jeudi 31 mai 2018

Le Puissant fit pour moi des merveilles


 Grâce à toi Marie Mère de Dieu

Le Magnificat désigne le cantique chanté par la Vierge Marie, qui enceinte de Jésus rendit visite à sa cousine Elisabeth, plus âgée qu'elle et enceinte de Jean, qui deviendra Jean Le Baptiste.
 Cette sainte rencontre, racontée par st. Luc en 1,46-56 et couramment appelée la Visitation, nous la célébrons aujourd'hui.  Le Cantique de Marie est appelé le Magnificat. Ce cantique a inspiré aux musiciens de toutes les époques de merveilleuses créations, celle de Marc Antoine Charpentier est l'une de mes préférées...   


Vierge Marie à l'Enfant, voilée. 2014




Mon âme exalte le Seigneur,
exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur !
Il s’est penché sur son humble servante ;
désormais, tous les âges me diront bienheureuse.

Le Puissant fit pour moi des merveilles ;
Saint est son nom !

Son amour s’étend d’âge en âge
sur ceux qui le craignent.

Déployant la force de son bras, il disperse les superbes.
Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles.

Il comble de biens les affamés,
renvoie les riches les mains vides.

Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour,
de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa race, à jamais.

Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit,
pour les siècles des siècles.
Amen.





"En ces jours-là, Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint, et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi. Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. » Marie dit alors : « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais. » Marie resta avec Élisabeth environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle. 

Luc 1,39,56

Illustration : Collage de Robert Empain, 2014

lundi 21 mai 2018

Viens, Esprit-Saint !



Grâce à toi Annick de Souzenelle 

En ce Jour de la Pentecôte les chrétiens, dont je suis, invoquent L'Esprit Saint, L'Esprit donateur de vie et de vérité. Celui ci me souffle d'évoquer une nouvelle fois ici le livre essentiel qu'Annick de Souzenelle Lui consacra : La lettre chemin de vie (1). Dans ce livre, en effet, la théologienne orthodoxe nous replace dans le Souffle divin qui animent les lettres hébraïques. Sous son regard pénétrant la lettre revivifiée devient le chemin immémorial de la Vie en nous, un chemin par lequel tout homme, à la suite d’Abraham, va vers lui-même en suivant la voie qui ouvre à la connaissance et l'accomplissement de l'oeuvre divine, à savoir sa propre filiation divine. On lira ci dessous le texte de présentation de ce livre.



« L'ouvrage que je présente ici est l'aboutissement d'une méditation et d'une expérience de vingt-cinq années. Ce n'est pas une oeuvre d’érudition. Pendant ces années, j'ai bu aux deux mamelles - judaïsme et christianisme - le lait de l'unique Tradition que je ressentais comme ma mère, riche des deux pôles nourriciers qui se complètent, se confirment et se vérifient ; ils ne sont que trop ignorés, alors que leurs épousailles me semblent conditionner le devenir de l'humanité.



Autour des années 1958-1960, mon mari et moi allions chaque dimanche après-midi nous enfermer dans un café douteux du quartier de la République, à Paris, pour contempler la pierre précieuse d'Israël qu'Emmanuel Lévyne tirait amoureusement de ses enveloppes conventionnelles.

 

L'évêque Jean de Saint-Denis, d'origine russe, partageait avec Emmanuel Lévyne l'enracinement dans le génie d'une même terre qui avait été celle d'exil depuis plusieurs générations pour l'un, celle d'une souche plusieurs fois centenaire pour l'autre. 
Ces deux hommes ne se connaissaient pas. 


Lorsque nous arrivions aux cours de l'Institut Saint-Denys qui scandaient le rythme de nos jours - comme ceux d'Emmanuel, celui de nos semaines - nous nous regardions bouleversés de recevoir des lèvres de notre maître la plénitude du message qu'Emmanuel Lévyne venait à peine de saisir des profondeurs de la langue hébraïque.

 Ou bien, l'évêque Jean nous apportait alors à brassée embaumée la gerbe mûre d'un aspect de la révélation, que le dimanche suivant nous retrouvions fraîchement éclose du coeur hébreu !

 La rencontre était exaltante !

Si, plus tard nous nous séparions d'Emmanuel Lévyne, nous ne pouvons oublier les heures lumineuses que nous lui devons.

 

Par contre, notre chemin dans la tradition chrétienne orthodoxe se poursuit, en même temps qu'il guide désormais ma recherche inlassable de communication avec la lettre hébraïque.

 En elle palpite la naissance d'une vie qui soudain s'élève comme un ouragan dont la violence nous emporte. 

Le Verbe de Dieu est là qui, par la folie de la Croix, nous conduit à l'expérience tangible de la Résurrection.

 S'il est une nourriture sacrée, après l'Eucharistie des mystères chrétiens, c'est bien la manducation de l'alphabet hébreu.

Deux mille ans avant la création du monde, dit le Livre de la Splendeur, le Zohar, les lettres étaient cachées et le Saint, béni soit-Il, les contemplait et en faisait ses délices. Lorsqu'il voulut créer le monde, toutes les lettres, mais dans l'ordre renversé, vinrent se présenter à Lui. Ce fut la lettre Taw qui se présenta la première..." (Zohar, I, 2b). Chacune se prévalant d'un glorieux mot dont elle est la composante essentielle, tenta d'obtenir le don précieux de commencer la création. Mais toutes furent renvoyées...


Le Souffle. Caséine sur toile. 140x190 cm. 1993


La lettre Bet vint se présenter devant le Saint, béni soit-Il, pour obtenir de Lui de présider à la création du monde. Elle s'avança en disant :
  - Je suis l'initiale du mot dont on se sert pour te bénir en haut et en bas.
 - C'est effectivement de toi que je me servirai pour commencer la création du monde, répondit le Seigneur, et tu seras ainsi la base de l'oeuvre de la création."
Le Saint, béni soit-il, ayant dit à la lettre Bet qu'elle serait la base de la création, la lettre Aleph resta à sa place sans se présenter.
Le Saint, béni soit-il, lui dit : "Aleph, Aleph, pourquoi ne t'es-tu pas présenté devant moi, à l'instar de toutes les lettres ?" Elle répondit : "Maître de l'univers, voyant toutes les lettres se présenter devant toi inutilement, pourquoi me serais-je présentée aussi ? Ensuite, puisque tu as déjà accordé à la lettre Bet ce don précieux, j'ai compris qu'il ne sied pas au Roi céleste de reprendre le don qu'il a fait à un de ses serviteurs pour le donner à un autre."
Le Saint, béni soit-Il, lui répondit : "Aleph, Aleph, bien que ce soit la lettre Bet dont je me servirai pour opérer la création du monde, tu seras la première de toutes les lettres, et je n'aurai d'unité qu'en toi ; tu seras la base de tous les calculs et de tous les actes faits dans le monde, et on ne saurait trouver d'unité nulle part, si ce n'est dans la lettre Aleph.
 
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles, Je dirai quelque jour vos naissances latentes... Arthur Rimbaud

Eveillé jusqu'aux racines de son être, lié à ses sources éternelles, puisant les énergies mêmes qui l'ont façonné, le poète participe de l'expérience du prophète qui "voit les cieux ouverts". Comme tout homme, n'est-il pas sculpté de la Parole-Verbe, expir divin, qui souffle tout être selon son NOM, sa note originelle ? Et ce NOM crie en chacun, l'appelant à le découvrir, à devenir lui.

Nul ne l'entend, si ce n'est l'homme éveillé, celui qui est à l'écoute, celui dont tous les sens sont à l'écoute...
Les Lois divines qui structurent la Création sont nées du Verbe divin. Elles sont, disent les Hébreux, les Grandes Lettres d'en-haut, c'est-à-dire les Energies divines incrées émanant du Verbe, proférées par Lui et venant modeler l'Homme. Celui-ci, à l'image du Verbe, profère "en bas" les sons et, selon la qualité de son être, façonne ses lettres, les petites lettres d'en bas. Chaque petite lettre d'en-bas est reliée invisiblement à la Grande Lettre d'en haut qui lui correspond et qui l'informe de telle sorte qu'elle est douée d'un pouvoir reconducteur vers celle d'en haut. 


Annick de Souzenelle en 2012 en visite à notre exposition
Face de Dieu Face de l'homme à Bruxelles

C'est ainsi que la langue hébraïque tout entière est conductrice du Verbe divin et reconduit à Lui !  Chaque lettre correspond à un nombre. Les mathématiques, comme toute parole juste, chantent les structures de la Création et glorifient le Verbe. Les lettres figées dans la pierre, puis dans les livres, gardent cependant dans leur coeur le secret de leur pouvoir. Nos propres coeurs purifiés participeront de leur trésor.»

(1)Annick de Souzenelle La lettre chemin de vie, le symbolisme des lettres hébraïques,  éditions Albin Michel
Illustrations : Peinture de Robert Empain, 1993. Photographie 2012

dimanche 1 avril 2018

Je suis la résurrection et la vie

   Grâce à Michel Henry


En ce jour de Pâques, nous fêtons, nous les chrétiens, la Résurrection de Jésus Christ.  Notre foi en la réalité de la Résurrection est décisive car elle atteste la promesse de Jésus de donner la vie éternelle à ceux qui croiront en Lui et en sa parole : " Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort." Jean 11:25. Et encore "Je suis le chemin, la vérité, et la vie. " Jésus affirmant par là que la vérité n'est pas quelque-chose à trouver mais quelqu'un à rencontrer, une personne vivante, lui-même Jésus Christ que chacun peut rencontrer dans son coeur, dans l'épreuve même de sa vie qui est tout à la fois la preuve du Don de Dieu.  Qui est Jésus ? Il est le Fils de Dieu, à savoir le premier vivant, le premier qui  a le pouvoir de dire "je suis la vie et la résurrection" ; je suis la vie dont tu vis, la vie que je peux te donner éternellement si tu crois en moi, si tu crois que Je suis la Vie et la Résurrection ! Ces mystères révélés et reconnus dans la foi ont pourtant trouvés récemment à se dire dans une phénoménologie radicale : la phénoménologie de la vie et de l'incarnation qu'a porté dans la plus grande clarté Michel Henry, à qui nous rendons grâce une nouvelle fois ici, en ce jour où la Vie en personne a vaincu la mort.  



Déchirure au Sacré Coeur de Jésus


Par Anne Henry*

La démarche de Michel Henry a toujours été d’aller vers l’amont et de maintenir sa phénoménologie à ce niveau. Avec ses trois derniers essais, C’est Moi la Vérité, pour une philosophie du Christianisme (1996), Incarnation (2000), Paroles du Christ (2002), il ne sort pas du champ philosophique, ni de sa phénoménologie matérielle pour laquelle apparaître est compatible avec invisible, en décidant de prolonger sa réflexion par la scrutation des écrits néo testamentaires de Jean et de Paul - « Ce que les philosophes appellent absolu, a-t-il dit, la religion l’appelle Dieu » - c’est-à-dire que l’expression médiatique de « tournant théologique » qui a défini pareille initiative n’est pas adéquate.
Il a trouvé dans ces textes, exprimée dans une langue non technique, ce qui ne signifie pas forcément plus aisée à décrypter, sa confirmation des résultats de L’Essence de la manifestation qu’il souhaitait réexposer : acosmisme et pathos de la vie – vie, terme qu’il préfère désormais à celui d’immanence pour désigner l’Un originaire, cette unité concrète de l’essence qui engendre les vivants - ; la façon dont se phénoménalise la phénoménalité, dynamique du pathos qui se modalise en souffrir et jouir, article si mal compris par certains – « souffrir » désigne la passivité comme adhérence à soi, impossibilité de mise à distance , immersion dans le pathos premier en lequel s’enracine justement l’ipséité, d’où la métamorphose de ce « souffrir » en « jouir », c’est-à-dire acquiescement à l’obtention de soi permettant le déploiement des potentialités, ce « Je peux », qui est source de l’agir et de la liberté.
Ses derniers ouvrages exploitent cette rencontre qu’il décrit ainsi à propos de son second volet, Incarnation : « Ma phénoménologie de la vie s’est trouvée en présence d’une phénoménologie de la vie, c’est-à-dire de ma propre vérité. J’avais travaillé sur la vie, le moi, le corps subjectif, disons, si l’on veut, la chair. Seulement la phénoménologie que je rencontrais n’était pas une phénoménologie de la chair mais de l’incarnation, n’était pas une phénoménologie du moi mais d’avant le moi. Il s’agissait de savoir comment le moi venait en lui-même. C’est ainsi que j’ai fait ce livre sur le Christianisme qui est en fait un livre de phénoménologie radicale, portant sur ce qui vient avant notre vie mais qui est dans notre vie, une sorte de lecture en arrière, partie à la recherche d’un avant le sujet, d’un avant le moi. Incarnation est un livre sur un « avant la chair ».
Et il revient sur ce point capital traité dans C’est moi la vérité et qui exclut la transgression d’une limite de la phénoménologie: « La vie, c’est l’immanence, la présence dans, c’est-à-dire que dans le vivant il n’y a pas des traces de la vie mais la vie absolue. Elle vient avant lui en ce sens qu’elle le donne à lui-même, mais lui-même est en quelque sorte dans cette auto-donation avant d’être lui-même ». 


C'est Moi la Vérité. Le Seuil, 1996.  Outre son thème central, cet essai précise le rapport de l’individu à l’essence sur les points suivants : la naissance ; l’ipséité  (le soi qui vient dans la vie est-il mon soi ou celui de la vie ?) ; l’agir ; autrui ; le langage.

Introduction
Ce que le Christianisme considère comme la vérité diffère du concept moderne de vérité. Un vigoureux préalable méthodologique exclut que la connaissance de celui-ci dépende des textes qui en parlent. Seule la référence du texte à la réalité fait la vérité de celui-ci. Cette vérité ne peut non plus être réduite à la « vérité » problématique de l’histoire, incapable de saisir la réalité des individus et dont l’événement dont elle se veut témoin répète l’impuissance de l’événement à se poser dans l’être. Ces incapacités sont formulées dans le Nouveau Testament qui affirme que seule la Vérité qui est la sienne peut rendre témoignage d’elle-même.

I – La vérité du monde, II – La vérité du Christianisme, III - Cette vérité qui s’appelle la Vie
Ces chapitres sont conçus de façon antithétique. Est disqualifiée la vérité du monde qui prévaut depuis la Grèce – et que L’Essence de la manifestation avait rudement critiquée : si tout ce qui se montre dans la lumière est tenu pour vrai, c’est le monde qui désigne la vérité et non la façon dont celle-ci se montre, conception portée à l’absolu par la philosophie de la conscience. La vérité du monde n’est en réalité qu’auto production du dehors comme condition de visibilité.
D’autre part cet au-dehors est pris dans le flux du temps (critique qui vise Heidegger). Soumise à la loi d’apparition des choses, la vérité du monde jette celles-ci hors d’elles-mêmes, les vide de leur chair dans un faire-voir qui est destruction.
Dans la vérité du Christianisme au contraire la vérité n’a pas à se diviser entre elle-même et ce qu’elle montre. En elle il n’y a ni voir ni vu, elle est matière phénoménologique pure, concerne le fait de se montrer, non le phénomène. Dieu est cette révélation pure qui ne révèle rien d’autre que soi et le Christianisme est donation en partage aux hommes de l’auto-révélation de Dieu.
Cette auto-révélation se produit dans la vie dont elle constitue l’essence, la vie n’étant rien d’autre que ce qui s’auto-révèle. Cette vie n’est pas dans le monde, elle se tient en soi, s’éprouve sans distance, hors monde, hors pensée, hors rapport conscience-objet, sans différence, condition pour qu’elle s’éprouve. Son mode de révélation est chair d’un pathos, non structure formelle. D’où la première équation du Christianisme : Dieu est Vie, l’essence de la Vie est Dieu.
M.H. recense les trois façons contemporaines qui dépouillent la vie de son auto-révélation : 1 - le scientisme actuel, qui laisse de côté la question capitale de l’ipséité et oublie que ce qui en nous voit ou touche, n’est ni l’œil, ni la main, mais la vie. Quant à la biologie, elle ne s’intéresse plus à la vie, bien que le biologiste sache ce qu’elle est, joie, angoisse etc. 2 – la conception de Heidegger qui réduit la manifestation du vivant à son apparition sous forme d’étant dans l’éclaircie du monde. 3 – La déviation du freudisme qui pense que la conscience réside dans la représentation, avec cette conséquence, la vie n’est que force aveugle, inconsciente, source de ravages.
Antithèse de ces dévalorisations, le Christianisme estime que la Vie est plus que le vivant et qu’elle le précède. Phénoménologiquement, c’est de la Vie transcendantale qu’il faut partir. D’où l’importance de la naissance, de la génération de l’homme comme fils de Dieu et de celle de l’Archi-Fils qui est le premier vivant (archi- vient du grec archè, commencement).

IV – L’auto génération de la Vie comme génération du premier vivant
Ce chapitre important traite de l’origine et de l’ipséité qui fait l’objet des trois chapitres suivants. Ici il est question de l’ipséité originelle dont L’Essence de la manifestation avait déjà traité.
Pour le Christianisme, il n’y a qu’une seule Vie, agissante, puissance d’engendrement immanente à tout ce qui vit. Elle est l’essence de Dieu lui-même, un Dieu qui n’est pas pensé par l’esprit, comme le croyait Saint Anselme. Le vivant parvient dans la vie en s’identifiant à son auto révélation. La vie n’est pas, le concept d’être est à congédier. Elle advient et ne cesse d’advenir. Elle n’est pas non plus un milieu phénoménologique où baigne tout ce qui est vivant, ni un monde intérieur qui serait l’antithèse du monde de l’au-dehors. «Dans l’accomplissement éternel de ce procès, la vie se jette en soi, s’écrase contre soi, s’éprouve soi-même, jouit de soi, produisant sa propre essence ». Telle est la dynamique de l’ipséité qui s’effectue comme pathos et constitue « la chair affective » de cette révélation. S’éprouver soi-même signifie éprouver ce qui n’est en sa chair rien d’autre que ce qui l’éprouve. Cette identité de l’éprouvant et de l’éprouvé est l’essence originelle de l’ipséité.
Le Père est le mouvement que rien ne précède, et dont nul ne connaît le nom. Il engendre éternellement le Fils, ce premier vivant en l’Ipséité originaire duquel le Père s’éprouve lui-même. Comme le Père, le Fils est Logos, Verbe. Sa naissance ne se produit pas à l’intérieur d’une vie préexistante, elle est élément co-constituant du surgissement de la vie. L’engendrement du Père et du Fils ne font qu’un.

V – Phénoménologie du Christ
La naissance non mondaine du Christ signifie que toute naissance est transcendantale, générée dans la Vie absolue car le vouloir du monde est incapable d’engendrer la vie, il la présuppose. Le Père est « dans les cieux », c’est-à-dire invisible. La Vie n’apparaît dans aucun monde, « Personne n’a jamais vu Dieu ». D’où le rejet violent par le Christ de sa généalogie humaine : « Avant qu’Abraham fut, Moi je suis. » Cette conception de la naissance qui fait de l’Archi-Fils un étranger au monde et à sa temporalité propre est cause du drame dont le Christianisme est l’histoire, car dans la vérité du monde le Christ n’est qu’un homme parmi les autres et ce qu’il dit passe pour blasphème.
Le Prologue de Jean explique la Trinité dans cette perspective d’une phénoménologie de l’invisible : Archi-génération transcendantale de l’Archi-Fils, le Verbe étant l’accomplissement de la révélation, auto-engendrement de la vie qui « se fait chair » sous la forme d’une Ipséité essentielle, celle du Premier Vivant, aussi ancien qu’elle. La proposition, « En lui était la Vie », désigne l’intériorité phénoménologique réciproque du Père et du Fils, ce qui n’existe jamais dans la génération humaine.
La signification du Christianisme est prise dans une phénoménologie, puisqu’il s’agit de rendre le Père manifeste, révélation qui se fait dans un mouvement sans fin grâce au Fils incarné, le Christ ne disant rien d’autre que ce que dit « Celui qui m’a envoyé ». Mais pas plus que le Père, le Fils ne peut se montrer dans le monde en tant que tel. Le système autarcique constitué par la relation de la Vie et du premier vivant signifie qu’il n’est d’accès au Christ que dans la Vie. Le Christianisme n’enseigne rien d’autre que cela et défait la conception de l’homme comme être du monde, il est Fils de Dieu.

VI – L’homme en tant que « Fils de Dieu »
    Ce chapitre capital s’attaque à la question très rarement abordée par les philosophes, celle de l’ipséité individuelle.
Point central du Christianisme, l’homme n’est pas un être du monde, ni au sens réaliste naïf, ni au sens philosophique commun qui voit en l’homme un être doué de raison – appartenance que maintient la religion quand elle le comprend comme un être non pas engendré mais créé, c’est-à-dire tenant ses lois de l’apparaître, confusion que répète la christologie quand elle tente d’expliquer l’union dans le Christ de deux natures hétérogènes, l’une humaine, l’autre divine, alors que le Christ n’a jamais parlé de lui-même comme d’un homme – et que l’homme n’existait pas quand lui, le Christ, a procédé de l’auto-engendrement de la vie.
En tant que fils de Dieu, l’homme participe aussi de l’essence de la vie. Il doit être pensé à partir du Christ, car la Vie a le même sens pour Dieu, le Christ et l’homme. Or si l’homme est porteur de l’essence divine, en quoi diffère-t-il de Dieu ou du Christ puisqu’il est ce Soi singulier engendré dans l’auto-engendrement de la Vie absolue - c’est-à-dire cette épreuve qui est ipséité ?
Il faut donc distinguer deux concepts de l’auto-affection – affection signifiant manifestation, ce qui se donne à moi dans mon expérience. Il y a auto-affection quand ce qui affecte est le même que ce qui est auto-affecté, ie. quand la vie constitue elle-même le contenu de son affection (cf. § 31 L’Essence de la manifestation). L’auto-affection est donc acosmique, mais il faut dissocier les modalités du moi transcendantal vivant, l’Archi-Fils et l’essence phénoménologique de cette Vie absolue.
Il y a donc un concept « fort » d’auto-affection ( naturant) : la génération par soi de la Vie qui définit elle-même le contenu de sa propre affection et se le donne à elle-même. Cette auto-donation qui est auto-révélation est un pathos affectif qui a posé son propre contenu. Cette auto-affection forte est le propre de Dieu.
Le concept « faible » d’auto-affection est un naturé. En tant que Moi transcendantal vivant, je puise aussi mon essence dans l’auto-affection. Je suis moi-même l’affecté et ce qui affecte, le sujet de l’affection et son contenu, tout est moi, le senti, le touché, le voulu, le désiré, le pensé. Mais cette auto-affection n’est pas mon fait.
Quel est le rapport de ces deux sens ? Dans le sens faible, le Soi singulier que je suis ne s’éprouve lui-même qu’à l’intérieur du mouvement par lequel la Vie se jette en soi et jouit de soi dans le procès éternel de son auto-affection absolue. D’où, parce que c’est un pathos, la passivité de ce soi singulier que je suis, passif à l’égard de soi parce que passif à l’égard du procès éternel de la vie qui ne cesse de l’engendrer. C’est cette passivité qui fait de ce soi un moi – ipséité qui n’est pas un attribut métaphysique posé sur la pensée. Cette passivité engendre des modalités pathétiques comme l’angoisse, angoisse qui tente de se fuir. Écrasée sous son propre poids, elle tente de se changer soi-même – principe de toute action - , sa souffrance peut ainsi se métamorphoser en joie.
Intermédiaire entre Dieu et l’homme, mais consubstantiel au Père, le Christ appartient au procès fort. Le rapport de l’homme transcendantal à Dieu n’est pas direct mais médié par le Christ : grâce à l’Ipséité de ce premier Soi, la place est ouverte à tout vivant, son ipséité est possible. Fils de Dieu, le vivant ne peut l’être qu’en tant que Fils dans le Fils.

VII – L’homme en tant que « Fils dans le Fils »
    Le statut de l’ipséité individuelle, auto-affection « faible », est métaphoriquement exposé dans la parabole, relatée par Jean, du berger et de ses brebis : c’est dans l’Ipséité originaire du Fils, par une relation d’engendrement acosmique et intemporelle, que chaque homme puise son ipséité personnelle. Le Christ n’est pas seulement le medium entre l’homme et Dieu, il est le medium entre chaque moi et lui-même, conférant à ce moi une concrétude phénoménologique, une chair. Aussi « le berger » connaît-il le nom de chacune de ses brebis, il est la porte, ie. « l’accès à tout moi transcendantal réside dans une Ipséité plus ancienne que lui », Ipséité qui est l’herbe que paissent les brebis, c’est-à-dire que chaque moi s’accroît de lui-même.
Ce processus a une conséquence capitale : la relation des vivants entre eux n’est plus dans l’extériorité du monde mais dans l’archi-génération de la Vie : il est impossible de parvenir jusqu’à l’autre, de l’atteindre, sinon à travers le Christ, de le frapper sans frapper celui-ci. Or le voleur qui, dans la parabole, s’approprie ce qui ne lui appartient pas, le possède quand même : quoi qu’il fasse, tout moi fait usage d’une ipséité dans le pouvoir de laquelle il n’entre pour rien. Aussi les ouvriers de la onzième heure seront-ils payés de la même façon que ceux qui ont travaillé tout le jour.
L’extrême originalité de la pensée chrétienne de l’Individu est d’avoir d’entrée de jeu lié la conception de l’Individu avec la Vie, relation qui est dans la Vie dont elle est l’engendrement constant. Son ipséité est pour chacun la condition essentielle de son identification à la Vie universelle donnée en sa chair phénoménologique. Tout soi est singulier. « L’homme naturel » n’existe pas, ce qui individualise n’est nulle part dans l’au-dehors. Priorité de l’essence : « C’est moi qui vous ai choisis ».

VIII – L’oubli par l’homme de sa condition de Fils : « Moi, je » ; « Moi, ego »
Pourquoi les hommes sont-ils si malheureux en dépit de leur ascendant ? Or c’est justement à partir de l’ipséité que s’éclaire l’oubli. L’ignorance de l’homme s’enracine dans le procès même en lequel la vie génère en soi le moi de tout vivant. C’est dans la naissance du moi que se tient la raison cachée de l’oubli. S’éprouvant passivement sur le fond de cette Ipséité originelle de la Vie qui le donne à lui-même, le moi se trouve être plus que ce qui se désigne comme un moi : entrant en possession de lui-même, il entre en possession de pouvoirs (du corps, de l’esprit), il peut les exercer. Car le « je peux » ne fait que définir l’essence du « je ». Toutefois ce « je » n’y est pour rien, la source des pouvoirs est le Soi de l’Archi-Fils.
Une fois entré en possession de son être propre, le « je » se sent libre de déployer tel de ses pouvoirs. De passif originairement, l’ego devient actif - et libre parce qu’il n’est rien du monde, son Ipséité n’appartenant qu’à la Vie. Ainsi naît l’illusion transcendantale de l’ego qui se prend pour le fondement de son être, oublie sa condition de Fils. Celui qui soulève un poids croit que c’est lui qui le soulève… et le don des pouvoirs est réel.
De plus, la dissimulation de la Vie invisible dans l’ego lui ouvre l’espace du monde, l’ego ne s’intéresse qu’à ce qui est hors de lui – même s’il ne se soucie en réalité que de lui-même. L’égoïsme transcendantal lui fait oublier sa condition et l’emplit de ce Souci que le Christianisme nomme convoitise.
Il est toutefois une cause plus essentielle de l’oubli : incapable de prendre place devant son propre regard, la Vie est sans mémoire, elle est l’Immémorial parce que jamais séparée de soi par une intentionnalité. Il faut rejeter les conceptions classiques qui fondent sur la mémoire les possibilités du moi : la mémoire détruit l’essence de la vie, déploie l’écart de la distance du passé. Le Soi n’est possible que radicalement immanent, sans visage.
C’est ainsi que l’oubli par l’homme de la condition de Fils n’est pas un argument contre celle-ci mais sa conséquence et sa preuve. Il y a donc deux oublis : bien qu’oubliant le Soi qui l’installe en lui-même, l’ego n’en est pas moins immergé en lui-même à son insu. Le second oubli porte sur ce qui est advenu avant qu’on soit, l’antécédence de la Vie, l’Immémorial absolu.

IX – La seconde naissance
Le salut pour le Christianisme est de surmonter cet oubli radical, ie. de naître une seconde fois, mais ce salut ne relève ni du savoir ni d’une prise de conscience libératrice. Les preuves de l’existence de Dieu (Saint Anselme etc.) sont absurdes : se constituer en tribunal et alors que l’essence de Dieu est sa présence invisible, son auto-révélation originelle, le soumettre à une preuve sous la lumière du monde. D’accès au vivant, il n’est que dans la vie.
D’où l’aporie : comment l’homme peut-il atteindre l’Avant absolu de l’auto-engendrement de la vie en laquelle il est engendré ? A la différence de la philosophie classique où le temps est identifié au surgissement phénoménologique du monde, la temporalité du Christianisme permet de saisir la relation de notre naissance à l’Avant qui la précède : le rapport à l’Avant n’est pas distance mais pathos. Ce rapport est chair de la vie qui est mouvement, venue en soi qui ne se sépare jamais de soi.
La relation du vivant à la Vie ne peut donc se rompre, comme le montre la parabole du Fils prodigue. Certes celui-ci avait oublié. Mais l’immanence de la Vie absolue dans la vie singulière de l’ego fait qu’une seconde naissance peut s’accomplir en faveur d’une autotransformation de la vie selon ses lois propres : elle consiste dans un faire, l’éthique chrétienne refusant l’ordre de la parole et de la connaissance. Ce faire est retour à l’auto-engendrement de la vie, conformément à la volonté du Père. Dieu est vie, le Soi vivant laisse la vie s’accomplir en lui comme la vie de Dieu lui-même. Seuls les actes comptent, comme celui du Bon Samaritain ou des œuvres de miséricorde.
Le salut est une seconde naissance, entrée dans une vie nouvelle, le « Je peux » étant donné par la Vie. Cet agir de miséricorde repose sur l’oubli de soi, parce que l’ego y est reconduit au pouvoir de la Vie absolue qui le donne à lui-même. Dans ce nouvel agir, le soi retrouve la puissance dont il est né – l’agir mondain de l’ego est remplacé par l’agir originel de la Vie.

X – L’éthique chrétienne XI – Les paradoxes du Christianisme
Ce chapitre X définit le principe de cette éthique, à la lumière duquel sont ensuite expliquées les affirmations paradoxales du Christianisme qui déterminent la possibilité d’une seconde naissance. Celle-ci implique un faire qui n’a rien à voir avec la réalisation objective d’un projet subjectif mais où réalité et action se situent dans l’auto transformation pathétique de la vie, un agir transcendantal qui n’obéit qu’à la donation à soi de la Vie absolue. La Loi nouvelle n’est plus une norme idéale, extérieure, son Commandement est la Vie, condition d’accomplissement pour l’homme de son essence – ce que Jean appelle amour de Dieu. Loin de résulter du Commandement, l’amour en est la présupposition – à l’inverse de la morale du devoir kantien.
C’est à partir des écrits de Jean et des Béatitudes que doivent se lire les intuitions fondatrices qui en rendent intelligibles les paradoxes car elle réfèrent à la structure interne de la vie( chap. XI) :
1 – La duplicité de l’apparaître : tout se montre à nous de deux façons, de même que notre corps. Il y a d’un côté la vérité pathétique et inextatique de la Vie, de l’autre l’horizon de visibilité du monde, sa vérité extatique. Cette coexistence peut donner lieu à un comportement comme la feinte de l’hypocrisie qui joue sur cette duplicité que démasque le Christianisme en renversant une connaissance rationnelle fondée sur la perception : « ceux qui n’ont pas la connaissance n’entreront pas au royaume de Dieu ».
2 – L’intuition de la structure antinomique de la vie, qu’expriment les paradoxes des Béatitudes. « Heureux ceux qui souffrent » exprime la co-appartenance originelle du souffrir et du jouir, la réversibilité du premier dans le second, un se subir soi-même qui est en même temps entrée en possession de soi. C’est cette structure réversible du pathos qui fonde le sens des Béatitudes, car la plénitude de la vie - « malheur aux riches » - peut céder la place au Désir qu’aucun objet ne viendra combler.
3 – Différence qui sépare la Vie du vivant : la malédiction, « malheur à vous qui êtes repus » s’adresse à ceux qui, oubliant leur condition, éprouvent la vie comme leur bien propre. Car il y a la Faim, la grande Déchirure, « ce manque terrifiant en chaque ego de ce qui le donne à lui-même », que seule peut apaiser la Vie absolue dans la seconde naissance.
4 – Situation aporétique : la différence entre l’auto-affection de la Vie absolue qui s’apporte elle-même en soi et celle de l’ego, donné à lui-même sans y être pour rien et qui est « submergé par l’hyperpuissance de la vie », parce qu’en fait il n’y a qu’une auto-affection, celle de la Vie absolue. D’où la situation paradoxale de l’ego qui n’existe point par soi : « Celui qui aura trouvé la vie pour lui la perdra et celui qui aura perdu la vie à cause de moi la trouvera »

XII – La Parole de Dieu. Les Écritures
Ce chapitre revient sur ce qui a été écarté au début – fiabilité des textes du Nouveau testament, histoire etc. – et traite de ce dernier paradoxe : les Écritures revendiquant la transmission de la Parole de Dieu, comment surmonter la carence ontologique du langage ? En réalité, il faut distinguer la parole humaine de cette autre Parole qui ne comprend ni signifiant ni signifié, ne vient pas d’un locuteur, est antérieure à tout interlocuteur et qui nous permet de comprendre les Écritures. Car la parole humaine doit prendre appui sur le langage qui ne peut dire la chose que s’il la donne à voir, relève de la vérité du monde et crée un écart avec ce qu’il désigne. Cette parole est incapable de nous mettre en rapport avec la Vie qui ne se montre dans aucun dehors, exclut l’irréalité et ne connaît que la plénitude du vivre.
Comment la Parole divine révèle-t-elle et que dit-elle ? Elle est Logos de Vie, se révèle elle-même dans sa phénoménalité pathétique et ne révèle rien d’autre. Elle ne soutient aucune référence aux choses de ce monde, elle n’est pas action mais génération qui est auto-génération. Elle parle au commencement dans ce Logos qui est auto-révélation comme Parole. Elle est amour et dit à chaque vivant sa propre vie, « j’entends à jamais le bruit de ma naissance ». Car ce n’est pas la Parole des Écritures qui nous donne à entendre la Parole de la Vie, c’est elle en nous engendrant qui réalise sa propre vérité.
Pourquoi le Christ a-t-il dit cela dans une parole d’homme ? A cause de l’oubli par ce dernier de la condition de Fils, car l’essence phénoménologique de la vie « est le plus grand Oubli, l’Immémorial auquel aucune pensée ne conduit [ ] Seul le Dieu peut nous faire croire en lui, mais il habite notre propre chair.. »

XIII – Le Christianisme et le monde
L’objection majeure faite au Christianisme de détourner l’homme de ce monde est ici balayée. Ce reproche a été notamment formulé par le jeune Hegel avec sa critique de « la belle âme » qui brise la réalité en un invisible qui est pur vide, opposé à la réalité visible. C’est oublier que le Christianisme n’a rien de vaporeux, la seule réalité pour lui est la vie. Et c’est parce que la vie est invisible que la réalité l’est également : faim, souffrance, plaisir, angoisse, ennui, ivresse s’éprouvent hors monde. L’éthique chrétienne se fonde sur l’agir qui constitue l’action effective, non un processus objectif mais un « je peux » individuel, édifiant dans l’invisible. Loin de méconnaître la vérité du monde, le Christianisme la circonscrit. Il constitue la voie d’accès qui conduit à ce qui est réel dans le monde et qui ne doit rien à l’apparaître de celui-ci. M.H. cite à l’appui l’analyse de Marx sur le travail vivant, invisible, subjectif, individuel, qui fait la preuve de l’invisibilité de la vie.
Quant à la question d’autrui, elle doit être également soustraite à cette erreur : concevoir le rapport à autrui comme rapport à un être situé dans le monde, individu empirique porteur de caractères mondains. Autrui est un autre moi, il est Fils de Dieu et sa généalogie humaine n’a pas lieu d’être. L’autodonation de la Vie est identique en chacun. La relation à un moi quelconque présuppose notre relation avec le pouvoir qui l’a joint à lui-même. Avec cette conséquence pour l’éthique : aimer Dieu, aimer le prochain comme soi-même.
Car c’est une erreur de la philosophie moderne de penser la relation à autrui à partir de l’ego que je suis : il faut partir de la possibilité des « ego » en général, celle d’un Soi transcendantal tenant son ipséité de l’Ipséité de la Vie absolue, la relation entre les « ego » doit le céder à la relation entre les Fils, la Vie est être-en-commun.

Conclusion : Le Christianisme et le monde moderne
La pensée moderne repose sur le renforcement de l’approche traditionnelle selon laquelle l’homme est lié à la connaissance que nous pouvons en avoir, connaissance conçue comme scientifique et non comme accès de l’homme à sa propre essence. Dans le champ ouvert par la science moderne, l’homme en tant que tel n’existe pas, négation qui équivaut à celle de Dieu - réductionnisme non voulu par la science mais inévitable et effectif.

La défense de l’homme véritable, transcendantal, est la tâche de la philosophie mais la pensée moderne l’a trop oublié. Que reste-t-il de l’homme hors de la Vérité de la Vie, dans la vérité du monde, ce monde qui aujourd’hui est d’une certaine façon l’Anti-Christ et dont l’agir est réduit à la technique, faisant de l’homme un automate ? Toutefois « les hommes voudront mourir – mais non la Vie. »

* Entretien avec V. Caruana, in Philosophique Kimé 2000, repris in Michel Henry, Entretiens, Sulliver 2005. Le Débat autour de l’œuvre de Michel Henry, tenu à l’Odéon en nov. 1999, repris in Phénoménologie de la vie, t. IV, PUF 2004, pp. 205 – 247, relate sur ces questions les discussions éclairantes de M.H. avec de jeunes philosophes.

mercredi 28 mars 2018

Passion(s)

 Grâce à toi Thierry Diers



 En cette semaine sainte 2018, je vous invite à découvrir sinon à visiter si vous habitez Paris, l'exposition Passion(s) de Thierry Diers à L'Espace Couture Saint-Gervais, un travail de figuration qui est né selon les mots même l'artiste : " à la suite d'échanges qui m'ont donné l'occasion de relire les  textes de la Passion, j'ai exploré ce thème durant plusieurs mois et réalisé de nombreux dessins et peintures pour exposer une toile de cet ensemble l'été dernier à Lille. Bien que peu coutumier des sujets religieux, ce fut un arrêt et une respiration dans mes préoccupations du moment. Je profite de ce week-end Pascal pour vous présenter l'ensemble.  Thierry Diers



Crachats. Huile sur toile. 2017
 

Passion(s)
Thème phare de l'histoire de l'art occidental depuis le Moyen-âge, la Passion a été inlassablement traitée par les artistes. Ce que l'on sait moins, c'est qu'elle fut aussi travaillée tout au long du XXème siècle.


Abandonné. Huile sur toile. 2017


Les artistes ont su ouvrir un sujet à l'origine éminemment basé sur la foi. On retrouve bien sûr les mystiques, cherchant au travers de la souffrance de Jésus de Nazareth un écho à la condition humaine ; d'autres questionnant la nature profondément iconographique du thème, et de son importance visuelle dans notre culture visuelle. D'autres encore, ont su capter le statut désormais "pop" d'un type d'image qui parfois oscille entre cliché et kitsch. Au XXIème siècle, alors que l'enjeu de la fraternité entre les hommes n'a jamais paru aussi urgent, l'histoire d'un homme souffrant pour les autres peut à nouveau servir de point d'appui.


Déposition. Fusain sur papier. 2017



L'artiste, qui extirpe une partie de son intimité pour la mettre en forme et permettre au spectateur de réparer secrètement son âme, s'inscrit dans cette dynamique. Certains en font une parabole abstraite, d'autres réinterprètent l'image, d'autres encore, peu attachés à l'idée d'un péché originel, voient en revanche d'autres manquements de l'humanité à l'égard de son prochain nécessitant d'être réparés. Si chacun a sa propre croyance ou incroyance, tout artiste pense son oeuvre comme un moyen d'échange positif entre les hommes. L'idée est ici de présenter un panorama de créateurs, hommes et femmes de tous horizons et de toutes générations, qui ont cherché à reconstruire le temps d'une oeuvre l'âme de leurs congénères.
Nicolas-Xavier Ferrand,
Préface de l'exposition Passion(s), Lille 2017


The King. Huile sur toile. 2017

Exposition Espace Coutures Saint-Gervais 6 rue des Coutures Saint-Gervais 75003 Paris(ex galerie Duboys - le long du Musée Picasso) Vendredi 30 mars, samedi 31 mars, dimanche 1er avril et lundi 2 avril 2018 de 14h30 à 19h, 30 mars - 02 avril 2018

lundi 19 mars 2018

Quelques travaux...

  

Si vous croyez créer vos oeuvres vous êtes un artiste.
Quand vous comprenez que ce sont vos oeuvres qui vous créent, vous entrez dans la voie.
Quand vous découvrez que tout vous est donné par grâce, vous naissez à la joie.


 Quelques travaux, mon site d'artiste ne présente pas le catalogue complet et définitif de mon travail d'artiste. Grâce à Dieu je suis encore vivant sur cette Terre qui ne tourne pas rond et la Vie n'a pas fini de me faire, de me défaire, de me faire faire, de me pétrir, de me ruiner, de me refaire et peut-être à la fin du parcours, de me ressusciter et de me parfaire !  
 
Vous pourrez toutefois y découvrir un large aperçu chronologique de mon travail des années septante à nos jours présenté par étapes chronologiques, par séries, par expositions, par thèmes, mais encore  selon l’année de leur création, la technique, le thème etc, via les # tags correspondants. Pour voir les oeuvres disponibles dans ma collection, cliquez sur  # Collection de l’artiste. 
 



Accès au site via un clic sur cette image
                     

samedi 10 mars 2018

A l'image même de l'hospitalité de Dieu, l'art est hospitalité


Grâce à toi Andreï Roublev et à toi Andreï Tarkovski
 
L'art est hospitalité, à l'image même de l'hospitalité du Dieu Vivant qui le premier nous accueille en Lui. Cette magnifique icône de la Trinité, peinte par Andreï Roublev vers 1411, reprend l'épisode biblique où d'Abraham accueillit à sa table, sous le chène de Manbré, trois voyageurs inconnus, trois anges qui lui demandèrent l'hospitalité. Andreï Roublev décida de ne pas représenter les personnages d'Abraham et de Sarah pour ne montrer que les trois anges attablés. Ces trois anges bibliques, les chrétiens les regardent comme les trois Personnes de la Sainte Trinité qui font place à leur table à l'humanité tout entière. Le Dieu trinitaire se révélant être un Dieu de relation, un Dieu d'accueil et de partage, un Dieu d'amour qui nous fait le don absolu de lui-même. La sainte table est celle de la Vie, une Vie qui se donne et nous donne de la recevoir à notre tour dans notre coeur, non pas seulement pour un repas, mais pour un Festin d'Amour et de Beauté, le Festin de la vie éternelle. Mais dans la fureur d'un monde livré aux fanatismes de tous bords, c'est-à-dire à toutes les négations de Dieu comment sa Bonne Nouvelle pourrait-elle être reçue elle qui ne peut se recevoir que dans un coeur recueilli.





Parmi les grands réalisateurs soviétiques, Andreï Tarkovski fait figure de sommité. Décédé en 1986 à l'âge de 54 ans, ce poète et esthète du septième art a laissé derrière lui une courte filmographie, mais qui a influencé des générations de cinéastes. Son approche métaphysique et spirituelle, son audace visuelle et la structure inconventionnelle de ses récits sont quelques-unes des caractéristiques de son cinéma exigeant mais gratifiant.  

L'œuvre de Tarkovski est désormais plus accessible que jamais. Mosfilms, le plus vieux et plus grand studio russe, a en effet mis en ligne cinq de ses longs métrages sur YouTube, dans des versions restaurées et sous-titrées. Seuls ses deux derniers films ("Le Sacrifice" et "Nostalghia", produits en-dehors de son pays natal), manquent à ce catalogue remarquable. 

J'ai donc la joie de vous renvoyer à ces chefs-d'oeuvre, et de  partager ici celui que je préfère : la biographie qu'Andréï Tarkovski consacra à Andréï Roublev en 1966. C'est une fresque mouvante et envoutante qui nous plonge dans la Russie du XVème siècle et nous livre une méditation sur le conflit religieux, le rôle de l'art et la puissance de la nature, une méditation dont l'actualité est plus brûlante que jamais. 

Voici le premier volet du film, il faut cliquer sur le lien pour le voir sur You Tube, où le second volet s'enchaînera en principe à sa suite. Vérifiez également les options de sous titrages. 

Copiez ce lien et allez YouTube pour voir ce film, en deux parties... 


https://youtu.be/je75FDjcUP4?feature=shared

lundi 26 février 2018

J'ai mis devant toi la vie et la mort. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité


 Grâce à toi Fabrice Hadjadj

Je vous invite à suivre ici les conférences de Carême 2018 données et orchestrées tous les dimanches à Notre Dame de Paris par Fabrice Hadjadj sur le thème de La culture, un défi pour l'évangélisation...  Cet extrait de la première conférence en donne l'enjeu  : " L’apocalypse n’est pas simple effondrement, mais, dans l’effondrement, révélation du fond, de l’essentiel. De plus en plus, il faudra croire, je ne dis pas en Dieu, mais en un Créateur et Sauveur de la chair, je ne dis pas pour devenir un être supérieur, mais pour mener une vie simple et humaine, une vie de culture. Et c’est pourquoi, de plus en plus, l’apôtre est conduit à ce retournement de perspective. Lui qui annonce le Ciel se retrouve à défendre la terre. Lui qui témoigne du Messie se retrouve à faire l’éloge du berger, du vigneron et du charpentier. Lui qui est mû par l’Esprit se retrouve à chanter les sexes. La sainteté va de plus en plus ressembler à l’existence ordinaire. De cet ordinaire qui est l’œuvre même de Dieu..." 


  
Ces conférences retentissent comme des appels à la vie et à un sursaut collectif immédiat dont les chrétiens doivent être porteurs face à la menace de l'effondrement imminent du vivant dans son ensemble !  La voix forte de Fabrice Hadjadj se joint à celles à de nombreux penseurs et artistes de notre temps qui nous placent face au choix irrévocable pour notre humanité menacée dans son humanité même, un choix que posait déjà à l'homme le cinquième livre de la Bible, le Deutéronome :  

" J'en prends aujourd'hui à témoin contre vous le ciel et la terre: j'ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité".  

 


Extrait de la seconde conférence du 25 février : " La foi chrétienne est d’abord la foi en Dieu créateur, seigneur et sauveur. Or on ne peut aimer le Créateur, si l’on n’aime pas sa création, pas plus qu’on ne pourrait dire à un peintre qu’on l’admire tout en crachant sur ses tableaux. Et on ne peut aimer le Sauveur, si l’on n’aime pas sa créature même blessée à mort, pas plus qu’on ne pourrait dire à un médecin qu’il fait un métier magnifique mais que s’occuper des malades est quelque chose d’odieux. En un mot, si le chrétien ne divinise pas la Nature, c’est pour pouvoir mieux l’aimer et la garder. Celui qui voit dans la Nature une divinité devra se résigner devant la destruction perpétrée par cette divinité : le séisme qui dévaste la terre et la peste qui ravage les troupeaux ne seront pour lui des maux qu’au niveau local, car, au niveau global, ils apparaîtront comme bons, leur tache contribuant à la composition harmonieuse. C’est ce qu’affirmaient les stoïciens. Mais il y a en nous quelque chose de plus vaste que le monde qui nous donne d’embrasser le monde et d’en prendre soin au-delà de notre intérêt, avec une attention divine, à tel point que même la disparition des dinosaures ne nous satisfait pas, et que nous éprouvons le mystérieux besoin d’en entretenir la mémoire."

`


Conférences de Carême à Notre-Dame de Paris par Valère Novarina, écrivain, dramaturge, peintre et dessinateur. Conférence de Carême du 18/03/2018. 

« La plus profonde des substances, la plus miroitante, la plus précieuse des étoffes, la très-vivante matière dont nous sommes tissés, ce n’est ni la lymphe, ni le plasma de nos cellules, ni les nerfs de nos muscles, ni les fibres, ni l’eau ou le sang de nos organes, mais le langage.

La langue : l’autre chair. Nous sommes tressés par son architecture invisible, mus par le croisement et le combat des mots ; nous sommes nourris de leurs intrigues, de leurs jeux, de leurs dérives, pris dans leurs drames. Nous, les Terriens — nous les « Adam », les bonshommes de terre — nous sommes formés de langues tout autant que de tendons, de muscles et d’os. Nous sommes étayés, pétris, bâtis de langues, structurés par elles — quotidiennement modelés par la très vive philologie — chaque jour creusés par la combinatoire imprévue, l’histoire mouvante, la disparition et l’apparition des mots. Enfants du résonnement et de la raisonnance. Nés des amours et de la lutte des mots. »
Valère Novarina, Voie négative, 2017.




samedi 24 février 2018

Le pesanteur et la grâce


Grâce à vous artistes anonymes

Je publie ci dessous un texte paru en 2010 dans la version antérieure de Attention, l'art peut ressusciter la vie ! qui fut piratée 2013.  J'ai écrit cette note en 2010 dans le cadre superbe du collège des Bernardins où une exposition était proposée tout l’été. Elle était intitulée La pesanteur et la grâce, un titre inspiré par les œuvres de Simone Weil.  Cette exposition était une commande du Collège des Bernardins et nous invitait à réfléchir sur le rapport entre abstraction et spiritualité... Le commissaire Eric de Chassey (directeur de la Villa Médicis à Rome de 2009 à 2016) voulait exposer cinq artistes d’âges différents, présentant des œuvres solides et abstraites, appartenant à une voie nouvelle qu’il appelle « abstraction spiritualisante » par opposition à la voie de « l’abstraction spirituelle ». « Une abstraction qui, dit-il, ne prescrit pas un contenu par avance, mais le découvre au fur et à mesure du travail de l’artiste et de l’attitude que l’œuvre induit chez le spectateur » ... « une des voies possibles, dit-il encore, pour qu’une création artistique puisse se trouver au plus près d’une expérience spirituelle authentique » Ajoutant  : « la figuration en peinture est devenue particulièrement difficile, car obligée de prendre en compte un aspect très négatif de l’humain ». Et : « il y a une réelle difficulté à assumer dans une même image cette négativité de l’humain et la possibilité de quelque chose qui la dépasse et qui la sauve ...  Peu d’artistes arrivent à tenir les deux, et faut-il encore que le visiteur accepte de jouer le jeu, de se rendre attentif à ce qu’il a devant les yeux, c’est-à-dire faire l’expérience spirituelle fondamentale : sentir ce passage de rien à quelque chose ». Les artistes exposés sont : Emmanuele Becheri, Callum Innès, Georges Tony Stol, Emmanuel Van der Meulen, et Marthe Wery.


Vue de l'exposition


L'exposition La pesanteur et la grâce présentée au collège des Bernardins à Paris cet été (2010) se réfère explicitement à Kandisnky et à l'abstraction.  Elle présente des oeuvres minimales, qui me touchent très minimalement à vrai dire, de Marthe Wéry, Callum Innes, Georges Tony Stoll, Emmanuel Van der Meulen et de Emmanuelle Becheri.

En 1911, Wassily Kandisnky, dans son livre Du spirituel dans l'art, rappelait que toutes les formes et toutes les couleurs sont des forces, des vibrations spirituelles émanant de l'Esprit Créateur et qu'un simple point de couleur posé sur une toile ou un mur blanc suffit à poser le mystère de l'apparaître...

Ici, aux collège des Bernardins, des oeuvres d'un art dit minimal, car elles sont faites de très peu d'éléments, viennent s'ajouter, vibrer et résonner dans un lieu qui est déjà une oeuvre d'art accomplie, et, incontestablement, c'est le rapport du lieu et de ces ajouts minimalistes qui fait oeuvre ici.  Ce lieu, qui est un chef d'oeuvre, est ainsi utilisé comme Plan originel — selon la désignation Kandinsky — à savoir comme fond pour une composition plastique nouvelle. Ce procédé de base est inévitable car il faut bien qu'une oeuvre, comme toute chose en ce monde, soit placée quelque part, en un lieu. 



Vue de l'exposition


L'art moderne, et à sa suite l'art contemporain, ont instauré l'usage intensif, voire  même exclusif durant des décennies, de lieux absolument blancs, celui du musée ou de la galerie d'art, des lieux qui correspondent au fond blanc de la toile ou du papier. 
Dans de tels lieux blancs et hyper-lumineux, les formes, les couleurs, les objets se trouvent isolés, séparés de tout, abstraits du monde et ainsi mis en état de se présenter tels qu'ils sont, c'est-à-dire de révéler leur vibration propre, leur mode d'être-là, leur aura, leur présence mystérieuse, leur pouvoir d'apparition.

Notons que de son côté la publicité ne s'y est pas trompée : elle nous montre très souvent ses produits parfaitement idéalisés sur de tels fonds blancs purs, et confère ainis à la moindre boite de lessive une dimension magique d'apparition...

De même, dans des lieux comme cette salle des Bernardins, qui sont des chefs d'oeuvres de l'art architectural, la moindre petite chose du monde vient palpiter comme un oiseau en vol dans un ciel pur, dans sa dimension céleste, angélique.

Je signale ces choses non pour dénigrer ces pratiques mais pour les relativiser, les décrypter, pour les replacer dans l'humilité minimale, initiale, souhaitable et nécessaire mais encore pour rendre grâce aux artistes authentiquement spirituels et anonymes qui ont su créer et bâtir de tels lieux, que l’on a raison d’appeler sacrés, tant ils sont capables de faire descendre un peu de la beauté du Ciel sur la terre, permettant à tout un chacun de rencontrer en personne une beauté créée qui témoigne de la Beauté incréée.


Vue de l'exposition


Dans ce sens, je retiens la phrase de Simone Weil citée dans la présentation de l'exposition : « La grâce ne s’atteint pas par une volonté héroïque mais par la soumission humble aux nécessités de la pesanteur… » ce qu'elle appelle encore l'effet de levier,  à savoir :  monter en s'abaissant .  Ajoutant : «  il ne nous est peut-être donné de ne monter qu’ainsi… »

Des propos qui rejoignent ceux de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus et la Sainte Face (propos dont j'ai fait des voiles) qui comprit que l'amour infini de Dieu consiste à s'abaisser vers nous pour nous élever vers lui ; et que nul homme ne pourra s'élever s'il n'est d'abord descendu au fond de lui pour y mener le combat avec l'inconnu qu'il est encore à lui-même et y trouver son vrai Nom, celui de sa seconde Naissance dans l'Amour, c'est-à dire son engendrement dans la Vie du Vivant. 



 Image de l'exposition issues du site du Collège des Bernardins à Paris
Texte de Robert Empain, 2010

mardi 6 février 2018

Mais alors je connaîtrai comme j'ai été connu

   
Grâce à toi Léon Bloy 

J'ai découvert tout récemment la revue Nunc à travers son magnifique numéro 43 dédié à Léon Bloy et paru en novembre dernier à l'occasion du centenaire de sa mort. L'oeuvre de Léon Bloy demeure inouïe, au sens propre, et prophétique, non pas au sens commun où elle prédirait l'avenir mais en ceci qu'elle porte une parole susceptible d'ouvrir le Ciel, comme le fait et devrait le faire toute oeuvre d'art digne de ce nom...





Il y a une trentaine d'années, alors que je travaillais sur le phénomène des apparitions et des visions, j'ai beaucoup lu sur ce sujet, et entre autres Le symbolisme des apparitions, le livre que Léon Bloy consacra aux apparitions mariales, principalement celles de Notre Dame à La Salette.

Les apparitions de Marie, celles de Jésus, celles des Anges, comme les visions et les songes véridiques et les révélations qui les accompagnent sont reçus le plus souvent par des coeurs simples et recueillant. Ces phénomènes sont innombrables et vont même en se multipliant depuis le début de l'époque dite des "lumières", sans être pour cela divulgués à tous. Nous les recevons -- nous avons surtout à nous disposer à les recevoir -- comme autant de grâces et d'ouvertures du Ciel, comme autant d'illuminations secrètes de l'Amour en Personne dans le secret de nos coeurs. Et cela précisément dans une époque qui a perdu l'esprit et qui est désormais en mesure de détruire l'humanité après avoir aboli l'art comme théophanie, méconnu les sacrements comme régénérations dans l'Esprit-Saint et la prière comme colloque du coeur où s'écoute la Parole de Vie et où se donne parfois à voir sa Lumière invisible.

Apparition sur la montagne


J'ai repris depuis peu de temps la lecture de Léon Bloy. 
J'ai lu La femme pauvre et je lis Le Désespéré... Le dossier de Nunc est et sera très précieux à tous car il met admirablement l'oeuvre de Bloy en perspective historique et transhistorique et expose avec clarté les questions qui se posaient à ce Pèlerin de l'absolu il y a un siècle et qui se posent aujourd'hui à nous, rares artistes chrétiens.

Dieu soit loué, nous disposons aujourd'hui de lumières nouvelles susceptibles de modifier l'intelligence que nous pouvons avoir de ces questions. 
En premier lieu, nous avons de nouvelles traductions et interprétations des Ecritures Saintes, à la fois plus libres, plus savantes, plus transversales, plus polysémiques, plus inspirées, plus justes et éclairantes que jamais, celles d'Annick de Souzenelle, d'André Chouraki et de Jean-Yves Leloup par exemple ;
en second lieu nous avons un accès sans précédent à toutes les traditions mystiques, les nôtres comme celles des autres peuples ; en troisième lieu, le XXe siècle nous a donné un relecture phénoménologique du christianisme avec des auteurs comme Michel Henry et Jean-Luc Marion, auxquelles nous pourrions ajouter les lectures anthropologiques de René Girard et psychanalytiques de C.G Jung, de Pierre Solié, de Denis Vasse et de Paul Diel, notamment. 

Apparition de Notre Dame dans nos cendres

Apparitions innombrables et révélations faites aux saints et surtout aux saintes ces derniers siècles, mais faites aussi aux poètes inspirés, avancées de l'esprit humain vers l'intelligence de la Sagesse divine, tout cela témoignent de l'action de l'Esprit-Saint dans les ténèbres de perdition qui nous entourent et dans lesquelles, paradoxalement, nous sommes plus que jamais appelés à comprendre, c'est-à-dire à imaginer, ce qui demeurait obscur il y a encore un siècle à des inspirés tels que Léon Bloy, Arthur Rimbaud, sainte Thérèse de Lisieux et nombre d'autres.

Le Dossier Bloy de Nunc place à plusieurs reprises au centre de la vocation visionnaire de l'écrivain cette parole de saint Paul : "Aujourd'hui, nous voyons au moyen d'un miroir, d'une manière obscure, mais alors nous verrons face à face; aujourd'hui je connais en partie, mais alors je connaîtrai comme j'ai été connu."

Cette parole, et bien d'autres semblables, est en passe de se réaliser non pas sous la forme imaginée par les millénarismes du XIXe d'un retour
glorieux du Christ  dans le monde visible, mais au sens de sa venue, glorieuse elle aussi, dans l'intimité des coeurs dans lesquelles s'incarnent en vérité sa Parole de Vie et d'Amour

Nous le savions pourtant : le Royaume
annoncé de l'Amour et de la Vie  ne se trouve pas ailleurs qu'en nous, au milieu de nous, là où la Vie s'incarne et fait de nous les enfants d'un même Père. De même c'est en nous que vient et ne cesse de s'accomplir cette autre Parole du Christ : "Lorsque viendra le Paraclet que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité, qui vient du Père, il me rendra témoignage. Mais vous aussi, vous témoignerez, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement." 


Illustrations : couverture du N° 43 de la revue Nunc, et des oeuvres de Robert Empain, l'une de 1990 l'autre de 2015
Texte : Robert Empain, le 6 février 2018