jeudi 17 avril 2014

Volez à la colline de la croix, votre salut y fleurit !


Grâce à toi Seigneur Jésus


Hans Memling. Passion de Jésus. 1470

La Passion selon saint Jean de  Jean-Sébastien Bach relate et commente la Passion du Christ d'après l'évangile de Jean. Elle constitue, avec la Passion selon saint Matthieu de Bach également, l'apogée d'une très ancienne tradition remontant au Moyen-Âge consistant à chanter la passion du Christ pendant la semaine sainte. Il s'agit d'une des plus riches et plus grandiose œuvre de ce genre, et une des œuvres majeures de Bach. Son exécution dure environ 2 heures. Cette passion est constituée d'une alternance de récitatifs et de choeurs relatant la passion, dans laquelle viennent s'insérer des ariosos ariosos, des aria et des chorals venant apporter des commentaires ou des réflexions théologiques aux événements. Deux chœurs libres monumentaux encadrent l’œuvre, qui est divisée en deux parties principales, entre lesquelles pouvait prendre place un sermonLes quatre Evangiles racontent la Passion du Christ  mais on ne connaît que deux mises en musique de cet épisode par Jean-Sébastien Bach : celle de saint Jean et celle de saint Matthieu. Des versions des passions selon saint Mar et saint Luc ont été partiellement retrouvées ; leur reconstitution a été tentée sans réel aboutissement. Des parties entières de ces deux œuvres ont disparu, beaucoup d'œuvres de Bach ont été éparpillées après sa mort, ses compositions étant passées de mode.




Texte

1 Chœur 
Seigneur, notre souverain, dont la renommée
Dans tous les pays est glorieuse !
Montre-nous, par ta passion,
Que toi, le vrai fils de Dieu,
À toute heure
Même dans la plus grande humiliation,
Tu es glorifié ! 
2a Récitatif 
Évangéliste: Jésus alla avec ses disciples de l'autre côté du ruisseau Cédron, il y avait là un jardin, dans lequel entrèrent Jésus et ses disciples. Mais Judas, qui l'a trahi, connaissait aussi l'endroit car Jésus y rencontrait souvent ses disciples. Maintenant Judas, ayant rassemblé une troupe de gardes des grands prêtres et des Pharisiens, Arriva là avec des torches, des lampes et des armes. Maintenant Jésus, sachant tout ce qui allait lui arriver, sortit et leur dit :Jésus: Qui cherchez-vous ?
Évangeliste : Ils lui répondirent : 
2b Chœur 
Jésus de Nazareth.
2c Continuo
Évangéliste: Jésus leur dit : Jésus: C'est moi.
Évangéliste: Mais Judas, qui l'a trahi, se tenait avec eux. Maintenant quand Jésus leur dit : C'est moi, ils reculèrent et tombèrent à terre.  Alors il leur demanda à nouveau :
Jésus: Qui cherchez-vous ?
Évangéliste: Mais ils dirent :
2d Chœur 
Jésus de Nazareth.
2e Récitatif  
Évangéliste: Jésus répondit : Jésus: Je vous ai dit que c'est moi, Si c'est moi que vous cherchez, alors laissez ceux-ci partir !
3 Choral
Ô grand amour, ô amour au-delà de toute mesure,
Qui t'a amené à ce chemin du martyre !
Je vivais avec le monde dans le plaisir et la joie,
Et tu devais souffrir.
4 Récitatif 
Évangéliste: Ainsi devait s'accomplir la parole, qu'il avait dite : Je n'ai perdu aucun de ceux que tu m'as donnés. Alors Simon Pierre avait une épée et il la sortit et frappa le garde du grand prêtre et coupa son oreille droite ; et le garde s'appelait Malchus.
Alors Jésus dit à Pierre : 
Jésus: Range ton épée dans le fourreau ! Ne devrai-je pas boire la coupe que mon Père m'a donnée ? 
5 Choral 
Que ta volonté soit faite, Seigneur Dieu, à la fois
Sur la terre et au royaume des cieux.
Donne-nous de la patience au temps du chagrin,
D'être obéissant dans l'amour et la souffrance ;
Retiens et guide tous chair et sang
Qui agissent contre ta volonté !
6 Récitatif 
Évangéliste: La troupe, cependant, et le capitaine et les serviteur des Juifs prirent Jésus et le lièrent et le menèrent d'abord chez Anne, qui était le beau-père de Caïphe, le grand-prêtre cette année-là. Mais c'était Caïphe, qui avait conseillé les Juifs, qu'il serait bien qu'un seul homme meure pour le peuple. 
7 Air 
Des liens de mes péchés
Pour me délivrer,
Mon sauveur est attaché.
De toutes l'infection du vice
Pour me guérir,
Il se laisse lui-même être blessé.
8 Récitatif 
Évangéliste: Mais Simon Pierre et un autre disciple suivirent Jésus.
9 Air 
Je te suis aussi avec des pas heureux
Et ne te quitte pas,
Ma vie, ma lumière.
Poursuis ton voyage,
Et ne t'arrête pas,
Continue à me tirer, à me pousser, à me conjurer.
10 Récitatif 
Évangéliste: Ce disciple était connu du grand prêtre et il entra avec Jésus dans le palais du grand prêtre. Mais Pierre restait à la porte. Alors l'autre disciple, qui était connu du grand prêtre, sortit et parla à la gardienne de la porte et conduisit Pierre à l'intérieur.
Alors la servante, gardienne de la porte, dit à Pierre :
Servante: N'es-tu pas un disciple de cet homme ?
Évangéliste:  Il dit :  Pierre: Je ne le suis pas.
Évangéliste: Les serviteurs et les gardes étaient là et ils avaient fait un feu de charbon (car il faisait froid) et se réchauffaient. Mais Pierre était près d'eux et se réchauffait.
Le grand prêtre interrogea Jésus sur ses disciples et son enseignement.
Jésus lui répondit : Jésus: J'ai parlé ouvertement devant le monde. J'ai toujours enseigné dans la synagogue et le temple, où tous les Juifs se rassemblent, et je n'ai rien dit en cachette. Pourquoi m'interroges-tu ? Demande à ceux qui ont entendu ce que je leur ai dit ! Vois, ces mêmes personnes savent ce que j'ai dit.
Évangéliste: Mais comme il disait cela, un des gardes, qui se tenait là, donna un coup sur la joue de Jésus et dit :
Garde: Réponds-tu ainsi au grand prêtre ?
Évangéliste: Jésus répondit :
Jésus: Si j'ai mal parlé, alors montre ce qui est mal,
si j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ?
11 Choral
Qui t'as frappé ainsi, 
Mon Sauveur, et avec des tourments
Te traite aussi mal ?
Tu n'es pas du tout un pécheur
Comme nous et nos enfants,
Tu ne sais rien des méfaits.
Moi, moi et mes péchés,
Qui sont aussi nombreux que les grains
De sable près de la mer,
Ils t'ont apporté
La détresse qui t'assaille,
Und das betrübte Marterheer. 
Et ce martyre qui t'afflige.
12 Récitatif [Ténor]
Évangéliste: Et Anne l'envoya lié au grand prêtre Caïphe. Simon Pierre se tenait là et se réchauffait, quand ils lui dirent :
12b Chœur
N'es-tu pas un de ses disciples ?
12c Récitatif
Évangéliste: Mais il nia et il dit :
Pierre: Je ne le suis pas.
Évangéliste: Un des gardes du grand prêtre, ami de celui à qui Pierre avait coupé l'oreille, 
dit : Garde: Ne t'ai-je pas vu dans le jardin avec lui ?
Évangéliste: Alors Pierre nia à nouveau, et aussitôt le coq chanta. Alors Pierre se rappela les mots de Jésus et s'en alla et pleura amèrement.
13 Air
Hélas, mon esprit,
Où iras-tu,
Où trouverai-je un rafraîchissement ?
Devrais-je rester ici,
Ou devais-je souhaiter ?
Que les montagnes et les collines soient derrière moi ?
Dans tout le monde il n'y a pas d'aide,
Et dans mon cœur
Demeure l'élancement
De mon méfait,
Puisque le serviteur a renié le Seigneur.
14 Choral
Pierre, qui ne pense pas du tout en arrière,
Renie son Dieu,
Mais après un regard de reproche.
Pleure amèrement.
Jésus, regarde-moi aussi,
Quand je ne me repentirai pas ;
Quand j'ai fait du mal,
Excite ma conscience !
15 Choral
Christ, qui nous a bénis,
Qui n'a fait aucun mal,
Pour nous dans la nuit,
A été saisi comme un voleur,
Conduit devant des gens sans dieu
Et faussement accusé,
Raillé, insulté, on lui a craché dessus,
Comme l'écriture le dit.
16a Récitatif 
Évangéliste: Alors ils conduisirent Jésus de chez Caïphe au prétoire et c'était tôt. Et ils n'entrèrent pas dans le prétoire, pour ne pas se souiller, mais au contraire pouvoir manger le repas pascal. Alors Pilate sortit vers eux et dit :
Pilate: Quelle accusation portez-vous contre cet homme ?
Évangéliste: Ils répondirent et lui dirent :
 16b Chœur
S'il n'était pas un criminel, nous ne l'aurions pas amené devant toi.
16c Récitatif 
Évangéliste: Alors Pilate leur dit :
Pilate: Alors prenez-le et jugez-le suivant votre loi !
Évangéliste: Alors les Juifs lui dirent:
16d Chœur
Nous n'avons pas le droit de condamner quelqu'un à mort.
16e Récitatif 
Évangéliste: Ainsi était accomplie la parole de Jésus, qu'il a prononcée pour indiquer de quelle mort il mourrait. Alors Pilate rentra dans le prétoire et appela Jésus et lui dit :
Pilate: Es-tu le roi des Juifs ?
Évangéliste: Jésus répondit  
Jésus : Dis-tu cela de toi-même, ou d'autres te l'ont dit de moi ?
Évangéliste: Pilate répondit :
Pilate: Suis-je un Juif ? Ton peuple et les grands prêtres t'ont remis à moi ; qu'as-tu fait ?
Évangéliste: Jésus répondit  
Jésus : Mon royaume n'est pas de ce monde ; si mon royaume était de ce monde, alors mes gardes combattraient;  pour que je ne sois pas livré aux Juifs ; mais mon royaume n'est pas d'ici.
17 Choral
Ah grand roi, grand pour tous les temps,
Comment puis-je sobrement étendre cette fidélité ?
Aucun cœur humain ne peut concevoir
Ce qui est une offrande digne de toi.
Je ne peux pas saisir avec mon esprit,.
Comment imiter ta miséricorde.
Comment puis-je alors rembourser tes actes d'amour
Avec mes actions ?
18a Récitatif 
Évangéliste: Alors Pilate lui dit :
Pilate: Alors tu es un roi ?
Évangéliste: Jésus répondit :
Jésus: Tu le dis, je suis un roi. Pour cela je suis né et je suis venu dans le monde, de sorte que je puisse témoigner de la vérité. Quiconque est de la vérité entend ma voix.
Évangéliste: Pilate lui dit:
Pilate: Qu'est-ce que la vérité ?
Évangéliste: Et ayant dit cela, il sortit vers les Juifs et leur dit :
Pilate: Je ne trouve aucune culpabilité en lui. Mais vous avez une coutume que je relâche quelqu'un pour vous ; voulez-vous maintenant que je relâche le roi des Juifs ?
Évangéliste: Alors ils crièrent tous ensemble et dirent :
18b Chœur
Pas lui, mais Barrabas !
18c Récitatif
Évangéliste : Cependant Barrabas était un meurtrier. Alors Pilate prit Jésus et le flagella.
19 Arioso
Regarde, mon âme, avec un plaisir anxieux,
Avec une joie amère et un cœur à moitié serré,
Ton bien le plus haut dans la souffrance de Jésus,
Comment, pour toi, des épines qui le percent,
Fleurissent les primevères, clés du ciel !
Tu peux cueillir beaucoup de fruits doux de son armoise ; 
Donc regarde sans t'arrêter vers lui !
20 Air
Considère, comment son dos taché de sang,
De tous côtés
Est comme le ciel,
Dans lequel, après que le déluge
De notre flot de péchés se soit abattu,
Le plus bel arc-en-ciel
Comme signe de la grâce de Dieu était placé !
21a Récitatif
Évangéliste: Et les soldats tressèrent une couronne d’épines et la mirent sur sa tête
et le revêtirent d'un manteau de couleur pourpre et dirent :
21b Chœur
Salut, cher roi des Juifs !
21c Récitatif
Évangéliste: Et ils le frappèrent sur la joue. Alors Pilate sortit et leur dit :
Pilate: Voyez, je vous l'amène dehors, pour que vous reconnaissiez que je ne trouve aucune faute en lui.
Évangéliste: Alors Jésus sortit et portait une couronne d'épines et un manteau de couleur pourpre. Et il leur dit : Pilate: Voyez, quel homme !
Évangéliste: Quand les grands prêtres et les soldats le virent, ils crièrent et dirent :
21d Chœur
Crucifie-le, crucifie-le !
21e Récitatif
Évangéliste: Pilate leur dit :
Pilate: Vous le prenez et le crucifiez ; car je ne trouve aucune faute en lui !
Évangéliste: Les Juifs lui demandèrent :
21f Chœur 
Nous avons une loi, et selon cette loi il doit mourir ; car il s'est fait lui-même fils de Dieu.
21g Récitatif
Évangéliste: Quand Pilate entendit ces mots, il devint plus inquiet
et il rentra dans le prétoire et dit à Jésus :
Pilate: D'où es-tu ?
Évangéliste: Mais Jésus ne lui donna aucune réponse. Alors Pilate lui dit :
Pilate: Tu ne me parles pas ?  Ne sais-tu pas que j'ai le pouvoir de te crucifier et le pouvoir de te relâcher ?
Évangéliste: Jésus répondit : Jésus: Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi, s'il ne t'avait été donné d'en-haut ; donc celui qui m'a livré à toi a le plus grand péché.
Évangéliste: Dès lors Pilate chercha comment il pourrait le relâcher.
22 Choral
De ta prison, fils de Dieu,
Notre liberté doit venir ;
Le refuge de tous les croyants ;
Si tu n'avais pas accepté la servitude,
Notre servitude aurait été éternelle.
23a Récitatif
Évangéliste: Les Juifs, cependant, criaient et disaient :
23b Chœur -
Si tu laisses cet homme aller, tu n'es pas ami de César ; 
car qui se fait lui-même roi est contre César.
23c Récitatif 
Évangéliste: Quand Pilate entendit ces mots, il amena Jésus dehors et il s'assit sur le siège du jugement, à l'endroit qui s’appelle Dallage, en hébreu : Gabbatha.
Mais c'était le jour de la préparation de la Pâque à la sixième heure, et il dit aux Juifs :
Pilate: Voyez, c'est votre roi !
Évangéliste: Mais ils crièrent :
23d Chœur
Va-t'en, va-t'en, qu'on le crucifie !
23e Récitatif 
Pilate leur dit :
Pilate: Dois-je crucifier votre roi ?
Évangéliste: Les grands prêtres répondirent :
23f Chœur
Nous n'avons d'autre roi que César.
23g Récitatif
Évangéliste: Alors il le leur livra pour être crucifié. Ils prirent Jésus et l’amenèrent. Et il portait sa croix et alla jusqu'à l'endroit.  qui s'appelle l'endroit du crâne, en hébreu : Golgotha. 
24 Air
Dépêchez-vous, âmes tourmentées,
Laissez vos cavernes de tortures,
Dépêchez-vous - Où ? au Golgotha !
Prenez les ailes de la foi,
Volez - Où ? à la colline de la croix ! 
Votre salut y fleurit ! 
25a Récitatif
Évangéliste: Là ils le crucifièrent et avec lui deux autres, un de chaque côté, Jésus au milieu. Et Pilate écrivit un écriteau et le plaça sur la croix, et il était écrit : "Jésus de Nazareth,le roi des Juifs ». L'écriteau fut lu par de nombreux Juifs, car l'endroit était près de la ville, là où Jésus fut crucifié. Et c'était écrit en hébreu, en grec et en latin.
Les grands prêtres des Juifs dirent à Pilate :
25b Chœur
N'écris pas : le roi des Juifs, mais plutôt qu'il a dit qu'il est le roi des Juifs.
25c Récitatif
Évangéliste: Pilate répondit :
Pilate: Ce que j'ai écrit est écrit.
26 Choral
Au fond de mon cœur
Seuls ton nom et ta croix
Brillent en tout temps et à toute heure,
De sorte que je peux me réjouir.
Laisse-moi voir l'image
Pour me consoler dans ma détresse
De comment toi, Seigneur Christ, si patiemment ! 
Tu as versé ton sang jusqu'à la mort !
27a Récitatif
Évangéliste: Les soldats cependant qui avaient crucifié Jésus, prirent ses vêtements et firent quatre parts, une part pour chaque soldat, et de même avec sa tunique. La tunique, cependant, n'avait pas de couture, étant tissée de haut en bas. Alors ils se dirent :
27b Chœur
Ne la déchirons pas, tirons plutôt au sort celui qui l'aura.
27c Récitatif
Évangéliste: Ainsi pouvait s'accomplir l'écriture, qui disait : ils ont partagé mes habits entre eux et ont tiré au sort ma tunique. C'est ce que firent les soldats.
Mais au pied de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas, et Marie de Magdala. Maintenant quand Jésus vit sa mère  et à côté le disciple qu'il aimait, il dit à sa mère :
Jésus: Femme, regarde, c'est ton fils !
Évangéliste: Puis il dit au disciple :
Jésus: Regarde, c'est ta mère !
28 Choral
Il prit soin de tout
À la dernière heure,
Pensant encore à sa mère,
Il lui procura un tuteur.
Ô homme, agis avec justice,
Aime Dieu et les hommes,
Alors tu peux mourir sans aucun chagrin,
Et ne sois pas attristé !
29 Récitatif
Évangéliste: Et à partir de cette heure le disciple la prit chez lui. Puis, comme Jésus savait que tout était achevé, pour que l'écriture soit accomplie, il dit : 
Jésus: J'ai soif !
Évangéliste: Il y avait une jarre de vinaigre.
Ils imbibèrent une éponge de vinaigre, et la fixèrent à une branche d’hysope, et l'approchèrent de sa bouche. Quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit :
Jésus: Tout est achevé !
30 Air
Tout est achevé !
Ô réconfort pour les âmes qui souffrent !
La nuit de chagrin
Maintenant sa dernière heure.
Le héros de Juda vainc avec force 
Et termine le combat.
Tout est achevé !
31 Récitatif
Évangéliste: Et il baissa la tête et il rendit l'âme. 
32 Air
Mon précieux Sauveur, laisse-moi te demander,
Jésus, toi qui était mort,
Maintenant que tu as été cloué sur la croix
Et que tu as dit toi-même : tout est achevé,
Et maintenant tu vis pour toujours,
Suis-je devenu libre de la mort ?
Dans les dernières affres de la mort
Je ne me tournerai vers rien d'autre
Puis-je, par ta douleur et ta mort
Hériter du royaume des cieux ?
La rédemption du monde entier est-elle arrivée ?
Que toi, qui m'a absous,
Ô Dieu bien-aimé !
Tu ne peux pas dire un mot de douleur,
Donne-moi seulement ce que tu as gagné,
Pourtant tu penches ta tête
et tu dis silencieusement : oui.
Je ne désire pas plus !
33 Récitatif
Évangéliste: Et regardez, le rideau du temple se déchira en deux morceaux du haut en bas.
Et la terre trembla, et les rochers se fendirent, et les tombes s'ouvrirent et de nombreux corps de saints se levèrent.
34 Arioso 
Mon cœur, tandis que le monde entier
Souffre aussi de la souffrance de Jésus,
Le soleil met ses habits de deuil,
Le rideau se déchire, le rocher se brise,
La terre tremble, les tombes s'ouvrent,
Puisqu'ils voient le Créateur se refroidir,
Que feras-tu pour ta part ?
35 Air
Dissous-toi, mon cœur, dans des flots de larmes,
Pour l'honneur du Très-haut !
Dis au monde et au ciel ta détresse :
Ton Jésus est mort !
36 Récitatif 
Évangéliste: Les Juifs cependant, puisque c'était le jour de la préparation, pour que les corps ne restent pas sur la croix pendant le sabbat, (car ce jour de sabbat était très solennel), demandèrent à Pilate que leurs jambes soient brisées et qu'ils soient enlevés.
Alors les soldats vinrent et brisèrent les jambes du premier homme et de l'autre  qui avait été crucifié avec lui. Mais quand ils arrivèrent à Jésus, ils virent qu'il était déjà mort, et ils ne lui brisèrent pas les jambes ; mais un des soldats ouvrit son côté avec une lance, et aussitôt du sang et de l'eau sortirent. Et celui qui a vu en a témoigné, et son témoignage est vrai, et il sait qu'il dit la vérité pour que vous le croyiez. Car cela est arrivé pour que l'écriture s'accomplisse : "Ils ne lui briseront aucun os".
Et autre-part une autre écriture dit : "Et ils regarderont celui qu'ils ont transpercé".
37 Choral 
Ô fais, Christ, fils de Dieu,
Par ta passion amère,
Que nous, toujours obéissants à toi,
Puissions éviter toutes les mauvaises habitudes.
Que de ta mort et de sa cause
Nous tirions profit en y pensant,
Pour que, bien que pauvres et faibles,
Nous puissions te donner une offrande de remerciements.
38 Récitatif
Évangéliste: Alors Joseph d'Arimathie, qui était un disciple de Jésus, demanda à Pilate  (mais en secret par peur des Juifs), de le laisser emporter le corps de Jésus.  Et Pilate le lui permit.Il vint pour cela et emporta le corps de Jésus. Nicodème vint aussi, qui auparavant de nuit était venu vers Jésus, et apportait un mélange de myrrhe et d'aloès d'environ cent livres. Alors ils prirent le corps de Jésus et l'entourèrent de bandelettes avec les épices, comme c'était la coutume des Juifs pour les funérailles. Il y avait un jardin près de l’endroit où il avait été crucifié, et dans le jardin un tombeau neuf, dans lequel personne n'y avait été mis. Là ils déposèrent Jésus, à cause du jour de la préparation des Juifs, puisque le tombeau était tout près. 
39 Chœur
Reposez bien, vous membres sacrés,
Maintenant je ne pleurerai plus pour vous
Reposez bien et apportez à moi aussi la paix !
La tombe qui t'est assignée
Et ne contient pas d'autre souffrance,
Ouvre le ciel pour moi et referme l'enfer.
40 Choral
Ah, Seigneur, laisse ton cher petit ange
À ma fin dernière amener mon âme
Au sein d'Abraham.
Laisse mon corps, dans sa petite chambre à coucher
Tout doucement, sans douleur ou tourment,
Reposer jusqu'au dernier jour !
En ce jour réveille-moi de la mort,
Pour que mes yeux puissent te voir
En toute joie, ô fils de Dieu,
Mon Sauveur et trône de grâce !
Seigneur Jésus Christ, écoute-moi, Je te prierai éternellement !

Hans Memling. Passion de Jésus. 1470





Vidéo : Masaaki Suzuki conducts the Bach Collegium Japan in a performance of Bach's St. John Passion BWV 245 at the Suntory Hall in Tokyo on July 28, 2000. Midori Suzuki, soprano; Robin Blaze, countertenor; Gerd Türk, tenor; Chiyuki Urano, bass baritone, Stephan MacLeod, bass; Bach Collegium Japan; Masaaki Suzuki, conductor; Shokichi Amano, director; Akira Sugiura, producer for NHK; Paul Smaczny, producer for EuroArts Music International
Illustration : Hans Memling. Passion. 1470

mercredi 16 avril 2014

Je suis la résurrection et la vie




Déchirure au Sacré Coeur de Jésus



Par Anne Henry

La démarche de Michel Henry a toujours été d’aller vers l’amont et de maintenir sa phénoménologie à ce niveau. Avec ses trois derniers essais, C’est Moi la Vérité, pour une philosophie du Christianisme (1996), Incarnation (2000), Paroles du Christ (2002), il ne sort pas du champ philosophique, ni de sa phénoménologie matérielle pour laquelle apparaître est compatible avec invisible, en décidant de prolonger sa réflexion par la scrutation des écrits néo testamentaires de Jean et de Paul - « Ce que les philosophes appellent absolu, a-t-il dit, la religion l’appelle Dieu » - c’est-à-dire que l’expression médiatique de « tournant théologique » qui a défini pareille initiative n’est pas adéquate.
Il a trouvé dans ces textes, exprimée dans une langue non technique, ce qui ne signifie pas forcément plus aisée à décrypter, sa confirmation des résultats de L’Essence de la manifestation qu’il souhaitait réexposer : acosmisme et pathos de la vie – vie, terme qu’il préfère désormais à celui d’immanence pour désigner l’Un originaire, cette unité concrète de l’essence qui engendre les vivants - ; la façon dont se phénoménalise la phénoménalité, dynamique du pathos qui se modalise en souffrir et jouir, article si mal compris par certains – « souffrir » désigne la passivité comme adhérence à soi, impossibilité de mise à distance , immersion dans le pathos premier en lequel s’enracine justement l’ipséité, d’où la métamorphose de ce « souffrir » en « jouir », c’est-à-dire acquiescement à l’obtention de soi permettant le déploiement des potentialités, ce « Je peux », qui est source de l’agir et de la liberté.
Ses derniers ouvrages exploitent cette rencontre qu’il décrit ainsi à propos de son second volet, Incarnation : « Ma phénoménologie de la vie s’est trouvée en présence d’une phénoménologie de la vie, c’est-à-dire de ma propre vérité. J’avais travaillé sur la vie, le moi, le corps subjectif, disons, si l’on veut, la chair. Seulement la phénoménologie que je rencontrais n’était pas une phénoménologie de la chair mais de l’incarnation, n’était pas une phénoménologie du moi mais d’avant le moi. Il s’agissait de savoir comment le moi venait en lui-même. C’est ainsi que j’ai fait ce livre sur le Christianisme qui est en fait un livre de phénoménologie radicale, portant sur ce qui vient avant notre vie mais qui est dans notre vie, une sorte de lecture en arrière, partie à la recherche d’un avant le sujet, d’un avant le moi. Incarnation est un livre sur un « avant la chair ».

Et il revient sur ce point capital traité dans C’est moi la vérité et qui exclut la transgression d’une limite de la phénoménologie: « La vie, c’est l’immanence, la présence dans, c’est-à-dire que dans le vivant il n’y a pas des traces de la vie mais la vie absolue. Elle vient avant lui en ce sens qu’elle le donne à lui-même, mais lui-même est en quelque sorte dans cette auto-donation avant d’être lui-même ».(Entretien avec V. Caruana, in Philosophique Kimé 2000, repris in Michel Henry, Entretiens, Sulliver 2005).

Le Débat autour de l’œuvre de Michel Henry, tenu à l’Odéon en nov. 1999, repris in Phénoménologie de la vie, t. IV, PUF 2004, pp. 205 – 247, relate sur ces questions les discussions éclairantes de M.H. avec de jeunes philosophes.




C'est Moi la Vérité. Le Seuil, 1996.  Outre son thème central, cet essai précise le rapport de l’individu à l’essence sur les points suivants : la naissance ; l’ipséité  (le soi qui vient dans la vie est-il mon soi ou celui de la vie ?) ; l’agir ; autrui ; le langage.

Introduction
Ce que le Christianisme considère comme la vérité diffère du concept moderne de vérité. Un vigoureux préalable méthodologique exclut que la connaissance de celui-ci dépende des textes qui en parlent. Seule la référence du texte à la réalité fait la vérité de celui-ci. Cette vérité ne peut non plus être réduite à la « vérité » problématique de l’histoire, incapable de saisir la réalité des individus et dont l’événement dont elle se veut témoin répète l’impuissance de l’événement à se poser dans l’être. Ces incapacités sont formulées dans le Nouveau Testament qui affirme que seule la Vérité qui est la sienne peut rendre témoignage d’elle-même.

I – La vérité du monde, II – La vérité du Christianisme, III - Cette vérité qui s’appelle la Vie
Ces chapitres sont conçus de façon antithétique. Est disqualifiée la vérité du monde qui prévaut depuis la Grèce – et que L’Essence de la manifestation avait rudement critiquée : si tout ce qui se montre dans la lumière est tenu pour vrai, c’est le monde qui désigne la vérité et non la façon dont celle-ci se montre, conception portée à l’absolu par la philosophie de la conscience. La vérité du monde n’est en réalité qu’auto production du dehors comme condition de visibilité.
D’autre part cet au-dehors est pris dans le flux du temps (critique qui vise Heidegger). Soumise à la loi d’apparition des choses, la vérité du monde jette celles-ci hors d’elles-mêmes, les vide de leur chair dans un faire-voir qui est destruction.
Dans la vérité du Christianisme au contraire la vérité n’a pas à se diviser entre elle-même et ce qu’elle montre. En elle il n’y a ni voir ni vu, elle est matière phénoménologique pure, concerne le fait de se montrer, non le phénomène. Dieu est cette révélation pure qui ne révèle rien d’autre que soi et le Christianisme est donation en partage aux hommes de l’auto-révélation de Dieu.
Cette auto-révélation se produit dans la vie dont elle constitue l’essence, la vie n’étant rien d’autre que ce qui s’auto-révèle. Cette vie n’est pas dans le monde, elle se tient en soi, s’éprouve sans distance, hors monde, hors pensée, hors rapport conscience-objet, sans différence, condition pour qu’elle s’éprouve. Son mode de révélation est chair d’un pathos, non structure formelle. D’où la première équation du Christianisme : Dieu est Vie, l’essence de la Vie est Dieu.
M.H. recense les trois façons contemporaines qui dépouillent la vie de son auto-révélation : 1 - le scientisme actuel, qui laisse de côté la question capitale de l’ipséité et oublie que ce qui en nous voit ou touche, n’est ni l’œil, ni la main, mais la vie. Quant à la biologie, elle ne s’intéresse plus à la vie, bien que le biologiste sache ce qu’elle est, joie, angoisse etc. 2 – la conception de Heidegger qui réduit la manifestation du vivant à son apparition sous forme d’étant dans l’éclaircie du monde. 3 – La déviation du freudisme qui pense que la conscience réside dans la représentation, avec cette conséquence, la vie n’est que force aveugle, inconsciente, source de ravages.
Antithèse de ces dévalorisations, le Christianisme estime que la Vie est plus que le vivant et qu’elle le précède. Phénoménologiquement, c’est de la Vie transcendantale qu’il faut partir. D’où l’importance de la naissance, de la génération de l’homme comme fils de Dieu et de celle de l’Archi-Fils qui est le premier vivant (archi- vient du grec archè, commencement).

IV – L’auto génération de la Vie comme génération du premier vivant
Ce chapitre important traite de l’origine et de l’ipséité qui fait l’objet des trois chapitres suivants. Ici il est question de l’ipséité originelle dont L’Essence de la manifestation avait déjà traité.
Pour le Christianisme, il n’y a qu’une seule Vie, agissante, puissance d’engendrement immanente à tout ce qui vit. Elle est l’essence de Dieu lui-même, un Dieu qui n’est pas pensé par l’esprit, comme le croyait Saint Anselme. Le vivant parvient dans la vie en s’identifiant à son auto révélation. La vie n’est pas, le concept d’être est à congédier. Elle advient et ne cesse d’advenir. Elle n’est pas non plus un milieu phénoménologique où baigne tout ce qui est vivant, ni un monde intérieur qui serait l’antithèse du monde de l’au-dehors. «Dans l’accomplissement éternel de ce procès, la vie se jette en soi, s’écrase contre soi, s’éprouve soi-même, jouit de soi, produisant sa propre essence ». Telle est la dynamique de l’ipséité qui s’effectue comme pathos et constitue « la chair affective » de cette révélation. S’éprouver soi-même signifie éprouver ce qui n’est en sa chair rien d’autre que ce qui l’éprouve. Cette identité de l’éprouvant et de l’éprouvé est l’essence originelle de l’ipséité.
Le Père est le mouvement que rien ne précède, et dont nul ne connaît le nom. Il engendre éternellement le Fils, ce premier vivant en l’Ipséité originaire duquel le Père s’éprouve lui-même. Comme le Père, le Fils est Logos, Verbe. Sa naissance ne se produit pas à l’intérieur d’une vie préexistante, elle est élément co-constituant du surgissement de la vie. L’engendrement du Père et du Fils ne font qu’un.

V – Phénoménologie du Christ
La naissance non mondaine du Christ signifie que toute naissance est transcendantale, générée dans la Vie absolue car le vouloir du monde est incapable d’engendrer la vie, il la présuppose. Le Père est « dans les cieux », c’est-à-dire invisible. La Vie n’apparaît dans aucun monde, « Personne n’a jamais vu Dieu ». D’où le rejet violent par le Christ de sa généalogie humaine : « Avant qu’Abraham fut, Moi je suis. » Cette conception de la naissance qui fait de l’Archi-Fils un étranger au monde et à sa temporalité propre est cause du drame dont le Christianisme est l’histoire, car dans la vérité du monde le Christ n’est qu’un homme parmi les autres et ce qu’il dit passe pour blasphème.
Le Prologue de Jean explique la Trinité dans cette perspective d’une phénoménologie de l’invisible : Archi-génération transcendantale de l’Archi-Fils, le Verbe étant l’accomplissement de la révélation, auto-engendrement de la vie qui « se fait chair » sous la forme d’une Ipséité essentielle, celle du Premier Vivant, aussi ancien qu’elle. La proposition, « En lui était la Vie », désigne l’intériorité phénoménologique réciproque du Père et du Fils, ce qui n’existe jamais dans la génération humaine.
La signification du Christianisme est prise dans une phénoménologie, puisqu’il s’agit de rendre le Père manifeste, révélation qui se fait dans un mouvement sans fin grâce au Fils incarné, le Christ ne disant rien d’autre que ce que dit « Celui qui m’a envoyé ». Mais pas plus que le Père, le Fils ne peut se montrer dans le monde en tant que tel. Le système autarcique constitué par la relation de la Vie et du premier vivant signifie qu’il n’est d’accès au Christ que dans la Vie. Le Christianisme n’enseigne rien d’autre que cela et défait la conception de l’homme comme être du monde, il est Fils de Dieu.

VI – L’homme en tant que « Fils de Dieu »
    Ce chapitre capital s’attaque à la question très rarement abordée par les philosophes, celle de l’ipséité individuelle.
Point central du Christianisme, l’homme n’est pas un être du monde, ni au sens réaliste naïf, ni au sens philosophique commun qui voit en l’homme un être doué de raison – appartenance que maintient la religion quand elle le comprend comme un être non pas engendré mais créé, c’est-à-dire tenant ses lois de l’apparaître, confusion que répète la christologie quand elle tente d’expliquer l’union dans le Christ de deux natures hétérogènes, l’une humaine, l’autre divine, alors que le Christ n’a jamais parlé de lui-même comme d’un homme – et que l’homme n’existait pas quand lui, le Christ, a procédé de l’auto-engendrement de la vie.
En tant que fils de Dieu, l’homme participe aussi de l’essence de la vie. Il doit être pensé à partir du Christ, car la Vie a le même sens pour Dieu, le Christ et l’homme. Or si l’homme est porteur de l’essence divine, en quoi diffère-t-il de Dieu ou du Christ puisqu’il est ce Soi singulier engendré dans l’auto-engendrement de la Vie absolue - c’est-à-dire cette épreuve qui est ipséité ?
Il faut donc distinguer deux concepts de l’auto-affection – affection signifiant manifestation, ce qui se donne à moi dans mon expérience. Il y a auto-affection quand ce qui affecte est le même que ce qui est auto-affecté, ie. quand la vie constitue elle-même le contenu de son affection (cf. § 31 L’Essence de la manifestation). L’auto-affection est donc acosmique, mais il faut dissocier les modalités du moi transcendantal vivant, l’Archi-Fils et l’essence phénoménologique de cette Vie absolue.
Il y a donc un concept « fort » d’auto-affection ( naturant) : la génération par soi de la Vie qui définit elle-même le contenu de sa propre affection et se le donne à elle-même. Cette auto-donation qui est auto-révélation est un pathos affectif qui a posé son propre contenu. Cette auto-affection forte est le propre de Dieu.
Le concept « faible » d’auto-affection est un naturé. En tant que Moi transcendantal vivant, je puise aussi mon essence dans l’auto-affection. Je suis moi-même l’affecté et ce qui affecte, le sujet de l’affection et son contenu, tout est moi, le senti, le touché, le voulu, le désiré, le pensé. Mais cette auto-affection n’est pas mon fait.
Quel est le rapport de ces deux sens ? Dans le sens faible, le Soi singulier que je suis ne s’éprouve lui-même qu’à l’intérieur du mouvement par lequel la Vie se jette en soi et jouit de soi dans le procès éternel de son auto-affection absolue. D’où, parce que c’est un pathos, la passivité de ce soi singulier que je suis, passif à l’égard de soi parce que passif à l’égard du procès éternel de la vie qui ne cesse de l’engendrer. C’est cette passivité qui fait de ce soi un moi – ipséité qui n’est pas un attribut métaphysique posé sur la pensée. Cette passivité engendre des modalités pathétiques comme l’angoisse, angoisse qui tente de se fuir. Écrasée sous son propre poids, elle tente de se changer soi-même – principe de toute action - , sa souffrance peut ainsi se métamorphoser en joie.
Intermédiaire entre Dieu et l’homme, mais consubstantiel au Père, le Christ appartient au procès fort. Le rapport de l’homme transcendantal à Dieu n’est pas direct mais médié par le Christ : grâce à l’Ipséité de ce premier Soi, la place est ouverte à tout vivant, son ipséité est possible. Fils de Dieu, le vivant ne peut l’être qu’en tant que Fils dans le Fils.

VII – L’homme en tant que « Fils dans le Fils »
    Le statut de l’ipséité individuelle, auto-affection « faible », est métaphoriquement exposé dans la parabole, relatée par Jean, du berger et de ses brebis : c’est dans l’Ipséité originaire du Fils, par une relation d’engendrement acosmique et intemporelle, que chaque homme puise son ipséité personnelle. Le Christ n’est pas seulement le medium entre l’homme et Dieu, il est le medium entre chaque moi et lui-même, conférant à ce moi une concrétude phénoménologique, une chair. Aussi « le berger » connaît-il le nom de chacune de ses brebis, il est la porte, ie. « l’accès à tout moi transcendantal réside dans une Ipséité plus ancienne que lui », Ipséité qui est l’herbe que paissent les brebis, c’est-à-dire que chaque moi s’accroît de lui-même.
Ce processus a une conséquence capitale : la relation des vivants entre eux n’est plus dans l’extériorité du monde mais dans l’archi-génération de la Vie : il est impossible de parvenir jusqu’à l’autre, de l’atteindre, sinon à travers le Christ, de le frapper sans frapper celui-ci. Or le voleur qui, dans la parabole, s’approprie ce qui ne lui appartient pas, le possède quand même : quoi qu’il fasse, tout moi fait usage d’une ipséité dans le pouvoir de laquelle il n’entre pour rien. Aussi les ouvriers de la onzième heure seront-ils payés de la même façon que ceux qui ont travaillé tout le jour.
L’extrême originalité de la pensée chrétienne de l’Individu est d’avoir d’entrée de jeu lié la conception de l’Individu avec la Vie, relation qui est dans la Vie dont elle est l’engendrement constant. Son ipséité est pour chacun la condition essentielle de son identification à la Vie universelle donnée en sa chair phénoménologique. Tout soi est singulier. « L’homme naturel » n’existe pas, ce qui individualise n’est nulle part dans l’au-dehors. Priorité de l’essence : « C’est moi qui vous ai choisis ».

VIII – L’oubli par l’homme de sa condition de Fils : « Moi, je » ; « Moi, ego »
Pourquoi les hommes sont-ils si malheureux en dépit de leur ascendant ? Or c’est justement à partir de l’ipséité que s’éclaire l’oubli. L’ignorance de l’homme s’enracine dans le procès même en lequel la vie génère en soi le moi de tout vivant. C’est dans la naissance du moi que se tient la raison cachée de l’oubli. S’éprouvant passivement sur le fond de cette Ipséité originelle de la Vie qui le donne à lui-même, le moi se trouve être plus que ce qui se désigne comme un moi : entrant en possession de lui-même, il entre en possession de pouvoirs (du corps, de l’esprit), il peut les exercer. Car le « je peux » ne fait que définir l’essence du « je ». Toutefois ce « je » n’y est pour rien, la source des pouvoirs est le Soi de l’Archi-Fils.
Une fois entré en possession de son être propre, le « je » se sent libre de déployer tel de ses pouvoirs. De passif originairement, l’ego devient actif - et libre parce qu’il n’est rien du monde, son Ipséité n’appartenant qu’à la Vie. Ainsi naît l’illusion transcendantale de l’ego qui se prend pour le fondement de son être, oublie sa condition de Fils. Celui qui soulève un poids croit que c’est lui qui le soulève… et le don des pouvoirs est réel.
De plus, la dissimulation de la Vie invisible dans l’ego lui ouvre l’espace du monde, l’ego ne s’intéresse qu’à ce qui est hors de lui – même s’il ne se soucie en réalité que de lui-même. L’égoïsme transcendantal lui fait oublier sa condition et l’emplit de ce Souci que le Christianisme nomme convoitise.
Il est toutefois une cause plus essentielle de l’oubli : incapable de prendre place devant son propre regard, la Vie est sans mémoire, elle est l’Immémorial parce que jamais séparée de soi par une intentionnalité. Il faut rejeter les conceptions classiques qui fondent sur la mémoire les possibilités du moi : la mémoire détruit l’essence de la vie, déploie l’écart de la distance du passé. Le Soi n’est possible que radicalement immanent, sans visage.
C’est ainsi que l’oubli par l’homme de la condition de Fils n’est pas un argument contre celle-ci mais sa conséquence et sa preuve. Il y a donc deux oublis : bien qu’oubliant le Soi qui l’installe en lui-même, l’ego n’en est pas moins immergé en lui-même à son insu. Le second oubli porte sur ce qui est advenu avant qu’on soit, l’antécédence de la Vie, l’Immémorial absolu.

IX – La seconde naissance
Le salut pour le Christianisme est de surmonter cet oubli radical, ie. de naître une seconde fois, mais ce salut ne relève ni du savoir ni d’une prise de conscience libératrice. Les preuves de l’existence de Dieu (Saint Anselme etc.) sont absurdes : se constituer en tribunal et alors que l’essence de Dieu est sa présence invisible, son auto-révélation originelle, le soumettre à une preuve sous la lumière du monde. D’accès au vivant, il n’est que dans la vie.
D’où l’aporie : comment l’homme peut-il atteindre l’Avant absolu de l’auto-engendrement de la vie en laquelle il est engendré ? A la différence de la philosophie classique où le temps est identifié au surgissement phénoménologique du monde, la temporalité du Christianisme permet de saisir la relation de notre naissance à l’Avant qui la précède : le rapport à l’Avant n’est pas distance mais pathos. Ce rapport est chair de la vie qui est mouvement, venue en soi qui ne se sépare jamais de soi.
La relation du vivant à la Vie ne peut donc se rompre, comme le montre la parabole du Fils prodigue. Certes celui-ci avait oublié. Mais l’immanence de la Vie absolue dans la vie singulière de l’ego fait qu’une seconde naissance peut s’accomplir en faveur d’une autotransformation de la vie selon ses lois propres : elle consiste dans un faire, l’éthique chrétienne refusant l’ordre de la parole et de la connaissance. Ce faire est retour à l’auto-engendrement de la vie, conformément à la volonté du Père. Dieu est vie, le Soi vivant laisse la vie s’accomplir en lui comme la vie de Dieu lui-même. Seuls les actes comptent, comme celui du Bon Samaritain ou des œuvres de miséricorde.
Le salut est une seconde naissance, entrée dans une vie nouvelle, le « Je peux » étant donné par la Vie. Cet agir de miséricorde repose sur l’oubli de soi, parce que l’ego y est reconduit au pouvoir de la Vie absolue qui le donne à lui-même. Dans ce nouvel agir, le soi retrouve la puissance dont il est né – l’agir mondain de l’ego est remplacé par l’agir originel de la Vie.

X – L’éthique chrétienne XI – Les paradoxes du Christianisme
Ce chapitre X définit le principe de cette éthique, à la lumière duquel sont ensuite expliquées les affirmations paradoxales du Christianisme qui déterminent la possibilité d’une seconde naissance. Celle-ci implique un faire qui n’a rien à voir avec la réalisation objective d’un projet subjectif mais où réalité et action se situent dans l’auto transformation pathétique de la vie, un agir transcendantal qui n’obéit qu’à la donation à soi de la Vie absolue. La Loi nouvelle n’est plus une norme idéale, extérieure, son Commandement est la Vie, condition d’accomplissement pour l’homme de son essence – ce que Jean appelle amour de Dieu. Loin de résulter du Commandement, l’amour en est la présupposition – à l’inverse de la morale du devoir kantien.
C’est à partir des écrits de Jean et des Béatitudes que doivent se lire les intuitions fondatrices qui en rendent intelligibles les paradoxes car elle réfèrent à la structure interne de la vie( chap. XI) :
1 – La duplicité de l’apparaître : tout se montre à nous de deux façons, de même que notre corps. Il y a d’un côté la vérité pathétique et inextatique de la Vie, de l’autre l’horizon de visibilité du monde, sa vérité extatique. Cette coexistence peut donner lieu à un comportement comme la feinte de l’hypocrisie qui joue sur cette duplicité que démasque le Christianisme en renversant une connaissance rationnelle fondée sur la perception : « ceux qui n’ont pas la connaissance n’entreront pas au royaume de Dieu ».
2 – L’intuition de la structure antinomique de la vie, qu’expriment les paradoxes des Béatitudes. « Heureux ceux qui souffrent » exprime la co-appartenance originelle du souffrir et du jouir, la réversibilité du premier dans le second, un se subir soi-même qui est en même temps entrée en possession de soi. C’est cette structure réversible du pathos qui fonde le sens des Béatitudes, car la plénitude de la vie - « malheur aux riches » - peut céder la place au Désir qu’aucun objet ne viendra combler.
3 – Différence qui sépare la Vie du vivant : la malédiction, « malheur à vous qui êtes repus » s’adresse à ceux qui, oubliant leur condition, éprouvent la vie comme leur bien propre. Car il y a la Faim, la grande Déchirure, « ce manque terrifiant en chaque ego de ce qui le donne à lui-même », que seule peut apaiser la Vie absolue dans la seconde naissance.
4 – Situation aporétique : la différence entre l’auto-affection de la Vie absolue qui s’apporte elle-même en soi et celle de l’ego, donné à lui-même sans y être pour rien et qui est « submergé par l’hyperpuissance de la vie », parce qu’en fait il n’y a qu’une auto-affection, celle de la Vie absolue. D’où la situation paradoxale de l’ego qui n’existe point par soi : « Celui qui aura trouvé la vie pour lui la perdra et celui qui aura perdu la vie à cause de moi la trouvera »

XII – La Parole de Dieu. Les Écritures
Ce chapitre revient sur ce qui a été écarté au début – fiabilité des textes du Nouveau testament, histoire etc. – et traite de ce dernier paradoxe : les Écritures revendiquant la transmission de la Parole de Dieu, comment surmonter la carence ontologique du langage ? En réalité, il faut distinguer la parole humaine de cette autre Parole qui ne comprend ni signifiant ni signifié, ne vient pas d’un locuteur, est antérieure à tout interlocuteur et qui nous permet de comprendre les Écritures. Car la parole humaine doit prendre appui sur le langage qui ne peut dire la chose que s’il la donne à voir, relève de la vérité du monde et crée un écart avec ce qu’il désigne. Cette parole est incapable de nous mettre en rapport avec la Vie qui ne se montre dans aucun dehors, exclut l’irréalité et ne connaît que la plénitude du vivre.
Comment la Parole divine révèle-t-elle et que dit-elle ? Elle est Logos de Vie, se révèle elle-même dans sa phénoménalité pathétique et ne révèle rien d’autre. Elle ne soutient aucune référence aux choses de ce monde, elle n’est pas action mais génération qui est auto-génération. Elle parle au commencement dans ce Logos qui est auto-révélation comme Parole. Elle est amour et dit à chaque vivant sa propre vie, « j’entends à jamais le bruit de ma naissance ». Car ce n’est pas la Parole des Écritures qui nous donne à entendre la Parole de la Vie, c’est elle en nous engendrant qui réalise sa propre vérité.
Pourquoi le Christ a-t-il dit cela dans une parole d’homme ? A cause de l’oubli par ce dernier de la condition de Fils, car l’essence phénoménologique de la vie « est le plus grand Oubli, l’Immémorial auquel aucune pensée ne conduit [ ] Seul le Dieu peut nous faire croire en lui, mais il habite notre propre chair.. »

XIII – Le Christianisme et le monde
L’objection majeure faite au Christianisme de détourner l’homme de ce monde est ici balayée. Ce reproche a été notamment formulé par le jeune Hegel avec sa critique de « la belle âme » qui brise la réalité en un invisible qui est pur vide, opposé à la réalité visible. C’est oublier que le Christianisme n’a rien de vaporeux, la seule réalité pour lui est la vie. Et c’est parce que la vie est invisible que la réalité l’est également : faim, souffrance, plaisir, angoisse, ennui, ivresse s’éprouvent hors monde. L’éthique chrétienne se fonde sur l’agir qui constitue l’action effective, non un processus objectif mais un « je peux » individuel, édifiant dans l’invisible. Loin de méconnaître la vérité du monde, le Christianisme la circonscrit. Il constitue la voie d’accès qui conduit à ce qui est réel dans le monde et qui ne doit rien à l’apparaître de celui-ci. M.H. cite à l’appui l’analyse de Marx sur le travail vivant, invisible, subjectif, individuel, qui fait la preuve de l’invisibilité de la vie.
Quant à la question d’autrui, elle doit être également soustraite à cette erreur : concevoir le rapport à autrui comme rapport à un être situé dans le monde, individu empirique porteur de caractères mondains. Autrui est un autre moi, il est Fils de Dieu et sa généalogie humaine n’a pas lieu d’être. L’autodonation de la Vie est identique en chacun. La relation à un moi quelconque présuppose notre relation avec le pouvoir qui l’a joint à lui-même. Avec cette conséquence pour l’éthique : aimer Dieu, aimer le prochain comme soi-même.
Car c’est une erreur de la philosophie moderne de penser la relation à autrui à partir de l’ego que je suis : il faut partir de la possibilité des « ego » en général, celle d’un Soi transcendantal tenant son ipséité de l’Ipséité de la Vie absolue, la relation entre les « ego » doit le céder à la relation entre les Fils, la Vie est être-en-commun.

Conclusion : Le Christianisme et le monde moderne
La pensée moderne repose sur le renforcement de l’approche traditionnelle selon laquelle l’homme est lié à la connaissance que nous pouvons en avoir, connaissance conçue comme scientifique et non comme accès de l’homme à sa propre essence. Dans le champ ouvert par la science moderne, l’homme en tant que tel n’existe pas, négation qui équivaut à celle de Dieu - réductionnisme non voulu par la science mais inévitable et effectif.

La défense de l’homme véritable, transcendantal, est la tâche de la philosophie mais la pensée moderne l’a trop oublié. Que reste-t-il de l’homme hors de la Vérité de la Vie, dans la vérité du monde, ce monde qui aujourd’hui est d’une certaine façon l’Anti-Christ et dont l’agir est réduit à la technique, faisant de l’homme un automate ? Toutefois « les hommes voudront mourir – mais non la Vie. »

Texte : Provenance :  Site Michel Henry
Illustration : Déchirure au Sacré Coeur de Jésus. 2011 Robert Empain, pour Paroles inouïes Bruxelles 2012.  Couverture de C'est Moi la Vérité. Michel Henru. Editions du Seuil. 1996.