samedi 10 mai 2014

J’ai pouvoir de donner ma vie et pouvoir de la reprendre


Grâce au Père au Fils et au Saint-Esprit

Si votre résurrection vous semble si difficile à croire, réfléchissez donc à ceci : votre naissance n'est-elle pas plus difficile encore à croire  ? Or vous êtes nés.  Une méditation sur la Résurrection de Celui qui a le pouvoir de donner la Vie, et de la redonner à chaque instant...


La Résurrection de Christ. XVI ième siècle.
Musée du Vatican.
Tapisserie Atelier dePieter van Aelst. Bruxelles


I. L’événement historique et transcendant
Le mystère de la résurrection du Christ est un événement réel qui a eu des manifestations historiquement constatées comme l’atteste le Nouveau Testament. Déjà Paul peut écrire aux Corinthiens vers l’an 56 : " Je vous ai donc transmis ce que j’avais moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures, qu’il a été mis au tombeau, qu’il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures, qu’il est apparu à Céphas, puis aux Douze " (1 Co 15, 3-4). L’apôtre parle ici de la vivante tradition de la Résurrection qu’il avait apprise après sa conversion aux portes de Damas (Ac 9,3-18).
Le tombeau vide
 " Pourquoi chercher le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, mais il est ressuscité " (Lc 24,5-6) . Dans le cadre des événements de Pâques, le premier élément que l’on rencontre est le sépulcre vide. Il n’est pas en soi une preuve directe. L’absence du corps du Christ dans le tombeau pourrait s’expliquer autrement (Jn 20,13 ; Mt 28,11-15) Malgré cela, le sépulcre vide a constitué pour tous un signe essentiel. Sa découverte par les disciples a été le premier pas vers la reconnaissance du fait de la Résurrection. C’est le cas des saintes femmes d’abord (cf.LC 24,22-23), puis de Pierre (Lc 24,12) . " Le disciple que Jésus aimait " (Jn 20, 2) affirme qu’en entrant dans le tombeau vide et en découvrant " les linges gisant  (Jn 20,6) " il vit et il crut " (Jn 20, 8) . Cela suppose qu’il ait constaté dans l’état du sépulcre vide que l’absence du corps de Jésus n’a pas pu être une œuvre humaine et que Jésus n’était pas simplement revenu à une vie terrestre comme cela avait été le cas de Lazare (Jn 11,44).
Les apparitions du Ressuscité
Marie de Magdala et les saintes femmes, qui venaient achever d’embaumer le corps de Jésus ( Mc 16,1 ; Lc 24,1)  enseveli à la hâte à cause de l’arrivée du Sabbat le soir du Vendredi Saint (Jn 19, 31-42) , ont été les premières à rencontrer le Ressuscité ( Mt 28, 9-10 ; Jn 20, 11-18). Ainsi les femmes furent les premières messagères de la Résurrection du Christ pour les apôtres eux-mêmes ( Lc 24,9-10) . C’est à eux que Jésus apparaît ensuite, d’abord à Pierre, puis aux Douze (1 Co 15, 5). Pierre, appelé à confirmer la foi de ses frères (Lc 22,31-32) , voit donc le Ressuscité avant eux et c’est sur son témoignage que la communauté s’écrie : " C’est bien vrai ! Le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon " (Lc 24,34-36).


Noli me tangere. Fresque de Fra Angelico. Florence


Tout ce qui est arrivé dans ces journées Pascales engage chacun des apôtres - et Pierre tout particulièrement - dans la construction de l’ère nouvelle qui a débuté au matin de Pâques. Comme témoins du Ressuscité ils demeurent les pierres de fondation de son Église. La foi de la première communauté des croyants est fondée sur le témoignage d’hommes concrets, connus des chrétiens et, pour la plupart, vivant encore parmi eux. Ces " témoins de la Résurrection du Christ " (Ac 1,22) sont avant tout Pierre et les Douze, mais pas seulement eux : Paul parle clairement de plus de cinq cents personnes auxquelles Jésus est apparu en une seule fois, en plus de Jacques et de tous les apôtres (1 Co 15, 4-8).
Devant ces témoignages il est impossible d’interpréter la Résurrection du Christ en-dehors de l’ordre physique, et de ne pas la reconnaître comme un fait historique. Il résulte des faits que la foi des disciples a été soumise à l’épreuve radicale de la passion et de la mort en croix de leur maître annoncée par celui-ci à l’avance (Lc 22, 31-32). La secousse provoquée par la passion fut si grande que les disciples (tout au moins certains d’entre eux) ne crurent pas aussitôt à la nouvelle de la résurrection. Loin de nous montrer une communauté saisie par une exaltation mystique, les Évangiles nous présentent les disciples abattus ( "le visage sombre " : (Lc 24,17) Lc 24,17) et effrayés. C’est pourquoi ils n’ont pas cru les saintes femmes de retour du tombeau et " leurs propos leur ont semblé du radotage " LC 24,11). Quand Jésus se manifeste aux onze au soir de Pâques, " il leur reproche leur incrédulité et leur obstination à ne pas ajouter foi à ceux qui l’avaient vu ressuscité " (Mc 16,14).
644 Même mis devant la réalité de Jésus ressuscité, les disciples doutent encore (Lc 24,38) , tellement la chose leur paraît impossible : ils croient voir un esprit ((Lc 24,39). " Dans leur joie ils ne croient pas encore et demeurent saisis d’étonnement "(LC 24,41). Thomas connaîtra la même épreuve du doute (Jn 20,24-27) et, lors de la dernière apparition en Galilée rapportée par Matthieu, " certains cependant doutèrent " Mt 28,17) C’est pourquoi l’hypothèse selon laquelle la résurrection aurait été un " produit " de la foi (ou de la crédulité) des apôtres est sans consistance. Bien au contraire, leur foi dans la Résurrection est née - sous l’action de la grâce divine - de l’expérience directe de la réalité de Jésus ressuscité.
L’état de l’humanité ressuscitée du Christ
645 Jésus ressuscité établit avec ses disciples des rapports directs, à travers le toucher (Lc 24,39 ; Jn 20,27) et le partage du repas (Lc 24,30; Jn 2&,9,13-15)  Lc 24,30. 41-43) . Il les invite par là à reconnaître qu’il n’est pas un esprit mais surtout à constater que le corps ressuscité avec lequel il se présente à eux est le même qui a été martyrisé et crucifié puisqu’il porte encore les traces de sa passion. Ce corps authentique et réel possède pourtant en même temps les propriétés nouvelles d’un corps glorieux : il n’est plus situé dans l’espace et le temps, mais peut se rendre présent à sa guise où et quand il veut ( Jn 24n 19. 26 ; 21, 4) car son humanité ne peut plus être retenue sur terre et n’appartient plus qu’au domaine divin du Père. Pour cette raison aussi Jésus ressuscité est souverainement libre d’apparaître comme il veut : sous l’apparence d’un jardinier (JN 20,14-15) ou " sous d’autres traits " (Mc 16,12 que ceux qui étaient familiers aux disciples, et cela pour susciter leur foi (Jn 29, 14,16 ; 21, 4, 7)
646 La Résurrection du Christ ne fut pas un retour à la vie terrestre, comme ce fut le cas pour les résurrections qu’il avait accomplies avant Pâques : la fille de Jaïre, le jeune de Naïm, Lazare. Ces faits étaient des événements miraculeux, mais les personnes miraculées retrouvaient, par le pouvoir de Jésus, une vie terrestre " ordinaire ". A un certain moment, ils mourront de nouveau. La Résurrection du Christ est essentiellement différente. Dans son corps ressuscité, il passe de l’état de mort à une autre vie au-delà du temps et de l’espace. Le corps de Jésus est, dans la Résurrection, rempli de la puissance du Saint-Esprit ; il participe à la vie divine dans l’état de sa gloire, si bien que S. Paul peut dire du Christ qu’il est " l’homme céleste " (1 Co 15, 35-50).
La Résurrection comme événement transcendant
" O nuit, chante l’Exsultet de Pâques, toi seule as pu connaître le moment où le Christ est sorti vivant du séjour des morts " (MR, Vigile Pascale). En effet, personne n’a été le témoin oculaire de l’événement même de la Résurrection et aucun évangéliste ne le décrit. Personne n’a pu dire comment elle s’était faite physiquement. Moins encore son essence la plus intime, le passage à une autre vie, fut perceptible aux sens. Événement historique constatable par le signe du tombeau vide et par la réalité des rencontres des apôtres avec le Christ ressuscité, la Résurrection n’en demeure pas moins, en ce qu’elle transcende et dépasse l’histoire, au cœur du mystère de la foi. C’est pourquoi le Christ ressuscité ne se manifeste pas au monde (Jn 14n22) mais à ses disciples, " à ceux qui étaient montés avec lui de Galilée à Jérusalem, ceux-là mêmes qui sont maintenant ses témoins auprès du peuple " (Ac 13,31).

II. La Résurrection - œuvre de la Sainte Trinité
La Résurrection du Christ est objet de foi en tant qu’elle est une intervention transcendante de Dieu lui-même dans la création et dans l’histoire. En elle, les trois Personnes divines à la fois agissent ensemble et manifestent leur originalité propre. Elle s’est fait par la puissance du Père qui " a ressuscité " (Ac 2,24) le Christ, son Fils, et a de cette façon introduit de manière parfaite son humanité - avec son corps - dans la Trinité. Jésus est définitivement révélé " Fils de Dieu avec puissance selon l’Esprit, par sa Résurrection d’entre les morts " (Rm 1,3-4). S. Paul insiste sur la manifestation de la puissance de Dieu (Rm 5,4 ; Co 13,4 ; Ph 3,10 ; Ep 1,19-22 ; He 7,16) par l’œuvre de l’Esprit qui a vivifié l’humanité morte de Jésus et l’a appelée à l’état glorieux de Seigneur.
Quant au Fils, il opère sa propre Résurrection en vertu de sa puissance divine. Jésus annonce que le Fils de l’homme devra beaucoup souffrir, mourir, et ensuite ressusciter (sens actif du mot) (Mc 8,31 ; 9, 9-31 ; 10,34 )  Ailleurs, il affirme explicitement : " Je donne ma vie pour la reprendre. (...) J’ai pouvoir de la donner et pouvoir de la reprendre "(Jn 10,17-28) " Nous croyons (...) que Jésus est mort, puis est ressuscité " (1 Th 4, 14).


Les Pères contemplent la Résurrection à partir de la personne divine du Christ qui est restée unie à son âme et à son corps séparés entre eux par la mort : " Par l’unité de la nature divine qui demeure présente dans chacune des deux parties de l’homme, celles-ci s’unissent à nouveau. Ainsi la mort se produit par la séparation du composé humain, et la Résurrection par l’union des deux parties séparées " (S. Grégoire de Nysse, res. 1 : PG 46, 617B) ; cf. aussi DS 325 ; 359 ; 369 ; 539).



Ascension de Notre Seigneur.
 Miniature des Très Riches Heures du Duc de Berry,
par les frères Limbourg, vers 1410.


III. Sens et portée salvifique de la Résurrection
" Si le Christ n’est pas ressuscité, alors notre prédication est vaine et vaine aussi notre foi " (1 Co 15, 14). La Résurrection constitue avant tout la confirmation de tout ce que le Christ lui-même a fait et enseigné. Toutes les vérités, même les plus inaccessibles à l’esprit humain, trouvent leur justification si en ressuscitant le Christ a donné la preuve définitive qu’il avait promise, de son autorité divine.
La Résurrection du Christ est accomplissement des promesses de l’Ancien Testament (Lc 24,26-27; 44-48) et de Jésus lui-même durant sa vie terrestre (Mt ; Mc 16n6 : Mc 16,7 ; Lc 24, 6-7 ) 28,§) L’expression " selon les Écritures " (1 Co 15, 3-4 et le Symbole de Nicée-Constantinople) indique que la Résurrection du Christ accomplit ces prédictions.
La vérité de la divinité de Jésus est confirmée par sa Résurrection. Il avait dit : " Quand vous aurez élevé le Fils de l’Homme, alors vous saurez que Je Suis " (Jn 8,28). La Résurrection du Crucifié démontra qu’il était vraiment " Je Suis ", le Fils de Dieu et Dieu Lui-même. S. Paul a pu déclarer aux Juifs : " La promesse faite à nos pères, Dieu l’a accomplie en notre faveur (...) ; il a ressuscité Jésus, ainsi qu’il était écrit au Psaume premier : Tu es mon Fils, moi-même aujourd’hui je t’ai engendré " (Ac 13,32. 34 ; Ps 2, 7). La Résurrection du Christ est étroitement liée au mystère de l’Incarnation du Fils de Dieu. Elle en est l’accomplissement selon le dessein éternel de Dieu.
 Il y a un double aspect dans le mystère Pascal : par sa mort il nous libère du péché, par sa Résurrection il nous ouvre l’accès à une nouvelle vie. Celle-ci est d’abord la justification qui nous remet dans la grâce de Dieu (Rm 4,25). " afin que, comme le Christ est ressuscité des morts, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle " (Rm 6,4). Elle consiste en la victoire sur la mort du péché et dans la nouvelle participation à la grâce (Ep 2, 4-5 ; 1 P 1,3). Elle accomplit l’adoption filiale car les hommes deviennent frères du Christ, comme Jésus lui-même appelle ses disciples après sa Résurrection : " Allez annoncer à mes frères " (Mt 28,10 ; Jn 20,17). Frères non par nature, mais par don de la grâce, parce que cette filiation adoptive procure une participation réelle à la vie du Fils unique, qui s’est pleinement révélée dans sa Résurrection.
Enfin, la Résurrection du Christ - et le Christ ressuscité lui-même - est principe et source de notre résurrection future : " Le Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui se sont endormis (...), de même que tous meurent en Adam, tous aussi revivront dans le Christ " (1 Co 15, 20-22). Dans l’attente de cet accomplissement, le Christ ressuscité vit dans le cœur de ses fidèles. En Lui les chrétiens " goûtent aux forces du monde à venir " (He 6,5) et leur vie est entraînée par le Christ au sein de la vie divine (Col 3,1-3) " afin qu’ils ne vivent plus pour eux-mêmes mais pour Celui qui est mort et ressuscité pour eux " (2 Co 5, 15).
Catholique.org

http://viechretienne.catholique.org/cec/5267-paragraphe-2-le-troisieme-jour-il-est

jeudi 17 avril 2014

Volez à la colline de la croix, votre salut y fleurit !


Grâce à toi Seigneur Jésus et grâce à toi Jean Sébastien Bach


Hans Memling. Passion de Jésus. 1470

La Passion selon saint Jean de  Jean-Sébastien Bach relate et commente la Passion du Christ d'après l'évangile de Jean. Elle constitue, avec la Passion selon saint Matthieu de Bach également, l'apogée d'une très ancienne tradition remontant au Moyen-Âge consistant à chanter la passion du Christ pendant la semaine sainte.     Il s'agit d'une des plus riches et plus grandiose œuvre de ce genre, et une des œuvres majeures de Bach. Son exécution dure environ 2 heures. Cette passion est constituée d'une alternance de récitatifs et de choeurs relatant la passion, dans laquelle viennent s'insérer des ariosos ariosos, des aria et des chorals venant apporter des commentaires ou des réflexions théologiques aux événements. Deux chœurs libres monumentaux encadrent l’œuvre, qui est divisée en deux parties principales, entre lesquelles pouvait prendre place un sermon. Les quatre Evangiles racontent la Passion du Christ  mais on ne connaît que deux mises en musique de cet épisode par Jean-Sébastien Bach : celle de saint Jean et celle de saint Matthieu. Des versions des passions selon saint Marc et saint Luc ont été partiellement retrouvées ; leur reconstitution a été tentée sans réel aboutissement. Des parties entières de ces deux œuvres ont disparu, beaucoup d'œuvres de Bach ont été éparpillées après sa mort, ses compositions étant passées de mode. On pourra suivre ci-dessous La Passion selon saint Jean dans la récente et magnifique version de Raphaël Pichon & de l'Ensemble Pygmalion. 









Hans Memling. Passion de Jésus. 1470





Vidéo : Masaaki Suzuki conducts the Bach Collegium Japan in a performance of Bach's St. John Passion BWV 245 at the Suntory Hall in Tokyo on July 28, 2000. Midori Suzuki, soprano; Robin Blaze, countertenor; Gerd Türk, tenor; Chiyuki Urano, bass baritone, Stephan MacLeod, bass; Bach Collegium Japan; Masaaki Suzuki, conductor; Shokichi Amano, director; Akira Sugiura, producer for NHK; Paul Smaczny, producer for EuroArts Music International
Illustration : Hans Memling. Passion. 1470

mercredi 16 avril 2014

Je suis la résurrection et la vie




Déchirure au Sacré Coeur de Jésus



Par Anne Henry

La démarche de Michel Henry a toujours été d’aller vers l’amont et de maintenir sa phénoménologie à ce niveau. Avec ses trois derniers essais, C’est Moi la Vérité, pour une philosophie du Christianisme (1996), Incarnation (2000), Paroles du Christ (2002), il ne sort pas du champ philosophique, ni de sa phénoménologie matérielle pour laquelle apparaître est compatible avec invisible, en décidant de prolonger sa réflexion par la scrutation des écrits néo testamentaires de Jean et de Paul - « Ce que les philosophes appellent absolu, a-t-il dit, la religion l’appelle Dieu » - c’est-à-dire que l’expression médiatique de « tournant théologique » qui a défini pareille initiative n’est pas adéquate.
Il a trouvé dans ces textes, exprimée dans une langue non technique, ce qui ne signifie pas forcément plus aisée à décrypter, sa confirmation des résultats de L’Essence de la manifestation qu’il souhaitait réexposer : acosmisme et pathos de la vie – vie, terme qu’il préfère désormais à celui d’immanence pour désigner l’Un originaire, cette unité concrète de l’essence qui engendre les vivants - ; la façon dont se phénoménalise la phénoménalité, dynamique du pathos qui se modalise en souffrir et jouir, article si mal compris par certains – « souffrir » désigne la passivité comme adhérence à soi, impossibilité de mise à distance , immersion dans le pathos premier en lequel s’enracine justement l’ipséité, d’où la métamorphose de ce « souffrir » en « jouir », c’est-à-dire acquiescement à l’obtention de soi permettant le déploiement des potentialités, ce « Je peux », qui est source de l’agir et de la liberté.
Ses derniers ouvrages exploitent cette rencontre qu’il décrit ainsi à propos de son second volet, Incarnation : « Ma phénoménologie de la vie s’est trouvée en présence d’une phénoménologie de la vie, c’est-à-dire de ma propre vérité. J’avais travaillé sur la vie, le moi, le corps subjectif, disons, si l’on veut, la chair. Seulement la phénoménologie que je rencontrais n’était pas une phénoménologie de la chair mais de l’incarnation, n’était pas une phénoménologie du moi mais d’avant le moi. Il s’agissait de savoir comment le moi venait en lui-même. C’est ainsi que j’ai fait ce livre sur le Christianisme qui est en fait un livre de phénoménologie radicale, portant sur ce qui vient avant notre vie mais qui est dans notre vie, une sorte de lecture en arrière, partie à la recherche d’un avant le sujet, d’un avant le moi. Incarnation est un livre sur un « avant la chair ».

Et il revient sur ce point capital traité dans C’est moi la vérité et qui exclut la transgression d’une limite de la phénoménologie: « La vie, c’est l’immanence, la présence dans, c’est-à-dire que dans le vivant il n’y a pas des traces de la vie mais la vie absolue. Elle vient avant lui en ce sens qu’elle le donne à lui-même, mais lui-même est en quelque sorte dans cette auto-donation avant d’être lui-même ».(Entretien avec V. Caruana, in Philosophique Kimé 2000, repris in Michel Henry, Entretiens, Sulliver 2005).

Le Débat autour de l’œuvre de Michel Henry, tenu à l’Odéon en nov. 1999, repris in Phénoménologie de la vie, t. IV, PUF 2004, pp. 205 – 247, relate sur ces questions les discussions éclairantes de M.H. avec de jeunes philosophes.




C'est Moi la Vérité. Le Seuil, 1996.  Outre son thème central, cet essai précise le rapport de l’individu à l’essence sur les points suivants : la naissance ; l’ipséité  (le soi qui vient dans la vie est-il mon soi ou celui de la vie ?) ; l’agir ; autrui ; le langage.

Introduction
Ce que le Christianisme considère comme la vérité diffère du concept moderne de vérité. Un vigoureux préalable méthodologique exclut que la connaissance de celui-ci dépende des textes qui en parlent. Seule la référence du texte à la réalité fait la vérité de celui-ci. Cette vérité ne peut non plus être réduite à la « vérité » problématique de l’histoire, incapable de saisir la réalité des individus et dont l’événement dont elle se veut témoin répète l’impuissance de l’événement à se poser dans l’être. Ces incapacités sont formulées dans le Nouveau Testament qui affirme que seule la Vérité qui est la sienne peut rendre témoignage d’elle-même.

I – La vérité du monde, II – La vérité du Christianisme, III - Cette vérité qui s’appelle la Vie
Ces chapitres sont conçus de façon antithétique. Est disqualifiée la vérité du monde qui prévaut depuis la Grèce – et que L’Essence de la manifestation avait rudement critiquée : si tout ce qui se montre dans la lumière est tenu pour vrai, c’est le monde qui désigne la vérité et non la façon dont celle-ci se montre, conception portée à l’absolu par la philosophie de la conscience. La vérité du monde n’est en réalité qu’auto production du dehors comme condition de visibilité.
D’autre part cet au-dehors est pris dans le flux du temps (critique qui vise Heidegger). Soumise à la loi d’apparition des choses, la vérité du monde jette celles-ci hors d’elles-mêmes, les vide de leur chair dans un faire-voir qui est destruction.
Dans la vérité du Christianisme au contraire la vérité n’a pas à se diviser entre elle-même et ce qu’elle montre. En elle il n’y a ni voir ni vu, elle est matière phénoménologique pure, concerne le fait de se montrer, non le phénomène. Dieu est cette révélation pure qui ne révèle rien d’autre que soi et le Christianisme est donation en partage aux hommes de l’auto-révélation de Dieu.
Cette auto-révélation se produit dans la vie dont elle constitue l’essence, la vie n’étant rien d’autre que ce qui s’auto-révèle. Cette vie n’est pas dans le monde, elle se tient en soi, s’éprouve sans distance, hors monde, hors pensée, hors rapport conscience-objet, sans différence, condition pour qu’elle s’éprouve. Son mode de révélation est chair d’un pathos, non structure formelle. D’où la première équation du Christianisme : Dieu est Vie, l’essence de la Vie est Dieu.
M.H. recense les trois façons contemporaines qui dépouillent la vie de son auto-révélation : 1 - le scientisme actuel, qui laisse de côté la question capitale de l’ipséité et oublie que ce qui en nous voit ou touche, n’est ni l’œil, ni la main, mais la vie. Quant à la biologie, elle ne s’intéresse plus à la vie, bien que le biologiste sache ce qu’elle est, joie, angoisse etc. 2 – la conception de Heidegger qui réduit la manifestation du vivant à son apparition sous forme d’étant dans l’éclaircie du monde. 3 – La déviation du freudisme qui pense que la conscience réside dans la représentation, avec cette conséquence, la vie n’est que force aveugle, inconsciente, source de ravages.
Antithèse de ces dévalorisations, le Christianisme estime que la Vie est plus que le vivant et qu’elle le précède. Phénoménologiquement, c’est de la Vie transcendantale qu’il faut partir. D’où l’importance de la naissance, de la génération de l’homme comme fils de Dieu et de celle de l’Archi-Fils qui est le premier vivant (archi- vient du grec archè, commencement).

IV – L’auto génération de la Vie comme génération du premier vivant
Ce chapitre important traite de l’origine et de l’ipséité qui fait l’objet des trois chapitres suivants. Ici il est question de l’ipséité originelle dont L’Essence de la manifestation avait déjà traité.
Pour le Christianisme, il n’y a qu’une seule Vie, agissante, puissance d’engendrement immanente à tout ce qui vit. Elle est l’essence de Dieu lui-même, un Dieu qui n’est pas pensé par l’esprit, comme le croyait Saint Anselme. Le vivant parvient dans la vie en s’identifiant à son auto révélation. La vie n’est pas, le concept d’être est à congédier. Elle advient et ne cesse d’advenir. Elle n’est pas non plus un milieu phénoménologique où baigne tout ce qui est vivant, ni un monde intérieur qui serait l’antithèse du monde de l’au-dehors. «Dans l’accomplissement éternel de ce procès, la vie se jette en soi, s’écrase contre soi, s’éprouve soi-même, jouit de soi, produisant sa propre essence ». Telle est la dynamique de l’ipséité qui s’effectue comme pathos et constitue « la chair affective » de cette révélation. S’éprouver soi-même signifie éprouver ce qui n’est en sa chair rien d’autre que ce qui l’éprouve. Cette identité de l’éprouvant et de l’éprouvé est l’essence originelle de l’ipséité.
Le Père est le mouvement que rien ne précède, et dont nul ne connaît le nom. Il engendre éternellement le Fils, ce premier vivant en l’Ipséité originaire duquel le Père s’éprouve lui-même. Comme le Père, le Fils est Logos, Verbe. Sa naissance ne se produit pas à l’intérieur d’une vie préexistante, elle est élément co-constituant du surgissement de la vie. L’engendrement du Père et du Fils ne font qu’un.

V – Phénoménologie du Christ
La naissance non mondaine du Christ signifie que toute naissance est transcendantale, générée dans la Vie absolue car le vouloir du monde est incapable d’engendrer la vie, il la présuppose. Le Père est « dans les cieux », c’est-à-dire invisible. La Vie n’apparaît dans aucun monde, « Personne n’a jamais vu Dieu ». D’où le rejet violent par le Christ de sa généalogie humaine : « Avant qu’Abraham fut, Moi je suis. » Cette conception de la naissance qui fait de l’Archi-Fils un étranger au monde et à sa temporalité propre est cause du drame dont le Christianisme est l’histoire, car dans la vérité du monde le Christ n’est qu’un homme parmi les autres et ce qu’il dit passe pour blasphème.
Le Prologue de Jean explique la Trinité dans cette perspective d’une phénoménologie de l’invisible : Archi-génération transcendantale de l’Archi-Fils, le Verbe étant l’accomplissement de la révélation, auto-engendrement de la vie qui « se fait chair » sous la forme d’une Ipséité essentielle, celle du Premier Vivant, aussi ancien qu’elle. La proposition, « En lui était la Vie », désigne l’intériorité phénoménologique réciproque du Père et du Fils, ce qui n’existe jamais dans la génération humaine.
La signification du Christianisme est prise dans une phénoménologie, puisqu’il s’agit de rendre le Père manifeste, révélation qui se fait dans un mouvement sans fin grâce au Fils incarné, le Christ ne disant rien d’autre que ce que dit « Celui qui m’a envoyé ». Mais pas plus que le Père, le Fils ne peut se montrer dans le monde en tant que tel. Le système autarcique constitué par la relation de la Vie et du premier vivant signifie qu’il n’est d’accès au Christ que dans la Vie. Le Christianisme n’enseigne rien d’autre que cela et défait la conception de l’homme comme être du monde, il est Fils de Dieu.

VI – L’homme en tant que « Fils de Dieu »
    Ce chapitre capital s’attaque à la question très rarement abordée par les philosophes, celle de l’ipséité individuelle.
Point central du Christianisme, l’homme n’est pas un être du monde, ni au sens réaliste naïf, ni au sens philosophique commun qui voit en l’homme un être doué de raison – appartenance que maintient la religion quand elle le comprend comme un être non pas engendré mais créé, c’est-à-dire tenant ses lois de l’apparaître, confusion que répète la christologie quand elle tente d’expliquer l’union dans le Christ de deux natures hétérogènes, l’une humaine, l’autre divine, alors que le Christ n’a jamais parlé de lui-même comme d’un homme – et que l’homme n’existait pas quand lui, le Christ, a procédé de l’auto-engendrement de la vie.
En tant que fils de Dieu, l’homme participe aussi de l’essence de la vie. Il doit être pensé à partir du Christ, car la Vie a le même sens pour Dieu, le Christ et l’homme. Or si l’homme est porteur de l’essence divine, en quoi diffère-t-il de Dieu ou du Christ puisqu’il est ce Soi singulier engendré dans l’auto-engendrement de la Vie absolue - c’est-à-dire cette épreuve qui est ipséité ?
Il faut donc distinguer deux concepts de l’auto-affection – affection signifiant manifestation, ce qui se donne à moi dans mon expérience. Il y a auto-affection quand ce qui affecte est le même que ce qui est auto-affecté, ie. quand la vie constitue elle-même le contenu de son affection (cf. § 31 L’Essence de la manifestation). L’auto-affection est donc acosmique, mais il faut dissocier les modalités du moi transcendantal vivant, l’Archi-Fils et l’essence phénoménologique de cette Vie absolue.
Il y a donc un concept « fort » d’auto-affection ( naturant) : la génération par soi de la Vie qui définit elle-même le contenu de sa propre affection et se le donne à elle-même. Cette auto-donation qui est auto-révélation est un pathos affectif qui a posé son propre contenu. Cette auto-affection forte est le propre de Dieu.
Le concept « faible » d’auto-affection est un naturé. En tant que Moi transcendantal vivant, je puise aussi mon essence dans l’auto-affection. Je suis moi-même l’affecté et ce qui affecte, le sujet de l’affection et son contenu, tout est moi, le senti, le touché, le voulu, le désiré, le pensé. Mais cette auto-affection n’est pas mon fait.
Quel est le rapport de ces deux sens ? Dans le sens faible, le Soi singulier que je suis ne s’éprouve lui-même qu’à l’intérieur du mouvement par lequel la Vie se jette en soi et jouit de soi dans le procès éternel de son auto-affection absolue. D’où, parce que c’est un pathos, la passivité de ce soi singulier que je suis, passif à l’égard de soi parce que passif à l’égard du procès éternel de la vie qui ne cesse de l’engendrer. C’est cette passivité qui fait de ce soi un moi – ipséité qui n’est pas un attribut métaphysique posé sur la pensée. Cette passivité engendre des modalités pathétiques comme l’angoisse, angoisse qui tente de se fuir. Écrasée sous son propre poids, elle tente de se changer soi-même – principe de toute action - , sa souffrance peut ainsi se métamorphoser en joie.
Intermédiaire entre Dieu et l’homme, mais consubstantiel au Père, le Christ appartient au procès fort. Le rapport de l’homme transcendantal à Dieu n’est pas direct mais médié par le Christ : grâce à l’Ipséité de ce premier Soi, la place est ouverte à tout vivant, son ipséité est possible. Fils de Dieu, le vivant ne peut l’être qu’en tant que Fils dans le Fils.

VII – L’homme en tant que « Fils dans le Fils »
    Le statut de l’ipséité individuelle, auto-affection « faible », est métaphoriquement exposé dans la parabole, relatée par Jean, du berger et de ses brebis : c’est dans l’Ipséité originaire du Fils, par une relation d’engendrement acosmique et intemporelle, que chaque homme puise son ipséité personnelle. Le Christ n’est pas seulement le medium entre l’homme et Dieu, il est le medium entre chaque moi et lui-même, conférant à ce moi une concrétude phénoménologique, une chair. Aussi « le berger » connaît-il le nom de chacune de ses brebis, il est la porte, ie. « l’accès à tout moi transcendantal réside dans une Ipséité plus ancienne que lui », Ipséité qui est l’herbe que paissent les brebis, c’est-à-dire que chaque moi s’accroît de lui-même.
Ce processus a une conséquence capitale : la relation des vivants entre eux n’est plus dans l’extériorité du monde mais dans l’archi-génération de la Vie : il est impossible de parvenir jusqu’à l’autre, de l’atteindre, sinon à travers le Christ, de le frapper sans frapper celui-ci. Or le voleur qui, dans la parabole, s’approprie ce qui ne lui appartient pas, le possède quand même : quoi qu’il fasse, tout moi fait usage d’une ipséité dans le pouvoir de laquelle il n’entre pour rien. Aussi les ouvriers de la onzième heure seront-ils payés de la même façon que ceux qui ont travaillé tout le jour.
L’extrême originalité de la pensée chrétienne de l’Individu est d’avoir d’entrée de jeu lié la conception de l’Individu avec la Vie, relation qui est dans la Vie dont elle est l’engendrement constant. Son ipséité est pour chacun la condition essentielle de son identification à la Vie universelle donnée en sa chair phénoménologique. Tout soi est singulier. « L’homme naturel » n’existe pas, ce qui individualise n’est nulle part dans l’au-dehors. Priorité de l’essence : « C’est moi qui vous ai choisis ».

VIII – L’oubli par l’homme de sa condition de Fils : « Moi, je » ; « Moi, ego »
Pourquoi les hommes sont-ils si malheureux en dépit de leur ascendant ? Or c’est justement à partir de l’ipséité que s’éclaire l’oubli. L’ignorance de l’homme s’enracine dans le procès même en lequel la vie génère en soi le moi de tout vivant. C’est dans la naissance du moi que se tient la raison cachée de l’oubli. S’éprouvant passivement sur le fond de cette Ipséité originelle de la Vie qui le donne à lui-même, le moi se trouve être plus que ce qui se désigne comme un moi : entrant en possession de lui-même, il entre en possession de pouvoirs (du corps, de l’esprit), il peut les exercer. Car le « je peux » ne fait que définir l’essence du « je ». Toutefois ce « je » n’y est pour rien, la source des pouvoirs est le Soi de l’Archi-Fils.
Une fois entré en possession de son être propre, le « je » se sent libre de déployer tel de ses pouvoirs. De passif originairement, l’ego devient actif - et libre parce qu’il n’est rien du monde, son Ipséité n’appartenant qu’à la Vie. Ainsi naît l’illusion transcendantale de l’ego qui se prend pour le fondement de son être, oublie sa condition de Fils. Celui qui soulève un poids croit que c’est lui qui le soulève… et le don des pouvoirs est réel.
De plus, la dissimulation de la Vie invisible dans l’ego lui ouvre l’espace du monde, l’ego ne s’intéresse qu’à ce qui est hors de lui – même s’il ne se soucie en réalité que de lui-même. L’égoïsme transcendantal lui fait oublier sa condition et l’emplit de ce Souci que le Christianisme nomme convoitise.
Il est toutefois une cause plus essentielle de l’oubli : incapable de prendre place devant son propre regard, la Vie est sans mémoire, elle est l’Immémorial parce que jamais séparée de soi par une intentionnalité. Il faut rejeter les conceptions classiques qui fondent sur la mémoire les possibilités du moi : la mémoire détruit l’essence de la vie, déploie l’écart de la distance du passé. Le Soi n’est possible que radicalement immanent, sans visage.
C’est ainsi que l’oubli par l’homme de la condition de Fils n’est pas un argument contre celle-ci mais sa conséquence et sa preuve. Il y a donc deux oublis : bien qu’oubliant le Soi qui l’installe en lui-même, l’ego n’en est pas moins immergé en lui-même à son insu. Le second oubli porte sur ce qui est advenu avant qu’on soit, l’antécédence de la Vie, l’Immémorial absolu.

IX – La seconde naissance
Le salut pour le Christianisme est de surmonter cet oubli radical, ie. de naître une seconde fois, mais ce salut ne relève ni du savoir ni d’une prise de conscience libératrice. Les preuves de l’existence de Dieu (Saint Anselme etc.) sont absurdes : se constituer en tribunal et alors que l’essence de Dieu est sa présence invisible, son auto-révélation originelle, le soumettre à une preuve sous la lumière du monde. D’accès au vivant, il n’est que dans la vie.
D’où l’aporie : comment l’homme peut-il atteindre l’Avant absolu de l’auto-engendrement de la vie en laquelle il est engendré ? A la différence de la philosophie classique où le temps est identifié au surgissement phénoménologique du monde, la temporalité du Christianisme permet de saisir la relation de notre naissance à l’Avant qui la précède : le rapport à l’Avant n’est pas distance mais pathos. Ce rapport est chair de la vie qui est mouvement, venue en soi qui ne se sépare jamais de soi.
La relation du vivant à la Vie ne peut donc se rompre, comme le montre la parabole du Fils prodigue. Certes celui-ci avait oublié. Mais l’immanence de la Vie absolue dans la vie singulière de l’ego fait qu’une seconde naissance peut s’accomplir en faveur d’une autotransformation de la vie selon ses lois propres : elle consiste dans un faire, l’éthique chrétienne refusant l’ordre de la parole et de la connaissance. Ce faire est retour à l’auto-engendrement de la vie, conformément à la volonté du Père. Dieu est vie, le Soi vivant laisse la vie s’accomplir en lui comme la vie de Dieu lui-même. Seuls les actes comptent, comme celui du Bon Samaritain ou des œuvres de miséricorde.
Le salut est une seconde naissance, entrée dans une vie nouvelle, le « Je peux » étant donné par la Vie. Cet agir de miséricorde repose sur l’oubli de soi, parce que l’ego y est reconduit au pouvoir de la Vie absolue qui le donne à lui-même. Dans ce nouvel agir, le soi retrouve la puissance dont il est né – l’agir mondain de l’ego est remplacé par l’agir originel de la Vie.

X – L’éthique chrétienne XI – Les paradoxes du Christianisme
Ce chapitre X définit le principe de cette éthique, à la lumière duquel sont ensuite expliquées les affirmations paradoxales du Christianisme qui déterminent la possibilité d’une seconde naissance. Celle-ci implique un faire qui n’a rien à voir avec la réalisation objective d’un projet subjectif mais où réalité et action se situent dans l’auto transformation pathétique de la vie, un agir transcendantal qui n’obéit qu’à la donation à soi de la Vie absolue. La Loi nouvelle n’est plus une norme idéale, extérieure, son Commandement est la Vie, condition d’accomplissement pour l’homme de son essence – ce que Jean appelle amour de Dieu. Loin de résulter du Commandement, l’amour en est la présupposition – à l’inverse de la morale du devoir kantien.
C’est à partir des écrits de Jean et des Béatitudes que doivent se lire les intuitions fondatrices qui en rendent intelligibles les paradoxes car elle réfèrent à la structure interne de la vie( chap. XI) :
1 – La duplicité de l’apparaître : tout se montre à nous de deux façons, de même que notre corps. Il y a d’un côté la vérité pathétique et inextatique de la Vie, de l’autre l’horizon de visibilité du monde, sa vérité extatique. Cette coexistence peut donner lieu à un comportement comme la feinte de l’hypocrisie qui joue sur cette duplicité que démasque le Christianisme en renversant une connaissance rationnelle fondée sur la perception : « ceux qui n’ont pas la connaissance n’entreront pas au royaume de Dieu ».
2 – L’intuition de la structure antinomique de la vie, qu’expriment les paradoxes des Béatitudes. « Heureux ceux qui souffrent » exprime la co-appartenance originelle du souffrir et du jouir, la réversibilité du premier dans le second, un se subir soi-même qui est en même temps entrée en possession de soi. C’est cette structure réversible du pathos qui fonde le sens des Béatitudes, car la plénitude de la vie - « malheur aux riches » - peut céder la place au Désir qu’aucun objet ne viendra combler.
3 – Différence qui sépare la Vie du vivant : la malédiction, « malheur à vous qui êtes repus » s’adresse à ceux qui, oubliant leur condition, éprouvent la vie comme leur bien propre. Car il y a la Faim, la grande Déchirure, « ce manque terrifiant en chaque ego de ce qui le donne à lui-même », que seule peut apaiser la Vie absolue dans la seconde naissance.
4 – Situation aporétique : la différence entre l’auto-affection de la Vie absolue qui s’apporte elle-même en soi et celle de l’ego, donné à lui-même sans y être pour rien et qui est « submergé par l’hyperpuissance de la vie », parce qu’en fait il n’y a qu’une auto-affection, celle de la Vie absolue. D’où la situation paradoxale de l’ego qui n’existe point par soi : « Celui qui aura trouvé la vie pour lui la perdra et celui qui aura perdu la vie à cause de moi la trouvera »

XII – La Parole de Dieu. Les Écritures
Ce chapitre revient sur ce qui a été écarté au début – fiabilité des textes du Nouveau testament, histoire etc. – et traite de ce dernier paradoxe : les Écritures revendiquant la transmission de la Parole de Dieu, comment surmonter la carence ontologique du langage ? En réalité, il faut distinguer la parole humaine de cette autre Parole qui ne comprend ni signifiant ni signifié, ne vient pas d’un locuteur, est antérieure à tout interlocuteur et qui nous permet de comprendre les Écritures. Car la parole humaine doit prendre appui sur le langage qui ne peut dire la chose que s’il la donne à voir, relève de la vérité du monde et crée un écart avec ce qu’il désigne. Cette parole est incapable de nous mettre en rapport avec la Vie qui ne se montre dans aucun dehors, exclut l’irréalité et ne connaît que la plénitude du vivre.
Comment la Parole divine révèle-t-elle et que dit-elle ? Elle est Logos de Vie, se révèle elle-même dans sa phénoménalité pathétique et ne révèle rien d’autre. Elle ne soutient aucune référence aux choses de ce monde, elle n’est pas action mais génération qui est auto-génération. Elle parle au commencement dans ce Logos qui est auto-révélation comme Parole. Elle est amour et dit à chaque vivant sa propre vie, « j’entends à jamais le bruit de ma naissance ». Car ce n’est pas la Parole des Écritures qui nous donne à entendre la Parole de la Vie, c’est elle en nous engendrant qui réalise sa propre vérité.
Pourquoi le Christ a-t-il dit cela dans une parole d’homme ? A cause de l’oubli par ce dernier de la condition de Fils, car l’essence phénoménologique de la vie « est le plus grand Oubli, l’Immémorial auquel aucune pensée ne conduit [ ] Seul le Dieu peut nous faire croire en lui, mais il habite notre propre chair.. »

XIII – Le Christianisme et le monde
L’objection majeure faite au Christianisme de détourner l’homme de ce monde est ici balayée. Ce reproche a été notamment formulé par le jeune Hegel avec sa critique de « la belle âme » qui brise la réalité en un invisible qui est pur vide, opposé à la réalité visible. C’est oublier que le Christianisme n’a rien de vaporeux, la seule réalité pour lui est la vie. Et c’est parce que la vie est invisible que la réalité l’est également : faim, souffrance, plaisir, angoisse, ennui, ivresse s’éprouvent hors monde. L’éthique chrétienne se fonde sur l’agir qui constitue l’action effective, non un processus objectif mais un « je peux » individuel, édifiant dans l’invisible. Loin de méconnaître la vérité du monde, le Christianisme la circonscrit. Il constitue la voie d’accès qui conduit à ce qui est réel dans le monde et qui ne doit rien à l’apparaître de celui-ci. M.H. cite à l’appui l’analyse de Marx sur le travail vivant, invisible, subjectif, individuel, qui fait la preuve de l’invisibilité de la vie.
Quant à la question d’autrui, elle doit être également soustraite à cette erreur : concevoir le rapport à autrui comme rapport à un être situé dans le monde, individu empirique porteur de caractères mondains. Autrui est un autre moi, il est Fils de Dieu et sa généalogie humaine n’a pas lieu d’être. L’autodonation de la Vie est identique en chacun. La relation à un moi quelconque présuppose notre relation avec le pouvoir qui l’a joint à lui-même. Avec cette conséquence pour l’éthique : aimer Dieu, aimer le prochain comme soi-même.
Car c’est une erreur de la philosophie moderne de penser la relation à autrui à partir de l’ego que je suis : il faut partir de la possibilité des « ego » en général, celle d’un Soi transcendantal tenant son ipséité de l’Ipséité de la Vie absolue, la relation entre les « ego » doit le céder à la relation entre les Fils, la Vie est être-en-commun.

Conclusion : Le Christianisme et le monde moderne
La pensée moderne repose sur le renforcement de l’approche traditionnelle selon laquelle l’homme est lié à la connaissance que nous pouvons en avoir, connaissance conçue comme scientifique et non comme accès de l’homme à sa propre essence. Dans le champ ouvert par la science moderne, l’homme en tant que tel n’existe pas, négation qui équivaut à celle de Dieu - réductionnisme non voulu par la science mais inévitable et effectif.

La défense de l’homme véritable, transcendantal, est la tâche de la philosophie mais la pensée moderne l’a trop oublié. Que reste-t-il de l’homme hors de la Vérité de la Vie, dans la vérité du monde, ce monde qui aujourd’hui est d’une certaine façon l’Anti-Christ et dont l’agir est réduit à la technique, faisant de l’homme un automate ? Toutefois « les hommes voudront mourir – mais non la Vie. »

Texte : Provenance :  Site Michel Henry
Illustration : Déchirure au Sacré Coeur de Jésus. 2011 Robert Empain, pour Paroles inouïes Bruxelles 2012.  Couverture de C'est Moi la Vérité. Michel Henru. Editions du Seuil. 1996. 

mardi 8 avril 2014

La Main noire et le Rayon Blanc qui féconde



Wassily Kandinsky Vier Flecken (Four Splashes), 1929






« Les hommes sont aveuglés, écrit Kandinsky en 1912. Une Main noire se pose sur leurs yeux. C’est la Main de celui qui hait, et celui qui hait cherche par tous les moyens à freiner l’évolution, l’élévation. Voilà l’élément négatif, destructeur : la Main noire qui sème la mort… » et qui est aussi «…le voile qui enveloppe l’esprit dans la matière . »
A qui appartient cette Main noire de haine et de mort ?
« …au destructeur de la vie » dit Kandinsky ; au Prince de ce monde de calculs ténébreux, à Satan donc, notre faux père à tous ! Kandinsky ajoute : « le voile qui enveloppe l’esprit dans la matière est si épais que peu d’hommes sont capables de le discerner… ainsi en était-il au XIX° siècle, ainsi en est-il aujourd’hui encore. »
Mais contre la Puissance de mort s’élève la Puissance de vie que Kandinsky nomme « l’Esprit créateur, le Rayon blanc qui féconde . » L’Esprit créateur est « la Force intérieure, la force invisible de la vie qui pousse l’homme à se libérer des ténèbres pour aller en avant et vers le haut. »
L’artiste est « l’homme qui mène de front le combat afin de libérer la voie de l’élévation spirituelle et qui s’attaquera d’abord aux voiles noirs des valeurs anciennes » que sont « les conventions représentatives . » Il s’attaquera de cette façon au voile qui enveloppe l’Esprit dans la matière et qui est, dit encore Kandinsky, « le matérialisme . »
L’artiste sera donc en guerre permanente contre la Main noire du matérialisme qui sème la mort et dont les armes sont « la peur de la liberté et la surdité à l’égard de l’Esprit . » Ainsi, pour l’artiste comme pour tout homme « la joie de la vie réside dans la victoire de la liberté créatrice sur la peur… »
Mais, je relève la tête de ce texte, car voici à ma fenêtre et en personne, le Rayon blanc qui féconde, voici la lueur oubliée, voici le premier éblouissement du printemps. Un Rayon de vie qui illumine la terre comme un baiser d’enfant illumine le visage d’un mourant. Par contagion, la vue de la beauté nous rend beaux, comme le désir appelle le désir et l’amour. Une fécondation réciproque est à l’œuvre partout. Et c’est notre âme imprégnée de lumière qui illumine nos visages éteints.  La lumière du monde n’est pas Dieu, elle est comme nous, créée à son image, et sa juste mesure est la manifestation éblouissante de sa compassion à notre égard.


Corps subjectif de Vassily Kandisnky. 2008




« Le monde est rempli de résonances. Il constitue un cosmos d’êtres exerçant une action spirituelle. La matière morte est esprit vivant. » Écrivit encore Kandinsky dans la surdité générale de son temps comme du nôtre.
Le peintre mystique réconcilie ce que les sciences ont séparés : le corps, l’âme, l’esprit, le cosmos et le créateur.




Ce livres est disponible dans une édition numérique
de 367 pages +magnifiquement illustrées
 

au prix de 9,99 € sur iTunes Store et sur Amazon

 


Illustrations Robert  : Quatre échelles. Wassily Kandinsky, huile sur toile. 1929 ; Corps subjectif de Wassily Kandisnky. Mixte sur toile. 240 x 350. Robert Empain. 2008
Texte : Extrait Ad Imaginem Dei 1 L’oeuvre invisible. Récit.Inédit

vendredi 4 avril 2014

Grâce 20111112 - Nuée à la Piazza Navona. Roma

Grâce filmée


par Robert Empain




J'étais depuis longtemps un adversaire des images lorsqu'en 2000 j'ai commencé à filmer. La caméra-stylo, dont avaient rêvé les cinéastes des années cinquante, était enfin disponible avec l'arrivée de la caméra DV qui pourrait alors et peut-être devenir le prolongement de mon regard de peintre, de poète, de pèlerin, de croyant.

D'emblée, je décidai de ne faire qu'un seul film dans ma vie, un film sans scénario, sans mise en scène, sans budget, sans producteur, sans acteur, sans distributeur, un film qui n'a rien à vendre, un film invendable, un film humble, un film sans début ni fin, un film interminable, un film toujours en cours, un film infini, un film qui ne vaudrait rien pour lui même, un film dont je ne serais pas même l'auteur, qui serait un reflet mouvant des petits miracles aux alentours, un film qui devrait tout au Réel et à son Créateur auquel il ne ferait que renvoyer et rendre grâce.

Pour exprimer tout cela en un titre, je me suis souvenu de la prière que Blaise Pascal avait cousue dans son manteau : Mille grâces, mille larmes de joie... pour chaque jour d'exercice sur la terre, à suivre ici et partout...



Vidéo : Grâce 20111112 - Nuée à la Piazza Navona. Roma. Extrait du film en cours Mille grâce mille larmes de joie, par Robert Empain
Illustration : Fresque aux oiseaux, Rome.

vendredi 28 mars 2014

Nous sommes invités à la table de l'oeuvre


par Robert Empain



James Ensor (1860-1949) - Deniers de César, 1888

Un bon dessin doit demeurer ouvert : les lignes ne fermant pas les formes le fond infini peut alors passer dans les corps, l'oeil et l'esprit circuler librement et redonner vie. 

L'artiste, James Ensor ici, n'a pas voulu achever, il n'a pas imposé une image, une illusion, une idole, il s'est retenu, il s'est retiré, il s'est effacé pour nous inviter à le rejoindre dans son humble dessin.

Le sujet de ce dessin est ici le dessin lui-même, à savoir l'image et sa valeur.
A partir d'un passage de l'Evangile où les clercs de Palestine imaginent piéger Jésus en lui demandant si il faut payer l'impôt à César, à l'occupant romain du pays. Jésus répond en montrant l'image de César gravée sur les pièces de monnaie en circulation en ce temps là, et il dit simplement : " Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu " invitant les hommes à se débarrasser de l'argent, qui n'est qu'un instrument de pouvoir et un objet de convoitise, de vénération et de luttes stériles entre les hommes, et, cela fait, de rendre à Dieu ce qui lui revient, c'est-à-dire de rendre grâce à Celui à qui nous devons la vie.
L'image, associée à l'argent, est dénoncée par le Christ comme idolâtrie, comme une dévotion et une soumission à ce qui est mort, à ce qui ne vaut rien, et qui vaut, par conséquent, infiniment moins que nous qui sommes vivants par la grâce du Vivant à qui seul nous devons gratitude et adoration.

De même pour l'art qui, sous peine de sombrer dans la dévotion idolâtre, doit être séparé de l'argent et rendu à Dieu. L'art n'est vérifié et justifié que lorsqu'il se fait Hospitalité et se donne comme un lieu où l'artiste nous reçoit gracieusement au Nom du Vivant.
Pour y parvenir l'artiste doit laisser l'Esprit agir en lui, se laisser traverser et inspirer par lui. Il doit se garder ensuite de fermer son oeuvre, de se l'approprier ou de se vénérer lui même en elle, de l'idolâtrer.
Il doit au contraire la laisser ouverte et offrir en partage cette inspiration. Il doit encore laisser aux autres une part active dans le devenir oeuvre de l'oeuvre. 

Ainsi, l'imagination créatrice de chacun, qui en nous est l'esprit créateur et libre, peut donner chair aux lignes et aux formes comme les voyelles vocalisées donnent chair aux consonnes et comme nos voix chantantes donnent corps aux notes de musique transcrites.

Invités à la table de l'oeuvre, nous pouvons alors nous réjouir d'y être reçu et de la recevoir, d'y prendre part, de l'accomplir, de la vivre, de nous réjouir et de l'incarner.

L'artiste créateur, dans son humble mesure, n'agit pas autrement que le Créateur de l'Univers et des vivants, le Seigneur en Personne, qui s'est retiré de l'Oeuvre qu'il a faite, qu'il ne cesse de faire et qu'il nous destine, pour que nous en soyons le parachèvement, l'accomplissement, pour que nous l'y cherchions et que nous connaissions la joie de le trouver en nous trouvant nous-mêmes et de lui rendre grâce de nous avoir offert d'accomplir en nous son oeuvre, son don, son dessein, son hospitalité, sans jamais nous y avoir contraint.

Illustration : Les deniers de César par James Ensor ; Texte : Robert Empain, 28 mars 2014

lundi 24 mars 2014

For intérieur


Grâce à Marie-Magdeleine Davy

Marie-Magdeleine Davy, docteur en philosophie et en théologie, a eu une vie de chercheur universitaire au CNRS, où comme spécialiste du latin médiéval, elle a traduit les textes des mystiques du douzième siècle et publié sur la symbolique romane. En tant que conférencière à l'Alliance française, elle a voyagé et séjourné dans le monde entier, principalement en Amérique du sud, Inde, Japon ... Elle a publié plus de quarante livres et une centaine d'articles. Puis à l'âge de la retraite, elle a eu une seconde vie de conférencière parlant de la vie intérieure et développant les principaux thèmes de la spiritualité et de la mystique avec une éloquence remarquable. Sa parole troublante a communiqué son éveil à bien des auditeurs qui en gardent une mémoire impérissable.





De nombreux auteurs du siècle dernier furent des humains magnifiques, des guides spirituels indispensables, des sources inépuisables de renouveau. Ainsi Marie Madeleine Davy dont je publie ici le dernier entretien et de nombreux autres que l'on pourrait citer et louer aussi et que l'on citera et louera sans cesse, tant cela est vital et urgent : les Jung, Corbin, Bernanos, Hillesum, de Souzenelle, Henry et mille autres, poètes, artistes, mystiques que j'ai aimés et lus de mon mieux et qui m'ont guidés sur le chemin intérieur. Je ne cesse de les lire, de les honorer, de les partager partout où je le peux et de leur rendre grâce jour après jour ici et ailleurs.

Le message commun et essentiel de leurs témoignages me semble être celui ci : contre leur temps, contre le modernisme, contre l'idéologie du Progrès technique impératif, contre la Barbarie industrielle, criminelle, sur-armée et sur-équipée, contre cette vision de l'Homme qui serait jeté là pour la mort seule, en un mot, contre la négation de la Vie, ces valeureux précurseurs n'ont pas craint de se tourner vers les Traditions et simultanément vers leur propre intériorité pour y trouver l'Esprit unique et commun à l'oeuvre en chacune et en chaque homme depuis toujours. Ces pèlerins d'Orient, s'avançant à contre courant sur le chemin intérieur ont trouvé la Lumière qui éclaire tous les coeurs vivants. Reliant toutes ces traditions et toutes les religions par le Haut, par l'Esprit qui les animent, ils les ont réalisées, les ont unifiés intérieurement sans plus les opposer extérieurement, ils les ont incarnées en s'accomplissant en tant que Personnes nées une seconde fois à la Vie par l'Esprit. En rendant témoignage par leurs  oeuvres de leurs expériences ils ont ouvert et montré à tous la seule voie à suivre avec confiance jusqu'au bout : celle de l'intériorité où chacun accomplit en vérité celui qu'il est appelé à devenir non seulement pour lui-même mais pour les autres. Car la Vie, la Vie qui ne peut que se donner et que je reçois sans cesse, la vie qui est la mienne certes, m'est donnée pour que je la donne et qu'ainsi je l'accroisse en moi et en tous.

Grâce à Elle donc et à vous tous



Le caché et l'apparent. 1996

Entretien issu de For intérieur par Olivier Germain-Thomas. Emission du 09/04/1998, France Culture. 

Textes : présentation issu du site Présence de Marie-Magdeleine Davy, en lien ci dessus ; pour la suite du texte : Robert Empain, mars 2014.  

Illustration : R.E Le caché et l'apparent. Caséine sur toile. 120 x 170. 1996

vendredi 14 mars 2014

Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde



Grâce à l'auteur anonyme de la lettre à Diognète 


La lettre à Diognète, dont je publie ici un extrait, est l’oeuvre d’un auteur anonyme. Ecrite vers 160-200, et adressée à un païen, elle présente les chrétiens comme des hommes semblables aux autres mais avec la particularité d'être dans le monde ce que l’âme est pour le corps, un guide et un soutien. Les chrétiens y sont appelés à être "l’âme du monde".  L'artiste chrétien se reconnaîtra dans cet appel qui est toujours d'actualité car il est celui qui témoigne dans le monde que l'art, comme l'homme lui-même, est spirituel en son essence, et qu'à défaut de l'être il se condamne à n'être qu'un produit culturel, social et marchand. Si comme je le crois, l'Homme est fait corps, âme et esprit un art qui ne cherche pas à toucher l'esprit dans l'âme de l'homme ne peut que le couper de sa racine spirituelle et l'égarer davantage dans ce que le Christ a appellé le monde.  Toucher l'âme vivante et faire croître en elle l'Esprit, c'est le propre des oeuvres d'art véritables au sens chrétien. Une oeuvre d'art véritable, comme toute oeuvre humaine véritable, est une oeuvre qui aide l'homme à s'élever vers l'amour; l'amour de lui-même et l'amour de l'autre homme qui ont leur source unique dans l'amour de la Vie, qui est Dieu




La lettre à Diognète

« Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. Ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. Ce n’est pas à l’imagination ni aux rêveries d’esprits agités que leur doctrine doit sa découverte ; ils ne se font pas, comme tant d’autres, les champions d’une doctrine humaine. Ils se répartissent dans les cités grecques et barbares suivant le lot échu à chacun ; il se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle.
Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère. Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés. Ils partagent tous la même table, mais non la même couche.
Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l’emporte en perfection sur les lois.
Ils aiment tous les hommes et tous les persécutent. On les méconnaît, on les condamne ; on les tue et par là ils gagnent la vie. Ils sont pauvres et enrichissent un grand nombre. Ils manquent de tout et ils surabondent en toutes choses. On les méprise et dans ce mépris ils trouvent leur gloire. On les calomnie et ils sont justifiés. On les insulte et ils bénissent ; on les outrage et ils honorent. Ne faisant que le bien, ils sont châtiés comme des scélérats. Châtiés, ils sont dans la joie comme s’ils naissaient à la vie. Les juifs leur font la guerre comme à des étrangers ; ils sont persécutés par les Grecs et ceux qui les détestent ne sauraient dire la cause de leur haine.
En un mot, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme est répandue dans tous les membres du corps comme les Chrétiens dans les cités du monde. L’âme habite dans le corps et pourtant elle n’est pas du corps, comme les chrétiens habitent dans le monde mais ne sont pas du monde. Invisible, l’âme est retenue prisonnière dans un corps visible ; ainsi les chrétiens, on voit bien qu’ils sont dans le monde mais le culte qu’ils rendent à Dieu demeure invisible. La chair déteste l’âme et lui fait la guerre, sans en avoir reçu de tort, parce qu’elle l’empêche de jouir des plaisirs : de même le monde déteste les chrétiens qui ne lui font aucun tort, parce qu’ils s’opposent à ses plaisirs. L’âme aime cette chair qui la déteste, et ses membres, comme les chrétiens aiment ceux qui les détestent. L’âme est enfermée dans le corps : c’est elle pourtant qui maintient le corps ; les chrétiens sont comme détenus dans le monde : ce sont eux pourtant qui maintiennent le monde. Immortelle, l’âme habite une tente mortelle : ainsi les chrétiens campent dans le corruptible, en attendant l’incorruptibilité céleste. L’âme devient meilleure en se mortifiant par la faim et la soif : persécutés, les chrétiens de jour en jour se multiplient toujours plus. Si noble est le poste que Dieu leur a assigné, qu’il ne leur est pas permis de déserter. »
Epître à Diognète. 5-6 

Illustration de cet article : Tu m'as aimé avant le création du monde - Collage et huile sur papier par Robert Empain, 2006, 100 x70 cm 


samedi 8 mars 2014

Une fleur sur le chemin


Grâce filmée

par Robert Empain




La plus belle fleur de mon jardin est toujours celle que je n'attendais pas de voir fleurir, celle qui, plus sauvage et plus belle que les autres, pousse en dehors des parterres. Cette fleur ci est une grâce que j'ai filmée. Elle a poussé contre le mur au bord de la route, entre les pierres du caniveau. J'ai écrit un jour que les fleurs prient et nous apprennent à prier, raison pour laquelle, comme les cierges, on les place sur les autels dans les églises pour prier en notre absence. Celle ci priait au bord de la route, bâtissant là une humble chapelle de pétales rouges et blancs, et au milieu un coeur autel vibrant au vent, rappelant aux promeneurs ce que la Vie en Personne, Jésus Christ, dit d'elle-même : Je suis le chemin, la vérité et la vie. Une Parole encore inouïe pour de nombreux vivants. Mille grâces mille larmes de joie.



Fleurs d'autel à Béthines


Vidéo, photographie et texte de Robert Empain 2011