vendredi 10 janvier 2014

Mille grâces, mille larmes de joie. Un film inachevé cesse recommencé


Je publie sur ma page You Tube des extraits du film Mille grâces, mille larmes de joie que j'ai commencé en 2000 et présenté en 2001 dans une chapelle romane à Le Blanc en France. 
Ce film ne prétend pas s'approprier la beauté du monde mais espère tout simplement lui rendre grâce. Les plans séquences qui s'y succèdent, et qui s'y succèderont indéfiniment au fil du temps, je le nomme des grâces, des grâces recueillies une caméra à la main, des grâces rendues à l'auteur véritable des réalités terrestres sans cesse créées par Lui pour notre émerveillement et notre éveil, des grâces projetées sur la Terre, dans le Ciel et dans les yeux humains depuis la création du monde, depuis que la lumière a jailli des ténèbres, depuis que des vivants les regardent et s'en étonnent. 
Un tel film, amis, ne saurait ainsi avoir un début, un milieu et une fin, car il est infini et ne fait que capter ce qui dans le monde ne cesse de commencer. C'est pourquoi un tel projet, une telle prière en vérité est toujours en cours, toujours à voir, à faire et à dire, toujours en retrait de sa tâche infinie. 
Je publie ci dessous quelques unes de ces grâces que vous retrouverez plus nombreuses sur You Tube.
Je publie également la petite allocution que j'ai faite à Le Blanc en 2001 avant de la projection d'un premier jet de ce film qui était alors composé d'une cinquantaine de grâces recueillies dans le Parc régional naturel de la Brenne qui entoure cette ville de France. 
 



Qui suis-je ? 
Mesdames, messieurs, si je suis un étranger pour vous, sachez que je suis encore, et largement, un inconnu pour moi même. On me dit poète et peintre, je suis un voleur. 
Non pas un voleur de banques, de sacs à main ou de mobylettes, mais un voleur de petit chemin, un voleur de beauté, un voleur de feu. Un glaneur serait plus juste, selon le titre du beau film qu'Agnès Varda présentait alors que je montais mon modeste film, mon premier film, mon seul film, un film inachevé et sans cesse recommencé...  Ce que vous allez voir est mon butin, la petite moisson de ce que j'ai glanée sur les chemins de votre pays de Brenne. 

Qu'ai-je glané pour vous ? 
La beauté et la lueur des visages croisés au hasard à Le Blanc, l'impudeur de quelques fleurs abandonnées au bord des routes de Mérigny, un peu de vin dans un verre d'eau, un étang minuscule dans le creux d'une pomme, les éclats du soleil dans des perles de rosée à Ingrandes, des arcs-en-ciel produits par un arrosoir, des étoiles dans les plis de vos rivières, des arbres se diluant dans le courant, le regard d'une enfant fascinée par un serpent à la Foire commerciale, des tortues prises au piège dans une boite en plastique et ainsi de suite... Mille grâces à mes yeux.



Quelques séquences du film Mille grâces, mille larmes de joie sont visibles sur YouTube


Pourtant cette beauté là est sans valeur pour notre temps, elle appartient au monde du rien,  elle appartient donc à tout le monde et par là elle n'appartient à personne, si ce n'est au poète, au voleur de feu. Elle est hors spectacle, hors marché, elle n'est pas cotée en bourse. En vérité elle est sans prix et donc hors de prix. Tout simplement parce qu'elle relève de l'être et non de l'avoir, cette beauté là, comme toute beauté véritable, est gratuite. Gratuite cela signifie qu'elle provient de la grâce. De la grâce infinie et oubliée qui nous donne à tous d'être là dans une vie et dans un monde qui nous sont donnés à chaque seconde.



J'ai pris le titre de ce film, Mille grâces, mille larmes de joie, à une prière que Blaise Pascal avait cousue dans son manteau : Feu Joie Joie Joie, mille grâces, mille larmes de joie, pour chaque jour d'exercice sur la terre... 
J'aurais pu voler la belle formule dans laquelle Martin Heidegger concentre sa philosophie : Denken is danken - Penser c'est remercier. 

Les images de ce film ne prétendent certes pas s'approprier la beauté du monde, elles espèrent juste lui dire merci, lui rendre grâce. Elles ne sont littéralement que des reflets fugaces des images crées en permanence par la lumière, des phénomènes existants depuis la création du monde, depuis qu'existent la lumière et les ténèbres. 
Rainer Maria Rilke disait de la beauté qu'elle est le voile qui nous protège encore du Terrible. Je vous prie de regarder ces images comme les voiles tendus de l'Amour, comme mille voiles  à lever sur l'inconnu familier qui vous entoure, des images projetées ici sur un tissu de soie presque transparent pour mieux en montrer la nature cachée.



Ces images espèrent inaugurer un autre regard sur la beauté du monde : un regard capable d'admirer son humilité.  Admirer ! Le verbe magnifique que nous a donné le poète belge Émile Verhaeren pour orienter la pensée et les rapports entre les hommes.

Un tel film, qui fait actuellement une soixantaine de minutes, ne saurait pourtant avoir, chers amis, un début, un milieu et une fin, il est infini ou indéfini, car il pointe ce qui dans le monde ne cesse de commencer. C'est pourquoi un tel projet, une telle prière en vérité, ne peut être qu'inachevée car toujours en retrait de sa tâche infinie.

Les images de visages de femmes et d'hommes que vous y verrez espèrent encore témoigner humblement de la Loi divine qui fonde notre Humanité et pourrait remplacer toutes nos lois humaines, une Loi qui nous rappelle que tout homme est un miracle sur la Terre comme au Ciel, une Loi, que chaque visage humain proclame, et qui dit  « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

Je remercie les personnes qui ont bien voulu me confier l'image de leur visage et ainsi le visage de leur véritable image... 

Je vous invite maintenant à regarder ce voile d'images. Regardez les comme des mensonges qui lèvent un peu le voile sur la vérité.  N'est-ce pas  cela  qu'espère accomplir toute œuvre d'art ?  

J'en dirai plus une autre fois.

A suivre...                                                               

Texte : Robert Empain, 2001.


mercredi 8 janvier 2014

S'exposer aux oeuvres d'art


Grâce aux artistes de tous les temps




L’art (véritable) conspire contre le monde, contre les modes, il fait la guerre aux étalagistes, aux spéculateurs, aux marchands  de leurres et de vies faussées. 
Soyez tranquilles, on y met bon ordre, on dresse les barricades, on tend le voile épais des commentaires, de la culture historique et l’écran de fumée hypnotique de la valeur marchande, des enchères à vous couper le souffle, à vous interdire d’y toucher, d’en approcher, d’y voir, d’en jouir sous peine d’alarme. 
Plus encore, on éborgne des générations de jeunes artistes au nom du progrès, au nom de la mode et du dédain du passé - très moderne le dédain déguisé en liberté - pour les mener où? Dans le n’importe quoi inoffensif ou le spectaculaire lucratif - ce qui revient au même !  Pour y parer une seule méthode : s’exposer aux oeuvres.

S'exposer aux oeuvres c'est se mettre à l’œuvre, aller vers celles qui appellent comme vers celles qui répugnent. Ensuite, seul surtout, face à face, laisser agir l'oeuvre, oublier tout ce que nous croyons en savoir, tout ce que l’on a dit à son sujet dans les livres d’histoire de l’art ou les magazines d'art, ouvrir nos sens, s’abandonner aux formes, aux couleurs, aux espaces, aux matières, aux gestes, aux signes, aux objets, aux lieux, aux détails, donner à l’œuvre le temps de nous ravir, la laisser nous guider, nous toucher, nous impressionner, s’emparer de nous, nous habiter, nous vaincre, nous troubler à sa façon. S'exposer aux oeuvres c'est tout simplement laisser l’œuvre faire son œuvre. Ainsi, vivre ses troubles, savourer ses joies, affiner ses plaisirs, nuancer ses ivresses, intensifier nos peurs. En un mot, en jouir ! S’exposer aux œuvres d’art et en jouir est un art en soi, un art érotique, un art amoureux, un art de vivre, un art gratuit, un art spirituel, un art perdu.

L’art de jouir de l’art est le contraire de ce que l’on nomme aujourd’hui la culture. Être cultivé de nos jours cela consiste à aller voir beaucoup d’expositions, à savoir les noms de beaucoup d'artistes, à savoir les styles, les écoles,  les influences, les dates, les tendances, la mode, le marché et les prix bien sûr ! Bref, cela consiste à accumuler des informations sur l’art.  L’art de jouir de l’art consiste au contraire à vivre les œuvres de l’intérieur, avec sa sensibilité, avec son cœur, avec son âme - en tenant pour négligeable tout savoir extérieur à leur sujet. 
Se cultiver c’est accumuler des savoirs sur l’art alors que jouir de l’art c’est accroître la connaissance de soi. 
Comme tout art véritable, l’art de jouir de l’art s’apprend et s’approfondit tout au long de la vie par la pratique, car il est la vie même.



Cet art là s’apprend sur le motif, comme disait Paul Cézanne, en rencontrant les œuvres en personne, comme disait Edmund Husserl à propos des choses... Jouir de l’art comme jouir de la vie cela ne s’apprend que par la jouissance, par une longue, subtile et quotidienne pratique du jouir ! En matière de jouissance on est d’abord novice, puis amateur, ensuite esthète, de là on peut devenir interprète et enfin virtuose.  Virtuose en joie de vivre voilà où peut conduire l’art de jouir des œuvres d’art. Tout ceci devient limpide si l’on compare la peinture à la musique. Sans virtuose pour la jouer il n’y a pas de musique ; de même, sans virtuose pour la jouer il n’y a pas de peinture, pas de sculpture, pas d’art. Sans interprète vivant en musique il n’y a que des partitions mortes, des scribouillis inutiles. Sans interprète en art il n’y a plus que des tableaux vains, éteints, stériles, des sculptures sans vie, des cadavres, des oeuvres désoeuvrées dans les musées et leurs fantômes imprimés dans les livres, des spectres négociés sur le marché. Sans un vivant pour les vivre il n’y a plus que des images d'oeuvres dans les magazines.


       C’est pourquoi il est urgent et vital de s’exposer aux tableaux. Mais attention ! Ceux qui auront vraiment vu et vécu les tableaux, comme ceux qui auront vraiment lu les livres et entendu la musique, deviendront les artistes ; pas forcément des auteurs, des compositeurs mais des interprètes. Non pas des plasticiens cotés, des fabricants renommés de produits artistiques pour galeries et musées, mais de vrais artistes, des artistes de la vie !  Ceux là seulement se sauveront du pouvoir mortifère de l’image, ils suivront le chemin de l’œil et du cœur à l’œuvre ; leur vision ne se fiant qu’à elle-même taillera dans la lumière et l’ombre l’œil joyau qui scintille sous leurs paupières. Cet œil jouissant, Georges Braque lui avait donné un nom mystique : l'œil blessure de lumière. C'est l’œil ébloui par un excès de jouissance, l'oeil contrit ressuscité par mille larmes de joie. 

À suivre...

Texte Robert Empain, tiré du carnet de voyage à Florence en 1981
Illustrations : oeuvres de Kandinsky, Botticelli, Tiziano 

NB : Attention, les images ne sont pas les tableaux et inversement


mardi 7 janvier 2014

Grâce à Akira Kurosawa





Rashômon ( La Porte de Rasho ) est le film qui révéla Akira Kurosawa à la Mostra de Venise en 1950; où obtint le Lion d'Or. Ce chef-d'oeuvre du cinéma fut diffusé sur Arte hier soir. 
Vous pourrez ( j'espère) le voir ou le revoir ici



    Nous emmenant dans le Japon de l'époque Heian, aux alentours du Xe siècle, Kurosawa nous raconte quatre versions différentes et le procès d'un crime par ses quatre témoins : un bucheron de passage, l'auteur du crime, le fantôme de la victime, convoqué par un chaman, et son épouse victime du viol... 

    Ce film, qui a amorcé la Nouvelle Vague cinématographique française des années 1950-1960 du point de vue technique et esthétique, introduit la multiplicité de points de vue subjectifs par rapport au classique récit linéaire univoque.

    Kurosawa, qui pointe ici l'égoïsme et les mensonges qu'il entraîne comme cause de l'enchaînement des malheurs des hommes ne juge personne pourtant, laissant à chacun le soin de le faire et de s'examiner lui-même. 




    Ce conte se termine par une scène où un nouveau-né, abandonné dans le Temple ruiné où la pluie avait réuni les protagonistes, est recueilli par l'un d'eux, père déjà de six enfants. Un geste qui fait dire au bonze, désespéré par l'égoïsme fatal des hommes, que grâce à cet homme il reprend confiance en l'humanité. 

    Qui donc serait ce nouveau-né dans le Temple ruiné ? 
Je vous laisse le soin d'y répondre. 

Belle Année à tous.     

Texte : Robert Empain et Wikipedia 


dimanche 5 janvier 2014

Mon âme éternelle observe ton voeu

Poème visuel. Robert Empain. 2010

Ma joie révélée

Grâce à Thérèse Martin, carmélite, Sainte et Docteur de l'Eglise


image

Voile 10121897 - Ma Joie... -
Assemblage, calque, photo, buvard, huile et un poème de 1897 de Thérèse. 2008

Ma Joie

Il est des âmes sur la terre 
Qui cherchent en vain le bonheur 
Mais pour moi, c’est tout le contraire 
La joie se trouve dans mon coeur 
Cette joie n’est pas éphémère 
Je la possède sans retour 
Comme une rose printanière 
Elle me sourit chaque jour.

Vraiment je suis par trop heureuse, 
Je fais toujours ma volonté… Pourrais-je n’être pas joyeuse 
et ne pas montrer ma gaieté ?… 
Ma joie, c’est d’aimer la souffrance, 
Je souris en versant des pleurs 
J’accepte avec reconnaissance 
Les épines mêlées aux fleurs.

Lorsque le Ciel bleu devient sombre 
Et qu’il semble me délaisser, 
Ma joie, c’est de rester dans l’ombre 
De me cacher, de m’abaisser. 
Ma joie, c’est la Volonté Sainte 
De Jésus mon unique amour 
Ainsi je vis sans nulle crainte 
J’aime autant la nuit que le jour.

Ma joie, c’est de rester petite 
Aussi quand je tombe en chemin 
Je puis me relever bien vite 
Et Jésus me prend par la main 
Alors le comblant de caresses 
Je Lui dis qu’Il est tout pour moi 
Et je redouble de tendresses 
Lorsqu’Il se dérobe à ma foi.

Si parfois je verse des larmes 
Ma joie, c’est de les bien cacher 
Oh ! que la souffrance a de charmes 
Quand de fleurs on sait la voiler ! 
Je veux bien souffrir sans le dire 
Pour que Jésus soit consolé 
Ma joie, c’est de le voir sourire 
Lorsque mon coeur est exilé…

Ma joie, c’est de lutter sans cesse 
Afin d’enfanter des élus. 
C’est le coeur brûlant de tendresse 
De souvent redire à Jésus : 
Pour toi, mon Divin petit Frère 
Je suis heureuse de souffrir 
Ma seule joie sur cette terre 
C’est de pouvoir te réjouir.

Longtemps encore je veux bien vivre 
Seigneur, si c’est là ton désir 
Dans le Ciel je voudrais te suivre 
Si cela te faisait plaisir. 
L’amour, ce feu de la Patrie 
Ne cesse de me consumer 
Que me font la mort ou la vie ? 
Jésus, ma joie, c’est de t’aimer !





Ah ! Je l'ai bien senti la joie
ne se trouve pas dans les objets qui nous entourent
elle se trouve au plus intime de notre âme
on peut aussi bien la posséder
dans une prison que dans un palais.

Voile poème de Thérèse pour l'exposition Vivre d'amour du Groupe Grâce à l'église des Minimes. Bruxelles. 2009 








Poèmes de Thérèse de Lisieux 1897
Illustrations : Robert Empain. 2008

jeudi 2 janvier 2014

Et que dites-vous de la joie ?


La joie ? Nous pensons tous l’avoir rencontrée à certains moments de la vie. Que serait une existence sans joie ? Nous croyons la reconnaître quand elle vient nous visiter, mais elle ne se laisse pas facilement définir. Elle se confond aisément avec d’autres expériences qui ne résonnent pas de la même tonalité : l’allégresse, le plaisir, la jouissance... Quel est le propre de la joie ? Et qu’en disent les chrétiens ? Cet essai voudrait proposer quelques points de repère qui aident à discerner un chemin de joie.



Voyageur de la joie, 2006



La joie, le plaisir de l’âme 

Un rapide regard sur l’histoire des mots qui gravitent autour du terme « joie » est éclairant (1). Cicéron disait : quand l’âme est mue par la raison avec calme et de façon constante, on appelle cet état la joie (2). Pour les latins, la joie désignait donc l’état intérieur paisible et durable de celui qui menait une vie droite. Elle comprenait une connotation éthique et une sorte de retenue qui la distinguait de « l’allégresse » (laetitia) : celle-ci soulignait les manifestations extérieures de la joie. Mais ni la joie ni l’allégresse ne pouvaient en aucun cas désigner « le plaisir du corps » (3). Celui-ci était désigné par le mot voluptas, que la langue française traduit volontiers par « plaisir ». Mais sa signification n’était pas à sens unique. Tout en évoquant le plaisir des sens, comme celui du boire et du manger, il pouvait aussi signifier les dispositions de l’âme (4). Ainsi, chez les anciens, la joie régnait dans le pays de l’âme et ne descendait pas vers le corps, mais le plaisir du corps pouvait prendre de la hauteur et signifier le bonheur de l’âme...
Cette perspective marquait encore la langue française au XIXe siècle. Littré définissait très simplement la joie : le plaisir de l’âme (5). En son sens absolu, elle connotait une expérience qui saisissait la totalité de l’être. On pouvait dire de quelqu’un qu’il était « touché de joie » ou qu’« il était la joie » d’un autre. Le mot orientait l’attention vers l’intériorité du sujet et désignait en lui une disposition positive, heureuse, humanisante. Le plaisir lui aussi désignait d’abord un sentiment spirituel. Littré le définissait : mouvement, sentiment plaisant, agréable, excité dans l’âme par une impression physique ou morale. Mais il pouvait aussi évoquer la sensation agréable perçue dans une partie du corps et une partie seulement, par exemple dans l’expression « le plaisir des yeux ». De là, le mot pouvait se dilater jusqu’à désigner « diverses voluptés sensuelles ». Quant au mot jouissance, qui vient lui aussi du latin gaudium, Littré le définissait :l’action de jouir, la satisfaction intellectuelle et morale ou sensuelle.  
Au XIXe siècle, en effet, on parlait tout autant des « nobles jouissances de l’esprit » que de la jouissance sensuelle. Mais ce qui caractérisait la jouissance par rapport au plaisir et à la joie, c’était son caractère actif et dynamique. Elle était « l’action de jouir... ». Cette connotation lui venait de l’expression juridique : « avoir la jouissance d’un bien » ce qui voulait dire en « être le propriétaire » et pouvoir en jouir à sa guise, sans aucune contrainte. Cette richesse de sens tend à s’effacer dans le français moderne. Le Robert définit la joie comme un « sentiment de bonheur intense » et il l’illustre par les expressions « s’en donner à cœur joie » ou « mettre en joie ». Le Petit Larousse Illustré précise que ce sentiment est « de durée limitée » et qu’il « est éprouvé par une personne dont une aspiration, un désir est satisfait » (6). Aujourd’hui, la joie semble donc avoir perdu sa valence éthique pour se charger d’une valeur d’intensité. Loin d’être durable, elle vient combler une aspiration passagère. Une évolution similaire caractérise le terme « plaisir ». Le Robert souligne que la signification sensuelle, érotique et plus spécialement sexuelle du plaisir est devenue si prégnante que les autres emplois « nécessitent un contexte explicite ». Il en est de même pour le mot « jouissance » et le verbe « jouir » qui signifie couramment éprouver un plaisir de nature sexuelle. Le Robert précise : cette signification est devenue si courante qu’il est difficile d’utiliser le verbe « jouir » dans tout autre contexte. Cette évolution sémantique donne à réfléchir. N’est-elle pas le signe d’une mutation culturelle sans précédent ? Dans notre culture, le corps a pris une telle importance qu’il a déplacé vers lui le champ sémantique du plaisir. Au moment ou les jeunes disent que « cela baigne » pour eux ou qu’ « ils sont bien dans leur peau », quel adulte pourra leur dire que la vraie joie est dans « le plaisir de l’âme » ? Il ferait figure d’un ancêtre réincarné venu d’un autre âge ? La distance à franchir est d’autant plus grande que le mot « corps » associé au « plaisir » évoque le plus souvent le corps sexué, voire émoustillé par l’érotisme plus que le corps « animé » par l’esprit. Certains voient dans ces déplacements culturels le signe d’une dérive dangereuse car ils entameraient ce qu’il y a de plus humain en nous. « Le plaisir du corps » aurait tout simplement destitué « la joie de l’âme ». D’autres au contraire estiment que cette évolution est constructive. Depuis trop longtemps notre culture avait mésestimé le plaisir sexuel et l’Église romaine avait largement contribué à ce mépris. « Heureux d’être chrétiens », pensent-ils tout bas, certainement pas ? Il était temps de réagir. Mais à y regarder de près, ces deux réactions restent tributaires d’une anthropologie fondée sur la distinction corps-âme : elle n’échappe pas à un certain dualisme. Or, précisément, la philosophie contemporaine a remis en question cette perspective. Dans cette évolution, Freud, le fondateur de la psychanalyse, fait figure de proue.


Au principe, le plaisir... 
Audacieux et novateur, il place au fondement de toute l’activité psychique de l’individu « le principe du plaisir » et il confère au plaisir sexuel une place de choix. Il argumente à partir de l’observation du nourrisson. Lorsque celui-ci est confronté à un besoin non satisfait, il cherche inconsciemment à réduire la tension douloureuse qu’il éprouve par une excitation venue de l’extérieur qui lui procure un sentiment de satisfaction : le plaisir. Il peut s’agir d’un plaisir organique lié à la survie de l’enfant, la têtée par exemple. Mais pas nécessairement. Bientôt le nourrisson cherchera à retrouver de façon hallucinatoire le sein maternel en suçant son pouce et il en éprouvera une satisfaction que Freud qualifie de plaisir sexuel, parce que dit-il, elle confine à une sorte d’orgasme (7). Seront ainsi appelés « sexuels » tous les actes et les excitations qui procurent une diminution de tension douloureuse et qui ne sont pas directement nécessaires à la vie biologique. Freud confère donc au mot « sexuel » un sens beaucoup plus large que celui de la langue parlée puisque celle-ci restreint le sens de ce mot au seul plaisir génital proprement dit. Cette confusion a donné lieu à de nombreux malentendus. On a accusé Freud de professer un « pansexualisme » qui aurait entraîné notre culture vers le plaisir du corps. C’est trop vite dit, car Freud a couplé « le principe du plaisir » avec « le principe de réalité », tout aussi important dans la genèse de l’individu. Si le nourrisson se contente de sucer son pouce au lieu de téter réellement le sein de sa mère, il connaîtra de fréquentes frustrations. Pour éviter ces déceptions récurrentes, l’enfant sera progressivement contraint de renoncer au plaisir de se satisfaire lui-même, de façon auto-érotique et illusoire par le moyen de l’hallucination. En refoulant ce plaisir, il devient capable d’utiliser la force de la pulsion pour s’adapter de façon plus efficace au réel par la pensée et la parole. Il se met à comparer ses expériences, à les ajuster et à modifier le réel qui l’entoure en fonction de ses besoins : il pourra par exemple signifier à sa mère par la parole qu’il a faim ou froid. Freud appelle « sublimation » ce nouveau processus d’investissement (8). La sublimation implique donc un renoncement inconscient au plaisir immédiat des sens ; elle opère un véritable deuil qui seul permet d’accéder à un plus haut degré d’humanisation. En dégageant cette évolution du plaisir de l’enfance à l’âge adulte, Freud permet de dépasser le dualisme entre le corps et l’esprit. C’est l’immense intérêt de sa recherche qui repose sur l’observation clinique. Les réalités les plus spirituelles, comme la conscience, la mémoire ou la pensée s’originent dans le principe du plaisir : elles captent en lui leur force de déploiement. Voilà pourquoi la langue parlée pouvait évoquer les « jouissances de l’esprit ». Mais la vie « spirituelle » ne peut s’épanouir que si le sujet renonce inconsciemment à assouvir directement ses pulsions dans le plaisir immédiat des sens. Malgré la justesse de ses observations, Freud lui-même était conscient des limites de sa théorie sur le plaisir (9). En effet, elle ne rend pas suffisamment compte des différentes qualités de plaisir que l’enfant, puis l’adulte, peuvent éprouver. Peut-on simplement ranger dans la même catégorie de pensée le plaisir du boire ou de l’acte sexuel et celui de l’amitié et de l’amour ? Sur ce point, les recherches d’un psychanalyste et pédiatre britannique, Winnicott, allaient s’avérer décisives.

La joie : le plaisir de l’échange
Il a fortement souligné l’importance de l’environnement dès les premiers instants de la naissance d’un enfant. Celui-ci n’est jamais une monade isolée, il est en constante interaction avec sa mère. Est-elle heureuse de l’avoir mis au monde et de le voir grandir, prend-elle plaisir à lui présenter « un sein qui est », elle communique à son petit cet espace intérieur de bonheur qui lui permet de s’épanouir lui aussi (10). Il goûte dès son plus âge, « le plaisir d’être » au monde. Mais si elle ne peut lui apporter qu’un « sein qui fait », un sein qui nourrit parce qu’il faut manger pour vivre, l’enfant sera handicapé toute sa vie dans son plaisir de vivre (11). Certes, il continuera de se construire dans sa relation à sa mère, mais ce sera presque malgré elle, en se protégeant d’elle et en se repliant pour ainsi dire sur lui-même. Se fondant sur ces observations, Nicole Jeammet distingue deux qualités de plaisir : celui qui ignore la relation de réciprocité avec l’autre et engendre « une façon narcissique d’aimer », plaisir qu’elle identifie au péché (12) et celui qui est marqué « par l’échange désiré avec lui » et offre au deux partenaires « les mêmes chances d’épanouissement » (13). Mais parler ainsi du plaisir de l’échange, n’est-ce pas déjà là une manière renouvelée de parler de la joie ? 
Récemment, dans son petit livre sur la faiblesse, Jacques Arènes se disait surpris de constater l’absence de la notion de joie dans les écrits de ses confrères psychanalystes (14). La même année, Denis Vasse, psychanalyste français lui aussi, émettait une remarque similaire (15). Il est vrai que le terme « plaisir » s’est imposé depuis Freud : le mot joie ne figure pas dans le Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis. Mais ne pourrions-nous pas appeler « joie » cette qualité de plaisir qui advient dans la réciprocité d’un échange entre deux partenaires qui se communiquent l’un à l’autre et naissent à eux-mêmes au cœur de leur relation  ? La joie en effet ne vient-elle pas nous visiter dans l’entre deux d’une relation où chacun habite sa propre maison tout en laissant la porte ouverte à l’autre ? Elle ne supporte ni les serrures, ni les clefs qui verrouillent, ni les instincts de propriétaire. Elle n’est pas fille de la jouissance. Elle advient dans un mouvement de déprise, une sortie de soi qui confine à une nouvelle naissance. Elle qualifie, comme le dit Vasse, le « surgissement du sujet vivant » (16). Elle germe dans cette rencontre avec l’autre dont le symbole le plus accompli est l’union de l’homme et de la femme qui s’aiment. Non pas l’autre en tant qu’il répond à mes besoins, l’autre que je peux assimiler, dominer et dont je peux jouir, mais l’autre en tant qu’il me surprend, se dérobe à mes prises et est toujours « Autre », radicalement différent (17). Car lui aussi est tendu vers une Vérité d’être qui lui échappe et qui n’advient qu’au cœur de la relation d’échange. Lorsque deux sujets acceptent leur différence et assument la souffrance qui en découle, ils maintiennent vivantes leur attente, leur espérance, en un mot leur désir. Devenir ainsi l’un et l’autre des « sujets de désir » dans la parole échangée est la vraie vocation de tout être humain (18). 
Mais quelle parole fait vivre ainsi dans la joie d’une nouvelle naissance ? Celle qui monte aux lèvres quand celui qui parle se recueille tout entier dans ses mots pour se communiquer à l’autre en vérité. Cette décision de parler vrai comporte un risque. L’autre est d’abord menaçant : il risque de bousculer les contours du « moi » superficiel où se réfugie le véritable « je ». Tout dépend de sa qualité d’écoute. Va-t-il juger, humilier, rejeter ou accueillir dans le respect ? La parole vraie présuppose toujours la confiance en l’autre, « la foi en une promesse » (19). Faisant naître la Vérité au cœur de l’échange, elle déloge les partenaires de cette image idéale ou dévalorisée d’eux-mêmes qui les protégeait artificiellement. Cette découverte ne va pas sans souffrance. L’image dans laquelle les sujets trouvaient leur consistance et leur plaisir se déchire soudain : ils perdent les repères imaginaires qui les sécurisaient. Commence alors au plus intime d’eux-mêmes la traversée d’un désert, rude, douloureuse, mais qui peut les conduire à une authentique libération. Lorsque le dialogue se poursuit à travers les multiples écueils d’une communication vraie, l’un et l’autre se découvrent progressivement accueillis et aimés jusque dans leurs failles. Ils se découvrent délivrés de la culpabilité latente de ne pas être conforme à l’image idéale qu’ils ne cessent de poursuivre pour « mériter » l’amour. Ils viennent enfin au jour dans la joie, comme sujets de désir. Un cri de jubilation, un chant de louange s’épanouit sur leurs lèvres et avec lui « l’opposition violente... laisse place à la paix »(20). La naissance à la joie se fraie donc un chemin à travers une certaine qualité de souffrance, celle qui ouvre à l’autre dans le respect de son altérité. Joie et souffrance peuvent en effet cohabiter ensemble, elles sont de la même venue. Elles ne s’excluent pas comme la jouissance ou le plaisir repousse la souffrance. N’est-il pas remarquable que certains psychanalystes retrouvent aujourd’hui, mais autrement, cette qualité éthique, paisible et durable de la « joie » qui était suggérée par Cicéron et reprise par Littré ? Mais ils y intègrent aussi cette qualité de « plaisir » qui s’éprouve lorsque la parole échangée établit la Vérité entre les sujets qui se donnent l’un à l’autre jusque dans l’union des corps. Plaisir et jouissance sont donc loin d’être des sentiments négatifs en eux-mêmes. Ils peuvent être le terreau nourricier d’une authentique croissance en humanité. Ceux et celles qui reprochent à l’Église de les avoir injustement dévalorisés dans les siècles passés n’ont pas tout à fait tort. Mais les promouvoir pour eux-mêmes, hors du contexte relationnel qui les humanise, conduit aussi à l’impasse. Le plaisir fait grandir en humanité lorsqu’il promeut l’histoire d’un « nous » qui échappe à l’emprise de chacun des partenaires. Il ne suffit donc pas de réguler le plaisir par la raison, dans la maîtrise de soi, pour connaître la joie. La conception classique qui soumettait le corps à l’âme était insuffisante sur ce point. Mais il ne suffit pas non plus « d’être bien dans sa peau » pour être heureux. La joie de naître à soi-même dans la relation à l’autre passe nécessairement par l’échange de paroles vraies, de « paroles pleines » aurait dit Lacan. 
Les éducateurs ont ici un grand rôle à jouer auprès des jeunes : les éduquer à la parole. Que vivent-ils lorsqu’ils s’unissent dans la jouissance du corps à corps des unions passagères ? Peuvent-ils témoigner à l’intime de leur conscience que ces rencontres d’un moment les construisent du dedans, eux et leur partenaire ? Peuvent-ils exprimer à l’autre en toute vérité les sentiments qui les habitent et les malaises qu’ils ressentent au moment de la rencontre ? Là réside l’enjeu éducatif des réflexions qui précèdent. La théorie analytique s’est élaborée à partir de la relation que le psychanalyste noue avec celui ou celle qu’il accompagne sur le chemin du désir. Elle n’envisage pas directement ceux que Ricœur appelle « les tiers qui ne seront jamais des visages » (21) : les exclus, les étrangers, ces multitudes qui vivent dans des situations où les besoins les plus élémentaires de la vie ne peuvent être satisfaits. L’être de désir lui, ne peut les oublier dans sa recherche de la « vraie vie ». Il goûte une joie paisible et sereine à travailler avec d’autres pour améliorer les institutions en vue de l’avènement d’un monde plus juste et plus fraternel (22 ). 
Du point de vue psychanalytique, une joie si dépouillée est pleinement humaine quand elle s’origine dans la sympathie envers l’autre. Elle poserait question si elle devait laisser à l’intime de la conscience une pointe de ressentiment. Ce serait le signe que la générosité déployée pour les autres dans l’oubli de soi, colmate un refus inconscient de s’abandonner à la joie des rencontres particulières, car la vraie joie s’origine toujours au cœur des relations de réciprocité. Mais qu’advient-il quand l’autre se refuse à l’échange ? Comment réagir lorsqu’il s’impose à son entourage en lui déniant toute altérité ? Nicole Jeammet termine son livre sur la haine en abordant cette question. Elle y répond d’un seul mot : « se protéger ». Il importe, dit-elle, « d’offrir une force de résistance à tenir notre place et à défendre nos droits, au moins aussi égale que la force mise par l’autre à nous dénier » (23). C’est on ne peut plus juste et toute attitude vraie commence par là. Mais qu’advient-il quand la violence de l’autre réveille notre propre violence à son égard ? Est-il possible de « dépasser sa violence » (24) ? La question est posée au terme de ce parcours, au moment d’ouvrir l’Évangile.

Le Christ, contagieux d’une vraie joie 
Marc fut le premier à appeler son récit « Évangile » c’est à dire « Bonne nouvelle ». Une note de bonheur traverse en effet tout le récit, même si les occurrences du mot « joie » sont peu nombreuses (24). D’où provient cette note heureuse qui n’éprouve pas le besoin de s’exprimer par de multiples références au vocabulaire de la joie ? Les réflexions qui précèdent invitent à regarder la qualité de relation de Jésus que les évangélistes appellent le Christ, le fils de Dieu. Il se révèle extraordinairement juste dans toutes ses rencontres. Il diffuse autour de lui une contagion de santé physique, psychique, spirituelle si étonnante qu’elle marque profondément son entourage. Il est tout simplement lui-même avec tous ceux et celles qu’il rencontre. Il est vrai, il n’y a pas de mensonge en lui. Paroles et gestes coïncident dans une vérité de conscience absolue. Il suscite dès lors chez l’autre la possibilité d’être vrai lui aussi. Sa parole engendre à la vérité, elle restaure et relance dans la vie...
Mais il accueille aussi en lui la parole de l’autre, il se laisse transformer par elle. 
« Si tu le veux, tu peux me purifier » lui dit le lépreux. « Je le veux sois purifié » lui répond-t-il simplement (Mc 1,40-45). Il épouse pour ainsi dire la parole de cet inconnu croisé au hasard des chemins et qui lui fait prendre conscience qu’il lui suffit de vouloir. Il entre dans la promesse que lui ouvre cette parole et il la laisse opérer en lui son geste de guérison. Jésus advient à lui-même dans sa relation à l’autre. C’est une femme, une païenne qui lui fait prendre conscience que le vrai Dieu attache plus d’importance à la guérison d’une petite fille qu’au respect d’une règle qui empêchait les juifs et les païens d’entretenir des contacts entre eux. Il se laisse engendrer par cette femme à une nouvelle manière de concevoir Dieu (Mc 7,24-30). Il accueille ainsi la Vérité qui advient au cœur de la rencontre et qui l’éveille lui aussi comme « sujet de désir ».
Il n’annexe personne, il ne récupère personne. Il se contente d’accéder au désir de ceux et celles qui lui demandent une guérison sans jamais leur demander une quelconque marque de reconnaissance. Il ne les juge pas, ne les condamne pas. Il ne les incite pas davantage à rejoindre le groupe des quelques disciples qu’il a réunis autour de lui. Il diffuse une liberté qui laisse à l’autre la totale initiative sur sa vie. Il l’aborde toujours à partir de ses forces de croissances. Il éveille le « je » qui sommeille en lui derrière le « moi » clôturé dans l’image d’un plaisir imaginaire : « suis-moi » dit-il à Lévi le collecteur d’impôt, assis à sa table de change (Mc 3,13-14). Il suscite ainsi dans toutes ses rencontres le désir d’une vie authentique qui est source de joie. « Il parlait avec autorité » dit simplement le récit (cf. Mc 1,28). Sa consistance intérieure se communique au dehors comme une force, une puissance qui rétablit l’autre dans son propre bonheur d’exister. Il passe pour ainsi dire tout entier dans ses paroles et ses gestes, sans rien se réserver pour lui-même. Il se livre dans la rencontre sans se protéger : il n’est jamais sur la défensive. Il s’habite en plénitude. Il réalise ainsi une figure d’humanité si accomplie que le chrétien reconnaît en lui la source même de la joie. Il est la Bonne Nouvelle du royaume.

La joie de Dieu lui-même
Il l’est, parce qu’il se laisse engendrer ainsi jour après jour par celui qu’il appelle son Père. Et il promet à ses disciples que le Père les engendrera eux aussi à la même qualité de vie. Dans l’Évangile de Matthieu, le discours qu’il prononce sur la montagne, manifeste discrètement la joie de Dieu lui-même (Mat 5,1-12) :  Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu ; Heureux ceux qui font œuvre de paix, ils seront appelés fils de Dieu.
Dieu lui-même engendre ainsi les artisans de paix à sa propre joie : ils sont fils de Dieu. Il se donne à « voir » aux cœurs purs, car il est le premier à être pauvre de cœur, doux, miséricordieux, à faire œuvre de paix ; le premier à pleurer devant l’injustice et à être persécuté par elle. Paradoxalement, c’est la violence du monde qui révèle pleinement le cœur de Dieu : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons et tomber la pluie sur les justes comme sur les injustes. (Mat. 5,44). 
Dieu trouve sa joie à ne pas répondre à la méchanceté par le mal, à l’injustice par l’iniquité. Il promet sa joie à ceux qui se laissent engendrer par lui à cette qualité de relation là. 
« Heureux ceux qui font œuvre de paix... » Devenir fils de Dieu, c’est éviter par tous les moyens de répondre à la violence par la violence en prenant sur soi la violence de l’autre afin de pouvoir si possible le désarmer et le transformer en frère. La joie promise par l’Évangile n’est ni le plaisir ni la jouissance. Elle ne dépend pas non plus des conditions extérieures liées au bonheur : le monde ne peut la ravir (cf. Jn 16,22). Elle se donne discrètement dans un sentiment dépouillé de paix et de coïncidence avec soi-même au cœur d’une relation de confiance et d’abandon au Père. Une telle joie se forge au creuset de la souffrance. Le Christ lui-même l’a connue au jardin des oliviers peu avant sa passion (Mc 14, 32-42). Il ressentit frayeur et angoisse dit sobrement le récit. Mais il trouve à ce moment encore des paroles vraies qui le rapproche de ses disciples. Il cherche un appui auprès d’eux : mon âme est triste à en mourir, demeurez ici et veillez (Mc 14, 34). Puis, il se recueille tout entier dans une demande pressante adressée à son Père : Abba, Père... écarte de moi cette coupe. « Parole pleine » qui permet au Père de l’engendrer comme son fils. Il délivre Jésus de la passion telle qu’il l’imagine et qui le plonge dans la tristesse et l’angoisse et lui donne courage et force pour affronter la passion réelle qui se présente à lui. Au terme de sa prière, le Christ se retrouve de plein pied avec les événements qui surviennent : c’est éloigné, l’heure est venue, allons... dit-il à ses disciples. Le repli sur le fantasme d’une passion imaginaire est éloigné. L’heure est venue, il peut assumer la passion réelle. Dans la suite du récit de la passion il est le seul à manifester une telle dignité humaine qu’au moment de sa mort, le centurion qui se tenait devant lui témoigne : vraiment cet homme était fils de Dieu. Il fallait être fils de Dieu pour mourir ainsi de façon si pleinement humaine. Heureux les cœurs purs, disait-il, car ils verront Dieu. De fait, le Père accueille son Fils et le suscite définitivement dans la joie de la résurrection. La joie que nous goûtons dans les moments de rencontre où nous advenons à nous-mêmes est déjà riche de la joie de Dieu lui-même. Elle peut s’universaliser dans des rencontres de plus en plus nombreuses, même au cœur de la violence du monde. Elle nous prépare à voir définitivement Dieu en nous le faisant goûter à l’avance. Voilà pourquoi l’Évangile est Bonne Nouvelle pour tous.

NOTES
(1) Selon Le Robert, Dictionnaire de la langue française, sous la direction de Alain Rey, 1992, art. joie et jouissance, les vocables « joie » et « jouissance »viennent du latin gaudium dont le neutre pluriel gaudia, à basse époque, était pris comme féminin singulier.
(2) Cicéron, Tusculane Disputationes, 13 : Cum ratione animus movetur placide atque constanter, tum illud gaudium dicitur.
(3) Id., De finibus, 2, 106 : voluptas corporis.
(4) Ibidem, 2,13 : Voluptas dicitur etiam in animo, non dicitur laetitia nec gaudium in corpore. Cependant, utilisé au neutre pluriel, le mot peut désigner lui aussi « les plaisirs du corps » dans le sens des « plaisirs des sens ». Cf. Salluste, De bello Jugurthino, 2, 4 : dediti gaudiis corporis.
(5) Littré, Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette, 1863, art. Joie. Utilisé au pluriel, le mot peut encore signifier des plaisirs et des jouissances plus extérieures, comme le signalent les expressions : « les joies temporelles », les « joies du monde », ou « les joies de la terre ». Utilisé au singulier et qualifié par un adjectif, le mot peut qualifier des dispositions immorales comme dans les expressions : « joie cruelle », « joie inhumaine ». Le syntagme « fille de joie » comporte une connotation de dérision. 
(6) Le Petit Larousse illustré, 2000, art. Joie 
(7) S. Freud, La sexualité infantile, dans Trois essais sur la sexualité, 4e éd., Paris, Gallimard, 1920, p. 84. Sur le principe du plaisir voir aussi : J. Laplanche-J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, coll. Quadrige, Paris, PUF, 3e éd., 2002, pp. 332-333.
(8) Sur la sublimation, voir J. Laplanche-J.-B. Pontalis, op. cit., pp. 465-467.
(9) Cf. S. Freud, op. cit., p. 88 : « À l’égard de la question du plaisir et de la douleur, la psychologie est encore dans l’obscurité ; de sorte qu’il est sage de s’en tenir aux explications les plus prudentes... ». Sur les difficultés soulevées par la conception freudienne, voir par exemple A. Vergote, La psychanalyse à l’épreuve de la sublimation, Paris, Cerf, 1997, pp. 89-99 et J. Laplanche-J.-B. Pontalis, op. cit., pp. 333-339.
(10) D. W. Winnicot, Jeu et réalité, L’espace potentiel, Paris, Gallimard, 1975 (original anglais, 1971), pp. 19-20.
(11) Ibidem, p. 114.
(12) N. Jeammet, Le plaisir et le péché, Essai sur l’envie, Paris, Desclée de Brouwer, 1998, écrit, à propos d’un extrait du livre « Du côté de chez Swann » de Marcel Proust : Ne retrouvons-nous pas exactement ce qui selon nous, définit le péché : cette manière d’esquiver une relation d’échange, de refuser un partage du plaisir, afin d’avoir la totale maîtrise de soi-même (op. cit., p. 129). Sans utiliser le mot péché, D. Vasse, Inceste et jalousie, Paris, Seuil, 1995, p. 38 dit équivalemment du jaloux : La jalousie est fondée sur le fantasme que l’autre se donne à lui-même sa propre et entière satisfaction et que nous en sommes exclus. En un mot, il se fait vivre lui-même, il n’a besoin de personne. Comme l’indique la projection qu’il en fait sur l’autre, ce fantasme est au cœur du jaloux. Il y occupe la place de la vérité qui parle.
(13) N. Jeammet, La haine nécessaire, Paris, PUF, 1989, pp. 10-11 et 76.
(14) J. Arènes, Accueillir sa faiblesse, Paris, Desclée de Brouwer, 1999, p. 13.
(15) D. Vasse, La dérision ou la joie, Paris, Seuil, 1999, p. 80 : Pourquoi le mot joie a-t-il disparu du discours théorique ? Cette question m’a depuis longtemps mis en marche.  Avec cette disparition, je crois que c’est la symbolisation de l’ouverture, du partage de la parole en tant qu’elle se donne dans l’acte même où elle est reçue qui se trouve interdite : tabou. User ainsi des mots hors de la référence à la parole, c’est en venir à bout, en jouir, les posséder sans partage. Cet usage des mots éteint la joie de la parole qui fait vivre.
(16) D. Vasse, op. cit., pp. 59-60. Seul le mot joie peut qualifier ce surgissement du sujet vivant. Sûrement pas celui de jouissance, au sens que lui donne Lacan et que nous lui donnons après lui. La jouissance n’est pas la joie : elle est contre car elle veut posséder, en savoir quelque chose et avoir sur l’autre un pouvoir sans désir. La joie, au contraire, caractérise ce qui naît au cœur de la jouissance et qui échappe à cette emprise. Hors de cette ouverture à ce qui lui échappe et fait de l’homme un être désirant, un vivant, la jouissance tue.
(17) Sur la notion de l’Autre (avec A majuscule) dans l’œuvre de Lacan, voir D. Vasse, L’Autre du désir et le Dieu de la foi, Lire aujourd’hui Thérèse d’Avila, Paris, Seuil, 1991, pp. 235-245.
(18) Cf. D. Vasse, La vie et les vivants, conversations avec Françoise Muckensturm, Paris, Seuil, 2001, p. 118 : ... il n’y a désir qu’entre des êtres qui sont simultanément unis dans la séparation et séparés dans l’union : ils sont dans la communion, dans ce rapport qui fait désirer l’autre en vérité, le fait être, c’est mourir à « soi seul ».
(19) Cf. D. Vasse, Le poids du réel, la souffrance, Paris, Seuil, 1983, p. 72 : Parler vraiment à quelqu’un revient à courir le risque du délogement, le risque d’être entendu et écouté d’ailleurs que du point imaginaire où notre discours nous place. S’offrir à ce déplacement, le supporter, le souffrir est nécessairement ressenti comme une menace. Et une telle menace n’est tolérable, un tel risque ne peut être couru que relativement à la confiance ou à la foi en une promesse
(20) D. Vasse, Inceste et jalousie, Paris, Seuil, 1995, p. 47 : Le signe indubitable de cette naissance est la joie qui embrase tout. C’est pourquoi, avec le chant de louange, l’opposition violente entre les individus laisse place à la paix. 
(21) P. Ricoeur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 228 : La pluralité inclut des tiers qui ne seront jamais des visages ; un plaidoyer pour l’anonyme, au sens propre du terme est aussi inclu dans la visée plus ample de la vraie vie. Cette inclusion du tiers, à son tour, ne doit pas être limitée à l’aspect instantané du vouloir agir ensemble, mais étalée dans la durée. C’est de l’institution précisément que le pouvoir reçoit cette dimension temporelle.
(22) L. Ferry, L’Homme-Dieu ou le sens de la vie. Essai, Paris, Grasset, 1996, pp. 120-128 165-170 et 173-213 a souligné le fait que « le souci de l’autre » qui « pourchasse sans limite l’indifférence » a acquis aujourd’hui une amplitude internationale et une cohérence organisationnelle qui sont une caractéristique majeure de notre culture.
(23) Ibidem, p. 133. (24) J. Arènes, Dépasser sa violence, Paris, Les éditions de l’atelier, 2001.
(25) Le mot « joie » n’intervient qu’une fois dans l’Évangile de Marc dans l’explication de la parabole du semeur. Il y désigne ceux qui, entendant la parole l’accueillent avec joie, mais, étant les hommes d’un moment, ne résistent pas à l’épreuve (Mc 4,16). Le verbe « se réjouir » se rencontre deux fois dans un sens péjoratif et dérisoire : les grands prêtres se réjouissent lorsque Judas propose de leur livrer Jésus (Mc 14,11) et les soldats saluent Jésus couronné d’épines en lui disant, littéralement : « réjouis-toi » (15,18). 


Article extrait de la revue Lumen Vitae, 2002, n° 4, pp.365-377 /
Image : Collage de Robert Empain

lundi 30 décembre 2013

Genèse de l'Homme, naissance à soi-même


Grâce à Annick de Souzenelle

Annick de Souzenelle est chrétienne orthodoxe. Elle a passé une bonne partie de sa vie à traduire le texte hébreu de la Genèse lettre à lettre, ce qui a donné deux gros volumes très savants des récits de la création, de la chute et de l’exil et de nombreux autres ouvrages  consacrés aux développements qu’autorisent ses découvertes surprenantes.
Elle offre, selon ses termes, « une lecture chrétienne du texte hébreu de la Genèse » mais  il s'agit d'une lecture absolument nouvelle et vivante qui corrige les nombreux et graves contresens des traductions historiques et rétablit la profondeur, la continuité et l'actualité de la Révélation, ouvrant des perspectives spirituelles inouïes dans de multiples orientations... 

Sur son site, elle résume en une page très dense ce Mythe fondamental pour l’humanité. Une page que je me permets de publier ici. En outre, Annick de Souzenelle a ouvert à Angers L'Institut d'Anthropologie Spirituelle. Le programme des "sessions" est accessible sur son site ainsi que le bulletin d'inscription aux cours.


Prière d'Adam. 2005





"Dans la Genèse, écrit Annick de Souzenelle : la femelle n'est autre que les shamaïm (les cieux), alors appelée adamah dans la fonction matricielle du shem (le NOM) qu'elle porte. La adamah est mère (et mer) des profondeurs de tout être humain ; elle doit être cultivée - ce qui signifie qu'Adam doit faire oeuvre mâle en elle, en pénétrer chaque énergie, la nommer, la travailler, afin de construire l'Arbre de la Connaissance et de faire mûrir son fruit, le divin en l'Homme.  Adam a pour vocation de se mettre au monde ; dans ce sens, il a vocation de maternité. L'Adam du Sixième Jour, encore confondu avec sa Adamah, baigne dans les eaux de l'inconscience ; les énergies de celles-ci, douées d'une vie autonome, jouent à la place de l'Homme et il ne le sait pas ! Ceci décrit la situation actuelle d'exil dans laquelle l'Homme est maintenu parce qu'il se détourne de lui-même et de Dieu. L'Adam du Sixième Jour (et celui de l'exil) est incapable de travailler sa Adamah. " Il n'y a pas d'Homme pour cultiver la terre [Adamah] ", dit le texte du Septième Jour. Nos traducteurs exilés ont déduit de ce verset de la Genèse l'inexistence de l'Homme, qui venait cependant d'être créé au Sixième Jour ; ils en ont conclu que ce deuxième chapitre de la Genèse constituait une autre Genèse, étrangère à la première ; et la critique historique d'aller bon train ! Or, ce deuxième chapitre de la Genèse décrit un jour où " Elohim se retire [shabbat] " pour que croisse YHWH, comme un père le fait devant un fils qui commence à affirmer son identité, car YHWH, JE SUIS, est l'identité réelle d'Adam, par laquelle il peut devenir conscient de lui-même. En ce Septième Jour, un processus de différenciation s'accomplit entre Adam et sa Adamah ; l'Homme entre en résonance avec son noyau divin fondateur, il sort de son être collectif pour devenir sa personne et faire croître son arbre. Elohim dit : " l'Homme coupé de lui-même ne peut s'accomplir " (verset généralement traduit par : " il n'est pas bon que l'homme soit seul ").  Elohim initie alors Adam à faire oeuvre mâle en lui-même, à nommer les animaux (énergies) de sa Adamah pour transmuter leur peau (ténèbres) en lumière (jeux de mots hébreux intraduisibles):  Elohim fait " communiquer " Adam avec lui-même dans des " face-à-face " incontournables pour son accomplissement. Adam cherche le face-à-face total ; il est alors " endormi " d'un sommeil qui est en réalité un éveil, au coeur duquel Dieu lui montre la totalité de son autre côté. Cet " autre côté " n'a jamais été une côte : il est le côté " inaccompli ", donc encore voilé, de l'Arbre de la Connaissance qu'est Adam dans sa totalité ; il est " dressé " par Dieu, devant cet Adam, en " épouse ", Ishah, dont Adam est l'époux ; Ish. Ishah est l'autre nom des shamaïm, les cieux, appelés Adamah en tant que mère des profondeurs et maintenant Ishah, " épouse " d'Adam.
Lorsque Adam découvre son épouse et l'enfant divin qu'elle porte, il vit une extase et s'écrie : " Voici celle qui est os de mes os et chair de ma chair " ce qui en hébreu signifie : " Voici celle qui est la substance de ma substance [qui se tient cachée sous les apparences] et l'Image divine que je suis ". Car la " chair ", basar, " scellée dans les profondeurs de cet autre côté " est l'Image divine fondatrice, constituée de bar, le " Fils " (le shem) et d'une présence secrète symbolisée par la lettre médiane de ce mot, le shin, première lettre du mot shem, le NOM, dont l'idéogramme primitif (flèche retenue au bout d'un arc tendu à l'extrême) exprime " l'esprit " qui est en l'Homme.
L'esprit est puissance de l'éros qui (départ de la flèche) rend capable l'accomplissement du Fils (le logos grec). La puissance de l'éros est, dans le principe, celle du désir infini de l'Homme pour son Dieu, qui ne peut se traduire dans un premier temps que par ses épousailles avec Ishah ; elle est une pulsion de vie informationnelle car elle transforme les énergies potentielles de Adamah en informations - le conscient - ; elle fait croître la sève de l'Arbre de Connaissance dont Adam va devenir le fruit : le Fils - JE SUIS - totalement accompli.
Ce Grand Oeuvre est possible, puisque maintenant " Adam et son Ishah sont deux ; ils connaissent le chemin qu'ils ont à faire ; ils ne sont plus confondus " ; ce verset, à un premier niveau de lecture est traduit par : " ils étaient tous les deux nus et ils n'en avaient pas honte ". C'est à cette hauteur du mythe qu'intervient, au milieu de tous les animaux (les énergies) intérieurs d'Adam," le serpent, le plus rusé de toutes les énergies ". Ici, la racine du mot hébreu arom " rusé ", est aussi celle du mot qui vient de qualifier Adam et son Ishah et que l'on a traduit par " nu " au verset précédent.
Le serpent doué de savoir et de savoir-faire est une émanation du Satan, l'Adversaire ; il va tenter de déstabiliser Adam en s'adressant à son épouse Ishah. Ishah prend le fruit de l'Arbre de la Connaissance que lui tend le serpent-Satan ; elle le donne à son époux qui le mange. Adam entre alors dans l'illusion totale d'être devenu JE SUIS ; ce " je " illusoire est l'ego du monde de l'exil, qui se trouve alors en relation avec l'extérieur des choses et d'Adam lui-même, mais coupé de l'intérieur, coupé d'Ishah dont il croit qu'elle est devenue sa totale lumière. Réduit à l'état animal du Sixième Jour, Adam n'est plus que l'homme devant la femme alors seulement appelée Eve. Eve devient mère biologique dans le monde extérieur alors que c'était à lui Adam, de devenir mère ontologique, mère du Fils intérieur, JE SUIS.  
© Annick de Souzenelle


Illustration : Prière d'Adam. Huile sur toile, 150 x 200 cm. Robert Empain, 2005.

samedi 28 décembre 2013

Consentir à ce que nous sommes


Grâce à Denis Vasse

Pour Denis Vasse, jésuite et psychanalyste, devenir un homme c’est être aux prises avec la vérité qui parle en soi. Pour lui, le langage de la psychanalyse, et notamment celui de Jacques Lacan, s’est présenté comme une possibilité de parler de l’homme dans un langage qui échappait aux perversions du discours religieux. Denis Vasse et Michel Farin ont participé  au cycle d'expositions de note groupe Grâce dédié à sainte Thérèse (2009 - 2010) avec un film qui lui était consacré. Je publie ici un entretien de Denis Vasse avec Jean-François Bouthor.



Vera icona par El Greco exposé à Bruxelles en 2010






 Qu’est-ce que c’est qu’être psychanalyste ?
- Eh bien, quelqu’un vient vous voir parce qu’il souffre et vous demande de l’écouter. Vous pouvez être le témoin de ce qui se passe en lui, l’écouter en pointant les endroits où la parole est coincée, où elle ne l’informe plus en tant que sujet qui parle, que « parlêtre ». Le propre du psychanalyste, c’est d’interpréter, à la lumière de la parole qui se dit en chacun de nous, et en particulier dans l’analysant, ce qui coince en lui et fait symptôme, y compris sous une forme somatique. Alors cela peut ouvrir une question sur le sens de la vie. Vous êtes le témoin qui l’autorise. Vous êtes à l’endroit où vous autorisez quelqu’un à s’autoriser lui-même à vivre. Ce n’est pas loin de la question de Dieu.
- C’est-à-dire ?
- Pour moi, être chrétien et interpréter le monde à la lumière de la révélation de Jésus-Christ, c’est consentir à ce qu’est l’homme. On devient chrétien dans la mesure où l’on devient un homme en vérité, c’est-à-dire en étant aux prises avec la vérité qui parle en soi. C’est devenir un homme selon Dieu, selon ce qui se révèle dans le vivant et qui est la vie.
- Dans vos livres revient en permanence cette expression du « désir de l’Autre »…
- C’est une phrase de Jacques Lacan. Il écrit l’Autre, avec un grand A. Cet Autre n’est pas représentable, pas imaginable. Il est situé au-delà du principe de plaisir. C’est le lieu de la parole. Il n’y a pas de sujet sans Autre, il n’y a pas de parole sans altérité. Pour moi, la terminologie lacanienne a été une source inouïe, en matière de réflexion théologique. Cela m’a offert la possibilité de parler de l’homme dans un discours qui n’est pas immédiatement religieux.
- Quel avantage ?
- Le discours religieux risque de devenir très vite moral, normatif. Si vous dites à un enfant que telle chose est un péché, il va le cacher ou faire en sorte de ne pas pécher. Mais faire en sorte qu’on ne pèche pas, pour l’homme, c’est de l’imaginaire pur et simple. Ça n’existe pas et cela met progressivement les êtres dans une dissociation intérieure, jusqu’au jour où ils jettent le bébé - la religion - avec l’eau du bain ! Ou alors ce discours religieux tourne les gens vers eux-mêmes, au lieu de les ouvrir à la question de ce qui fait vivre. Il s’agit pour eux de se conduire dans l’existence de manière aimable. Si c’est ça, la condition de la foi, nous sommes perdus !
- Vous parlez de péché, c’est quoi ?
- Le péché, Dieu s’en moque, sinon du fait que cela nous perd. Le péché, c’est toujours la question de l’orgueil, le fantasme de la toute-puissance, dont Freud lui-même a parlé avec des mots qui n’impliquent pas immédiatement Dieu. C’est à partir de ce fantasme de la toute-puissance que l’on reconnaît que l’on veut prendre la place de Dieu. Aujourd’hui, pour beaucoup de gens, être soi-même, c’est bien fonctionner sous tous rapports. Etre aimable, autosuffisant, autonome… C’est à ce titre que, d’une certaine manière, on voudrait supprimer tous les handicapés, euthanasier les vieillards. Parce qu’on ne voit pas quel sens ça a !
- L’Eglise elle-même semble avoir du mal à parler aujourd’hui de la souffrance, en raison du dolorisme de certains discours passés.
- Comme elle a du mal à parler de la vie. Mais ce que m’a appris la psychanalyse, c’est que tous les êtres qui ont évité de souffrir - et cela peut être extrêmement précoce, ça peut prendre un bébé au berceau - finissent par éviter la vie, par en être à côté. Dans le monde qui est le nôtre, vivre, c’est nécessairement souffrir. Non pas que souffrir fasse vivre, mais parce que si nous sommes vivants en ce monde, les forces de ce monde vont attaquer cette vie. Qui n’en fait l’expérience ? Et d’une certaine manière on peut même dire que s’il n’y avait pas la souffrance, nous ne saurions pas ce qu’est le mal et que, sans elle, c’est l’univers pervers qui se réaliserait. Par ailleurs, si vivre c’est vivre avec, pour l’homme, vous voyez bien que l’altérité, à laquelle le cœur de ce que nous sommes est convoqué, nous appelle à une espèce de souffrance. Etre constitué dans la parole dans un rapport à l’autre, c’est, pour le narcisse que je suis, souffrir de ne pas réduire l’autre à ce que je suis. A quoi reconnaissez-vous quelqu’un qui n’a jamais aimé, sinon au fait qu’il se débine chaque fois qu’il faut souffrir ? Mais on nous dit aujourd’hui que la vérité est de l’ordre de la sensation, que si je n’ai plus la sensation de vous aimer, c’est que je ne vous aime plus. C’est la négation même de l’amour. Non ?
- Vous dites que l’Eglise a du mal à parler de la vie. Elle a aussi eu peur de la psychanalyse…
- Bien sûr, mais ce que nous dit Freud c’est que le sexe est le lieu de la différence, le lieu à partir duquel se pose la question véritable de la parole dans l’unité de ce qu’est l’homme. « Homme et femme, il les créa », proclame la Genèse. Et ils vont devenir un dans le mariage ! Il n’y a pas de conceptualisation de l’homme en dehors du rapport homme-femme, c’est-à-dire de la différence sexuelle. Ce n’est pas moi qui l’affirme, c’est la Bible. Le lieu même de la différence va devenir le lieu de l’unité !
- Si l’Eglise a peur de la vie, le cinéma lui - en tout cas certains cinéastes - ambitionne de tout montrer, pensant montrer l’intime de l’intime.
- C’est faire comme si l’intime de l’intime était montrable, c’est un mensonge. Il y a une confusion entre le discours et la représentation, d’une part, et la parole d’autre part. La parole, c’est ce qui surgit dans le silence. L’intime de l’intime, c’est que qui est l’Autre pour nous. C’est ce qui n’est pas imaginable, ce qui n’est pas représentable. Quel que soit votre discours, nous n’arriverez jamais à dire ce qui parle.
- Dans votre dernier livre, un mot revient souvent, celui d’obéissance…
- Obéir, ce n’est pas être soumis à un discours, c’est être l’incarnation de la parole en la mettant en pratique. Je définis le corps comme la chair touchée par la parole. Il n’y a qu’une chose qui parle dans le monde - qu’on ne nous raconte pas d’histoires ! - c’est le corps de l’homme. Si l’esprit parle, c’est parce qu’il devient corps. C’est ce sur quoi nous sommes fondés ! C’est ce à partir de quoi nous pouvons prétendre que Dieu a un corps, sinon il ne parlerait pas. Mais parler, cela ne se réduit pas à un discours qui existe en lui-même. Nous parlons lorsque nous nous parlons.

Illustration : photographie de Robert Empain, 2010
Le site de Denis Vasse

jeudi 26 décembre 2013

Retire-toi dans la lumière qui t'est donnée


Grâce à Marc Baron et à Jean Lavoué

Tu n'as besoin de rien pour partir,
une page blanche, une lampe, c'est tout
La page blanche te servira d'espace et de miroir
Allège-toi des apparences,
Ne garde que le trésor qu'on t'a donné.

La patience est un fil de soie,
D'une rive à l'autre tout se tient.
Et tout arrive à notre amour
Comme un enfant sur la route
La force qui s'ouvre en toi
Va naître de ton désir
Tu es à l'origine des jours et des nuits
Il faut te perdre dans la lumière.



La Nuée


As-tu pensé à la page blanche, à la lampe
Au bonheur de chercher sans savoir ?

Pour ton visage il y a le ruisseau,
La profondeur pour comprendre ce qui t'appelle.

N'aie pas peur du voyage,
Tu te retrouves, la terre est ronde.

En remontant le cours de ton histoire
Tu revois les passants qui t'illuminèrent.

La patience est un fil de soie

Chaque soir tu écriras ton avancée sur la page
Et le sommeil te détachera du monde.

*

Ce que tu vivras désormais
N'en parle à personne

Dis simplement les choses banales
Il fait beau, le vent souffle

Retire-toi dans la lumière qui t'est donnée
Pleure si tu dois pleurer
Réjouis-toi des amis qui te cherchent

Et quand tu auras fait ton chemin
Tu ouvriras les bras comme un livre d'amour

Désir nomade de Marc Baron 


Texte : Marc Baron publié par Jean Lavoué sur L'enfance des arbres
Illustration : La Nuée, huile sur toile, Robert Empain. 2007
Grâce du 5 mars 2010 sur Attention, l'art peut ressusciter la vie ! 1