vendredi 28 mars 2014

Nous sommes invités à la table de l'oeuvre


par Robert Empain



James Ensor (1860-1949) - Deniers de César, 1888

Un bon dessin doit demeurer ouvert : les lignes ne fermant pas les formes le fond infini peut alors passer dans les corps, l'oeil et l'esprit circuler librement et redonner vie. 

L'artiste, James Ensor ici, n'a pas voulu achever, il n'a pas imposé une image, une illusion, une idole, il s'est retenu, il s'est retiré, il s'est effacé pour nous inviter à le rejoindre dans son humble dessin.

Le sujet de ce dessin est ici le dessin lui-même, à savoir l'image et sa valeur.
A partir d'un passage de l'Evangile où les clercs de Palestine imaginent piéger Jésus en lui demandant si il faut payer l'impôt à César, à l'occupant romain du pays. Jésus répond en montrant l'image de César gravée sur les pièces de monnaie en circulation en ce temps là, et il dit simplement : " Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu " invitant les hommes à se débarrasser de l'argent, qui n'est qu'un instrument de pouvoir et un objet de convoitise, de vénération et de luttes stériles entre les hommes, et, cela fait, de rendre à Dieu ce qui lui revient, c'est-à-dire de rendre grâce à Celui à qui nous devons la vie.
L'image, associée à l'argent, est dénoncée par le Christ comme idolâtrie, comme une dévotion et une soumission à ce qui est mort, à ce qui ne vaut rien, et qui vaut, par conséquent, infiniment moins que nous qui sommes vivants par la grâce du Vivant à qui seul nous devons gratitude et adoration.

De même pour l'art qui, sous peine de sombrer dans la dévotion idolâtre, doit être séparé de l'argent et rendu à Dieu. L'art n'est vérifié et justifié que lorsqu'il se fait Hospitalité et se donne comme un lieu où l'artiste nous reçoit gracieusement au Nom du Vivant.
Pour y parvenir l'artiste doit laisser l'Esprit agir en lui, se laisser traverser et inspirer par lui. Il doit se garder ensuite de fermer son oeuvre, de se l'approprier ou de se vénérer lui même en elle, de l'idolâtrer.
Il doit au contraire la laisser ouverte et offrir en partage cette inspiration. Il doit encore laisser aux autres une part active dans le devenir oeuvre de l'oeuvre. 

Ainsi, l'imagination créatrice de chacun, qui en nous est l'esprit créateur et libre, peut donner chair aux lignes et aux formes comme les voyelles vocalisées donnent chair aux consonnes et comme nos voix chantantes donnent corps aux notes de musique transcrites.

Invités à la table de l'oeuvre, nous pouvons alors nous réjouir d'y être reçu et de la recevoir, d'y prendre part, de l'accomplir, de la vivre, de nous réjouir et de l'incarner.

L'artiste créateur, dans son humble mesure, n'agit pas autrement que le Créateur de l'Univers et des vivants, le Seigneur en Personne, qui s'est retiré de l'Oeuvre qu'il a faite, qu'il ne cesse de faire et qu'il nous destine, pour que nous en soyons le parachèvement, l'accomplissement, pour que nous l'y cherchions et que nous connaissions la joie de le trouver en nous trouvant nous-mêmes et de lui rendre grâce de nous avoir offert d'accomplir en nous son oeuvre, son don, son dessein, son hospitalité, sans jamais nous y avoir contraint.

Illustration : Les deniers de César par James Ensor ; Texte : Robert Empain, 28 mars 2014

lundi 24 mars 2014

For intérieur


Grâce à Marie-Magdeleine Davy

Marie-Magdeleine Davy, docteur en philosophie et en théologie, a eu une vie de chercheur universitaire au CNRS, où comme spécialiste du latin médiéval, elle a traduit les textes des mystiques du douzième siècle et publié sur la symbolique romane. En tant que conférencière à l'Alliance française, elle a voyagé et séjourné dans le monde entier, principalement en Amérique du sud, Inde, Japon ... Elle a publié plus de quarante livres et une centaine d'articles. Puis à l'âge de la retraite, elle a eu une seconde vie de conférencière parlant de la vie intérieure et développant les principaux thèmes de la spiritualité et de la mystique avec une éloquence remarquable. Sa parole troublante a communiqué son éveil à bien des auditeurs qui en gardent une mémoire impérissable.





De nombreux auteurs du siècle dernier furent des humains magnifiques, des guides spirituels indispensables, des sources inépuisables de renouveau. Ainsi Marie Madeleine Davy dont je publie ici le dernier entretien et de nombreux autres que l'on pourrait citer et louer aussi et que l'on citera et louera sans cesse, tant cela est vital et urgent : les Jung, Corbin, Bernanos, Hillesum, de Souzenelle, Henry et mille autres, poètes, artistes, mystiques que j'ai aimés et lus de mon mieux et qui m'ont guidés sur le chemin intérieur. Je ne cesse de les lire, de les honorer, de les partager partout où je le peux et de leur rendre grâce jour après jour ici et ailleurs.

Le message commun et essentiel de leurs témoignages me semble être celui ci : contre leur temps, contre le modernisme, contre l'idéologie du Progrès technique impératif, contre la Barbarie industrielle, criminelle, sur-armée et sur-équipée, contre cette vision de l'Homme qui serait jeté là pour la mort seule, en un mot, contre la négation de la Vie, ces valeureux précurseurs n'ont pas craint de se tourner vers les Traditions et simultanément vers leur propre intériorité pour y trouver l'Esprit unique et commun à l'oeuvre en chacune et en chaque homme depuis toujours. Ces pèlerins d'Orient, s'avançant à contre courant sur le chemin intérieur ont trouvé la Lumière qui éclaire tous les coeurs vivants. Reliant toutes ces traditions et toutes les religions par le Haut, par l'Esprit qui les animent, ils les ont réalisées, les ont unifiés intérieurement sans plus les opposer extérieurement, ils les ont incarnées en s'accomplissant en tant que Personnes nées une seconde fois à la Vie par l'Esprit. En rendant témoignage par leurs  oeuvres de leurs expériences ils ont ouvert et montré à tous la seule voie à suivre avec confiance jusqu'au bout : celle de l'intériorité où chacun accomplit en vérité celui qu'il est appelé à devenir non seulement pour lui-même mais pour les autres. Car la Vie, la Vie qui ne peut que se donner et que je reçois sans cesse, la vie qui est la mienne certes, m'est donnée pour que je la donne et qu'ainsi je l'accroisse en moi et en tous.

Grâce à Elle donc et à vous tous



Le caché et l'apparent. 1996

Entretien issu de For intérieur par Olivier Germain-Thomas. Emission du 09/04/1998, France Culture. 

Textes : présentation issu du site Présence de Marie-Magdeleine Davy, en lien ci dessus ; pour la suite du texte : Robert Empain, mars 2014.  

Illustration : R.E Le caché et l'apparent. Caséine sur toile. 120 x 170. 1996

vendredi 14 mars 2014

Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde



Grâce à l'auteur anonyme de la lettre à Diognète 


La lettre à Diognète, dont je publie ici un extrait, est l’oeuvre d’un auteur anonyme. Ecrite vers 160-200, et adressée à un païen, elle présente les chrétiens comme des hommes semblables aux autres mais avec la particularité d'être dans le monde ce que l’âme est pour le corps, un guide et un soutien. Les chrétiens y sont appelés à être "l’âme du monde".  L'artiste chrétien se reconnaîtra dans cet appel qui est toujours d'actualité car il est celui qui témoigne dans le monde que l'art, comme l'homme lui-même, est spirituel en son essence, et qu'à défaut de l'être il se condamne à n'être qu'un produit culturel, social et marchand. Si comme je le crois, l'Homme est fait corps, âme et esprit un art qui ne cherche pas à toucher l'esprit dans l'âme de l'homme ne peut que le couper de sa racine spirituelle et l'égarer davantage dans ce que le Christ a appellé le monde.  Toucher l'âme vivante et faire croître en elle l'Esprit, c'est le propre des oeuvres d'art véritables au sens chrétien. Une oeuvre d'art véritable, comme toute oeuvre humaine véritable, est une oeuvre qui aide l'homme à s'élever vers l'amour; l'amour de lui-même et l'amour de l'autre homme qui ont leur source unique dans l'amour de la Vie, qui est Dieu




La lettre à Diognète

« Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. Ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. Ce n’est pas à l’imagination ni aux rêveries d’esprits agités que leur doctrine doit sa découverte ; ils ne se font pas, comme tant d’autres, les champions d’une doctrine humaine. Ils se répartissent dans les cités grecques et barbares suivant le lot échu à chacun ; il se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle.
Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère. Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés. Ils partagent tous la même table, mais non la même couche.
Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l’emporte en perfection sur les lois.
Ils aiment tous les hommes et tous les persécutent. On les méconnaît, on les condamne ; on les tue et par là ils gagnent la vie. Ils sont pauvres et enrichissent un grand nombre. Ils manquent de tout et ils surabondent en toutes choses. On les méprise et dans ce mépris ils trouvent leur gloire. On les calomnie et ils sont justifiés. On les insulte et ils bénissent ; on les outrage et ils honorent. Ne faisant que le bien, ils sont châtiés comme des scélérats. Châtiés, ils sont dans la joie comme s’ils naissaient à la vie. Les juifs leur font la guerre comme à des étrangers ; ils sont persécutés par les Grecs et ceux qui les détestent ne sauraient dire la cause de leur haine.
En un mot, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme est répandue dans tous les membres du corps comme les Chrétiens dans les cités du monde. L’âme habite dans le corps et pourtant elle n’est pas du corps, comme les chrétiens habitent dans le monde mais ne sont pas du monde. Invisible, l’âme est retenue prisonnière dans un corps visible ; ainsi les chrétiens, on voit bien qu’ils sont dans le monde mais le culte qu’ils rendent à Dieu demeure invisible. La chair déteste l’âme et lui fait la guerre, sans en avoir reçu de tort, parce qu’elle l’empêche de jouir des plaisirs : de même le monde déteste les chrétiens qui ne lui font aucun tort, parce qu’ils s’opposent à ses plaisirs. L’âme aime cette chair qui la déteste, et ses membres, comme les chrétiens aiment ceux qui les détestent. L’âme est enfermée dans le corps : c’est elle pourtant qui maintient le corps ; les chrétiens sont comme détenus dans le monde : ce sont eux pourtant qui maintiennent le monde. Immortelle, l’âme habite une tente mortelle : ainsi les chrétiens campent dans le corruptible, en attendant l’incorruptibilité céleste. L’âme devient meilleure en se mortifiant par la faim et la soif : persécutés, les chrétiens de jour en jour se multiplient toujours plus. Si noble est le poste que Dieu leur a assigné, qu’il ne leur est pas permis de déserter. »
Epître à Diognète. 5-6 

Illustration de cet article : Tu m'as aimé avant le création du monde - Collage et huile sur papier par Robert Empain, 2006, 100 x70 cm 


samedi 8 mars 2014

Une fleur sur le chemin


Grâce filmée

par Robert Empain




La plus belle fleur de mon jardin est toujours celle que je n'attendais pas de voir fleurir, celle qui, plus sauvage et plus belle que les autres, pousse en dehors des parterres. Cette fleur ci est une grâce que j'ai filmée. Elle a poussé contre le mur au bord de la route, entre les pierres du caniveau. J'ai écrit un jour que les fleurs prient et nous apprennent à prier, raison pour laquelle, comme les cierges, on les place sur les autels dans les églises pour prier en notre absence. Celle ci priait au bord de la route, bâtissant là une humble chapelle de pétales rouges et blancs, et au milieu un coeur autel vibrant au vent, rappelant aux promeneurs ce que la Vie en Personne, Jésus Christ, dit d'elle-même : Je suis le chemin, la vérité et la vie. Une Parole encore inouïe pour de nombreux vivants. Mille grâces mille larmes de joie.



Fleurs d'autel à Béthines


Vidéo, photographie et texte de Robert Empain 2011

vendredi 28 février 2014

Michel Henry : une nostalgie pascalienne


Grâce à toi Thierry Berlanda

Notre gracieux ami, le philosophe Thierry Berlanda publie, chez La Bourdonnaye Editeur, son dernier roman L’insigne du boiteux qu'il présente ainsi : " C’est un thriller particulièrement tordu, que j’ai pris beaucoup de plaisir à écrire ( je suis arrivé à me faire peur à moi-même…) " Ajoutant ailleurs qu'il s'agit de "La vie, en butte à ses propres forces retournées contre elle.. " Commentant le mode éditorial, il dit : " En sortant ce roman, La Bourdonnaye fait le pari d’installer un nouveau modèle éditorial, qui rejoint mes propres convictions : accessibilité bon marché et universelle à la littérature. " On pourra découvrir tous les romans et quelques textes philosophiques de Thierry Berlanda sur le site Commac Productions ainsi que le mode opératoire de commande de ses oeuvres. Pour vous mettre en jambes, je publie ci dessous Michel Henry : une nostalgie pascalienne, le texte de sa contribution au colloque Michel Henry, La vie et les vivants, organisé à Louvain-la-Neuve les 15-17 décembre 2010, où j'ai connu Thierry Berlanda. Les actes de ce colloque, devenu un congrès vu son ampleur, ont parus aux Presses Universitaires de Louvain, dans la collection "Empreintes philosophiques" n°3, début mai 2013. 

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Blaise Pascal


 C’est un motif constant chez les philosophes chrétiens de penser une distorsion de l’Etre instituée par la différence (différence avec un e et/ou même avec un a), entre la Terre et le Ciel, entre le fini et l’infini, entre les hommes dans le Monde et Dieu. On trouve ce motif chez Kierkegaard : c’est le thème du « saut », notamment dans le Concept de l’Angoisse, ou le thème du composé du Fini, de l’Infini et de la relation des deux, notamment dans le Traité du Désespoir. Saut, fini et infini, voici bien des marqueurs de la distorsion de l’Etre. Il y a Etre de part et d’autre du saut, du coté du point d’appui comme de celui du point d’arrivée, pour autant que le point d’appui est lui-même constitué par l’intuition d’un point d’arrivée. « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé » : si Saint Augustin prête ces mots à Dieu, c’est bien en vertu de la présence de Dieu au cœur des hommes. Des hommes au Ciel, du fini à l’infini, s’étagent ainsi, dans l’imagerie philosophique classique, les rapports entre l’ici-bas et le très haut. Sauf à admettre, ce qui n’est pas notre parti, que soit le Monde, c'est-à-dire les hommes au monde, soit Dieu, sont en dehors de l’Etre, il est clair et d’ailleurs habituel de constater, y compris donc chez Kierkegaard, ce que j’appelle cette distorsion de l’Etre, cet écart, cette bipolarité, qui détermine ce que la tradition a retenu sous le nom de transcendance.
 Chez Pascal, la transcendance, cette distorsion, a atteint un degré la portant aux limites du paradoxe, puisque aussi bien, si la transcendance suppose une continuité, une homogénéité même, entre deux termes, entre deux sites, entre deux pôles de l’être, Pascal inquiète cette continuité en pensant la totale altérité de Dieu. Rappelons nous cette pensée fameuse : « Si cette religion (chrétienne en l’occurrence) se vantait d’avoir une vue claire de Dieu et de la posséder à découvert et sans voile, ce serait la combattre (sous entendu, à juste raison et efficacement) que de dire qu’on ne voit rien dans le monde qui la montre avec cette évidence. Mais puisqu’elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres et dans l’éloignement de Dieu, qu’il s’est caché à leur connaissance, que c’est même le nom qu’il se donne dans les Ecritures, Deus absconditus, etc. ». Cette totale altérité est la raison même fondant la nécessité du pari. Le pari ne ressortit pas à une sorte d’intuition vague que nous aurions de Dieu. On n’entrevoit pas Dieu dans un halo, chez Pascal : chez Pascal, Dieu m’est absurde. C’est même cette absurdité, rappelant ou même reprenant le quia absurdum de Tertullien, qui est un des moteurs et même des fondements de la foi. Alors certes, Pascal, dans les Pensées, nous dit bien « qu’il n’est pas incroyable que Dieu s’unisse à nous », mais seulement par la médiation du Christ, qui nous fait la grâce de rapprocher les bords de l’humanité et de Dieu rendus inenvisageables l’un pour l’autre par le péché. 
 Donc, nous voyons une transcendance distordue chez Kierkegaard, une transcendance poussée à la tragédie chez Pascal puisque comportant le risque d’un rendez-vous pour toujours raté entre les hommes et Dieu, le risque d’une promesse qui pourrait n’être jamais tenue, laissant les hommes confinés, assignés, à leur nuit.
 Dans les deux cas, il s’agit bien d’une transcendance typiquement chrétienne, qui n’a donc rien à voir avec le motif platonicien d’une transcendance des Idées, par exemple, puisque chez nos philosophes chrétiens, s’en remettre à la raison pour atteindre les vérités dernières serait plutôt une manière de s’assurer d’en demeurer éloigné. Cette dernière remarque doit être entendue comme notre premier coup de semonce contre la trop commode et trop entendue connivence de la religion chrétienne avec le thème de la transcendance, lequel pourrait bien être, on commence peut-être à l’apercevoir, plutôt une rémanence grecque qu’un motif typique du christianisme. Le christianisme, en effet, est fondé sur une idée, je ferais mieux de dire une expérience, et mieux encore une épreuve, du Dieu tout autre, du Kadosh biblique. Il évoque donc une transcendance portée aux limites de sa propre définition, puisque comme chez Pascal il met en péril le principe d’une continuité logique, d’une mesure commune, d’une simple différence de degré entre la Terre et le Ciel, entre le Monde et Dieu. Seul, nous l’avons dit, la grâce du Christ, la grâce de sa naissance, la grâce de sa parole et celle de son sacrifice et de sa résurrection, nous disposent à une restauration de l’Alliance brisée par le péché. Entre les hommes et Dieu, ce n’est pas le fleuve grec qui coule, comme entre le sensible et l’intelligible, que nous pouvons traverser dès lors que nous sommes instruits en navigation selon les principes de la raison ; ce n’est pas un fleuve, c’est un océan qui s’étend entre les hommes et Dieu, un océan dont les hommes ne perçoivent absolument pas l’autre bord, c’est un espace sans rives ni rimes. Il ne s’agit pas de s’y embarquer sur un bon bateau, muni d’une bonne carte et de bons instruments, guidé par un bon timonier ; devant l’océan de la séparation des hommes et de Dieu, il ne peut s’agir pour nous que de nous jeter à l’eau, comme Pierre apercevant Jésus ressuscité sur la grève de Tibériade, complètement dépourvus que nous sommes, aussi bien de carte, d’instruments et de timonier, car cet océan, n’est en vérité pas même un océan. D’un océan, même si nous ne voyons pas l’autre bord, nous savons qu’il en existe un, et cela en vertu même de ce que nous savons ou avons préalablement l’intuition que la terre est ronde par exemple. Mais de la séparation entre les homme et Dieu, nous ne savons pas s’il en existe un autre bord, et de là nous ne savons pas si c’est un océan, ni même d’ailleurs que c’est une séparation : nous ne savons même pas que nous sommes séparés de Dieu car nous ne savons rien de Dieu et vivons donc dans la séparation d’avec lui d’une façon complètement aveugle. Voilà d’où part et d’où parle Pascal. Drôle de transcendance alors, vraiment, que ce que j’appellerais plutôt une déchirante tragédie de l’absurdité, l’absurdité étant d’ailleurs le ressort de toute tragédie, je veux dire l’absurdité au sens latin de « surdité » entre deux êtres, à la fois cause et conséquence de l’absence de l’un à l’autre, c'est-à-dire pas même de leur séparation, mais de leur ignorance et indifférence réciproque (au risque de surprendre, j’insiste sur « réciproque »). D’ailleurs, c’est ainsi que Epicure, du point de vue uniquement rationnel qui est le sien, conçoit le divin : absent, indifférent, sourd.

 Avec les thèmes de l’ignorance radicale, de l’incommensurabilité des hommes à Dieu, qui sont à l’œuvre chez Pascal, nous avons préparé, en envisageant l’ébranlement de la transcendance, l’occurrence des thèmes développés par Michel Henry. Les thèmes henryens tiennent en effet à l’invisibilité de Dieu. Absurde et invisible sont, j’ose le dire, synonymes : ils ne se rapportent pas au même défaut des sens, l’un l’ouïe et l’autre la vue, mais ils procèdent chacun de la même résolution à congédier les sens. Je m’empresse de rappeler qu’aussi bien pour Pascal que pour Henry, il ne s’agit pas de congédier les sens en tant qu’ils feraient obstacle à la manifestation de la vérité, laquelle serait par ailleurs perméable à la raison. Pour Michel Henry, en effet, les yeux de la raison n’y voient pas plus clair, en ces matières, que les yeux du corps. Invisible qualifie Dieu aussi bien du point de vue, si j’ose dire, des sens que de celui de la raison. Et chez Pascal, il en va de même : « Si on soumet tout à la raison, notre Religion n'aura rien de mystérieux et de surnaturel, dit-il. Si on choque les principes de la raison, notre Religion sera absurde et ridicule ». Comprenons que pour Pascal, Dieu ne parle pas à la raison, mais comme il le dit lui-même, qu’il est sensible au cœur. 
  Ici s’instaure le second pilier du christianisme : à coté du premier pilier de l’absurdité des hommes à Dieu, celui, au contraire, de l’intimité des hommes à Dieu. Or comment ne pas considérer ces deux ressorts de la foi chrétienne comme apparemment contradictoires ? D’une part Dieu serait absurde, c'est-à-dire séparé, et d’une séparation telle qu’elle est inconcevable en elle-même : Dieu serait étranger, inconnu et inconnaissable, absent au point que nous n’ayons aucune idée de cette absence sans indice ; et d’autre part, il nous serait intime, c'est-à-dire familier, quotidien, non pas proche de nous mais à même, présent à nos cœurs comme peuvent l’être nos plus proches et même davantage. 

 Michel Henry et Pascal sont tous les deux installés dans cette contradiction supposée. Et tous les deux, d’un même pas, d’un même souffle, ils vont la faire voler en éclats.

 Comment ? En posant, en manifestant faudrait-il dire, que Dieu est à la fois, à la fois je dis bien, ce qui nous est le plus étrange ou étranger, et le plus intime. Dieu est à la fois ce que j’ignore au plus haut point et ce que je connais le plus certainement. Certes, je ne le connais pas en lui-même, et c’est bien là ce qu’il faut entendre par son étrangeté, mais je le connais, c'est-à-dire « je l’éprouve » par le cœur.

 Ce qui semble alors presque aussi étrange que ce double motif contradictoire du christianisme est selon moi que Michel Henry, jumeau de Pascal pour les raisons que je viens d’esquisser, lui qui dialogue avec à peu près tous les philosophes, de Irénée de Lyon à Heidegger, en passant par Descartes, Kant, Hegel et Husserl, ne dit rien ou presque de Pascal. Nous allons voir tout de suite que ce troublant oubli n’est pas du tout l’indice d’une opposition, mais bien plutôt celui d’une identité de points de vue. De même que pour voir quelque chose ou quelqu’un, il ne faut pas être soi-même cette chose ou ce quelqu’un (la montagne ne voit pas la montagne qu’elle est, ni l’arbre l’arbre qu’il est, ni moi l’homme que je suis), de même si Henry ne voit pas Pascal, c’est parce qu’il est, d’une certaine manière, Pascal. Qu’est-ce à dire ? Que Michel Henry est installé au cœur même du concept pascalien, qu’il développe le sien dans une fidélité sans écart à celui de Pascal, et que même, selon moi, il accomplit le concept pascalien, sur le mode de ce que j’ai appelé, dans le titre de cette contribution, d’une nostalgie, c’est-à-dire d’un retour pathétique (c’en est le sens grec, vous vous doutez que je n’emploie pas ce mot au hasard) vers Pascal, ou plutôt vers cela dont Henry provient de même que Pascal, non pas tant en ce que Henry serait fidèle à Pascal, mais plus encore en ce que tous les deux sont fidèles, identiquement, à ce que Henry appellerait la vérité du christianisme.

 Cette vérité qui identifie Pascal à Henry, quelle est-elle ? Nous l’avons déjà remarquée mais il faut l’approfondir. Dieu est à la fois mon plus étranger et mon plus intime, mon plus absent et mon plus présent, mon plus autre et mon plus « moi-même », à la fois absurde, sourd à moi et moi à lui, et mon origine et ma vocation. Henry écrit d’ailleurs dans C’est moi la vérité, qu’il n’y a pas à proprement parler de nature humaine, mais une nature divine de l’homme.

 On pourrait m’objecter que Pascal est on ne peut plus différent de Michel Henry, parce que le premier est un penseur de la transcendance, et l’autre, on le sait bien, un tenant de l’immanence absolue. Or Deleuze, par exemple, est aussi un tenant de l’immanence absolue, mais je conçois néanmoins que Deleuze, bien que formellement proche de Henry, en est beaucoup plus éloigné (quoi qu’il y aurait aussi à interroger la nature de cet éloignement), que Henry ne l’est de Pascal, tout transcendant que soit le registre de l’un et immanent celui de l’autre. Ne nous laissons pas, en effet, perturber voire abuser par cette apparente disjonction transcendance/immanence, et voyons plutôt que la transcendance selon Pascal à tout à voir, je dis bien tout, avec l’immanence selon Henry. Cette disjonction, purement formelle, est en effet, en elle-même, dépourvue de contenu et ne fonctionne que dans le registre grec, et/ou hérité des Grecs, d’une opposition, en somme, entre Platon et Aristote, sur le point de savoir si l’on connaît par les sens ou malgré eux. Ce formalisme, comportée dans et par la langue que la théologie chrétienne parle elle-même depuis l’origine, n’est en soi rien de chrétien. Pour Pascal, en effet, de même exactement que pour Henry, la différence de statut et de pertinence des sens et de la raison, n’a aucun sens, ni non plus d’ailleurs, disons le au passage, celle entre l’esprit et la chair. Ainsi, l’invisible, l’absurde, Dieu, n’est pas à la portée des sens non plus qu’à la portée de la raison (je veux dire la raison géométrique ou paramétrique) : Dieu est sensible au cœur, Dieu parle au cœur. 

 Ayant révoqué le bien fondé de la différence entre transcendance et immanence, en tout cas dans le registre qui est le nôtre et qui n’est pas du tout celui de la science positive (je ne nie pas bien sûr que le soleil, par exemple, soit en lui-même sans doute plus conforme aux résultats de mes calculs qu’à ce que j’en vois avec mes yeux (quoi qu’il y aurait aussi à dire sur ce point, mais pas maintenant), ayant donc aboli la légitimité du formalisme classique grec ou hérité des Grecs, nous sommes désormais tout disposés à bien voir l’identité de Henry et Pascal, une identité forgée dans le travail du même concept, lequel ressortit à la même intuition initiale, ou plutôt à la même épreuve initiale et d’ailleurs de tous les instants, que Dieu parle au cœur. Je veux dire, dans les mots mêmes de Michel Henry, que Dieu, et c’est bien là l’accomplissement nostalgique henryen du concept pascalien, son achèvement, que Dieu parle au cœur, est sensible au cœur, autrement dit que le Verbe se fait chair. C’est-à-dire que chez Pascal comme chez Henry, nous sommes en présence d’une phénoménologie de l’incarnation. Ainsi Dieu n’est pas sensible au cœur comme s’il était en dehors du cœur, et donc comme si Dieu était « du monde » et que je le concevais comme extérieur à moi (nous serions encore alors dans un rapport formaliste grec du point de vue duquel Henry et Pascal divergeraient), mais Dieu est sensible au cœur en tant qu’il est le cœur, je veux dire avec Henry, que Verbe il se fait cœur (Henry dit chair et c’est bien exactement dire le même). 
 De là, comment tenir que le cœur, que mon cœur, ma chair, c’est-à-dire cela où s’éprouve Dieu, me soit étranger ? Selon Pascal et identiquement selon Henry, il n’est pas plus incroyable que mon cœur me soit étranger que mon cœur me soit intime, pas plus intenable qu’il me soit autre qu’il me soit mien. En tant, en effet, que mon cœur n’est rien de visible, qu’il est absurde, qu’il n’est rien de mondain, c’est-à-dire de perméable non plus aux sens qu’à la raison, il est bien étranger à tout discours, à toute lumière, à toute gloire du monde. 
Or, si j’ose dire, il bat.


Le Coeur Vivant. 2006


J’entends par là que s’éprouve en lui, par lui, la séparation océanique dont j’ai parlée, en dépit de l’absurdité ou de l’invisibilité de cette séparation et de ce dont elle est la séparation. Qu’il batte signifie qu’une nostalgie, un retour pathétique, me ramène, à l’aveugle donc, à ce que les sens et la raison séparent de moi, et qui, en dépit de cela, ne cesse jamais, comme le dit Henry, de m’apporter dans la vie, c'est-à-dire, à proprement parler, de m’incarner. Et pas d’incarner un moi tel qu’il m’apparaît par ailleurs dans la gloire du monde, c’est-à-dire par les sens et la raison, mais bien en tant qu’il leur est invisible et absurde : un moi qui ne doit rien au monde et tout à Dieu, je veux dire un vivant.

 La lecture que Michel Henry fait de Descartes nous conforte, s’il en était besoin, dans cette conviction de l’identité philosophique et religieuse de Pascal et de Henry. Selon Michel Henry, en effet, Descartes n’est pas seulement, n’est pas d’abord, n’est pas éminemment, le prince des sciences modernes ordonnées au principe du scio quia demonstratum. Il est le premier philosophe qui, dans une radicalité inouïe (inouï est un des adjectifs préférés de Henry : l’écho de l’absurdum s’y déploie admirablement). Non, selon Henry, Descartes est avant tout, et avant d’ailleurs que Descartes ait lui-même, semble-t-il, déchu de cette exigence initiale pour fonder des concepts positifs, Descartes est avant tout le penseur d’une distorsion de l’homme à lui-même. Quoi donc en effet aurait motivé son travail d’éboulement complet des savoirs classiques, si ce n’est son désir impérieux de sortir de la nuit de cette distorsion, de rapprocher les berges d’une plaie, d’une béance, d’une séparation de l’homme d’avec lui-même ? Mettre fin aux racontars des sciences d’autrefois afin d’assurer la science moderne grâce à une droite méthode est certes une conséquence de la fulgurance cartésienne initiale, mais ce n’en est pas du tout la motivation. Ainsi, lorsque Descartes établit que je pense donc que je suis (c’est celui de la deuxième méditation et celui du Discours), il fonde bien l’être dans une structure prédicative dans laquelle l’être se déduit de la pensée, la pensée elle-même n’advenant à elle-même que dans un sentir (chapitre Videre videor, de la Généalogie de la psychanalyse, où il est admirablement établi que « je pense » fait sens dans un « je sens que je pense... et que donc je suis »). Afin de n’en pas douter, écoutons Descartes lui-même, chapitre 1, 9 de ses Principes de la Philosophie, cité d’ailleurs par Henry, dont la lecture est d’ailleurs sur ce point quasi similaire à celle de Ferdinand Alquié : « …si j’entends parler seulement de l’action de ma pensée ou du sentiment , c’est-à-dire de la connaissance qui est en moi qui fait qu’il me semble que je vois ou que je marche, cette conclusion est si absolument vraie que je n’en puis douter, à cause qu’elle se rapporte à l’âme qui seule a la faculté de sentir ou bien de penser en quelque façon que ce soit. » C’est bien cela, cette pensée ou ce sentiment, cette connaissance qui est en moi, qui demeure seule après l’épochè et qui va féconder le cogito. Or la pensée, selon Michel Henry, est le mot cartésien pour dire la vie, et la vie est le mot henryen pour dire l’apparaître de l’apparaître lui-même, qui est un autre nom de Dieu (cette démonstration est parfaitement claire dans « Incarnation, une philosophie de la Chair » et dans le premier chapitre, déjà mentionné, de « La Généalogie de la Psychanalyse »). On voit ici, sans que je m’y étende davantage, que Descartes peut à son tour, le Descartes des débuts en tout cas, intégrer la confrérie insoupçonnée des fidèles aux principes cardinaux du christianisme : l’intimité de Dieu à mon cœur, à mon sentir, et en même temps, ou plutôt d’avant même le temps, son mystère.
 Ce détour par Descartes nous permet de remarquer ce trait constant chez Michel Henry, d’ignorer son ou ses jumeaux philosophiques, je veux dire Pascal, alors qu’il dispute longuement avec ses dissemblables, je veux dire, entres autres Marx et bien d’autres que j’ai déjà cités, Descartes notamment, en tant qu’à partir d’une épreuve initiale très voisine de celle de Pascal et de Henry, il déroge ensuite pour se consacrer aux sciences (ce qui fut d’ailleurs un grand bien pour elles). Mais le but de cette remarque n’est pas de fustiger Descartes (qui suis-je pour même l’envisager ?), ni de faire quelque reproche à Michel Henry qu’on pourrait trouver étrangement lacunaire sur ses pareils philosophiques, sur Pascal, mais bien de fonder ce que j’ai appelé une identité nostalgique de Henry et de Pascal, en vertu de laquelle Henry consacre des livres entiers, sublimes comme chacun ici le sait, à montrer en quoi il diverge de la tradition de la pensée occidentale, et en vertu de laquelle, aussi, on lit constamment dans les marges de ces livres, aussi invisible mais certaine que la présence de Dieu au cœur des hommes, et sans doute de même ressort, celle de Pascal à la pensée de Michel Henry.

 J’en terminerai en développant rapidement l’idée que si, comme nous l’avons vu, la lecture de Pascal a bien des égards éclaire l’oeuvre de Henry, l’oeuvre de Henry, réciproquement, réalise bien une sorte, comme je l’ai annoncé, d’accomplissement, d’achèvement de la pensée de Pascal. Tout à l’heure nous avons remarqué, citant Michel Henry, que « je pense » est le mot cartésien pour dire « la vie », et pas une vie anonyme et universelle, qui comme le dit Henry n’aurait aucun sens, ou alors un sens générique, extérieur, comme la bios des Grecs (des grecs de toutes les époques et de tous les pays d’ailleurs, « parlés » par une langue, je cite maintenant Michel Henry dans « C’est moi la vérité », « qui véhicule les schèmes pratiques et cognitifs qui définissent une culture »), mais la vie comme « ma vie », celle qui m’instaure comme vivant, qui m’apporte sans cesse dans la vie, ainsi que le montre Henry dans le même opus, chapitre 7, en explorant la parole du Christ rapportée dans Jean 10,10 : Moi, je suis venu pour qu’on ait la vie. Or si cette instauration comme vivant est bien le contenu réel du cogito cartésien (je ne cite pas la troisième méditation mais chacun en entend ici l’écho), que dire, a fortiori, de ce qu’il en est pour l’auteur des « Pensées ». Je ne jouerai sur le mot de « pensées » en tant que titre, posthume et friable, des fragments de Pascal, mais je peux, je dois, citer cet extrait bien connu : « …je ne puis concevoir l'homme sans pensée : ce serait une pierre ou une brute ». Que dit Pascal dans cet extrait ? C’est Michel Henry, achevant le concept pascalien, qui va nous aider à le comprendre.

 « Sans pensée » signifie sans vie, c’est-à-dire sans apparaître de l’apparaître lui-même. Un homme sans pensée serait, dit Pascal, une pierre, c’est-à-dire pour Michel Henry, un invisible et un aveugle, quelque chose pour qui, ou plutôt pour quoi, son milieu ne serait rien et lui-même non plus. D’ailleurs, la locution « lui-même », qui suppose une réflexivité, et donc a priori une ipséité de la pensée, donc de la vie, n’aurait ici aucun sens. L’homme sans pensée serait une pierre, pour Pascal, signifie que l’homme en qui le verbe ne s’incarnerait pas ne serait pas un homme, mais un vague quantum paramétrique, absent à soi et aux autres, et cette fois pas du tout d’une manière tragique, séparée, pathétique, mais sur le mode absolument et définitivement égal d’une chose.
 Et cette chose, je ne puis la concevoir, dit Pascal. Il faut entendre ici que pour Pascal, il est beaucoup plus insupportable pour la raison de se figurer un homme sans pensée, qu’un homme instauré comme tel par l’incarnation du verbe, dans la chair qui le fait ou qui se fait homme. Et que ce soit insupportable pour la raison est renforcé par l’idée qu’un cœur, qu’une chair, bat. Non pas l’idée, d’ailleurs, d’un cœur ou d’une chair, mais ce cœur et cette chair, la mienne, celle de chacun de nous, qui nous identifie en nous-mêmes et les uns pour les autres. Que mon cœur batte (on a compris qu’il ne s’agit pas de la palpitation d’un viscère, n’est-ce pas ?), que ma chair soit l’épreuve, l’éprouver de l’incarnation du verbe, voilà qui pour Henry, illuminant Pascal, est indubitable pour peu que je me défasse de l’apparence pierreuse, de la boue dont je suis issu en tant que consistant dans le monde. « Que je me défasse » ne veut pas dire que je doive m’amputer de quoi que ce soit, bien qu’il y ait eu sans doute une tentation de cet ordre chez le dernier Pascal : cela veut dire, avec le sourire et l’autorité bienveillante de Michel Henry, qu’il faut quand même s’efforcer de vivre aussi, de vivre d’abord, selon l’esprit, selon le souffle qui anime la boue, c’est-à-dire de n’être plus sourd ni aveugle à l’épreuve, que je suis, moi-même et m’instaurant comme tel, de l’incarnation du Verbe.
 C’est ici que Henry accomplit et achève Pascal, et d’ailleurs aussi la tradition philosophique chrétienne toute entière : la boue, la pierre n’est pas la chair, ce n’est pas cela qui s’éprouve et qui éprouve qui serait indigne, ou qui serait un mal. La boue, la pierre que serait « l’homme sans pensée », de Pascal, serait celui qui, croyant s’affranchir, peut-être, de tout en s’affranchissant d’abord de soi, en vue de conquérir la toute puissance d’un « parametron » absolu, du géomètre universel, renonçant à ressentir et éprouver la vie l’instaurant lui-même dans sa vie, au comble de l’orgueil, deviendrait cette pierre, faisant, qui sait, ses calculs de pierre, sans que plus rien ne lui soit rien, ni que personne ne lui soit personne, et que lui, plus même un soi d’ailleurs, ne soit plus rien ni personne pour rien ni personne.
 Enfin, cet enjeu : devenir pierre ou devenir homme, se vouer au monde ou s’ouvrir au sentir de la Vie (double génitif), on voit bien (je l’espère en tout cas) qu’il n’a pas lieu dans, j’allais dire, la géographie mythologique ou titanoïde des Grecs, de la Terre en opposition au Ciel, mais dans un homme, vous, moi, en refus ou non de la grâce de Dieu, en refus ou non du don du Verbe s’incarnant et l’apportant ainsi dans la vie. La transcendance des anciens, y compris chrétiens, celle de Pascal encore, bien que moins en allégeance conceptuelle à l’égard des grecs que la plupart de ses prédécesseurs et aussi de ses suivants, est donc une sorte de représentation, et en cela reste une configuration mondaine de ce qui n’a rien de mondain. La transcendance, avec cet écart, cet espace mythologique, cet océan sans bord qu’elle est pour les philosophes chrétiens de la tradition, ne dit rien d’autre, et c’est considérable, que ce qui se joue dans le plan de l’immanence absolue tel que pensé par Michel Henry : la transcendance, est comme un dispositif à la fois de représentation et d’évitement, à la fois une mise en lumière et une censure, de cette simple et apparemment humble vérité, que la Terre et le Ciel, que le Monde et Dieu, que la pierre et le vivant sont à la fois, et chaque fois chaque instant, cela que je peux vouloir ou refuser.
 C’est ici l’apport gigantesque de Michel Henry à l’histoire de la philosophie chrétienne, d’avoir ramené le mythe grec de la transcendance à l’intimité d’un cœur, d’une chair, de chaque fois ce cœur ou cette chair. Mais en cela, Michel Henry a-t-il rapetissé l’enjeu, avilit Dieu ou le Ciel, en le sortant du champ générique (le genre humain, le divin tout autre) ? Au contraire, il me semble qu’il a non pas réduit l’espace de l’ancienne transcendance aux dimensions d’une chair, mais qu’il a élevé, en la révélant en elle-même, la chair, le cœur, le vôtre, le mien, à la dimension, qui a toujours été la sienne, ou plutôt une fois encore qui est la sienne intemporellement, à la condition que nous acceptions la grâce de l’incarnation du Verbe, à la dimension, oui, ou plutôt au sans mesure, à l’amour sans mesure, de Dieu.
 Ainsi, l’océan sans bord n’est pas devant nous comme s’il était dans le monde ou du monde : il est en nous. Et c’est cet espace, ce non-espace plutôt, sans bords, sans rives ni rimes, cette distorsion tragique, cet « à la fois » du plus intime et du plus étranger, que nous avons à résoudre soit d’ignorer, au risque de devenir une pierre, soit de nous y engager au risque de devenir… un homme.

 Ce n’est pas sur mes propres mots que je veux vous laisser, mais sur ceux, vivifiants, de Michel Henry lui-même, dans Paroles du Christ, ce testament spirituel d’une beauté et d’une profondeur à mon avis unique dans toute l’histoire de la pensée, où s’accomplit et s’achève le concept pascalien. Il y est question, dans ce passage du chapitre 10, de l’identité de la compréhension immédiate que nous avons de la parole de Dieu et de la compréhension immédiate que nous avons de nous-mêmes. « Seul le mot de compréhension, dit Henry, est ici impropre. Car ce n’est pas d’une connaissance au sens habituel qu’il s’agit. La compréhension s’opère dans un enchaînement d’idées, de significations qui deviennent valides à partir du moment où on peut les apercevoir dans une évidence qui relève du voir, c’est-à-dire de la parole du monde. Tout autre est la possibilité qu’à l’homme d’entendre la Parole de Dieu si elle réside dans sa condition de fils de Dieu, ou, comme nous le disons encore, dans sa naissance intemporelle. Elle signifie que la venue de l’homme dans sa condition de s’éprouver soi-même et de se révéler à soi s’accomplit dans l’auto-révélation de la Vie absolue en son Verbe. En d’autres termes, la possibilité qu’a l’homme d’entendre la parole de Dieu lui est consubstantielle. Et cela concerne au premier chef la Parole du Christ en tant qu’il est le Verbe, cette Parole de la Vie en laquelle tout vivant advient à lui-même. »

Texte : Thierry Berlanda
Illustrations : portrait de Blaise Pascal, huile sur toile de Louis-Isaac Lemaistre de Sacy
; La Vie, ou le Vivant, huile et pastel sur velours noir, par Robert Empain. 2006

jeudi 27 février 2014

Corps musical



Extrait de Ad Imaginem Dei 1 L'oeuvre invisible - 1985




Depuis des mois, à l’atelier, je vis en immersion quasi continue dans la musique de Mozart. Cette musique s’immisce jusqu’aux fibres de l’âme pour y régner en maître. Aucune chance de lui échapper. Dictant sa loi, son temps, elle capilarise les sens, imprègne l’intelligence, malaxe le corps et le cœur. Ayant bu et mangé de cette musique, l’ayant incorporée, les êtres musicaux que forment ces orchestres de créatures invisibles d’ondes et de vibrations, deviennent nous, vivent en nous pour toujours ! Un opéra se chantera de lui-même en nous sans nous demander notre avis. Un quintette à cordes s'injectera spontanément dans nos muscles pour les bander et nous lancer malgré nous dans une danse. Un orchestre inconnu, caché dans notre cœur, jouera tout seul un passage de symphonie ou de messe. Si j'appelais cela du cannibalisme psychique, de la greffe de conscience, de la manipulation mnésique, je resterais à côté du phénomène. Je pourrais parler de supplément d’âme ou de transfusion charnelle mais c'est du Souffle vivant de l’Esprit qu'il s'agit.

Il est aisé d’imaginer Mozart entendant sa musique toute achevée en lui et d’admettre qu'il l'ait ensuite simplement retranscrite, c’est-à-dire littéralement notée.


La musique vivante, vécue, incorporée, nous accroît, nous rend plus vivants en nous révélant notre corps musical, qui est aussi le corps musical des musiciens passés, présents et avenirs

Les anges, nos amis et alliés éternels, sont musiciens. Ils ne cessent de descendre, par amour, dans telle ou telle âme humaine pour lui souffler un air de musique céleste qu'il suffit alors au musicien qui écoute de noter avec art et attention pour en faire une sonate, un concerto, une symphonie, un opéra et mille variantes d’animations de l'air terrestre mis en mouvement par le Souffle vital de l’Esprit. Ces mouvements, ces motions de l'Esprit ainsi retranscrites sont capables de s'insuffler dans les âmes et les corps des apprentis vivants que nous sommes quand ces musiques sont rejouées pour nous réjouir, nous émouvoir, nous mouvoir, mais surtout pour ranimer en nous le Souffle de vie oublié. Les anges musicaux rassemblés en un même chœur se réjouissent de nous réjouir et de nous rassembler dans un seul corps musical, un seul corps mystique, une même chair spirituelle, angélique, cosmique, invisible, amoureuse.

Voilà, selon moi, la manière de rendre grâce à nos ancêtres musiciens, poètes, sculpteurs ou peintres véritables qui ayant reçu l’inspiration du Souffle de vie ont su l’entendre et le préserver dans des œuvres qui par delà le temps et l’espace, peuvent pénétrer nos âmes disposées pour les travailler et les nourrir, les élever afin qu’elles puissent elles aussi  s’accroître et désirer transmettre ce Souffle vivant à l'infini à leurs frères humains. 

Je sais bien que lorsque les artistes parlent de cette façon les scientifiques se moquent gentiment de leur naïveté et pensent que ces grands enfants superstitieux parlent en métaphores. Mais ce ne sont pas des métaphores messieurs, mais des réalités qui échappent à vos visées.





En peignant la musique, 1985



Vidéo : Culturebox vous propose de revivre en replay l'opéra de Mozart au teatro de la Fenice. L'opéra le plus populaire de Mozart et un des opéras les plus souvent mis en scène, en direct de la Fenice à Venise ! La Flûte enchantée est l’une des œuvres les plus emblématiques de Mozart et sa dernière composition.
Illustration : aquarelle de Robert Empain. 1985

mardi 25 février 2014

Je vous dirai la vérité en peinture

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Baigneuse, pastel après Paul  Cézanne. 1986




Grâce à Paul Cézanne

Extrait de Ad Imaginem Dei 1 L'oeuvre invisible - inédit 


(...)
Toute fatigue évaporée, ravi comme le santon de Provence du même nom, je marche maintenant d’un pas vif vers la maison de Cézanne, vers son atelier des Lauves. 
Pas de chance, la maison atelier est fermée en cette saison. 
Poussant la porte du jardin, je m’aperçois qu’elle est restée ouverte alors que le soleil revient. J’entre donc et m’assieds sur un banc pour manger ma tartine. Un pigeon voyageur s’approche. En échange de quelques morceaux de pain, il me dispense une magistrale leçon de gris et de bleu digne de l’ancien maître des lieux. 
Je trouve un coin tranquille dans le jardin de Cézanne pour travailler un peu au soleil d’après d’assez bonnes reproductions des Baigneuses trouvées dans un livre que j’ai acheté ce matin au Musée Granet. Je fais deux pastels.


La vérité en peinture 
Si les cubes, les cylindres et les sphères importent tant à Paul Cézanne ce n’est pas, comme on l’a cru, pour géométriser, ni pour simplifier, ni pour styliser et encore moins pour faire moderne, mais par souci de vérité, par fidélité à ce qu’il voit, à ce qu’il ressent, pour rendre aux choses leurs formes, leur désir propre de poindre, de naître, d'être, de durer, de croître. Cézanne, selon ses propres termes, veut nous dire « la vérité en peinture. »  Pour cela il doit trouver les moyens de peindre la vérité des choses elles-mêmes, leur nécessité intérieure, leur être vrai, leurs forces expansives. Et pour y parvenir il doit percer le mystère de leur apparition. 
Cézanne, envers et contre les imagiers de son temps, avancera en pionnier sur le chemin de la redécouverte de cette vérité, vers le motif interne, la motion qui est émotion, vers la vérité de la peinture qui est double, comme celle de tout phénomène visible ; à savoir, je ne le dirai jamais assez : extérieur-intérieur
Pour regarder un tableau comme il faut, rien ne vaut de le repeindre soi-même, et en soi-même, comme l’a souvent fait Cézanne au Louvre, en copiant les maîtres, ou ailleurs, en travaillant l’Olympia de Manet par exemple. 
Ce faisant, l’âme se laisse pénétrer par le tableau. En se laissant guider par Cézanne, Campin et tant d’autres Maîtres, l’âme peut saisir cette apparition paradoxale du monde et des choses qu’ils cherchaient si ardemment à peindre. 
Ainsi, par exemple, en repeignant les arbres, les ciels, les roches, les corps, les taches, les couleurs, qui constituent les tableaux de Cézanne, on peut ressentir, en vérité, que leur maintien dans l'apparition n'est pas issu d’un acte créateur passé mais d’un acte continu, présent, actuel, d’un désir suscité, renouvelé en permanence, ressuscité par une force qui maintient et anime simultanément les choses dans leur présence extérieure et en nous, dans notre propre venue intérieure. 
Grâce aux tableaux de Cézanne et des Maîtres, nous ressentons plus fortement notre présence à nous-mêmes. Ce ressenti n’est autre que celui de notre âme réjouie de se ressentir plus vivante, fécondée sans cesse par une vie nouvelle. 



Paul Cézanne. 
La Carrière de Bibémus. 1895




Pour nous rendre plus manifeste cette venue incessante et simultanée du monde et de la vie en nous, Cézanne a dû abolir la manière académique, naturaliste, vériste, de peindre et en inventer une nouvelle. Il a dû, en vérité, se crever l’œil objectif, et tuer en lui le Cyclope fabriqué par cinq siècles de peinture monoculaire. Pour accoucher de la peinture nouvelle, il a du abolir la Renaissance et le Classicisme, il a dû faire mourir en lui l'ancien peintre admiré pour son savoir peindre et devenir le peintre nouveau et détesté, à Aix et ailleurs, pour ses barbouillages. Il a dû peindre contre l'opinion et l’aveuglement du monde pour peindre seulement selon la vérité de son âme et de son cœur. Ce chemin sera pour lui un long processus intérieur, douloureux, ingrat, solitaire, un chemin vers la Vérité.
 Cézanne va trouver mille solutions pour libérer sa peinture et inspirer toute la peinture après lui. Exemples : il ne délimite plus la forme apparente des objets par une ligne ou une séparation entre ombre et lumière, mais par plusieurs lignes de couleurs entremêlées, bleues, noires, vertes, grises, qui font vibrer, palpiter les objets et les corps dans l’espace. Ou encore, il accentue le volume des objets. Il faut voir comment la couronne des arbres, les nuages ou les fruits se gonflent en sphères, en boules, comment les roches se font des blocs aux arêtes saillantes, comment les troncs d'arbres, les cruches, les bouteilles et les plissés des tissus se roulent en cylindres, en tubes puissants. Comment alors ses volumes accentués semblent être animés par une croissance interne, autonome, vivante, amplifiée encore par les vibrations de mille petites touches locales, de couleurs nuancées et partiellement fondues les unes dans les autres, se poussant en avant et en arrière, se projetant et venant jouer dans les volumes voisins. Dans cette peinture nouvelle les choses vibrent et dansent dans une fête permanente, dans la joie de leur apparition continuelle dans l'espace ouvert du tableau. Elles naissent sous nos yeux, recréées en permanence, plus encore, elles se créent selon leurs propres nécessités et reprennent vie pour nous, se donnant comme le monde et comme la vie se donnent à ceux qui aiment, jouissant de nous réjouir et de nous ressusciter en permanence. 




Paul Cézanne, autoportrait

 

Paul Cézanne et Robert Campin sont des artistes rares car ils peignent avec les yeux de l'âme et du cœur. C’est pourquoi leurs œuvres sont des tableaux et non des images. 
Mais il reste une condition pour qu’elles nous disent la vérité en peinture : que nous les regardions nous aussi avec notre âme et notre cœur. C’est alors que la peinture rendant grâce à la vérité devient prière, Vera Icona faite à l'image de l'Homme, lui-même icône de Dieu.
N’est-ce pas ce que cherche à nous dire cette parole de l’Évangile de Matthieu : « La lampe du corps c’est l’œil. Quand ton œil est sain tout ton corps est lumineux ; et s’il est mauvais ton corps est ténébreux. Si la lumière qui est en toi est ténèbres, combien épaisses seront les ténèbres elles-mêmes. » 
L’art véritable ne cherche pas à multiplier les écrans trompeurs entre nous et les êtres, entre nous et les choses, entre nous et nous-mêmes, il cherche au contraire à les détruire pour nous dire la vérité. 

à suivre...

Illustrations : oeuvres de Paul Cézanne et de Robert Empain d'après Cézanne.  
Texte : Robert Empain. Carnets recomposés in Ad Imaginem Dei I L'oeuvre Invisible

dimanche 23 février 2014

L'essence de la manifestation


Grâce à Michel Henry

Le salut de l'homme ne peut lui venir du monde, de ses représentations, de ses abstractions et de ses idéalités, qui ne subsistent que sur le Fond d'une immanence radicale qui ne se tient jamais à distance : d'une vie s'éprouvant dans le subir, le souffrir et le jouir de son propre pathos. Parce que, avant que se lève le monde, une Affectivité transcendantale accomplit en nous son Archi-Révélation en même temps qu'elle engendre notre ipséité.  
Si, selon la formule de Heidegger, seul un dieu peut nous sauver son Nom est la Vie... 
Voilà ce que soutenait Michel Henry dans son livre incontournable et capital pour notre devenir : L'essence de la manifestation, dont je reproduis ici les premières lignes de la présentation qui en est faite sur le site Michel Henry, où l'on pourra en lire davantage.





Entrepris en 1946 avec pour but la constitution d’«une phénoménologie de l’ego», intitulé ensuite «L’essence de la révélation», puis «de la manifestation», achevé en janvier 1961, publié début 1963, vu les délais alors exigés par la soutenance de deux thèses éditées, cet essai majeur répond à la question que M.H. s’était posée quand il a décidé d’être philosophe : « Je voulais savoir qui j’étais ». Les circonstances extérieures – interruption de ses études pour son engagement dans la Résistance – l’ont mis sur la voie de sa réponse en avivant son sentiment de soi. Sa vie d’alors, danger, risque constant de délation mais aussi générosité de ceux qui le cachaient lui avait fait comprendre qu’il n’est de relation que secrète et d’homme à homme et que « le salut de l’individu ne peut lui venir du monde » (cf. Entretien de M.H. avec R. Vaschalde in M.H., l’épreuve de la vie, Actes du colloque de Cerisy, Le Cerf 2000).

D’autre part, pendant ses mois de clandestinité à Lyon, il avait été marqué par sa lecture de Maître Eckhart, de Kafka, de Kierkegaard, dont les vues sur l’existence avaient pour contre-exemple La critique de la raison pure, le seul ouvrage qu’à son départ pour le maquis du Haut Jura il avait pu emporter dans son sac à dos et dont il avait pu mesurer le caractère spéculatif qui laisse brillamment de côté les vrais problèmes de l’existence. C’est après 1945 que s’est effectuée sa réflexion sur Maine de Biran qui l’a orienté vers l’immanence en même temps qu’il découvrait, a-t-il dit, « des philosophies alors portées sur le devant de la scène par le succès de L’être et le néant (1943), Hegel, Heidegger et surtout Husserl » – ces deux derniers non encore traduits - , Husserl dont il a reconnu que sa méthode phénoménologique l’a aidé à définir le cadre de son travail, même s’il l’a infléchie dans un tout autre sens, initiative consacrée, après des années d’investigation, par L’essence de la manifestation qui traite le problème de l’ego dans sa relation avec l’essence de ce qu’il appelle déjà « la vie ».

Ce renversement capital à l’intérieur d’une branche alors neuve de la spéculation mais qui met également en question toute la philosophie antérieure exigeait de repenser la quasi-totalité de l’œuvre de ses prédécesseurs. Conscient d’aller à contre-courant mais aussi par respect d’une éthique intellectuelle, il a donc exposé son refus d’une philosophie de la transcendance à partir des grands systèmes qui lui ont servi d’antithèses – « les savoirs sont liés », disait-il – en exhibant leurs failles : oubli de l’ipséité du sujet , quand ce n’est pas de l’ego lui-même ; construction d’édifices sans sol où la réalité humaine n’est pensée que dans le vide abstrait de l’opposition du sujet à l’objet ; prise en compte abusive du pouvoir de la raison comme faculté de l’universel ; exigence d’une manifestation dans la lumière du dehors etc. Cette traversée de l’histoire de la philosophie dégage pour la rejeter la continuité inaperçue d’une tradition d’abstraction jamais contestée, dans l’idéalisme en particulier, aussi bien que dans le courant contemporain issu de Heidegger (Sartre, Merleau-Ponty).


  Te souviens-tu de l'oubli. 
Coffret 2008




En notre époque où la philosophie s’est souvent coupée de la réalité pour se griser d’acrobaties, il importe de souligner l’originalité et le sérieux d’une réflexion passionnée qui s’est constamment confrontée à l’épreuve du soi : phénoménologie de l’immanence, édifiée dans le souci de sauvegarder le sujet au lieu de livrer son essence à l’extériorité du monde. Ses principes ont fourni leur armature à ses essais ultérieurs qui dénoncent les errements de l’époque contemporaine - méconnaissance du travail vivant et des valeurs individuelles, dictature des savoirs objectifs et de ce qu’ils engendrent etc. – mais aussi à ceux qui traitent de la positivité de la vie : réflexion sur l’art, la communauté humaine, l’éthique et surtout la reconduction de l’ontologie à sa source véritable dans ses trois derniers ouvrages.
C’est ainsi qu’il a « renouvelé de fond en comble l’idée même de phénoménologie », comme l’a écrit un critique.

Son essai Philosophie et phénoménologie du corps, dont le texte était achevé dès 1949, devant être présenté comme thèse secondaire indépendante, M.H. n’a pas explicitement désigné l’endroit où ses analyses devaient rejoindre celles de L’Essence de la Manifestation. Mais la lecture de ce premier travail avant celle du second est conseillée au lecteur : elle éclaire les intentions de la démarche critique et surtout confère un caractère concret à la relation qu’il institue entre transcendance et immanence ainsi qu’aux attributs de celle-ci, immédiateté, passivité, autonomie, non-liberté etc.

Cette philosophie de l’immanence exigeait un vocabulaire nouveau. M.H. n’a pas caché la difficulté de ses choix. De cette émancipation, créatrice d’un autre type d’écriture, la phénoménologie antérieure avait donné l’exemple. Combattant les abstractions de la philosophie de la conscience comme celles de l’être, il se devait de respecter leur lexique mais aussi de maintenir pour l’ensemble du livre le même niveau technique. La parution prochaine d’un Vocabulaire de M.H. par J.F. Lavigne aidera les débutants...


On lira la suite de la présentation de ce livre de Michel Henry sur le site qui lui est consacré 

                                                                     

Te souviens-tu de l'oubli ?
 Coffret  ouvert  :  images et papiers divers sur lesquels est écrit le poème que voici :


Te souviens- tu
de l’oubli,
des chemins
des dons
des jardins
des voix
de ta chair
de Son Nom
des péchés roses
des passages
sans fin
des salutations
Te souviens-tu
des visages
des formes
des voiles
des tableaux
des taches
des mots
des mélanges
Te souviens-tu ?


Robert Empain 2008

 




Texte : Michel Henry ; Illstrations : oeuvres de Robert Empain