jeudi 23 juin 2022

Epiphanies. À l’opacité du temps du calcul s’oppose la transparence de l’œuvre vraie.

 Grâce à toi, Esprit qui donne la grâce


Fin 2004, j'exposai à l'espace Grâce, 4 Impasse du Val des roses à Bruxelles, une sélection d'une quarantaine de mes collages de 1974 à 2004. C'était la troisième exposition que je montais dans cette galerie d'artistes que j'avais créée en 2003 avec l'espoir d'y rassembler quelques artistes lucides et courageux qui refuseraient de cautionner la machination artistique culturelle marchande contemporaine et seraient prêts à s’aventurer sur le chemin oublié ou méprisé de l’art spirituel au risque de se faire exclure du système de l’art contemporain, compromettant à jamais leurs maigres espoirs de vivre décemment de leurs créations. Ce projet ne réussit que partiellement, car si nous avons monté une dizaine d'expositions et exposé une trentaine d'artistes, hommes et femmes, pendant douze années, trois seulement parmi ces artistes se sont engagés dans le rude combat spirituel et ont approfondi leurs pratiques et leurs vies dans cette Voie. Cette aventure fut pour moi riche en rencontres, en recherches et en grâces. J'y rencontrai Saskia Weyts, une artiste d'une sensibilité et d'une profondeur d'âme rares, qui devint mon épouse par la suite, justifiant à elle seule la démarche initiale. Je raconterai peut-être un jour la longue aventure du groupe et de l'espace Grâce et je publierai les textes de cette période dans le volume III ou IV de Ad Imaginem Dei. 

En attendant, je publie aujourd'hui le texte de la présentation de quatre pages que je fis pour cette exposition ; un texte que je croyais perdu et que je viens de retourner par une grâce particulière. Ce texte, je le composai à partir de notes choisies de l'été 2004 qui rendaient le climat intérieur dans lequel je me trouvais alors que je préparais cette exposition...


Affiche de l'exposition Epiphanies


Robert Empain. Extraits des notes d’atelier. Mérigny. France.


Été 2004


5 juillet

Ouverture. Reprise. Regain. Réveil des dessins endormis. Brassage de mes fardes d’esquisses, de visions. Je navigue sur le torrent de tableaux entrevus depuis une douzaine d’années.  État à retrouver : se souvenir des tableaux qui n’existent pas encore. Le tableau annonce le corps à venir, le corps de résurrection. Le tableau est annonciation. 

Comprendre les intentions plastiques, retrouver les promesses, les sensations, les formules, les clés, les désirs cachés. Éprouver leurs nécessités physiques, leur goût. 

Pour lancer un tableau il faut se mettre en désir physique de tableau, sentir la volupté de ce qui désire apparaître. Aimer le tableau à venir. Rêver sa beauté. Prédisposer sa venue dans l’apparent, séduire son comment matériel, son vouloir avoir lieu sur telle surface, de telle manière, dans telle matière, par tel geste, telle forme, telle lumière. Et, à l’inverse, percevoir le désir de cette surface, de ces matières, de cette forme, de cette lumière. Et puis, comme Picasso, « laisser la peinture faire ce qu’elle veut». Il s’agit d’érotique et de prière. Parfois alors le tableau se fait miroir, apparition, épiphanie. J’ai reçu des flots de visions intérieures toutes ces années 90. J’en suis submergé. Par où recommencer ? Et à quoi bon ?

En 1999, je décidai de rompre avec les galeristes et les marchands d’art. Il me fallait aussi regagner mon pain. Je fus contraint de m’éloigner de l’atelier de peinture, de reporter les mises en œuvre. Ce faisant, j’ai rassemblé mes notes et j’ai versé dans l’écriture en vue de retranscrire mes carnets des années 80 et de publier « L’œil joyau » En parallèle, j'ai tenté cette année là et les suivantes  quelques intrusions bénévoles dans des lieux de vie. Première intervention avec « Résurrection immédiate », une tentative d’ouverture, aussi essentielle qu’ignorée, sur l’Islam spirituel avec des figures, des mots et des verbes dessinés sur les murs de la maison d’un prêtre catholique, Jacques Van Der Biest, vicaire de la paroisse des Minimes.  Ensuite, de 2000 à 2003, avec « Le Cabinet d’art thérapie », j’installais mon cabinet d’artiste dans un Centre médical, pour tenter, humblement et sans succès naturellement, d’alerter les instances médicales et sociales sur les grands malades de notre temps : la médecine, l’art et la poésie notamment, et avec eux la beauté, la joie et l’amour, la vraie vie. Puis, avec « Mille grâces », un film infini que je présentai en 2000 dans une chapelle romane en douce France, dans le Parc naturel de la Brenne, j’ai voulu distiller dans le vaste fleuve de la dissolution symbolique et spirituelle en cours quelques gouttelettes de beauté gratuite que nous foulons du pied à chaque instant sans les voir. Enfin en 2003 avec l’ouverture de Grâce, cet espace d’art libre des marchands de produits artistiques et des clergés du tourisme culturel, j’espérais rassembler des amis dispersés de la beauté et de la grâce.




Songe. Collage aquarelle, papier brûlé, crayon. 1984


Personne ne renversera plus le nihilisme global. Notre civilisation aveugle imposera sa logique de mort à la terre entière. « Laissons les morts enterrer les morts » et « Satan expulser Satan » conseillait  le Christ Jésus à ses disciples apeurés, à nous tous donc. Il s’agit pour l’homme, aujourd’hui comme hier, d’échapper à la mort de son vivant (je ne parle pas de la mort du corps qui est le retour et l'éveil de l'âme à la vie absolue, mais de la mort spirituelle ici-bas qui conduit l'âme à la mort éternelle...) Que peut l’artiste dans cet enfer qui se fabrique sous ses yeux sinon chercher à se sauver lui-même, à livrer le rude combat spirituel entre le monde et lui pour devenir si il le peut l’Opéra fabuleux dont parlait Rimbaud, secréter quelques indices, quelques preuves visibles, audibles, lisibles, rendre témoignage…




Je vois Satan tomber comme l'éclair. Collage, aquarelle, huile sur carton. 2004



Pour qui ?  Pour ceux qui ont encore un visage, une âme, un cœur  et des yeux pour voir et aimer, pour les Vivants, pour ceux qui  n’ont pas oublié et qui savent encore un peu que se tourner vers la beauté, vers les épiphanies de l’Incréé dans le créé, c’est se tourner vers l’Aimé, le Provident, le Vivant Amour ; pour ceux qui  sentent encore que « là où est l’œil là est l’Amour » et non la cupidité. Mais sans illusion, tant il est vrai, comme l’écrit Christian Jambet, que "ce qui se trouve aujourd’hui privé de pensée, proprement anéanti, refusé, forclos, c’est le rapport du réel et de l’apparence. Que l’on tienne encore pour vivace l’ancienne croyance en une vérité non manifeste, ou que l’on privilégie des signes sans profondeur, il n’est plus question de cette belle révélation qui faisait surgir dans la présence, ou l’absence d’un corps, d’un paysage ou d’un tableau les effets infinis d’une puissance cachée. Nous ne voulons plus que l’apparence soit apparition, et inversement qu’il n’y ait de réel nulle part hors de sa propre révélation."  Tel est le déni de réel dont l’époque est avide, comme d’une volonté de mourir. Or, il n’en fut pas toujours ainsi. Les formes étaient naguère perçues, immédiatement, comme autant d’épiphanies. Le regard spontanément les déchiffrait. Il n’y trouvait pas de sens assignable, mais plutôt la puissance qui multiplie le sens, l’égare, le transfigure. Ce fut le monde de l’œuvre d’art. » 


6 juillet

La nostalgie de l’union est l’inséparable compagne de la splendeur de la manifestation.


7 juillet. Mollâ Sadrâ

« La connaissance est intensification de l’acte d’être ...  De même que l’être est spontanéité, liberté de son propre flux hors de sa source dans l’acte d’être divin, la connaissance qui vient de Dieu doit être spontanéité pure dans le cœur du fidèle ... Quand Dieu s’épiphanise pour une chose, opère en cette chose sa révélation éclatante, il soumet à lui l’apparent de la chose et sa dimension cachée... À la cité revient le domaine étroit de la contrainte, hors de la cité, là où il est question de l’être et de l’acte d’être, la liberté restaure le droit du désir essentiel et de l’amour intégral.» 



10 juillet

À l’opacité du temps du calcul s’oppose la transparence de l’œuvre vraie, l’apparition, l’œuvre de l'instant Réel, où la forme éternelle se lève de son ombre embrumée par la rivalité vaine.


20 juillet. Collages-peintures entremêlés. Être à tous les temps.

Le collage opère le retour, les jeux et les mélanges de bribes de temps et d'espace anachroniques et en propose une unité ouverte. 

Il subvertit notre représentation du temps. Ce procédé, cet art est à mettre en parallèle avec la spatialisation picturale qui, par exemple, en faisant monter les fonds en avant tout en repoussant les avant-plans en arrière et en jouant avec l'avancée et le retrait propre à chaque couleur, conteste nos repères dans l‘espace, nos illusions représentatives dans l' espace-temps


« Il faut, dit Picasso, que le spectateur vibre, s’émeuve, crée à son tour par l’imagination, sinon effectivement. Pour cela, il faut créer des images inacceptables, que les gens écument » 

En vue  de quoi ? «...d’une déstabilisation perceptive, d’une fragilisation du moi, permettant à la peinture d’opérer  son travail de déchiffrement et de sape de la réalité. » Collages et peinture cherchent ainsi à subvertir nos représentations du temps et de l’espace falsifiées par le spectacle, par l’enregistrement reproductible du temps et de l’espace,  pour  nous conduire à une conversion du regard, nous rendre à la plus grande liberté d’être possible. 


2 août

L’œil n’est sauvé de la ruine, de la misère rapace, de la concupiscence scopique - l’être est inapropriable -, que par une conversion du regard. C’est une conversion de l’œil  que vise la peinture. C’est ce que pointe Jacques Derrida dans un texte sur «L’Allégorie Sacrée», un tableau magnifique de Jan Provost, lorsqu’il écrit « Pour contempler ce tableau le regard doit devenir chrétien… se convertir, apprenant à voir la condition divine du tableau… et cela n’est possible que dans l’hymne ou dans la prière. » 



Prophète.Collage aquarelle, huile, calque, papiers divers,
sur carton. 1996




15 août. Epiphanies

« Dieu se confondait d’abord avec la beauté cachée à l’abri du rideau du mystère. Il fit des mondes, des miroirs reflétant chacun son visage. Tout ce qui paraît beau à l’œil clairvoyant n’est qu’un reflet de cette beauté éternelle. Du moment que tu as vu ce reflet, hâte-toi vers la lumière primordiale devant laquelle s’évanouit le pâle reflet. Ne reste pas éloigné de cette lumière divine, sinon, le reflet s’éteignant, tu resterais dans les ténèbres. »  

Nûr al Dîn Abd al Rahmân Jâmi 



Vue de l'exposition Epiphanies - Collages de Robert Empain.
Espace Grâce. De octobre à janvier 2004.









   
























   


lundi 23 mai 2022

La tâche de l'artiste au temps du nihilisme

Grâce aux phénoménologues nés



Paul Klee. This flower wishes to fade. 1939


Dans les années soixante, Gaston Bachelard déclara que « le poète est un phénoménologue né ». En 2014, Jean-Luc Marion précisa les tâches respectives et complémentaires du phénoménologue et de l’artiste : « Concevoir le privilège du phénomène – faire apparaître la chose en soi, l’en-soi de la chose – constitue la seule et unique tâche de la phénoménologie. Mais accomplir, mettre en oeuvre ce prodige, la peinture, plus que toute autre activité de l’esprit, en a la charge.»  En 2004, il écrivait déjà : « La tâche du peintre est de faire apparaître, de faire voir, de montrer ce qui se donne. Et : « Le peintre est le gardien des bornes du paraître car il est celui qui filtre l’accès de l’invu au visible.» Ces deux philosophes confirmaient ainsi, avec d’autres penseurs, ce que de nombreux poètes et peintres avaient dit de leur art, Paul Klee pour ne citer que lui, qui dans une formule désormais célèbre disait : « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. »  



Robert Empain. L'ami Klee. 1987

Est phénomène tout ce qui nous apparaît dans la lumière du monde et dans la lumière de l’esprit. Est phénomène tout ce qui nous est donné : la vie, le corps, l’âme et l’esprit, la nature, les êtres vivants et les éléments matériels, la lumière, la terre, l’air et l’eau. Est phénomène tout ce qui se manifeste et se crée sans cesse, dans la nature et dans la culture, tout cela donc sans lequel il n’y aurait rien ni personne pour voir, recevoir, accueillir le donné et le donner à son tour.

    

    Rendre visible l’invisible, c’est rendre visible la vie elle-même. 

La vie dont nous vivons est le phénomène premier radical, le prodige, le don invisible en soi, qu’aucun vivant ne peut se donner à lui-même. La Vie, reconnue comme le phénomène premier par la phénoménologie radicale, agit invisiblement en tous et en tout. Elle s’éprouve, se connait, se meut et s’émeut et se transforme en nous les vivants pour se faire connaître et croitre en tous. L’artiste est ainsi celui qui reçoit, manifeste, prolonge, et accomplit en lui et par ses oeuvres, les oeuvres nécessaires à la Vie.




Egon Schieke. Dead Mother.1910


Face au nihilisme de notre temps, face à la destruction sans précédent du vivant, face à la réduction de la vie humaine à des fonctionnalités par l’objectivisme scientiste de la technique, la tâche la plus urgente de l’artiste est de faire ressentir par des oeuvres sensibles et fortes, le prodige qu’est la vie à l’oeuvre en tout un chacun comme en tous les phénomènes naturels donnés non pas pour la croissance exponentielle et délirante des marchés et des profits financiers, non pas seulement pour la survie matérielle de l’humanité, mais pour l’éveil et l’accomplissement spirituel des êtres humains, c’est-à-dire pour leur Naissance en l'Esprit et leur Salut.

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Texte : Robert Empain, 2021


Attention, les images ne sont pas les tableaux. 

vendredi 15 avril 2022

La vérité de l’idole et de l’icône. Le rapport entre l’art et la religion chez Jean-Luc Marion

 
Grâce à Jean-Luc Marion


  Le premier philosophe que j'ai commencé à lire à 16 ans était Gaston Bachelard. 
Parlant des poètes, Bachelard disait qu'ils étaient des phénoménologues nés. Cette affirmation venant de cet immense penseur me mit en confiance d'emblée, car, sans me croire poète, j'avais, dans mon enfance, été initié à la poésie et à la musique par ma mère et je suivais alors des études d'art et de peinture. Et si je ne comprenais pas encore grand chose à la méthode phénoménologique de Husserl, je me réjouissais que le phénoménologue Gaston Bachelard s'intéresse à ces choses élémentaires qui m'émerveillaient le plus : le feu, les éclairs, les chandelles, le vin, l'eau, les sources, les ruisseaux, les étangs, l'espace, les cavernes, les maisons, les armoires, les coffrets, la terre, la boue, la levure, la pain... bref, ces milles choses qui avaient nourri mes découvertes et mes rêveries d'enfant et qui nourrissaient encore mon imagination de jeune artiste. De plus, l'écriture poétique de Bachelard et les métaphores poétiques qu'il citait me parlaient et me firent comprendre ce qu'il voulait dire en parlant du poète phénoménologue né. Si ce que font les phénoménologues c'est d'abord suspendre tout savoir acquis à propos des choses ou des phénomènes qu'ils considèrent, c'était, me dis-je, tout simplement pour se faire poètes et décrire de leur mieux, et poétiquement dans le cas exemplaire de Bachelard, ce qu'ils vivent, voient et éprouvent en rencontrant tel ou tel phénomène en personne afin d'aller à son essence propre, à sa vocation particulière. C'est ainsi que, potentiellement, tout phénomène apparaissant dans le monde nous pouvons, nous les humains, nous tous qui, à l'image de Dieu, sommes faits poètes,  le connaître pour ce qu'il est en vérité : une réalité qui apparaît dans le monde et simultanément en nous, une réalité que nous pouvons connaître en la vivant phénoménologiquement, personnellement, subjectivement, poétiquement, humainement et divinement. Et non pas seulement objectivement comme le fait la méthode scientifique qui consiste, à l'inverse de la phénoménologique et de la poésie, à suspendre l'affectivité et la subjectivité, c'est-à-dire le propre de toute personne humaine et de tout poète, pour appréhender le phénomène considéré en tant qu'objet mesurable lors d'une expérience scientifique que toute expérience scientifique similaire pourra reproduire à l'identique pour en valider les résultats objectifs immuables. 
Le propos essentiel de Bachelard consistant justement à décrire en phénoménologue et en épistémologue ces modes opposés de connaissance humaine pour en dire les limites, les potentialités et les complémentarités. C'est ainsi que nourri par mes premières lectures phénoménologiques et poétiques, je les ai mises librement en pratique par la suite en tant que jeune peintre en partant personnellement à la rencontre de ces phénomènes esthétiques incommensurables nommés oeuvres d'art que mettent au monde, depuis la nuit des temps, ces humains nommés artistes. L'art, disait Paul Cézanne, est réservé à très peu d'individus, voulant dire par là que faire une véritable oeuvre d'art est réservé à très peu d'artistes, mais aussi que refaire une oeuvre dans une rencontre véritable est également réservé à très peu d'individus. Car, tant pour le peintre que pour l'amateur d'art, il faut pour atteindre le plus haut degré de l'art passer par la méthode phénoménologique, c'est-à-dire suspendre tout savoir objectif acquis sur l'art, pour rencontrer l'oeuvre en personne. Soit pour l'artiste, accueillir sa venue d'un Ailleurs ou d'un Autre que lui, d'une Donation et d'un Amour qui le précèdent pour lui donner de sa vie et de son art pour susciter sa venue au monde. Soit, la même chose pour l'amateur d'art, accueillir la venue de l'oeuvre d'un Ailleurs, d'un Autre que lui, d'une Donation et d'un Amour qui le précèdent, et lui donner de sa vie et de son attention pour ressusciter sa venue en lui. Si faire vivre et faire revivre ainsi l'art est réservé à très peu d'individus, en parler avec justesse est donné à très peu de philosophes. C'est pourquoi ma lecture assez récente et encore incomplète de Jean-Luc Marion m'a réjoui et réconforté au plus haut point, particulièrement par cet aveu qu'il fit dans son livre consacré à Courbet (2), cité ci-dessous par Jorge Luis Roggero : " Concevoir ce privilège du phénomène – faire apparaître la chose en soi, l’en-soi de la chose – constitue la seule et unique tâche de la phénoménologie. Mais accomplir, mettre en oeuvre ce prodige, la peinture, plus que toute autre activité de l’esprit, en a la charge." Une telle connaissance de la tâche du peintre comme une telle reconnaissance à son égard exprimées par un grand philosophe est très rare de nos jours. Elles ont immédiatement fait écho en moi à la qualité de phénoménologue né reconnue au poète par Gaston Bachelard. Par gratitude pour Jean-Luc Marion, je publie ci-dessous l'excellent article que Jorge Luis Roggero lui a consacré sur ces sujets. Qu'il en soit remercié.
 


    Dans son récent (2014) livre sur Courbet, Jean-Luc Marion donne à l’art la plus haute fonction :

Concevoir ce privilège du phénomène – faire apparaître la chose en soi, l’en-soi de la chose – constitue la seule et unique tâche de la phénoménologie. Mais accomplir, mettre en oeuvre ce prodige, la peinture, plus que toute autre activité de l’esprit, en a la charge 2.

    La peinture a la charge de faire apparaître, de faire voir, de montrer ce qui se donne. Selon La croisée du visible, le peintre est le gardien des bornes du paraître 3, car il est celui qui filtre l’accès de l’invu au visible 4. Ce sont les phénomènes saturés des idoles, ceux  qui, chaque époque, règnent sur les visibles naturels, […] qui nous obligent à tout voir à partir des paradigmes qu’impose leur fascination 5
     Cette fonction accordée la peinture pose déjà quelques problèmes. Bien que les statuts de l’idole et de l’icône aient changé, après l’introduction de la phénoménologie de la donation et de ses phénomènes saturés, il faut rappeler que, dans L’idole et la distance, Dieu sans l’être et La croisée du visible, c’est la religion qui avait le dernier mot.  Quel est donc le nouveau rapport entre l’idole et l’icône, dans la phénoménologie de la donation ? Se pourrait-il que l’icône ait encore le dernier mot ? 


Auto-portrait au chien noir. Gustave Courbet. 1842

Contrairement à sa légende, Gustave Courbet ne fut ni un peintre réaliste ni un peintre politique, encore moins un peintre provincial. Il fut révolutionnaire, bien sûr, mais en pratiquant, comme les plus grands,  la peinture à l’œil.  Expression à entendre au double sens d’une peinture 
gratuite (ne dépendant ni des commandes de l’État ni des prix du Salon), et surtout d’une peinture qui ne fait pas « à l’idée » ce quelle aurait déjà prévu – mais qui voit dans l’acte même de peindre. D’où une rupture avec le primat du dessin (Ingres), avec l’exotisme (Delacroix), le spectaculaire (Géricault), avec la maîtrise du regard du peintre, cela pour libérer la peine des hommes et l’élégance des choses. Courbet inaugure ainsi la vraie peinture de marines ; de nus érotiquement neutres ; de natures mortes, ou plutôt natures vives, rochers, feuilles et rivières aussi présents que des visages d’hommes. Comme Cézanne, qui se revendiquait de lui, Courbet élève les choses à leur dignité dernière : non des objets construits et produits, mais des phénomènes surgissant et se donnant d’eux-mêmes à voir. Le tableau  ne représente rien, il présente pour la première fois le visible en sa gloire.



     Ce texte propose l’hypothèse qu’il existe encore une primauté de l’icône sur l’idole fondée sur la notion de vérité que chacune implique. En effet, la vérité de l’idole semble moins originaire que la vérité de l’icône, dans la mesure où cette dernière accomplit éminemment la troisième réduction et l’anamorphose, en nous exposant à l’appel du visage, qui renverse l’intentionnalité par la destitution du Je.

 I 
 L’idole et l’icône en régime théologique 

     Dans L’idole et la distance, Dieu sans l’être et La croisée du visible, la théologie joue un rôle correctif l’égard de la métaphysique. L’étude "La croisée du visible et de l’invisible" établit le rapport entre l’idole esthétique-métaphysique et l’icône théologique, c’est-à-dire le rapport entre l’art et la religion dans le cadre du domaine de la réflexion théologique. 

    En mettant en oeuvre une analyse de la perspective, Marion rend compte des traits du tableau en tant qu’idole. La perspective implique un regard constitutif du tableau. L’idole n’existe qu’en tant regardée par un sujet. Comme Marion l’a bien établi dans Dieu sans l’être, l’idole dépend du regard qu’elle satisfait, puisque si le regard ne désirait s’y satisfaire, elle n’aurait ses yeux aucune dignité6. L’idole est produite par le regard 7. « Le moment décisif » ne se rapporte pas à sa fabrication, mais à son «investissement comme le regardable» 8. Ainsi, l’idole esthétique relève entièrement du regard du sujet pour apparaître. L’idole reste toujours déjà déterminée selon les conditions de possibilité formulées par le sujet. Le regard précède l’idole, pour ceci même que la visée précède et suscite ce qu’elle vise 9. La perspective est une manière de viser qui essaie d’organiser le visible au moyen de l’invisible. Le vide invisible de la perspective n’ajoute rien au visible réel, puisqu’il le met en scène 10. Cette mise en scène opère comme une objectivation du tableau. L’invisible n’a pas lieu dans le visible : il n’est que l’outil qui permet au regard perspectiviste de maîtriser la manifestation de l’oeuvre. Le visible est reconfiguré par la perspective, mais aucun invu ne devient visible, aucun nouveau visible n’est ajouté. L’invisible reste invisible. L’idole fonctionne comme un miroir : elle montre seulement ce que le sujet veut voir. « L’idole joue […] comme un miroir […] qui renvoie au regard son image, ou plus exactement l’image de sa visée, et de la portée de cette visée » 11. L’idole fixe le regard. Le regard se fige et le non-visé, l’invu, l’invisible non encore vu, disparaît. La perspective constitue un essai de maÎtriser aussi bien le visible que l’invisible, mais, en peinture, comme ailleurs, l’invisible se reçoit, mais ne se produit pas 12. On ne peut pas contrôler l’invisible. L’invisible advient de et par lui-même. Il s’agit donc de trouver la manière de défaire la perspective pour dépasser les limites de l’objectivation. Y a-t-il une visibilité qui ne mobilise pas la perspective 13 ? La réponse, selon Marion, est donnée par l’icône : 

 L’icône se soustrait définitivement à l’objectivité d’un spectacle dépendant de la conscience, en renversant la relation entre le spectateur et le spectacle : le spectateur se découvre invisiblement vu par le regard peint sur l’icône, qui, dès lors, apparaît comme l’écrin visible d’une instance centrale, jamais (par définition) peinte et invisible – le regard du saint, de la Vierge ou du Christ 14

    Tandis que l’idole résulte du regard qui la vise, l’icône provoque la vision en montrant l’invisible en tant qu’invisible 15. L’icône ne fixe pas le regard ; au contraire, elle suscite un regard infini qui ne peut jamais se reposer. L’icône ouvre donc l’immanence esthétique du tableau une transcendance de type religieux. La vérité en tant que rigoureuse correspondance entre le regard et l’idole est remplacée par la vérité paradoxale du regard de l’invisible que l’on ne maîtrise point, et qui nous regarde, nous concerne ; il s’agit de la vérité d’un visage qui nous envisage, qui nous demande une réponse. 


 II 
L’idole et l’icône en régime phénoménologique 

    L’idole et l’icône deviennent des phénomènes saturés dans Etant donné et De surcroît. D’un côté, l’idole subvertit la catégorie kantienne de la qualité en s’exerçant sous l’aspect de l’insoutenable et de l’éblouissement. 

La saturation marque en effet essentiellement le tableau : l’intuition y surpasse toujours le ou les concepts proposés pour la recueillir ; il ne suffit jamais de l’avoir une fois regardé pour l’avoir véritablement vu, au contraire de l’objet technique et du produit ; tout l’inverse, chaque regard porté sur le tableau ne me fait percevoir pas seulement, ni même d’abord ce que j’y vois, mais le fait même que je ne parviens pas  à le prendre en vue comme tel – qu’il recèle toujours encore l’essentiel de sa visibilité 16.  

    L’idole sature l’intuition en demandant la tâche infinie de la revoir, de changer notre regard pour essayer de saisir l’insaisissable. L’idole se donne sans concept. Elle nous impose la nécessité de changer sans cesse de regard pour affronter  l’insupportable éblouissement de sa donation 17. 

   D’un autre côté, l’icône en tant que phénomène saturé subvertit les catégories de la modalité  en s’exerçant sous l’aspect de l’irregardable et de l’irréductible. L’icône n’offre plus aucun spectacle au regard, ni ne tolère le regard d’aucun spectateur, mais exerce à rebours son propre regard sur celui qui l’affronte 18. Avec l’icône, l’anamorphose propre au phénomène saturé  atteint son accomplissement, sa dernière excellence 19. Le regard du visage d’autrui qui m’advient, qui s’impose  à moi, qui me précède et qui pèse sur moi, destitue toute primauté  du Je en le transformant en témoin. Car, loin de pouvoir constituer ce phénomène, le Je s’éprouve comme constitué par lui. Au sujet constituant succède donc le témoin – le témoin constitué20. 

     L’idole reste représentée par l’oeuvre d’art, mais elle acquiert le même statut que l’icône : le statut de phénomène saturé. En vertu de cela, l’idole ne peut plus être maîtrisée par aucun regard ou visée. Elle partage désormais le même type de vérité que l’icône, une vérité  qui remet en cause toute correspondance possible : la vérité  paradoxale propre  à la certitude négative qu’offrent les phénomènes saturés 21. Le phénomène saturé offre une expérience qui ne peut pas se réduire aux conditions de possibilité  de l’expérience, il présente le paradoxe d’une contre-expérience 22, à savoir une expérience de l’impossible dont on peut néanmoins acquérir une certaine certitude, quoique seulement négative. 


 III 
La primauté de la vérité de l’icône 

    L’icône, sous le régime phénoménologique, perd-elle dès lors toute primauté sur l’idole ? 
Il faut déjà rendre compte du rôle décisif de l’idole et de l’art dans la phénoménologie de la donation. La figure du peintre occupe un rôle décisif pour le phénoménologue, qui le prend, en quelque sorte, pour modèle : « le peintre est roi, autant et sans doute plus immédiatement qu’aucun philosophe 23 », parce qu’il a la tâche de faire apparaître l’invu, et non pas seulement de réfléchir sur son apparition. Les idoles (les oeuvres d’art) sont les paradigmes de la visibilité  de chaque époque 24. Elles sembleraient donc avoir la primauté. Il convient néanmoins de garder à l’esprit que, dans De surcroît, l’icône est présente comme le phénomène saturé qui accomplit au plus haut degré  la troisième réduction : la réduction à l’appel pur 25

 Le visage […], plus que tout autre phénomène, doit apparaître sous la figure non d’un spectacle d’objet, mais d’un appel. Le visage, phénomène saturé selon la modalité, accomplit plus peut-être que tout autre phénomène (saturé ou non) l’opération phénoménologique de l’appel : il survient ( événement), sans cause ni raison (incident), quand il le décide (arrivage), et impose le point de vue d’où le voir (anamorphose) comme un fait accompli 26. 

    Le visage a un privilège parce qu’il accomplit, plus que tout autre phénomène, l’appel qui renverse toute intentionnalité, en advenant « sans cause ni raison », par sa propre initiative, et en imposant l’anamorphose. Le point de vue anamorphique renverse toute perspective possible ou essaie de contrôler la visibilité à partir d’un sujet transcendantal, puisqu’il donne l’initiative au phénomène 27. Tandis que l’événement, l’idole et la chair remettent en cause l’idée de l’horizon, l’icône – qui en outre rassemble en elle les caractères particuliers des trois précédents types de phénomènes saturés 28 – a la fonction de destituer le Je 29. C’est ainsi qu’elle détient un privilège fondamental. Le visage d’autrui met en question la censée primauté du Je. Dès lors, l’icône est le phénomène paradigmatique par lequel le sujet devient adonné. La possibilité des phénomènes saturés relève de cette transformation du sujet devenu adonné. En raison de cela, on pourrait affirmer que l’icône opère une sorte de condition de possibilité pour l’idole. 
    Si l’on prête attention à la notion de vérité impliquée par l’icône, on peut confirmer sa primauté. Dans l’article « Une question de réponse », Marion s’étend sur la notion de vérité. La liberté n’advient pas après l’établissement de la vérité. En revanche, notre temps étant celui du nihilisme, la vérité dépend de la liberté, c’est-à-dire qu’elle relève d’une décision : la vérité demande une détermination herméneutique 30. L’herméneutique propose diverses figures de cette pratique de la vérité (la fusion d’horizons chez Gadamer, la  métaphore vive et ce que donne à penser le symbole chez Ricoeur, la subordination du «en tant que» apophantique au « en tant que » existential chez Heidegger). Toutes ces figures renvoient la forme pure de l’appel 31

Car la vérité ne se découvre jamais immédiatement comme un spectacle ni ne se prononce immédiatement comme un énoncé ; elle ne se découvre que immédiatement, en affrontant, traversant et comblant l’écart entre ce qui se donne et ce qui éventuellement se montre 32

    La vérité exige de nous une pratique herméneutique qui consiste à gérer l’écart entre ce qui se donne et ce qui se montre 33. 

Elle ne précède pas seulement ni toujours la liberté, quoi elle imposerait une norme invariable, mais elle procède aussi et sans doute d’abord de la liberté, comme une réponse permet seule de manifester et de sanctionner un appel 34. 

    Cette notion générale devrait fondre sur la structure herméneutique de l’appel et la réponse prend comme modèle paradigmatique la réponse, l’appel du visage d’autrui dans le phénomène saturé de l’icône. Dans De surcroît, cette vérité du visage s’atteste par une sorte de foi : la confiance « offre le seul accès phénoménologiquement correct au visage d’autrui » 35

 IV 
Le rapport entre l’art et la religion 

    Pendant la séance avec Marion au Collège Iconique en 2003, Jacob Rogozinski a posé une question urgente. Il lui a semblé que la dimension critique de la distinction entre l’idole et l’icônepostulée dans Dieu sans l’être perdait toute pertinence dans les ouvrages phénoménologiques, où il ne s’agirait plus de la différence entre l’idole et l’icône, mais de la différence entre phénomène commun et phénomène saturé 36. Marion a répondu que l’évolution du concept d’idole était moins grande qu’il n’y paraissait. Il soulignait par surcroît que l’idole n’avait pas un sens négatif dans Dieu sans l’être, mais bien une neutralité phénoménologique 37
    Bien que l’on puisse être d’accord avec Rogozinski, il faut d’emblée rappeler la distinction entre philosophie (phénoménologie) et théologie, introduite par Marion dans Etant donné. L’idole et l’icône ne deviennent des expressions du phénomène saturé dans une perspective strictement philosophique. La réflexion théologique doit rester exclue par rapport à l’idole et l’icône. La critique théologique ne peut plus être exercée sur l’idole en utilisant l’icône, puisque cette dernière n’appartient plus au domaine théologique. Mais peut-on soutenir une distinction aussi stricte entre la philosophie et la théologie ? De quel type est leur relation ? La religion garde-t-elle un rôle correctif l’égard de la philosophie ?
    Dans un article récent, Claude Romano se demande si la vérité paradoxale des phénomènes saturés ne remet pas en question la distinction entre philosophie et théologie maintenue par Marion. Selon Romano, le paradoxe 

(...) ne peut être philosophique que s’il est révélé » d’abord par d’autres moyens que ceux de la philosophie : dans notre tradition européenne, il est théologique et christologique. Pascal et Kierkegaard sont   cet  égard les philosophes du paradoxe par excellence parce qu’ils en sont d’abord les penseurs religieux et du religieux 38.
 
    Tout d’abord, avant de prendre position, on doit considérer que Marion a changé d’avis quant à la possibilité de la distinction entre philosophie et théologie. 
Dans l’article de 2010, « Remarques sur l’utilité en théologie de la phénoménologie », Marion souligne que l’on ne peut plus essayer de dresser une frontière nette et ferme entre les deux. Aujourd’hui, la philosophie ne peut pas assurer, comme elle le faisait dans la période moderne antérieure, la validité d’une telle distinction des domaines 39
     Si l’écart entre les deux n’existe plus, on peut se risquer à affirmer une sorte d’imbrication entre philosophie et théologie chez Marion. Bien que l’on puisse déjà la trouver dans le phénomène saturé de la révélation 40, ou dans l’idée de «Dieu » comme l’irréductible ou le phénomène impossible 41, il est possible de soutenir que l’icône constitue une voie de passage particulière entre philosophie et religion, opérant dans la phénoménologie de la donation. Dans la conclusion de Certitudes négatives, loge du paradoxe, Marion souligne : 

L’icône ouvre ainsi l’espace de l’éthique, mais sans doute aussi d’autres lieux – tous ceux où je ne dispose pas du concept pour régir le phénomène, mais, dans le meilleur des cas, le reçoit comme un impératif 42


Visage du Visage. R.E. 1999



    Un de ces autres lieux peut certes être le lieu religieux. L’Eloge du paradoxe conclut en citant Kierkegaard 43. Comme on l’a vu, la vérité de l’icône demande une confiance pour être saisie, autrement dit, elle demande une sorte de "saut de la foi". Se pourrait-il que derrière toute icône se trouve le phénomène saturé du Christ comme « l’icône de l’invisible » 44, de la même manière que l’on remarque « la merveille du moi revendiqué par Dieu dans le visage du prochain » 45 ? Se pourrait-il que le privilège de l’icône, fondé sur l’appel du visage qui accomplit éminemment la troisième réduction et le renversement de l’intentionnalité, repose sur un fond religieux ? 

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1 Je tiens à remercier Andrès Lanoue-Timm et Fernanda Ocampo de leur aide la rédaction française du texte. 
2 Jean-Luc MARION, Courbet ou la peinture à l’oeil, Paris, Flammarion, 2014, p. 10. 
3 Id., La croisée du visible, Paris,  éditions de la Différence, 1991, p. 52. 
4 Ibid. 
5 Id., De surcroît.  études sur les phénomènes saturés, Paris, PUF, 2010, p. 86. 
6 Id., Dieu sans l’être, Paris, PUF, 1991, p. 18. 
7 Ibid., Le regard fait l’idole, non l’idole le regard  , p. 19. 
8 Ibid. 
9 Ibid. 
10 Id., La croisée du visible, p. 13. 
11 Id., Dieu sans l’être, p. 21. 
12 Id., La croisée du visible, p. 46. 
13 Bien entendu, après Cézanne la peinture se passe de la perspective, mais seule l’icône peut vraiment la surmonter. Marion nous rappelle que le Carré blanc sur fond blanc de Malévitch a été  considéré  omme une icône. Cf. La croisée du visible, p. 40. 
14 Ibid., p. 44. 
15 Id., Dieu sans l’être, p. 29. 
16 Id., Etant donné . Essai d’une ph nom nologie de la donation, Paris, PUF, 1997, p. 320 
17 Ibid., p. 320-321. 
18 Ibid., p. 323. 
19 Ibid. 
20 Ibid., p. 302. 
21 « Si une question douée de sens, correctement formulée et sans contradiction logique, reste sans réponse possible pour un esprit fini, et même ne doit pas, pour des raisons a priori, recevoir de réponse selon les critères d’une rationalité finie (métaphysique, les deux principes de contradiction et de raison suffisante) – alors une telle question en tant que toujours cherchée et toujours laissée sans réponse, qui survit pourtant  à cette absence, ne donne-t-elle pas une réalité à penser (cogitabile) et ne mérite-t-elle pas un rang de certitude négative ?  Jean-Luc MARION, Certitudes négatives, Paris, Grasset, 2015, p. 19-20. 
22 Id., Etant donné, p. 300-302. 
23 Id., De surcroît, p. 86. 
24 Ibid. 
25 Id., Réduction et donation, Paris, PUF, 1989, p. 296. 
26 Id., De surcro t, p. 149. 
27 Id., Etant donné, p. 166ss. 
28 Ibid., p. 324. 
29 Ibid., p. 280-309. 
30 Id., « Une question de réponse », in Philippe CAPELLE-DUMONT et Yannick COURTEL ( ds.), Religion et liberté, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2014, p. 24. 
31 Ibid., p. 25. 
32 Ibid. 
33 Id., Quelques précisions sur la réduction, le donné, l’herméneutique et la donation , in Christian SOMMER (d.), Nouvelles phénoménologies en France, Paris, Hermann, 2014, p. 233, et Jean-Luc MARION, Givenness and Hermeneutics, Milwaukee, Marquette University Press, 2013, p. 62. 
34 Id., Une question de réponse , op.cit., p. 26. 
35 Id., De surcroît, p. 152. 
36 Id., Ce que nous voyons et ce qui apparait, Paris, INA, 2015, p. 74-75. 
37 Ibid., p. 76. 
38 Claude ROMANO, Le don, la donation et le paradoxe, in Philippe CAPELLE-DUMONT (d.), Philosophie de Jean-Luc Marion. Phénoménologie, théologie, métaphysique, Paris, Hermann, 2015, p. 13. 
39 Cf. Jean-Luc MARION,  Remarques sur l’utilité en théologie de la phénoménologie, in José  M. Cantô  s.j. y Pablo FIGUEROA s.j. (dir.), Filosofia y teologia en diâlogo desde América Latina. Homenaje a Juan Carlos Scannone en su 80 cumpleanos, Cordoba, EDUCC, 2013, p. 540. 
40 Id., Etant donné , op. cit., p. 325-342. 
41 Id., L’irréductible , in Jean-Luc MARION, Figures de phénoménologie. Husserl, Heidegger, Levinas, Henry, Derrida, Paris, Vrin, 2012, p. 179-188, et Jean-Luc Marion, Certitudes négatives, p. 87-127. 
42 Ibid., p. 313. 
43 Ibid., p. 317. 
44 Id., Christ as Saturated Phenomenon: The Icon of the Invisible, 2014 Gifford Lectures Series,University of Glasgow, https://www.youtube.com/watch?v=_5xqsgVu6Aw. 
45 Cf. Emmanuel LEVINAS,  La mauvaise conscience et l’inexorable , in De Dieu qui vient à l’idée, Paris, Vrin, 1992, p. 265.

L'homme de foi est celui ou celle qui, quand Dieu dit "Je suis", répond "Me voici !"


Grâce à toi Jean-Luc Marion*


 Il est impossible, voire inepte, de vouloir expliquer Dieu.


Je viens de terminer le récent livre d'entretiens de Jean-Luc Marion, Paroles données, paru récemment aux Editions du Cerf. Ce livre enthousiasmant reprend quarante entretiens sur une trentaine d’années, qui tous tiennent parole sans se dédire. Il s’agit, en les rassemblant, de défendre l’art de la conversation contre les idéologies qui transforment le débat public en champ de ruines. Mais aussi de se faire une idée assez juste de son parcours. Les Rétrospections livrent une auto-interprétation où les livres de Marion se relient dans un projet au fur et à mesure plus conscient de lui-même. Dans De la philosophie, on sonde cette discipline sur les points où elle se met en crise. Dans De l’amour, il s’agit de retrouver la puissance de cette «raison merveilleuse et imprévue» (Rimbaud), à peine aperçue par la philosophie. Dans De quelques penseurs, on esquisse les figures les plus significatives, donc d’abord Heidegger et Levinas, Spinoza, Péguy,  Dans De la situation des chrétiens, ce que l’on dit en tant que chrétien s’adresse cependant à tous puisque, par définition, le catholicisme a vocation à l’universalité. Enfin, on ajoute des contributions à la revue Le Débat, diagnostiquant un parcours au sein de l’époque du nihilisme. Je publie ci dessous des propos qui ne se trouvent pas dans ce livre, recueillis par Catherine Golliau et François Gauvin Publié le 12/07/2012 dans| Le Point


Auto-portrait de Dürer en Christ


Le Point : L'homme est-il un animal religieux, même s'il se réclame de l'athéisme le plus radical ?

Jean-Luc Marion : Dieu constitue ce qu'il y a de plus intérieur à l'homme, plus intérieur à lui que lui-même, disait saint Augustin. Certains Grecs soutenaient déjà la divinité de l'esprit en l'homme. Et aujourd'hui, les anthropologues s'accordent pour dire que l'humanisation de la vie biologique commence quand apparaît un culte des morts et donc la question du divin. Oui, l'homme a en propre l'animalité "religieuse". Quant à ceux qui se disent athées, ils prennent encore et toujours position sur Dieu puisqu'ils lui apportent une dénégation. Loin d'être indemnes de Dieu, ils se définissent par la référence négative envers la possibilité qu'il existe. Car, si l'on veut récuser Dieu, il faut ouvrir la question de Dieu. Comme elle porte sur l'impossible et l'inconditionné, rien ne la disqualifie. A la limite, on pourrait même dire que notre impuissance à "prouver l'existence de Dieu" renforce la question de Dieu.

Pourquoi ?

Parce que avant de "démontrer l'existence de Dieu", nous l'aimons déjà sans le savoir par un "pourquoi ?". Utilisons l'analogie du rapport amoureux : que sais-je vraiment de celui ou de celle qui, pour moi, importe en ce moment le plus ? Même en accumulant les informations sur son compte, je n'atteindrai jamais son essence. Et malgré, ou plutôt pour cela, parce que je ne puis, je lui suis d'autant plus attaché ; comme, chez Proust, le Narrateur aimait Albertine sans la connaître ou comme Swann cessera d'aimer Odette dès qu'il la connaîtra. Notre rapport avec Dieu relève de cette connaissance par incompréhension. Le paradoxe tient à ce que nous persistons à parler de lui avec le même équipement conceptuel que pour les choses du monde. Nous voulons vérifier, prouver, constituer, démontrer, etc. Donc faire de Dieu un objet d'étude comme un autre. Cette volonté de possession relève de la pornographie. Car qu'est-ce que la pornographie, sinon s'emparer du corps de l'autre, comme d'un objet disponible ?

Essayer de "penser" Dieu n'est donc qu'une illusion ?

Tout dépend de ce qu'on entend par "penser". Penser Dieu équivaut-il à le constituer en un objet ? Ou à viser ce qui reste absolument autre que moi ? De Dieu les bons théologiens disent qu'il porte tous les noms, mais qu'il n'en a aucun, qu'il est "anonyme et polyonyme". La littérature amoureuse en témoigne bel et bien : elle donne une infinité de noms à l'aimé, noms enfantins, obscènes, métaphoriques, etc. L'autre, si je l'aime, doit pouvoir répondre à une infinité de noms dont aucun n'est propre (un nom administratif n'aurait ici aucune pertinence). Il en va exactement ainsi pour "Dieu", qui n'est pas le nom propre de Dieu, puisqu'il en reçoit (en appelle ?) une infinité - Yahvé, Elohim, El, Shaddaï, Allah, etc., tous résumés dans le nom "le Nom", que l'on ne doit pas dire directement. Et si, très logiquement, dans beaucoup de religions, il ne faut pas prononcer le nom, cet interdit nous avertit que Dieu ne peut se dire que comme inconcevable, incompréhensible. Car Dieu est Dieu, nom de Dieu.

Pourtant, la métaphysique a essayé de penser "Dieu"...

Certes, et jusqu'à Kant elle a eu tendance à introduire Dieu dans le système de définition de tous les autres "étants" : toutes les choses du monde sont, donc Dieu est, et il est nécessairement comme l'étant le plus parfait. Même si, après Kant, elle a renoncé à démontrer l'existence de Dieu, Dieu est resté en philosophie comme la condition de la moralité, l'auteur moral du monde, terminant sa carrière en garant d'un système de valeurs. Mais ici tout se retourne en nihilisme ; car qu'est-ce qu'une valeur ? Il n'y a de valeur, à proprement parler, que financière, qui s'évalue et se dévalue. Bref, la valeur n'a pas de valeur. D'où le contresens, le blasphème même, de rabaisser Dieu au rang d'une valeur, ou, pire encore, d'une valeur à défendre. Comme si l'homme pouvait "défendre" Dieu !


Ecce homo. James Ensor


Alors, comment parler de Dieu ?

En s'interrogeant d'abord sur la pertinence des concepts que l'on prétend utiliser. Car la question de Dieu ne met pas Dieu en crise, mais d'abord celui qui pose la question. Sait-il de quoi il parle ou ce qu'il cherche, pourrait-il le reconnaître si d'aventure il le rencontrait ? A entendre certains parler de Dieu, on a l'impression d'entendre des sourds commenter une partition de Beethoven, des buveurs de Coca-Cola discuter des vertus d'un pommard. Pour parler de Dieu, encore faut-il connaître un peu les règles du jeu, ne pas disputer une partie d'échecs sur un damier. Car, si l'on ne peut pas se dispenser de parler de Dieu, cela ne donne pas le droit de dire n'importe quoi. Il faut donc accepter les paradoxes inévitables qu'impose ce nouveau cas : connaître sans comprendre, aimer avant et pour connaître, etc.

Des recherches scientifiques sur l'existence de Dieu sont-elles possibles ?

A strictement parler, il n'y a et ne peut y avoir aucune "recherche scientifique sur l'existence de Dieu". Justement parce que ces recherches portent sur des objets, et que ni l'existence ni Dieu n'appartiennent à l'objectivité. Encore une fois, il faut mesurer les mots qu'on utilise quand on s'approche de la région de Dieu.

La croyance en Dieu n'ouvre- t-elle pas la porte par définition à l'irrationnel ?

Il ne faut pas confondre croyance et foi. La croyance consiste à tenir pour vraie une opinion, même sans aucune confirmation expérimentale ou démonstration rationnelle. Il s'agit donc du niveau le plus bas de la certitude, indispensable pourtant dans la vie quotidienne. La foi définit l'expérience s'attestant elle-même dans la rencontre d'un interlocuteur, non compréhensible comme un objet, mais qui ne cesse de déployer sa cohérence. Il s'agit de la forme la plus globale de la vérité.


Mais la foi n'exclut-elle pas la raison ?

Non, et la vraie question ici ne porte pas sur la foi, mais sur la raison. Quel sens lui donnez- vous ? Comment la raison reste-t-elle rationnelle ? Concevons que la rationalité s'est élargie depuis un siècle et, chaque fois, cet élargissement a permis une meilleure approche de la Révélation. La philosophie du langage a montré que celui-ci ne consiste pas d'abord à dire quelque chose de quelque chose, mais à dire quelque chose (voire rien) à quelqu'un. Une avancée qui a permis de comprendre autrement le langage de la Bible. La phénoménologie a montré également que l'Autre n'est pas un objet, et que la chair n'est pas un corps parmi d'autres. Ce qui permet de penser que je peux recevoir autrui dans sa chair, et qu'il peut me donner sa chair en me donnant la mienne : c'est ce qui se passe dans l'eucharistie. La philosophie nous a aussi appris à concevoir que l'être, au sens de la métaphysique, n'offre pas le dernier horizon de l'expérience des choses. D'où l'on peut inférer que Dieu peut ne pas rester soumis à l'être ; dès lors, la Création et la Résurrection, qui adviennent à partir d'une situation hors d'être, retrouvent leur droit à la rationalité.

Et la virginité de Marie, mère de Dieu, devient ainsi un phénomène rationnel ?

La virginité de Marie signifie le nouveau commencement du monde dans le Christ. Si Dieu outrepasse l'être, parce qu'il le crée, alors la re-Création du monde devient aussi vraisemblable que la Création ou que la résurrection de la chair. La rationalité ne se confond pas avec le rationalisme...



Je suis là. R.E. 1994


Vous comparez les fondamentalistes à des idolâtres. Pourquoi ?

Parce que le fondamentaliste récupère ce qu'il nomme "Dieu" à son profit et le transforme en ce dont il a besoin. Or, qu'est-ce qu'une idole ? Un miroir invisible dans lequel celui qui parle projette l'optimum rêvé de son désir. Ainsi, comme je suis faible, je désire la toute- puissance, donc je l'imagine et l'attribue à Dieu. Que cette puissance reste sensible - un animal divinisé - ou bien intelligible - un Dieu mathématicien -, cela ne change rien à l'idolâtrie. Et les visions les plus abstraites ne sont pas les moins idolâtriques, d'autant qu'elles semblent plus inoffensives. Les fondamentalistes ne disent en fait rien de Dieu ; au mieux, ils prétendent que Dieu parle en leur faveur à eux.

Alors, qu'est-ce qu'un vrai homme de foi ?

C'est celui ou celle qui, quand Dieu dit "Je suis" - et il est le seul à pouvoir le dire vraiment -, répond "Me voici !".

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Xénophane de Colophon (570-475 av. J.-C.) "Unique et tout puissant, souverain des plus forts, Dieu ne ressemble à nous ni d'esprit ni de corps." Cité par Clément d'Alexandrie dans "Les stromates".

Aristote (384-322 av. J.-C.) "Le premier moteur immobile est donc un être nécessaire, il est le bien, et, par conséquent, un principe... (...) Dieu est la pensée qui se pense elle même..." "Métaphysique".

Philon d'Alexandrie (12 av. J.-C.- 54 apr. J.-C.) "Le langage ne peut s'élever jusqu'à Dieu : Dieu est inaccessible, insaisissable ; il recule et fuit." "Légation à Caïus ou Des vertus".

Anselme de Cantorbéry (1033-1109) "L'Etre qui est tel que rien de plus grand ne puisse être pensé, ne peut être dans la seule intelligence.""Proslogion", 1077-1078.

Baruch Spinoza (1632-1677) "Il ne peut exister et on ne peut concevoir aucune autre substance que Dieu (ou la nature)." "Ethique", 1677.

Blaise Pascal (1623-1662) "Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter." "Pensées", 1670.

Voltaire(1694-1778) "L'univers m'embarrasse, et je ne puis songer / Que cette horloge existe et n'ait point d'horloger." "Les cabales", 1772.

Ludwig Feuerbach (1804-1872) "Tous les attributs que la religion accorde à Dieu ou au divin ne font que définir l'essence véritable de l'homme et de la parole humaine." "L'essence du christianisme", 1854.

Friedrich Nietzsche (1844-1900) " Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ?""Le gai savoir", 1882.

* Jean-Luc Marion, philosophe, membre de l'Académie française. Catholique convaincu, ce spécialiste mondial de Descartes fut conseiller de Mgr Lustiger.

Philosophe éclectique

Jean-Luc Marion est un phénoménologue averti, intéressé par Dieu, mais aussi par l'amour, la chair... et Tintin.

- " Questions cartésiennes ". Tome 1 : " Méthode et métaphysique " (PUF 1991). Tome 2 : " Sur l'ego et sur Dieu " (PUF, 1996).

- " Le phénomène érotique " (Grasset, 2003).

- " Tintin le terrible ou l'alphabet des richesses ", avec Alain Bonfand (Hachette " Pluriel ", 2006).

- " Certitudes négatives " (Grasset, 2010). - " Dieu sans l'être " (PUF, 2010).

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* Professeur à la Sorbonne et à l’université de Chicago, membre de l’Académie française, Jean-Luc Marion est un des philosophes français les plus renommés. Il est l’auteur d’une oeuvre reconnue mondialement, qui oscille entre histoire de la philosophie, phénoménologie et théologie.