches spéculatives héritées de Kant qui font de l’ego une simple représentation.

Henry va tenter de faire tomber ce voile d’idéalité et de redonner une assise réelle, charnelle, au sujet. C’est avec cette exigence à l’esprit qu’il va se saisir de la notion de vie ou, plutôt, c’est la vie qui va s’imposer à lui comme une évidence, dans la fulgurance de sa présence mystérieuse. Et c’est justement ce caractère mystérieux – car la « vie est une notion bien vague aux significations multiples (7) » – qui a suscité à son égard une sorte de soupçon de la part des philosophes.

Aux yeux de Michel Henry, la pensée occidentale, depuis la Grèce antique, a délaissé la vie. Il y a chez lui une déploration de la perte de la vie qui irrigue tous ces textes et qui donne à l’histoire de la philosophie une dimension tragique. Ce sentiment récurrent d’un oubli originel et la tonalité de certaines formules permettent de formuler l’hypothèse d’un ethos antimoderne de Henry. Nous nous proposons de reproduire ici quelques citations représentatives :

« Une vie qui se nie elle-même, l’autonégation de la vie, tel est l’événement crucial qui détermine la culture moderne en tant que culture scientifique (8) . »

« Kant conduit jusqu’au bout une métaphysique de la représentativité […] avec cette condition de toute représentation, ce n’est pas seulement celle-ci qui est perdue, c’est le tout autre qu’elle, soit cette condition elle-même, l’être du je pense, l’essence de la vie ((9). »

« La vie est perdue au moment même où elle est nommée […] (10). »

« Est-il exact d’affirmer que la vie est restée la parente pauvre de la réflexion de l’Occident, l’objet de toutes ses méprises (11) ?»

« La loi de la baisse tendancielle du taux de profit à l’âge capitaliste n’est que l’expression sur le plan économique du phénomène crucial qui est venu affecter la production moderne : l’invasion en elle de la technique et l’expulsion de la vie (12). »

L’oubli de la vie est donc pour Henry le véritable scandale de la philosophie. À la manière de Heidegger qui faisait de l’histoire de la philosophie une histoire de l’oubli de l’être, Henry fait d’elle une histoire de l’oubli de la vie. Cette vie, qui est la condition de possibilité de tout (de la pensée, de la connaissance, du sentiment, du travail, de la relation à autrui) a traditionnellement été évacuée du questionnement philosophique. L’histoire de la métaphysique montre que les hommes se sont intéressés au problème de la substance, de l’être, de l’âme ou encore de la conscience, mais jamais à proprement parler à celui de la vie.

C’est au XIXe siècle, dans le contexte de la montée du romantisme, une réaction à l’idéalisme, que la vie va devenir le thème explicite de la philosophie. L’irruption dans le champ intellectuel du Monde comme volonté et comme représentation (1819) d’Arthur Schopenhauer marque un tournant. Henry, qui ne manquera pas de souligner le caractère révolutionnaire de l’ouvrage, interprétera les concepts de volonté et de vouloir-vire comme une manière dissimulée de nommer la vie « Résumons-nous : dans le vouloir-vivre schopenhauerien ce qui veut, c’est la vie, ce qu’elle veut, c’est la vie (13) . » Plusieurs autres philosophes majeurs s’engouffreront par la suite dans cette brèche ouverte par Schopenhauer : Nietzsche, Bergson, Scheler… Mais c’est bien Henry qui donnera à la vie, dans le cadre de sa « phénoménologie matérielle » (14), le caractère d’une essence et sans plus hésiter à la nommer explicitement.

Henry, le vitalisme et Schopenhauer

On peut légitimement se demander où se situe Henry par rapport au vitalisme, tradition qui postule l’existence d’un principe vital irréductible à la matière et qui s’oppose au mécanisme. Appartient-il à ce mouvement de pensée et si oui de quelle manière ? Et quand Henry y fait explicitement référence, de quoi parle-t-il exactement ? À cette question, le philosophe Grégori Jean note dans son ouvrage Force et Temps (2015) : « […] dans les rares passages où il se trouve thématisé, le « vitalisme » désigne […] une lignée philosophique vague et finalement assez inattendue, soit la pensée schopenhauerienne avec ses prolongements philosophiques et idéologiques dans la culture européenne, croisant certains aspects de Nietzsche, de Scheler, et parfois même du jeune Hegel et de la tradition « romantique » (15). » Nous sommes donc loin de l’acception académique du mot qui fait de Barthez, Bichat, Lamarck ou encore Bergson les tenants du vitalisme. Ce qui n’empêche pas Grégori Jean de qualifier la « phénoménologie matérielle » henryenne de « vitalisme phénoménologique » tout en précisant : « [D]e la même manière qu’il reproche au vitalisme son défaut de « phénoménologicité », c’est un défaut corrélatif de « vitalité » que Henry déplore dans la tradition phénoménologique (16). » En d’autres termes, Henry souhaite retrouver cette vie oubliée mais il entend bien le faire phénoménologiquement, entendu que son approche constitue un « renversement » (17) pour la méthode même de la phénoménologie, renversement qui passe par la remise en question du primat accordé à l’intentionnalité dans le cadre de la connaissance.

Michel Henry évolue donc sur une ligne de crête. Il veut être phénoménologue mais en renversant la phénoménologie et reconquérir la vie tout en subvertissant la tradition vitaliste dont il propose une définition très personnelle. Mais dire cela, c’est dire encore peu de chose de la complexité de Henry qui ne se contente pas de discuter avec Husserl, Heidegger, Nietzsche ou Schopenhauer. Il y a chez lui, malgré sa parfaite connaissance de l’histoire de la philosophie, un refus de l’académisme qui semble relever à la fois du tempérament et de la pensée. Sa marginalité et sa sensibilité littéraire (18) se reconnaissent à certaines de ses sources d’où il tire des intuitions fondamentales : les textes sacrés, les mystiques (Maître Eckhart, Irénée), les romanciers (Kafka), les poètes (Novalis) et, chose inhabituelle pour un « phénoménologue chrétien », le grand théoricien du Capital : Marx.

« Voilà pourquoi lorsque, ouvrant le vieux livre, nous lisons : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie », lorsque Kierkegaard écrit que « la Vérité, c’est ce pour quoi on voudrait vivre ou mourir », ou lorsque Marx déclare : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur vie, mais leur vie qui détermine leur conscience », nous sommes, en dépit des progrès de l’analyse du langage, atteints au fond de nous-mêmes et bouleversés en notre être même (19). »


Je suis l'épris. 2008


Cette intuition du caractère essentiel de la vie, Michel Henry ne la tire pas des grands systèmes philosophiques, des « classiques », hormis de Descartes dont nous étudierons plus tard le statut paradoxal (20), mais bien plutôt des marges. Est-ce étonnant alors que le plus marginal des philosophes allemands du XIXe siècle, Schopenhauer, soit pour lui une puissante source d’inspiration ? C’est, pour Henry, le grand mérite de Schopenhauer : avoir compris le caractère irréel de la subjectivité kantienne (la métaphysique de la représentation) et le caractère profondément réel de la volonté (l’autre nom de la vie). Mais si Schopenhauer a réintroduit avec génie la vie dans l’histoire de la philosophie, sa critique de l’individuation (21)représente pour Henry une aporie insurmontable. En effet, Henry lie de façon infrangible la question de la vie et celle de l’ipséité. Découvrir phénoménologiquement la vie, c’est la découvrir comme siégeant dans mon intériorité radicale. Contrairement à ce que prétend Schopenhauer, dont la philosophie conduit à la ruine de la subjectivité individuelle, la vie n’est rien au-delà de nous : « Ainsi Schopenhauer n’a-t-il pu mettre en cause l’essence de la représentéité que pour sombrer dans une philosophie de la nuit. Loin d’être écarté, le dilemme accablant de la pensée occidentale se repose avec plus de force : ou la représentation ou l’inconscient (22). »



Oubli et présence de la vie

Si la vie revêt donc pour lui un caractère essentiel, surgit alors une question inévitable : comment ce qui est essentiel peut-il être oublié ? Henry estime que l’oubli de la vie tient en grande partie à la façon dont la théorie de la connaissance s’est développée depuis l’avènement de la philosophie en Occident, avec une radicalisation de cette approche au tournant des « Temps modernes ». La vie avait jusque-là échappé au regard des philosophes car elle ne se présentait pas devant eux comme le font les objets du monde. La vie ne se représente pas, elle n’est pas en ce sens un « ob-jet » de connaissance, c’est-à-dire quelque chose qui est placé devant soi, soumis au regard de celui qui perçoit. Or, la tradition philosophique qui est la nôtre a toujours estimé qu’un être, qu’un objet de connaissance, que la réalité même, se manifestait nécessairement dans un « hors de soi ». La vie échappant à ce paradigme, à cette réduction de la réalité à la transcendance, son destin était donc de rester pour nous inconnue, car non représentée et non perçue. L’effort de Henry va notamment consister à étudier le mode spécifique de manifestation de la vie. Car voici un des défis majeurs qui se dressent face à lui : comment connaître ce qui ne peut être représenté ? De quelle nature est la connaissance de la vie, si cette connaissance n’a rien en commun avec la connaissance des objets du monde ? Henry donne un début de réponse lorsqu’il tire du fait de l’oubli même de la vie certaines qualités propres à celle-ci :

« Ce que nous oublions d’essentiel, n’est-ce point, d’une certaine façon, ce qui est toujours là ? Et s’il est toujours là, si cet être-essentiel consiste justement dans le fait qu’il est l’essence universelle et toujours présente de la présence, l’essence de tout être-là possible et concevable, comment pouvons-nous l’oublier ? C’est donc là ce qui constitue la nature de l’oubli. Celui-ci n’est principiellement possible sur le fond de la présence de quelque chose à quoi l’on ne pense pas, et comme cet acte de n’y pas penser. L’oubli est le fait de la pensée et, quand il s’agit de cet oubli ontologique fondamental ici en question, de l’oubli de la présence pure, le fait pour la pensée de ne pas penser à cette essence qui, cependant, la rend possible et se trouve comme telle toujours présente ( 23). »

Michel Henry énonce ici un de ces paradoxes dont il a le secret : ce que nous oublions le plus, ce n’est pas ce qui est absent et qui manque à nos yeux, mais bien plutôt ce qui est toujours déjà là. Il n’y a oubli que sur fond de présence. Nous pensons bien plus volontiers aux choses qui nous manquent, que nous désirons ou que nous nous fixons comme objectif. Ce qui est toujours déjà là, dans la discrétion de la présence muette, c’est ce que nous oublions le plus facilement. Or la vie appartient essentiellement à cette deuxième catégorie. Elle est avec nous depuis le départ et le sera jusqu’à la fin, de cette présence silencieuse qui permet à la pensée de s’en détourner. Le silence de la vie est d’or : nous ne vivrions pas si nous pensions tout le temps à la vie. Celle-ci est donc d’autant plus difficile à saisir que sa mise en retrait permet à la pensée d’exercer son empire sur les choses du monde. Si l’oubli de la vie possède donc des qualités transcendantales, doit-on en conclure qu’il n’est pas nécessaire de penser la vie pour autant ? Pour Henry, c’est tout le contraire. La pensée de la vie, c’est-à-dire la pensée du fondement, de l’essence, est indispensable. Précisément parce qu’elle n’est pas un principe abstrait, une simple théorie inventée par des hommes soucieux de ratiociner, mais parce qu’elle influence directement nos comportements, le développement de la culture et la relation que nous entretenons avec le monde. Selon que la vie sera oubliée ou, au contraire, justement appréhendée, c’est la définition même de l’humanité qui peut être changée.

« Si donc la vie est diminuée ou occultée, si elle cesse d’être placée au principe de l’organisation d’une société comme de la vie de chacun, au principe de chacune de ses activités, alors le temps du nihilisme est venu. Et il vient chaque fois que, de manière explicite ou implicite, cette mise à l’écart de la vie se produit, et cela pour chacune des activités dont elle est écartée. Tel est le cas de la relation érotique, lorsque, arrachée au pathos de la vie, livrée au monde, réduite à ce qui se montre d’elle en celui-ci, à travers toutes les déterminations objectives d’un corps chosique, elle se trouve réduite du même coup à ce qui en lui peut encore faire l’objet d’un désir : à sa sexualité (24) . »

Michel Henry s’est préoccupé de l’évolution des sociétés modernes et voit dans l’occultation de la vie la cause majeure des problèmes existentiels que nous rencontrons. Avant même la moindre élaboration philosophique, le sens commun peut comprendre intuitivement de quoi il retourne. En effet, les sociétés dans lesquelles nous vivons se caractérisent par la mise en place d’impératifs qui ne favorisent pas l’épanouissement de la vie, comprise à la fois comme existence individuelle et comme culture, culture que Michel Henry désigne comme « auto-transformation de la vie ». Notre monde rationaliste qui encourage avant tout le progrès scientifique n’accorde que peu d’importance à la vie. En lui, ce qui doit croître, ce n’est pas la vie en tant que telle, mais bien plutôt le PIB, les industries, les entreprises, les start-up, l’innovation, le développement des nouvelles technologies. En bref, ce que le monde technicien et néo-libéral appelle de ses vœux, c’est l’accroissement de la croissance et la progression du progrès. La vie n’a pas le droit de cité dans ce monde froid, fait de graphiques, de courbes exponentielles et de calculs. « Tous les savoirs ancestraux de la culture – de la religion, de l’éthique, de l’esthétique – issus du savoir le plus originaire de la Vie transcendantale dans l’auto-révélation et l’auto-développement de son pathos sont « obsolètes ». Au temps du nihilisme d’ailleurs, aucun de ces savoirs issus de la vie transcendantale n’a droit à la parole, pas plus que cette vie elle-même (25). » L’occultation ou la négation de la vie, c’est cela que Henry nomme nihilisme. À ses yeux, la vie est ce qui définit notre humanité et ce qui nous distingue des robots. La vie est la source cachée de tous les grands accomplissements proprement humains. Sans elle, la civilisation – entendu qu’une civilisation des machines n’en est pas une – est impossible.

Nihilisme il y a au sens strict car la négation de la vie, ou du moins sa relégation totale, est une subversion épistémologique primordiale. D’un point de vue profane, la vie est l’essence, la condition de possibilité de tout, et, d’un point de vu sacré – prolongement que Dominique Janicaud n’hésita pas à qualifier de « tournant théologique de la phénoménologie française », la vie est Dieu lui-même. « L’affirmation selon laquelle la Vie constitue l’essence de Dieu et lui est identique, est constante dans le Nouveau Testament. Contentons-nous ici de brèves indications. « Moi je suis le Premier et le Dernier et Celui qui vit » (Apocalypse 17) ; le « Dieu Vivant » (1 Timothée 3,15) ; « Celui dont on atteste qu’il vit » (Hébreux 7, 4-10) ; « Celui qui est vivant » (Luc 24, 5) […] (26). » Le monde technicien, en pratiquant l’occultation de la vie, met en danger l’humanité de l’homme dans la mesure où celui-ci n’est plus capable de développer ses potentialités liées au savoir de la vie, c’est-à-dire tous ces savoir-faire traditionnels remplacés aujourd’hui par des tâches basiques comme celles consistant à appuyer sur un bouton pour enclencher un mécanisme. Le monde technicien se substitue également à Dieu puisqu’il croît en son propre auto-développement, indépendamment de la vie qui fonde toute pensée et toute réalisation dans le monde.

Michel Henry n’aura de cesse de dénoncer l’illusion transcendantale de l’ego, où quand l’homme croit pouvoir tirer ses propres capacités uniquement de lui-même alors que c’est la vie qui les lui confère : « L’oubli : celui de la Vie qui en son Ipséité le donne à lui-même et du même coup lui donne tous ses pouvoirs et capacités – l’oubli de sa condition de Fils. La falsification : faire de la donation à soi de l’ego et de tous ses pouvoirs l’œuvre de cet ego lui-même. Dans l’illusion transcendantale, l’ego vit l’hyper-pouvoir de la Vie – l’auto-génération en tant que l’auto-donation – comme le sien propre, transforme le second dans le premier (27) . » L’oubli de la vie rend l’homme arrogant et le conduit à sa perte. L’illusion transcendantale de l’ego est une des sources du prométhéisme moderne. La négation de l’origine, du jaillissement originel, de la source première qui perpétuellement se déverse en nous est un crime philosophique dont les conséquences sont encore difficiles à évaluer. Car cette compréhension de l’homme capable d’être et d’agir sans la vie est synonyme de mort spirituelle.


1. C’est Moi la Vérité, p. 65.

2. Henry avait auparavant écrit un mémoire de fin d’étude publié à titre posthume en 2004 sous le titre Le bonheur de Spinoza et son ouvrage Philosophie et phénoménologie du corps. Essai sur l’ontologie biranienne, sa thèse complémentaire, a été en réalité achevé en 1940 bien que publié seulement en 1965.

3 Phénoménologie de la vie I, p. 59.

4. Plus tard, Henry fera sien un quatrième principe énoncé par Jean-Luc Marion dans Réduction et donation(1989) : « d’autant plus de réduction, d’autant plus de donation ».

5 Phénoménologie matérielle, p. 68.

6. L’auto-référentialité du sujet ou, autrement dit, la façon dont l’ego a conscience d’être lui-même et non quelqu’un d’autre.

7. Phénoménologie de la vie, I, p. 39.

8. La barbarie, p. 113.

9. Généalogie de la psychanalyse, p. 151.

10. Ibid., p.9.

11. C’est Moi la Vérité, p. 65.

12. La barbarie, pp. 91-92.

13. Généalogie de la psychanalyse, p. 165.

14. « J’appelle phénoménologie matérielle celle qui prend en compte la matérialité phénoménologique de la phénoménalité pure, c’est-à-dire celle-ci dans son effectivité. Une telle phénoménologie n’a pas affaire à des « phénomènes », c’est-à-dire à des contenus de connaissance […]. Il s’agit uniquement de ce mode de donation et finalement de la phénoménalité pure en laquelle il consiste : celle-ci doit être prise en considération et apportée à l’apparence. » in Philosophie de la vie II, p. 65.

15. Jean Grégori, Force et Temps. Essai sur le « vitalisme phénoménologique de Michel Henry, Paris, Hermann, 2015, p. 23.

16. Ibid., p. 28.

17. Michel Henry utilisera de manière explicite et à plusieurs reprises le terme de « renversement de la phénoménologie » pour qualifier sa propre entreprise : « Le renversement de la phénoménologie a surmonté l’aporie à laquelle la pensée se heurte constamment dans son effort pour voir et saisir notre vie invisible. En opposant à l’apparaître ek-statique du monde, en lequel le voir ne voit jamais que du visible, l’auto-révélation de la Vie absolue, la phénoménologie de la Vie a reconnu en celle-ci l’essence originaire de toute révélation.» in Incarnation p. 135.

18. Malgré le prestige intellectuel qui était le sien, Michel Henry a préféré rester enseigner à Montpellier alors que les portes des grandes universités parisiennes lui étaient ouvertes. De même, il a mené une vie solitaire, loin des mondanités, où il s’est attaché à développer durant toute sa vie une philosophie originale et à produire une œuvre littéraire (Prix Renaudot en 1976 pour L’amour les yeux fermés).

19. Philosophie de la vie, I, pp. 39-40.

20. Michel Henry estime que Descartes a eu cette grande intuition du caractère immanent de la subjectivité mais qu’il l’a perdue en chemin, lui préférant le paradigme moderne transcendant de la représentation.

21. Pour Schopenhauer, seule la volonté hypostasiée veut, de manière irrationnelle et sans but apparent. La volonté individuelle est une illusion. Elle n’est que l’expression de cette puissante volonté métaphysique.

22. Généalogie de la psychanalyse, p. 177.

23. L’essence de la manifestation, §45, p. 483.

24. Incarnation, p. 313.

25. Ibid., p. 318.

26. C’est Moi la Vérité, p. 40.

27. Ibid., p. 177.


lundi 28 février 2022

A mon frère bien aimé

 Grâce à toi Bertrand Empain, mon frère

Bertrand était le quatrième garçon d'une fratrie de quatre dont j'étais le troisième. Il naquit le 30 décembre 1950, quatorze mois après moi. Nous avons vécu comme des frères jumeaux toute notre enfance. Suite aux difficultés financières de nos parents, il fut envoyé à huit ans chez les Frères de écoles chrétiennes dans un internat non loin de Namur où se trouvait déjà notre frère ainé. Je les rejoignis deux ans plus tard, j'avais onze ans. Par la suite, nous nous retrouvâmes à Saint-Luc à Tournai pour y faire des études d'art, lui la typographie et l'imprimerie, moi les arts plastiques et la communication visuelle, alors que notre frère ainé y enseignait la littérature. Nous avons passé toutes nos vacances ensemble sur la Côte belge, la Côte d'Azur et la Costa Brava. Bertrand était placide et sportif et moi enthousiaste et contemplatif. Il devint champion de volley-ball et rencontra son épouse dans son Club de sport. A force de persévérance et de clairvoyance, Bertrand créa une imprimerie dans notre ville natale et la fit prospérer avec son épouse pendant quarante années. Bertrand et moi partagions le même enracinement chrétien, chacun l'exprimant selon ses talents et sa nature propres, lui dans le don total de lui-même et dans sa fidélité d'époux, de père, d'artisan, de chef d'entreprise, de sportif, d'entraineur, d'ami. Alors qu'il allait prendre sa retraite, il fut atteint d'une maladie grave contre laquelle il lutta six années durant avec un courage qui suscita l'admiration de ses médecins et de ses soignants qui le surnommèrent l'Indestructible. Un surnom qui lui convient autrement mieux qu'ils ne le pensaient car ce qui fut et demeure indestructible en Bertrand c'est précisément son amour de la vie, un amour plus fort que la mort, l'amour de la vie en elle même, de la vie en lui, de la vie en ses parents et de la vie en tous ceux qu'il rencontra, l'amour d'une Vie qui nous a aimé la première et qui ne peut se connaître que par le Coeur, raison pour laquelle il échappera toujours à ceux qui ne vivent que pour eux seuls et pour ce monde tel qu'il persiste à être.

 Je publie ci dessous le texte que j'ai lu aux funérailles de mon frère Bertrand le 10 février 2022,  en l'église du Sacré Coeur à Binche.       



Les quatre frères Empain en 1953  à La Panne


Ces dernières années, mon frère Bertrand et moi nous nous sommes écrits.

À l'occassion de nos promenades à la campagne et à la mer nous avons parlé. 


De quoi et de qui ? De l'essentiel. 


Au mariage de Charlotte et de son fils Brice, Bertrand fit un discours mémorable dans lequel il dit maintes fois que la Vie est belle et que l'amour est beau mais à condition de les construire avec fidélité et ténacité chaque jour de la vie.


La vie, l'amour, la beauté, la fidélité, la ténacité sont des Noms de Dieu.


Mardi soir, son épouse m'a dit que Bertrand avait demandé cette célébration à l'église. 


Ces dernières nuits, j'ai prié pour lui et j'ai senti la présence de Bertrand à coté de moi. Nous avons prié ensemble. 


Voici ce que disait cette prière.


Dieu est Amour et Amour est Dieu


Un Amour qui ne peut que se donner 

Un Amour qui ne peut que nous aimer 

Un Amour qui nous aima le premier 

Un Amour qui nous aime à jamais


Voilà qui est Dieu.


Un Amour qui nous donne sa Vie sans condition

Un Amour qui aime au risque de ne pas être aimé

Un Amour qui espère notre amour


Voilà qui est Dieu


Un Amour fou pour les sages et les savants de ce monde 

Un Amour fou qui nous dit de l'aimer dans les autres

Un Amour fou qui donne d'aimer à ceux qui ne savent pas aimer 

mais qui lui demandent d'aimer  

Un Amour fou qui pardonne à ses bourreaux

Un Amour fou qui aime ses ennemis

Un Amour fou qui ressuscite les morts


Voilà qui est Dieu


Un Dieu d'Amour qui connaissait par coeur le coeur de Bertrand

Un Amour que Bertrand reconnut dans l'amour d’une jeune- femme, Marie Claire qu'il épousa devant Dieu et qu'il aima toute sa vie 


Un Amour que Bertrand sema dans le coeur des enfants que Dieu leur donna


De l'Amour de Dieu Bertrand ne parlait pas souvent, mais chacune et chacun le reconnaîtra dans l'ami, le frère, le père et l'époux que Dieu lui donna


Voila qui est Dieu


Alléluia ! 



Mon frère Bertrand à l'île de Ré en 2018