jeudi 25 décembre 2014

Nous écrivons ces choses afin que votre joie soit parfaite


Grâce à toi saint Jean 


Saint Jean à Patmos
Très Riches Heures du Duc de Berry, XVe siècle
Musée Condé Chantilly, France



Première épître de Jean

Chapitre 1

1 Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché, concernant la parole de vie, -
2
car la vie a été manifestée, et nous l'avons vue et nous lui rendons témoignage, et nous vous annonçons la vie éternelle, qui était auprès du Père et qui nous a été manifestée, -
3
ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons, à vous aussi, afin que vous aussi vous soyez en communion avec nous. Or, notre communion est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ.
4
Et nous écrivons ces choses, afin que votre joie soit parfaite.
5
La nouvelle que nous avons apprise de lui, et que nous vous annonçons, c'est que Dieu est lumière, et qu'il n'y a point en lui de ténèbres.
6
Si nous disons que nous sommes en communion avec lui, et que nous marchions dans les ténèbres, nous mentons, et nous ne pratiquons pas la vérité.
7
Mais si nous marchons dans la lumière, comme il est lui-même dans la lumière, nous sommes mutuellement en communion, et le sang de Jésus son Fils nous purifie de tout péché.
8
Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous.
9
Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les pardonner, et pour nous purifier de toute iniquité.
10
Si nous disons que nous n'avons pas péché, nous le faisons menteur, et sa parole n'est point en nous.

Chapitre 2 

1
Mes petits enfants, je vous écris ces choses, afin que vous ne péchiez point. Et si quelqu'un a péché, nous avons un avocat auprès du Père, Jésus Christ le juste.
2
Il est lui-même une victime expiatoire pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier.
3
Si nous gardons ses commandements, par là nous savons que nous l'avons connu.
4
Celui qui dit : Je l'ai connu, et qui ne garde pas ses commandements, est un menteur, et la vérité n'est point en lui.
5
Mais celui qui garde sa parole, l'amour de Dieu est véritablement parfait en lui : par là nous savons que nous sommes en lui.
6
Celui qui dit qu'il demeure en lui doit marcher aussi comme il a marché lui-même.
7
Bien-aimés, ce n'est pas un commandement nouveau que je vous écris, mais un commandement ancien que vous avez eu dès le commencement ; ce commandement ancien, c'est la parole que vous avez entendue.
8
Toutefois, c'est un commandement nouveau que je vous écris, ce qui est vrai en lui et en vous ,car les ténèbres se dissipent et la lumière véritable paraît déjà.
9
Celui qui dit qu'il est dans la lumière, et qui hait son frère, est encore dans les ténèbres.
10
Celui qui aime son frère demeure dans la lumière, et aucune occasion de chute n'est en lui.
11
Mais celui qui hait son frère est dans les ténèbres, il marche dans les ténèbres, et il ne sait où il va, parce que les ténèbres ont aveuglé ses yeux.
12
Je vous écris, petits enfants, parce que vos péchés vous sont pardonnés à cause de son nom.
13
Je vous écris, pères, parce que vous avez connu celui qui est dès le commencement. Je vous écris, jeunes gens, parce que vous avez vaincu le malin. Je vous ai écrit, petits enfants, parce que vous avez connu le Père.
14
Je vous ai écrit, pères, parce que vous avez connu celui qui est dès le commencement. Je vous ai écrit, jeunes gens, parce que vous êtes forts, et que la parole de Dieu demeure en vous, et que vous avez vaincu le malin.
15
N'aimez point le monde, ni les choses qui sont dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est point en lui ;
16
car tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l'orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde.
17
Et le monde passe, et sa convoitise aussi ; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement.
18
Petits enfants, c'est la dernière heure, et comme vous avez appris qu'un antéchrist vient, il y a maintenant plusieurs antéchrists : par là nous connaissons que c'est la dernière heure.
19
Ils sont sortis du milieu de nous, mais ils n'étaient pas des nôtres ; car s'ils eussent été des nôtres, ils seraient demeurés avec nous, mais cela est arrivé afin qu'il fût manifeste que tous ne sont pas des nôtres.
20
Pour vous, vous avez reçu l'onction de la part de celui qui est saint, et vous avez tous de la connaissance.
21
Je vous ai écrit, non que vous ne connaissiez pas la vérité, mais parce que vous la connaissez, et parce qu'aucun mensonge ne vient de la vérité.
22
Qui est menteur, sinon celui qui nie que Jésus est le Christ ? Celui-là est l'antéchrist, qui nie le Père et le Fils.
23
Quiconque nie le Fils n'a pas non plus le Père ; quiconque confesse le Fils a aussi le Père.
24
Que ce que vous avez entendu dès le commencement demeure en vous. Si ce que vous avez entendu dès le commencement demeure en vous, vous demeurerez aussi dans le Fils et dans le Père.
25
Et la promesse qu'il nous a faite, c'est la vie éternelle.
26
Je vous ai écrit ces choses au sujet de ceux qui vous égarent.
27
Pour vous, l'onction que vous avez reçue de lui demeure en vous, et vous n'avez pas besoin qu'on vous enseigne ; mais comme son onction vous enseigne toutes choses, et qu'elle est véritable et qu'elle n'est point un mensonge, demeurez en lui selon les enseignements qu'elle vous a donnés.
28
Et maintenant, petits enfants, demeurez en lui, afin que, lorsqu'il paraîtra, nous ayons de l'assurance, et qu'à son avènement nous ne soyons pas confus et éloignés de lui.
29
Si vous savez qu'il est juste, reconnaissez que quiconque pratique la justice est né de lui.


Retable de saint Jean. Panneau central.
Notre Dame et son divin Enfant avec saint Jean-Baptiste et saint Jean
Hans Memling. XVe.



Chapitre 3
1
Voyez quel amour le Père nous a témoigné, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu ! Et nous le sommes. Si le monde ne nous connaît pas, c'est qu'il ne l'a pas connu.
2
Bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu, et ce que nous serons n'a pas encore été manifesté ; mais nous savons que, lorsque cela sera manifesté, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est.
3
Quiconque a cette espérance en lui se purifie, comme lui-même est pur.
4
Quiconque pèche transgresse la loi, et le péché est la transgression de la loi.
5
Or, vous le savez, Jésus a paru pour ôter les péchés, et il n'y a point en lui de péché.
6
Quiconque demeure en lui ne pèche point ; quiconque pèche ne l'a pas vu, et ne l'a pas connu.
7
Petits enfants, que personne ne vous séduise. Celui qui pratique la justice est juste, comme lui-même est juste.
8
Celui qui pèche est du diable, car le diable pèche dès le commencement. Le Fils de Dieu a paru afin de détruire les oeuvres du diable.
9
Quiconque est né de Dieu ne pratique pas le péché, parce que la semence de Dieu demeure en lui ; et il ne peut pécher, parce qu'il est né de Dieu.
10
C'est par là que se font reconnaître les enfants de Dieu et les enfants du diable. Quiconque ne pratique pas la justice n'est pas de Dieu, non plus que celui qui n'aime pas son frère.
11
Car ce qui vous a été annoncé et ce que vous avez entendu dès le commencement, c'est que nous devons nous aimer les uns les autres,
12
et ne pas ressembler à Caïn, qui était du malin, et qui tua son frère. Et pourquoi le tua-t-il ? parce que ses oeuvres étaient mauvaises, et que celles de son frère étaient justes.
13
Ne vous étonnez pas, frères, si le monde vous hait.
14
Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons les frères. Celui qui n'aime pas demeure dans la mort.
15
Quiconque hait son frère est un meurtrier, et vous savez qu'aucun meurtrier n'a la vie éternelle demeurant en lui.
16
Nous avons connu l'amour, en ce qu'il a donné sa vie pour nous ; nous aussi, nous devons donner notre vie pour les frères.
17
Si quelqu'un possède les biens du monde, et que, voyant son frère dans le besoin, il lui ferme ses entrailles, comment l'amour de Dieu demeure-t-il en lui ?
18
Petits enfants, n'aimons pas en paroles et avec la langue, mais en actions et avec vérité.
19
Par là nous connaîtrons que nous sommes de la vérité, et nous rassurerons nos coeurs devant lui ;
20
car si notre coeur nous condamne, Dieu est plus grand que notre coeur, et il connaît toutes choses.
21
Bien-aimés, si notre coeur ne nous condamne pas, nous avons de l'assurance devant Dieu.
22
Quoi que ce soit que nous demandions, nous le recevons de lui, parce que nous gardons ses commandements et que nous faisons ce qui lui est agréable.
23
Et c'est ici son commandement : que nous croyions au nom de son Fils Jésus Christ, et que nous nous aimions les uns les autres, selon le commandement qu'il nous a donné.
24
Celui qui garde ses commandements demeure en Dieu, et Dieu en lui ; et nous connaissons qu'il demeure en nous par l'Esprit qu'il nous a donné.

Chapitre 4 
1
Bien-aimés, n'ajoutez pas foi à tout esprit ; mais éprouvez les esprits, pour savoir s'ils sont de Dieu, car plusieurs faux prophètes sont venus dans le monde.
2
Reconnaissez à ceci l'Esprit de Dieu : tout esprit qui confesse Jésus Christ venu en chair est de Dieu ;
3
et tout esprit qui ne confesse pas Jésus n'est pas de Dieu, c'est celui de l'antéchrist, dont vous avez appris la venue, et qui maintenant est déjà dans le monde.
4
Vous, petits enfants, vous êtes de Dieu, et vous les avez vaincus, parce que celui qui est en vous est plus grand que celui qui est dans le monde.
5
Eux, ils sont du monde ; c'est pourquoi ils parlent d'après le monde, et le monde les écoute.
6
Nous, nous sommes de Dieu ; celui qui connaît Dieu nous écoute ; celui qui n'est pas de Dieu ne nous écoute pas : c'est par là que nous connaissons l'esprit de la vérité et l'esprit de l'erreur.
7
Bien-aimés, aimons nous les uns les autres ; car l'amour est de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu.
8
Celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, car Dieu est amour.
9
L'amour de Dieu a été manifesté envers nous en ce que Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui.
10
Et cet amour consiste, non point en ce que nous avons aimé Dieu, mais en ce qu'il nous a aimés et a envoyé son Fils comme victime expiatoire pour nos péchés.
11
Bien-aimés, si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons aussi nous aimer les uns les autres.
12
Personne n'a jamais vu Dieu ; si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour est parfait en nous.
13
Nous connaissons que nous demeurons en lui, et qu'il demeure en nous, en ce qu'il nous a donné de son Esprit.
14
Et nous, nous avons vu et nous attestons que le Père a envoyé le Fils comme Sauveur du monde.
15
Celui qui confessera que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui, et lui en Dieu.
16
Et nous, nous avons connu l'amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru. Dieu est amour ; et celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui.
17
Tel il est, tels nous sommes aussi dans ce monde : c'est en cela que l'amour est parfait en nous, afin que nous ayons de l'assurance au jour du jugement.
18
La crainte n'est pas dans l'amour, mais l'amour parfait bannit la crainte ; car la crainte suppose un châtiment, et celui qui craint n'est pas parfait dans l'amour.
19
Pour nous, nous l'aimons, parce qu'il nous a aimés le premier.
20
Si quelqu'un dit : J'aime Dieu, et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur ; car celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas ?
21
Et nous avons de lui ce commandement : que celui qui aime Dieu aime aussi son frère.

Chapitre 5
1
Quiconque croit que Jésus est le Christ, est né de Dieu, et quiconque aime celui qui l'a engendré aime aussi celui qui est né de lui.
2
Nous connaissons que nous aimons les enfants de Dieu, lorsque nous aimons Dieu, et que nous pratiquons ses commandements.
3
Car l'amour de Dieu consiste a garder ses commandements. Et ses commandements ne sont pas pénibles,
4
parce que tout ce qui est né de Dieu triomphe du monde ; et la victoire qui triomphe du monde, c'est notre foi.
5
Qui est celui qui a triomphé du monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ?
6
C'est lui, Jésus Christ, qui est venu avec de l'eau et du sang ; non avec l'eau seulement, mais avec l'eau et avec le sang ; et c'est l'Esprit qui rend témoignage, parce que l'Esprit est la vérité.
7
Car il y en a trois qui rendent témoignage :
8
l'Esprit, l'eau et le sang, et les trois sont d'accord.
9
Si nous recevons le témoignage des hommes, le témoignage de Dieu est plus grand ; car le témoignage de Dieu consiste en ce qu'il a rendu témoignage à son Fils.
10
Celui qui croit au Fils de Dieu a ce témoignage en lui-même ; celui qui ne croit pas Dieu le fait menteur, puisqu'il ne croit pas au témoignage que Dieu a rendu à son Fils.
11
Et voici ce témoignage, c'est que Dieu nous a donné la vie éternelle, et que cette vie est dans son Fils.
12
Celui qui a le Fils a la vie ; celui qui n'a pas le Fils de Dieu n'a pas la vie.
13
Je vous ai écrit ces choses, afin que vous sachiez que vous avez la vie éternelle, vous qui croyez au nom du Fils de Dieu.
14
Nous avons auprès de lui cette assurance, que si nous demandons quelque chose selon sa volonté, il nous écoute.
15
Et si nous savons qu'il nous écoute, quelque chose que nous demandions, nous savons que nous possédons la chose que nous lui avons demandée.
16
Si quelqu'un voit son frère commettre un péché qui ne mène point à la mort, qu'il prie, et Dieu donnera la vie à ce frère, il l'a donnera à ceux qui commettent un péché qui ne mène point à la mort. Il y a un péché qui mène à la mort ; ce n'est pas pour ce péché-là que je dis de prier.
17
Toute iniquité est un péché, et il y a tel péché qui ne mène pas à la mort.
18
Nous savons que quiconque est né de Dieu ne pèche point ; mais celui qui est né de Dieu se garde lui-même, et le malin ne le touche pas.
19
Nous savons que nous sommes de Dieu, et que le monde entier est sous la puissance du malin.
20
Nous savons aussi que le Fils de Dieu est venu, et qu'il nous a donné l'intelligence pour connaître le Véritable ; et nous sommes dans le Véritable, en son Fils Jésus Christ.
21
C'est lui qui est le Dieu véritable, et la vie éternelle. Petits enfants, gardez-vous des idoles.

samedi 6 décembre 2014

Ce que j'ai envie de crier quand je vois le travail des jeunes


Grâce à toi Henri Matisse 

Henri Matisse (1869 – 1954)  livre dans cette lettre de 1948 à Monsieur Clifford une réflexion autour de l’exposition de ses œuvres, soulevant des questionnements inhérents à la création et à la réception par le public et les jeunes artistes, de son art.


Interior in Yellow and Blue. 1946



Henri Matisse 

14 février 1948

Cher Monsieur Clifford,

J'espère que mon exposition sera digne de tous les efforts qu'elle vous coûte, efforts qui me touchent profondément.

Cependant, en considérant les grandes répercussions qu'elle peut avoir, en voyant les importants préparatifs qu'elle nécessite, je me demande si son étendue n'aura pas une influence plus ou moins néfaste sur les jeunes peintres. Comment vont-ils interpréter l'impression d'apparente facilité qu'ils auront après un rapide, voire superficiel regard d'ensemble jeté sur mes toiles et mes dessins.



Nu agenouillé. 1936


J'ai toujours essayé de dissimuler mes efforts, j'ai toujours souhaité que mes œuvres aient la légèreté et la gaieté du printemps qui ne laisse jamais soupçonner le travail qu'il a coûté. Je crains donc que les jeunes, en ne voyant que l'apparente facilité et les négligences du dessin, se servent de cela comme d'une excuse pour se dispenser de certains efforts que je juge nécessaires.
Les quelques expositions que j'ai eu l'occasion de voir, pendant ces dernières années, me font redouter que les jeunes n'évitent la lente et pénible préparation nécessaire à n'importe quel peintre contemporain ayant la prétention de construire seulement avec des couleurs.
Ce lent et pénible travail est indispensable. En vérité, si les jardins n'étaient pas bêchés à l'époque voulue, ils ne seraient bientôt plus bons à rien. N'avons-nous pas d'abord à nettoyer puis à cultiver le sol à chaque saison de l'année?
Quand un artiste n'a pas su préparer sa période d'épanouissement par un travail qui n'a qu'un lointain rapport avec le résultat final, il a peu d'avenir devant lui ; ou quand un artiste «arrivé» ne sent plus la nécessité de retourner au sol de temps en temps, il commence à tourner en rond, se répétant indéfiniment, jusqu'à ce que, par cette répétition même, sa curiosité s'éteigne.

Un artiste doit posséder la Nature. Il doit s'identifier avec son rythme par des efforts qui lui feront acquérir cette maîtrise grâce à laquelle, plus tard, il pourra s'exprimer dans son propre langage.
Le futur peintre doit sentir ce qui est utile à son propre développement - dessin et même sculpture - tout ce qui lui permettra de ne faire qu'un avec la Nature, de s'identifier avec elle en s'incorporant aux choses - c'est là, ce que j'appelle la Nature - qui stimulent ses sensations. Je crois que l'étude par le dessin est absolument essentielle. Si le dessin procède de l'Esprit et la couleur des sens, il faut dessiner pour cultiver l'Esprit et être capable de conduire la couleur par les sentiers de l'esprit. Voilà ce que j'ai envie de crier quand je vois le travail des jeunes pour qui peindre n'est plus une aventure et dont le seul but est l'attente du quelconque marchand de tableaux qui les lancera sur le chemin de la célébrité.
Ce n'est qu'après des années de préparation que le jeune artiste a le droit de toucher aux couleurs - pas aux couleurs en tant que moyen de description - mais en tant que moyen d'expression intime. Alors il peut espérer que toutes les images et même tous les symboles qu'il emploie puissent être le reflet de son amour pour les choses, un reflet dans lequel il peut avoir confiance, s'il a été capable d'accomplir jusqu'au bout son éducation avec pureté et sans se mentir à lui-même. Alors il emploiera les couleurs avec discernement. Il les posera en accord avec un dessin naturel, informulé et totalement conçu qui jaillira directement de sa sensation ; ce qui permettait à Toulouse-Lautrec, à la fin de sa vie, de s'exclamer : Enfin, je ne sais plus dessiner.
Le peintre débutant pense qu'il peint avec son cœur. L'artiste qui a terminé son développement pense aussi qu'il peint avec son cœur. Seulement ce dernier a raison parce que son entraînement et la discipline qu'il s'est imposée lui permettent d'accepter les impulsions.



Large Red Interior, 1948


Mon but n'est pas d'enseigner. Je ne veux simplement pas que mon exposition fasse naître de fausses interprétations chez ceux qui ont encore leur route à faire. Je voudrais que les gens sachent qu'il ne faut pas approcher de la couleur comme on entre dans un moulin, qu'il faut une sévère préparation pour être digne d'elle. Mais avant tout, il faut posséder le don de la couleur comme un chanteur doit posséder la voix. Sans ce don, on ne peut aller nulle part et tout le monde ne peut pas dire comme le Corrège : Moi aussi je suis un peintre. Un coloriste marque de son empreinte même un simple dessin au fusain.



Interior with an Egyptian Curtain, 1948



Mon cher Monsieur Clifford, voici la fin de ma lettre. Je l'ai commencée pour vous faire savoir que je me rends compte de toute la peine que vous prenez pour moi, en ce moment. Je m'aperçois que, obéissant à une nécessité intérieure, j'en ai fait l'expression de ce que je ressens à propos du dessin et de la couleur et de l'importance d'une discipline dans l'éducation d'un artiste.
Si vous pensez que toutes ces réflexions peuvent être de quelque utilité, faites de cette lettre ce que vous pensez être le meilleur.
Je vous prie de croire, cher Monsieur Clifford, à toute ma reconnaissance.

Henri Matisse 


mardi 2 décembre 2014

Tu seras la joie

Grâce à toi Isaïe


Comme un jeune homme épouse une jeune fille, celui qui t'a construite t'épousera. Comme la jeune mariée est la joie de son mari, ainsi tu seras la joie de ton Dieu. Isaïe 62,5 



Il y a quelques jours, du côté de Ath, le Ciel épousait la terre


dimanche 23 novembre 2014

Le Roi de l'Univers


 Grâce à toi Seigneur Jésus Christ Roi de l'Univers

La fête du Christ Roi clôt le cycle de l’année liturgique. Toute l’année les chrétiens ont célébré les grands moments de la vie de Jésus. Lors du dernier dimanche de l’année, ils sont invités à se tourner vers le Christ roi de l’univers et juge de l’humanité. Le texte qui est lu ce dimanche est le texte du jugement dernier : "J’étais nu et tu m’as donné à manger, malade et tu es venu me voir…". Le royaume du Christ vivant est un royaume d’amour.


Christ roi, icône de l'église grecque orthodoxe de Miskolc, Hongrie




" Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. 
Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres : 
il placera les brebis à sa droite, et les chèvres à sa gauche. 
Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : 'Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la création du monde. 
Car j'avais faim, et vous m'avez donné à manger ; j'avais soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais un étranger, et vous m'avez accueilli ; 
j'étais nu, et vous m'avez habillé ; j'étais malade, et vous m'avez visité ; j'étais en prison, et vous êtes venus jusqu'à moi ! '
Alors les justes lui répondront : 'Seigneur, quand est-ce que nous t'avons vu...  ? tu avais donc faim, et nous t'avons nourri ? tu avais soif, et nous t'avons donné à boire ?
tu étais un étranger, et nous t'avons accueilli ? tu étais nu, et nous t'avons habillé ? 
tu étais malade ou en prison... Quand sommes-nous venus jusqu'à toi ? '
Et le Roi leur répondra : 'Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces petits qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. '
Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : 'Allez-vous-en loin de moi, maudits, dans le feu éternel préparé pour le démon et ses anges. 
Car j'avais faim, et vous ne m'avez pas donné à manger ; j'avais soif, et vous ne m'avez pas donné à boire ; 
j'étais un étranger, et vous ne m'avez pas accueilli ; j'étais nu, et vous ne m'avez pas habillé ; j'étais malade et en prison, et vous ne m'avez pas visité. '
Alors ils répondront, eux aussi : 'Seigneur, quand est-ce que nous t'avons vu avoir faim et soif, être nu, étranger, malade ou en prison, sans nous mettre à ton service ? '
Il leur répondra : 'Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l'avez pas fait à l'un de ces petits, à moi non plus vous ne l'avez pas fait. ‘
Et ils s'en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle. 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 25,31-46. 





Le Jugement dernier Fra Angelico. Tempéra sur bois. 1435 . Florence




Une étrange royauté que celle du Christ Jésus qui se démarque des modèles humains passés ou présents... Jésus n'a jamais revendiqué le titre de roi terrestre : " Ma royauté ne vient pas de ce monde ". Il est venu pour servir, non pour être servi. A Pilate qui le presse de questions, Jésus répond : " Tu l'as dit, je suis roi..." en précisant naturellement de quelle manière, ce qui ne fait qu'accroître la perplexité du procurateur.

L'évangéliste Jean nous fait percevoir l'aspect paradoxal de cette royauté du Christ en présentant les événements de la Passion comme un cérémonial inédit d'investiture. Jésus est revêtu d'un manteau de pourpre ; il est couronné d'épines et assis sur une estrade. La croix est le lieu de l'élévation où Jésus "attire tous les hommes à lui" (Jean 12, 32).

Quelle tentation dangereuse pour l’Église de tous les temps de se compromettre avec le pouvoir politique pour mieux promouvoir le règne de la religion !

Un royaume de fils
Le Royaume du Christ ne " vient pas de ce monde ", mais il est au cœur de ce monde. C'est le Royaume de l'intériorité : " Le règne de Dieu est parmi vous " (Luc 17, 21). 
Ce Royaume n'est pas habité par des sujets, des soldats, des fonctionnaires et une cour, mais par des fils. Les " fils du Royaume ", ainsi que Jésus les nomme, sont ceux qui cherchent la vérité, ceux qui prennent son chemin, les bénis du Père proches de leurs frères. 
C'est un "royaume d'amour, de justice et de paix", comme le dit la préface eucharistique.

Un peuple de frères
La porte du Royaume s'ouvre pour nous dans le baptême et les sacrements. Mais l'entrée effective n'est pas à chercher seulement dans nos églises ou dans le secret de notre prière. Elle s'opère aussi dans le concret de notre vie, dans le vif de notre actualité traversée par ses misères et ses espoirs.
Le Royaume est présent et en construction dans chaque écoute patiente, chaque sourire encourageant, chaque fardeau partagé, chaque regard respectueux et aimant, chaque geste de paix et de réconciliation... 
Le passeport en est l'amour et le service au nom du Seigneur Jésus. Nous sommes les ambassadeurs de ce Royaume...
Le trésor du Royaume, ce sont les pauvres et les humbles ; ce sont tous les êtres humains pour lesquels le Christ Jésus est venu servir et donner sa vie.

Texte : Evangile : Matthieu, 25.31,46 - Commentaire : Croire.com

lundi 17 novembre 2014

Le sel de la Terre


Grâce à Wim Wenders et à Sebastiâo Salgado  

Je viens de voir Le sel de la Terre, le film hommage de Wim Wenders au grand photographe brésilien Sebastiâo Salgado. Ce film magnifique est dû à l'humilité d'un homme, Wim Wenders, qui s'est effacé et ainsi élevé pour admirer un homme et une femme : Sebastiâo Salgado et son épouse et alliée de toujours Lélia Deluiz. Je voulais pour vous inciter à voir ce film séance tenante vous présenter quelques extraits et y ajouter quelques mots, mais il y a des vivants si admirables que l’on ne peut que chanter sa joie de les connaître, et, avec Wenders et Verhaeren, admirer en eux le Don incommensurable que nous fait la Vie.  



Sebastião Salgado a grandi au Brésil dans la ferme familiale entourée d’une forêt proche de l’océan, un lieu d'enfance qui était pour lui le paradis. Devenu docteur en économie, il s’amuse avec l’appareil photo de sa jeune épouse et se découvre un don pour la photographie. Renonçant à une carrière d’économiste, il se lance dans la difficile profession de photographe et se met à parcourir la Terre entière en tous sens, pendant plus de quarante ans, pour photographier, comme personne ne l’avait fait avant lui, les innombrables victimes oubliées des guerres, des génocides, des famines et des exodes. Il publie dans les grands magazines ces témoignages irréfutables de l’injustice, de la folie et de la cruauté démoniaque dont les humains cupides sont capables à l'encontre de leurs semblables. 

Les photographies de Sebastiâo Salgado ne constituent pas seulement un volumineux dossier d’archives et de preuves accablantes contre la Barbarie de notre temps, elles sont aussi des oeuvres d'art. C’est-à-dire des images vraies, qui ne tombent pas, comme a pu le dire, dans une esthétisation complaisante de la souffrance humaine, mais qui, tout au contraire, rendent visible et sensible la beauté originelle, la beauté nue, indicible et invisible, de toute personne humaine victime de l’inhumanité qui voudrait la rayer, la nier. Car les images bouleversantes de ce voyant nous révèlent ceci que la dignité d’une personne ne peut être niée ni même effacée par une autre même si celle-ci parvient à détruire son corps. 
Oui, la dignité impérissable de l’être humain la photographie peut la préserver à jamais. 
Comment ? 
Salgado ne veut pas être, comme la plupart des photographes de presse, un témoin objectif, un spectateur neutre, voire même indifférent, des drames humains et des personnes qu'il rencontre. Il se veut au contraire en  profonde empathie avec les gens vers lesquels il va, et avec lesquels il vit pendant des mois parfois, pour partager leurs conditions de vie, afin, dit-il, de se rendre digne de recevoir leur image. Ainsi, pour Sebastiâo Salgado, un portrait digne de ce nom ne peut se faire qu’à deux : une personne qui donne son image à une autre personne, c’est-à-dire un vivant qui, dans le dénuement et le plus grand péril souvent, donne son image à un autre vivant qui s’est rendu digne de voir cette image, de la recevoir et de la donner à voir à d’autres. 


Nous touchons ici au mystère de la vie dont tous nous vivons, nous entrons dans le coeur invisible de la vie qui nous donne à nous-mêmes en nous donnant les uns aux autres en elle, en son Coeur d’accueil, dont un autre Nom est le Royaume. Car ce qui se donne et se reçoit dans le don de soi, dans le don de sa vraie image à l’autre, ce qui s’éprouve dans l’offrande de notre dénuement à la vue de celui qui nous témoigné son amour, et par lui, à la vue de tous ceux qui pourraient nous en témoigner, c’est le Don de la Vie absolue qu’aucune puissance au monde ne peut effacer, qu’aucun néant ne peut nier. C’est à la Vie absolue, entendez éternelle, que nous nous donnons quand nous nous donnons les uns aux autres. La Vie qui la première nous a rendu digne d’elle, la Vie qui la première nous a appelé en elle, la Vie qui,  avant la création de ce monde, nous a aimés. La Vie qui vient et qui nous sauve sans cesse.   
   
Mais quel homme peut descendre aux enfers pour y affronter les puissances du néant quarante années durant sans éprouver une profonde mélancolie, sans reconnaître son impuissance à sauver ceux qu’il a aimé, ceux qui sont morts et dont il s’était rendu digne ?  

Sebastiâo Salgado, photo-graphe au vrai sens du mot, après avoir livré combat si longtemps avec de la lumière contre les ténèbres était épuisé. Un temps, il désespéra de tout, de  l'humanité et même de lui-même.



Mais l’épouse de sa vie, Lélia Deluiz, l’alliée de tous ses combats, était là auprès de lui, plus inspirée que jamais. Ensemble, au tournant du millénaire, ils reprennent force et courage pour se lancer dans un nouveau projet de vie, celui qui devrait tous nous animer : recréer le paradis perdu ! Du moins commencer à le faire - ce qui est aussitôt y entrer.

Car, en vérité, tout n’était pas perdu sur Terre puisque près de la moitié de la planète est restée comme aux premiers temps de la création : vierge. Et de cette part sauvegardée du paradis pourrait encore renaître la part perdue. Sebastiâo décide donc de montrer sa beauté aux hommes perdus. Ce fut Genesis, l’immense hommage photographique de Sebastiaô Salgado à la beauté de la Création. 

Tout n’était pas perdu non plus au Brésil, puisque le paradis de l’enfance de Sebastiâo, la ferme tropicale familiale, devenue un désert après cinquante années d’élevage, pouvait être reconstituée au prix d’un travail colossal : une reforestation totale. Ce fut Terra, le projet qui prouve que l’on peut recréer une forêt native en quelques années, au Brésil comme ailleurs, et qu’avec la forêt revivent aussi les sources, les ruisseaux, les points d’eaux, les oiseaux et tous les animaux du paradis dont l'homme a la garde. 

La suite à l'écran...



Vidéos et photographie: extraits du film Le sel de la terre, Wim Wenders. 2014
Texte : Robert Empain. 2014/11/15


dimanche 16 novembre 2014

Du communisme au capitalisme - Théorie d'une catastrophe


Grâce à toi Michel Henry 

Belle couverture pour le livre lumineux de Michel Henry, Du communisme au capitalisme - Théorie d'une catastrophe - 1990, traduit ici en anglais par Scott Davidson.  Michel Henry (1922-2002) est considéré comme le philosophe français le plus important de la fin du XXe siècle.  Sa phénoménologie de la vie a régénéré la philosophie, elle suscite et fertilise désormais un profond mouvement de renouveau de la pensée dans un nombre grandissant de pays et de domaines essentiels  -  la religion, l'éthique, l'économie, les arts, la médecine etc, - alors que les autruches volontaires qui nous gouvernent en ces temps de Crise persistent à l'ignorer et ainsi à méconnaître les causes de leurs échecs.  Voici la présentation de ce livre donnée sur le site officiel Michel Henry :


Du communisme au capitalisme
Théorie d'une catastrophe. O. Jacob, 1990 


L’effondrement des régimes dits socialistes ne fournit ici que le point de départ de l’analyse, aujourd’hui prophétique, des raisons métahistoriques de la crise qui est vouée à frapper durablement l’économie mondiale. Fort de sa grande étude sur Marx, M.H. dénonce la faillite de tout régime qui contrevient aux lois de la vie, c’est-à-dire de l’individu. Au-delà de la géo-économie, il s’interroge sur le destin de l’homme dont est niée la réalisation et finalement la valeur. Le but de cet essai ne réside nullement dans une dénonciation historique ponctuelle, il désigne sur un tout autre plan une aporie à valeur générale, celle qui est au principe de la société, de l’économie, du politique – ces idéalités inévitables, ces grandes abstractions qui cachent et souvent écrasent la réalité de l’individu. 

L’introduction expose le thème de l’essai : l’origine identique, en dépit des différences politiques, de l’échec des régimes de l’Est dû à une organisation rationnelle de l’activité humaine qui a abaissé l’individu et de celui, imminent, du libéralisme fondé à des fins de profit sur la force de travail, car il a lui aussi remplacé progressivement l’individu par un système d’abstractions : valeur, capital, intérêt etc. Des deux côtés, ce sont des lois mortifères qui régissent le monde.

Les chapitres I à IV se consacrent dans cette perspective à l’analyse du communisme. Marx avait désigné le travail vivant, sa force individuelle, comme origine de l’activité humaine – réflexion thématisée par M.H. in Marx II. L’individu crée l’économie parce que, submergé par son besoin, il œuvre spontanément à satisfaire son malaise, faim, froid, douleur, et participe ainsi à l’engendrement continu de la vie. Or il est contre nature de prétendre régir intellectuellement cette relation du besoin au travail. Certes l’individu n’est jamais seul, toute société est société de production et de consommation. Mais, à l’inverse des idées de Marx, les régimes communistes se sont construits sur une idéologie à base d’abstractions, Société, Histoire, Classe, substituant à la société réelle, faite d’individus réels, une société abstraite, au mépris de la réalité spécifique des individus considérés comme de simples produits de la société. Avec ce résultat, les lois, la planification ne produisent rien et le besoin se satisfait grâce au pillage, au trafic, à la violence d’une partie des individus qui lèsent ceux qui travaillent encore. La vie ne se maintient que sous une forme sauvage, aveugle.
Il s’est institué un régime policier fondé sur le ressentiment, la dénonciation, en vertu de l’idée que tout individu se définit par sa classe d’origine. L’histoire est devenue celle de la lutte des classes, notion dont se moquait Marx. Au nom de ce racisme social ont été liquidées des couches entières de la population. Ne demeurent que les droits théoriques d’une classe misérable et impuissante, livrée à la niaiserie intellectuelle et morale.
Or le fascisme n’est rien d’autre qu’une doctrine qui procède à l’abaissement de l’individu de façon que sa suppression apparaisse légitime, c’est-à-dire que tout fascisme contracte un lien essentiel avec la mort. En frappant sa victime, le bourreau fasciste veut anéantir sa singularité et cela pour amener la vie à se nier elle-même. En éliminant des classes, le régime communiste a donc nié « la densité ontologique de l’individu » (M.H.), contrevenant au principe d’égalité de la condition métaphysique de l’individu engendré dans la vie comme un Soi absolu. Abaissement qui entraîne la ruine de la société.

Que se passe-t-il d’autre part dans les régimes capitalistes qui semblent positifs, permettant le libre accroissement de l’action, le dépassement de soi ? Car ce que nous appelons le monde n’est que l’effet de la praxis qui le transforme et l’univers économique est coextensif à l’histoire de cette transformation : le capitalisme fait fond sur la force de travail des individus capables de produire plus qu’ils ne consomment.
Il y a toutefois à la base du système une double dénaturation. La première vient d’une impossibilité principielle, la rémunération adéquate du produit du travail, car l’investissement subjectif dans une besogne donnée, sa pénibilité, varie selon les individus, c’est-à-dire que cette force de travail échappe à toute évaluation. Aporie analysée par M.H. dans Marx II. D’autre part, le troc d’antan a été remplacé par un équivalent objectif abstrait, l’argent, valeur d’échange à l’état pur, idéalité économique qui permet la dissimulation d’une inégalité : dans l’échange du capital investi dans le production pour rémunérer le travail, le capitalisme tire sa richesse de l’exploitation, non payée et inavouée d’un sur-travail, source réelle de la plus-value, tout le processus économique reposant sur le travail. La vie des individus ne sert qu’à produire de l’argent, elle est éliminée au profit du développement illimité de la productivité. Or produire de l’argent, est démettre le procès réel de sa finalité vitale.
De plus la subversion actuelle vient de la mutation structurale de la production sous l’effet de la technique. Le procès économique est enrayé, il y a pléthore de biens, sans argent pour les acheter. D’où chômage, paupérisation, énergie inemployée génératrice d’angoisse. Le capitalisme qui a perdu sa référence majeure à la vie entre dès lors dans une crise permanente.

L’élimination de fait de l’individu vivant dans le système techno capitaliste rejoint ainsi la négation théorique de cet individu dans les régimes marxistes où elle détermine une conception du politique qui se retrouve dans les démocraties occidentales. Comme l’économique, le politique ne constitue qu’un double irréel de l’organisation spontanée qui lie entre eux les individus. Son acte fondateur repose sur l’objectivation d’intérêts estimés collectifs. Or l’affaire de tous est une idéalité. Ce caractère référentiel prive le politique d’une autonomie de principe. Le marxisme a occulté à double titre le sens fondateur de la vie : parce qu’il résorbe l’individu dans sa classe sociale et qu’il ne comprend la réalité que comme économique. Il y parvient d’autant mieux que pour lui l’individu n’est rien. Le seul moyen pour celui-ci de surmonter son insignifiance est d’acquérir un pouvoir dans le politique.

Dès que le politique passe pour l’essentiel, le totalitarisme, conséquence de l’hypostase de celui-ci, menace tout régime concevable. Le politique contient en effet ce qui s’actualise dans la révolution, moment où dans l’histoire s’ouvre une ère proprement politique, le concept chéri de « peuple » ayant la même vacuité ontologique que celui de « classe ». Comme il est impossible à tous les individus de gouverner, la démocratie leur a substitué des délégués et devient l’affaire de quelques uns, hypocrisie qui est le fait de tout régime. Seconde perversion, l’affaire générale – urbanisme, irrigation, enseignement, transports, justice etc. – relève non de spécialistes mais de l’incompétence du politique, incompétence qui culmine dans l’administration qu’il met en place. Le préjudice que le politique inflige à la vie est le même en tout régime, c’est la dénaturation de tout ce qui est vivant. La catastrophe est donc celle d’une double aporie.
La vie est ainsi refoulée de toute part. D’un côté le communisme est un rationalisme radical, le Plan est aux commandes. De l’autre un procès de production purement technique va faire qu’il n’y aura plus ni travailleurs ni salaires. Le rendez-vous fabuleux du communisme avec la démocratie ne serait-il pas celui de Samarcande, dans le conte célèbre, celui d’un vivant qui fuit aux antipodes la Mort, qui l’attend justement là ? Et pourtant, dit M.H., la Vie est la vraie Raison, qui sait ce qu’il faut faire et qui est le vrai fondement de l’éthique. 

vendredi 14 novembre 2014

L’Esprit de Fès


Grâce à toi Henri Joyeux et Tony Gatlif

Henri Joyeux est professeur des universités, praticien-hospitalier de cancérologie et de chirurgie digestive à l'université de Montpellier 1.  Il est également écrivain, conférencier, marié et père de six enfants. L'article de lui que nous publions fut écrit après qu'il se soit rendu en tant qu'intervenant au Festival des Musiques Sacrées de Fès en 2014.  

Tony Gatlif est réalisateur de cinéma devenu maître dans l'art de capter dans ses films l'émotion des musiques tsiganes, orientales ou soufies. Dans ce film, Sois heureux un instant, il rend hommage à l'œuvre du savant et poète Omar Khayyâm (11e siècle ) qui chante le réenchantement du monde, un thème qui fut celui de l'édition 2012 du Festival des Musiques Sacrées de Fès. 




L’art et la spiritualité au service de la santé


Par Henri Joyeux


La santé ne se résume pas à la santé de chacun de nos organes. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) précise bien qu’il s’agit de la santé du corps, de l’esprit et de la vie relationnelle. Être en guerre avec son voisin, son pays ou soi-même perturbe vite la santé. Les conséquences en sont multiples. Le stress agit sur tous nos organes, le tube digestif en priorité : l’estomac irrité jusqu’à l’ulcère, le reflux gastro-œsophagien qui brûle jusqu’au cancer, la rectocolite qui pleure le sang au goutte-à-goutte.

Ainsi les burn-out se multiplient dans toutes les professions et les familles.
Pour apaiser, réduire les tensions si puissantes de ce monde, point besoin d’aller très loin, à une heure et demie de Montpellier, en avion direct, low cost, vous voilà dans la ville jumelle, Fès, héritière de l’Andalousie médiévale où juifs, chrétiens et musulmans s’enrichissaient de leurs expériences et de leurs différences.

Pour la cinquième année consécutive, j’ai participé comme intervenant à ce magnifique festival qui s’améliore d’année en année. « L’Esprit de Fès », animé par notre grand ami Faouzi Skali [1], c’est une bouffée d’air pur dans le monde où règnent tant de brutes et d’ignorants inconscients.

Ce monde dit hyper-développé, orgueilleux et stupide, voit se développer à toute vitesse de plus en plus de maladies de civilisation : diabète, obésité, cancers et maladies auto-immunes, des rhumatismes à l’Alzheimer, sans parler des maladies psychiques qui envahissent les cabinets des psys. Évidemment, pas un mot de prévention au sommet de l’Etat. Il ne voit pas ce que cela pourrait lui rapporter en termes d’économies ou de réélection. Ses conseils de prévention ne sont que des vœux pieux. Priorité aux lobbies pharmaceutiques à la recherche de nouvelles molécules, de vaccins de rêve, pour tenter de sauver ce qu’il reste de la santé en promettant Alzheimer et Parkinson à tous les anciens et l’euthanasie quand vous ne servez plus à rien.

Priorité aussi aux lobbies des phytosanitaires, pourvoyeurs de pesticides toxiques qui poussent les états et l’Europe à interdire les remèdes naturels et plantes qu’ils ne possèdent ni ne maîtrisent, au détriment de la santé des agriculteurs qui ne sont plus libres d’utiliser les plantes naturelles et sauvages traditionnelles, à bon escient évidemment.
Priorité aux lobbies de l’agro-alimentaire qui ont détourné et cloné les semences au détriment des paysans et de leur liberté de semer ce qu’ils ont récolté, et nous formatent à consommer leurs produits pour nous “faciliter” la vie, au détriment de notre santé… et de notre porte-monnaie.
Comme si les comportements propices à une bonne santé n’existaient pas !

Au festival des musiques sacrées du monde, à Fès, vous êtes emportés dans un autre monde, où vous sont offertes la paix et la santé de tout l’être. Celles dont tous les peuples rêvent. Ils l’attendent !
Les musiques peuvent abattre les murs les plus tenaces de la peur, de la haine et de l’angoisse. Musiques du monde, hébraïque et chrétienne, arabo-andalouse, indienne, arabe du Maghreb et d’Iran, d’Afghanistan et du Kazakhstan, du Pakistan mais aussi de Chine, musique grégorienne et latino, euro-méditerranéenne, euro-sud-africaine et Sénégalaise sont le plus court chemin pour relier les cœurs. Un enchantement ! La musique révèle le monde. De par sa dimension spirituelle et universelle, elle est un appel à la transcendance, mémoire et aspirations communes au bien-être auquel chacun aspire.

Dès l’inauguration du 20e Festival de Fès 2014, c’est le splendide spectacle du Cantique des Oiseaux, à partir du conte mystique du XIIIe siècle de Farid Ud-Din Attar.
Comment la huppe un jour a décidé de réunir tous les oiseaux – nous-mêmes – pour les inviter à un long voyage, à l’issue duquel ils doivent rencontrer le Simorgh, le roi des oiseaux. Le spectacle inaugural grandiose conçu par Leila Skali fut un enchantement, avec ses Sept vallées du désir : la quête, l’amour, le savoir, la liberté, la solitude, la perplexité et l’anéantissement dans l’océan de l’amour. C’est bien l’aventure humaine qui nous est contée, celle de l’histoire de l’humanité en quête de sens dans des langages multiples… invitant à cheminer ensemble. Car le chemin est aussi important que le but.

Comme la cigogne apporte la pluie, signe d’abondance au Sahel, on apprend à Fès non pas à posséder la terre pour l’exploiter, mais à l’habiter. Et plus on est petit, plus on peut atteindre l’infini. Difficile de vivre sans savoir où l’on va ni d’où l’on vient.
À Fès, la parole est ouverte, bienveillante, accueillante, à fois spirituelle et concrète. La santé de tout l’Être est à l’œuvre. Nul doute que le jumelage de Fès avec Montpellier ouvre des perspectives pour ce festival de part et d’autre de la Méditerranée. L’Esprit de Fès rejoint celui de nos vieux maîtres montpelliérains, lorsque les médecins arabes se joignaient aux juifs et aux chrétiens pour aborder le corps malade. Cela à l’heure où, chez nous, la spiritualité est encore proscrite par l’Etat, au nom d’une laïcité étriquée qui paralyse les mentalités, resserre les cœurs, stimule et oppose les communautarismes et les familles.

C’est le retour trente-quatre siècles en arrière aux conservatismes des idoles palpables du veau d’or et de ce qui l’entoure. L’angoisse de l’homme de ce siècle cherche à être réduite, par le fric vite gagné – tous les moyens sont bons –, les addictions aux plaisirs éphémères, sucrés ou sexuels. Au bout du chemin, les maladies : surtout ne changez pas vos habitudes. Continuez dans vos comportements d’adolescents incultes, votre santé est prise en charge ! Le malheur c’est que cela ne comble en rien les profondeurs de notre être, en particulier lorsqu’il est confronté à la maladie et à la mort. Les causes de nos « maladies de civilisation » sont pour la plupart identifiées : des comportements consommateurs à outrance qui, de plus, peuvent se transmettre de génération en génération. L’épigénétique, c’est démontré aujourd’hui, peut actionner la génétique !
L’Etat ne sachant pas lui-même où il va, sauf à garder son pouvoir, diffuse cette fumée qui encombre corps et âme. Comment s’en détacher sinon en refusant l’intégration stupide au monde des affaires qui oblige à consommer et déglingue la santé ?

À Fès, on ne s’occupe pas tellement de son corps physique. La force de l’esprit de Fès, endroit unique au monde, est de s’occuper non plus de ses misères corporelles ou de leurs causes, mais de la partie de notre être enfoui, celle qui apaise tout le reste. Notre âme, si souvent exprimée par les meilleurs guides spirituels des siècles passés !
À Fès, nous sommes loin de penser comme ce chirurgien limité à ses dissections qui affirmait au temps de Napoléon qu’il n’avait pas trouvé l’âme sous son scalpel, ou comme Youri Gagarine, premier cosmonaute affirmant soviétiquement qu’il n’avait pas rencontré Dieu en tournant autour de la terre !

À Fès se rejoignent les grands noms qui nourrissent notre âme : Abraham et Moïse avec ses dix Paroles qui donnent le code à notre humanité, Joseph – vendu aux Égyptiens par ses frères – devenu Premier ministre de Pharaon, le persan Attâr, poète des oiseaux, Choaïb Abou Madyane El Andaloussi dit “Sidi Boumediène”, considéré comme un pôle du soufisme en Algérie et au Maghreb qui disait : « Quand la Vérité apparaît, elle fait tout disparaître ! » Évidemment, l’Emir Abd El Kader né près de Mascara, mort à Damas après avoir sauvé du massacre des milliers de chrétiens, le grand Afghan le Commandant Massoud, lâchement assassiné comme Martin Luther King, et enfin le grand Nelson Mandela, sans oublier d’une manière aussi lumineuse la grande Thérèse d’Avila et la petite de Lisieux.

Notre corps psychosomatique est plus sensible qu’il n’y paraît à tant de nourritures spirituelles. La santé de tout notre être ne peut se limiter à quelque organe ou cellules en trop… N’oublions pas que nous ne sommes pas qu’un amas de cellules, mais des êtres uniques et de relation, destinés au bonheur. Faites-le savoir autour de vous, vous en retirerez de la joie et votre santé n’en sera que meilleure.

C’est le message de l’Esprit de Fès.




Omar Khayyâm





[1] Auteur du magnifique livre L’ESPRIT DE FES – Ed. Langages du Sud 2014

[2] Sur ce sujet, j’ai écrit avec le pasteur alsacien Henri Bauer « Le Pasteur et le Chirurgien, en Quête du 1er Thérapeute » Ed. Rocher 2014

Texte : Professeur Henri Joyeux 2014
Film : Tony Gatlif 2012