dimanche 24 juin 2018

Là où l’air est plus pur, le ciel plus découvert, et Dieu plus familier

Grâce au Père Dom Jean Pateau
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SAINT JEAN BAPTISTE
Homélie du Très Révérend Père Dom Jean PATEAU
Abbé de Notre-Dame de Fontgombault
(Fontgombault, le 24 juin 2018)


Vox clamantis in deserto.
Voix de celui qui crie dans le désert.
(Jn 1,23)


Saint Jean Baptiste au désert par Domenico Veneziano




La naissance de Jean-Baptiste accomplit le signe donné par l’Ange Gabriel à Marie au jour de l’Annonciation : « Voici que dans sa vieillesse, Élisabeth, ta parente, a conçu elle aussi un fils, et elle en est à son sixième mois, alors qu’on l’appelait la femme stérile. » (Lc 1,36) Cette naissance miraculeuse révèle la vocation de Jean. Dieu rend fécond ce qui semblait irrémédiablement stérile, et Jean en est l’heureux témoin.
Alors que nous entendons les cris de l’enfant de la vieillesse, comment ne pas penser à l’étrange carte de visite que le Baptiste donnera aux prêtres, aux Lévites et aux pharisiens envoyés avec mission de s’enquérir de son identité : Voix de celui qui crie dans le désert. Jean ne révèle pas son identité, mais sa mission. Il est ‘Voix’. Sa vie, comme le montre déjà sa naissance, n’aura qu’un but : manifester « celui qui crie dans le désert ».

À quoi bon crier dans un désert ? Qui, perdu dans les sables des dunes, à perte de vue et sous un soleil écrasant, entendra cette voix ? Le désert pourrait-il être le lieu d’un quelconque bienfait ? Il semble bien plutôt le lieu de la mort. 
Mais est-il vraiment nécessaire qu’une parole soit entendue pour qu’une parole puisse être dite ? N’y aurait-il pas même certaines paroles qui ne peuvent se prononcer que dans un désert ? Le désert, disait Origène, c’est le lieu où « l’air est plus pur, le ciel plus découvert, et Dieu plus familier ». (Hom. XI,4 sur St Luc – SC 87,192) Autrement dit, le désert est le lieu par excellence où « Dieu fait grâce ». Telle est justement la signification du prénom « Jean », issu des mots hébreux yehô et hânan qui signifient : « Dieu est miséricordieux ».

Mais comment Dieu fera-t-il grâce si personne ne prête l’oreille à la Voix de Jean, si personne ne prend le chemin du désert afin d’écouter sa voix et de rencontrer la parole qui ne peut s’entendre que dans le désert ? Quitter le monde, gagner le désert, afin d’y prononcer la parole, telle est la vocation de Jean. 
Quitter le monde pour entendre la parole, tel est l’appel que doit mettre en oeuvre tout homme, pour autant qu’il soit attentif à sa vocation. Dès le sein maternel, Dieu s’est souvenu de Jean, il se souvient aussi de chacun d’entre nous. Nous souvenons-nous de lui ? Prenons nous le chemin du désert ? Attendons-nous sa parole ? Attendre la parole, ce n’est pas se contenter d’une demi-vérité, d’une réponse superficielle. 
Attendre la parole, c’est débuter un chemin qui semble ne pas vouloir finir. Jean est le poteau indicateur, il n’est ni le chemin ni son terme. L’interrogation sur l’identité de Jean ne reçoit pas de réponse.
Déjà, auprès de son berceau, les amis de la famille se demandaient : « Qui sera cet enfant ? » Aujourd’hui, on dirait : « Que fera cet enfant ? » Ils n’eurent de réponse que la prophétie de Zacharie : 

Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, 
qui visite et rachète son peuple. 
Il a fait surgir la force qui nous sauve... 
 Toi aussi, petit enfant, tu seras appelé 
prophète du Très-Haut ; 
tu marcheras devant, à la face du Seigneur, 
et tu prépareras ses chemins… 
pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres 
et l’ombre de la mort pour conduire 
nos pas au chemin de la paix. » (Lc 1,68-69;76.79)


Quel est donc ce chemin de la paix ? Qui est celui qui crie dans le désert, celui qui est notre paix ? Le lendemain de sa rencontre avec les envoyés des Juifs, voyant Jésus venir vers lui, Jean déclara : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. » (Jn 1,29)

Depuis le premier péché, chaque homme a une fâcheuse tendance à se considérer comme le centre de l’univers. Compte tenu du nombre des êtres humains, cela fait beaucoup de centres pour un seul univers. De là naissent bien des conflits. Jean, lui, reçoit le Seigneur comme le but de toute vie. Le centre de gravité de l’univers, si l’on peut parler ainsi, ce n’est pas chaque homme, c’est Dieu, et c’est vers lui que chaque vie doit être réorientée.


Prophète. Huile, collage et aquarelle sur papier. 1996



Pour orienter sa vie vers le Seigneur, il faut renoncer à soi-même, s’oublier, s’alléger de ce qui alourdit ou qui fausse le cap ; prendre le chemin du désert, du dépouillement. 
Des hommes ont ressenti, dès les premiers siècles de l’Église, le besoin de suivre la vocation de Jean dans sa radicalité. Ce sont les moines. En renonçant à eux-mêmes, ils prennent le parti de chercher Dieu seul. 
Les paroles du prophète Isaïe appliquées au Précurseur attestent de la fécondité de telles vies cachées : 
Je fais de toi la lumière des nations,  pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre... Les rois verront, ils se lèveront, les grands se prosterneront à cause du Seigneur qui est fidèle, du Saint d’Israël qui t’a choisi. (Is 49, 6-7)

Pensons par exemple à l’impact de la vie monastique sur le Moyen-Âge et le développement de la chrétienté. 
Mais suivre Jean, ce n’est pas nécessairement gagner le cloître. C’est aussi travailler à faire de son coeur, Dieu aidant, un lieu où « l’air est plus pur, le ciel plus découvert, et Dieu plus familier. » C’est renoncer aux addictions qui emprisonnent, à l’alcool, à la pornographie, aux médias ; c’est bannir de son coeur l’esprit de haine, de colère, de murmure, de critique ; c’est se faire tout à tous.

Avec la naissance d’un enfant commence une histoire d’amour dont Dieu a l’initiative : « Dieu fait grâce. » Auprès de chaque berceau demeure l’interrogation : « Qui sera cet enfant ? » Ou plutôt : « Vers qui ira cet enfant ? » 
Si la grâce du baptême vient illuminer cette âme, elle sera appelée, en vertu du sacerdoce commun des fidèles, à devenir comme Jean la « voix de celui qui crie dans le désert ». Quelle place prendra effectivement la spiritualité du désert dans le développement de cette vie ?

La vie de Jean n’est pas une belle histoire qu’on se raconte, mais l’exemplaire de toute vie qui se prétend chrétienne. Dieu veut nous rendre féconds. Prenons le temps du silence, le temps de nous retirer loin des bavardages mondains et des mensonges des médias. Gagnons le désert, préservons en nos coeurs un désert, un lieu où « l’air est plus pur, le ciel plus découvert, et Dieu plus familier ».
Amen.
Illustrations :  Domenico Veneziano & Robert Empain

jeudi 14 juin 2018

Une oeuvre pour mon voisin


Une vitrine de la pharmacie du Cabinet d'art thérapie. 1999

En 1999, je décidai de suspendre pour un temps ma pratique picturale pour me vouer à des interventions artistiques et poétiques autour de moi dans mon quartier. Suite à une rencontre fortuite avec la médecin en chef d'un Centre médical proche de mon atelier - Le Centre médical Galilée à Saint-Gilles (une commune de Bruxelles) - l'équipe de médecins du Centre accepta que je crée en leurs murs un Cabinet d'art thérapie dont le but était de soigner gratuitement avec de l'art les patients ordinaires pour une part, les toxicomanes et les médecins pour une autre. Mon idée était simple : la médecine était un art qui s'égarait dans la technique et l'art est une création de la Vie même qui se mourait à force de spéculations. Il fallait donc que ces deux grands malades se régénèrent et se guérissent l'un l'autre pour se remettre au service de la Vie !
C'est ainsi que tous les samedis après midi pendant deux années, j'ai donné des consultations gratuites au terme desquelles je prescrivais aux malades des chef-d'oeuvres de la peinture, de la poésie et de la musique de tous les temps, dont j'avais fait ma pharmacie en ce lieu. Je précisais les doses requises de lectures de littérature et de poésie, d'attention soutenue de telle ou telle oeuvre dans tel musée de la ville et d'écoutes répétées de telle ou telle oeuvre de belle et grande musique, le tout assorti de praxis adaptées aux symptômes diagnostiqués. Je montai plusieurs expositions avec des artistes patients du Centre et avec eux nous participions aux Parcours d'artistes de la Commune. Une exposition que je montai à cette occasion s'intitulait "Etranger", j'y participai en distribuant dans les rues, en guise de papiers d'identité pour les sans papiers des tracs poétiques intitulés Bouts de papiers. J'avais aussi, clandestinement, fait passer des photos d'identité universelle au Visage du Christ etc, Ces activités me firent repérer par les autorités communales qui me demandèrent de me joindre au Comité culturel dont le but était de réfléchir à l'amélioration du Parcours d'artistes de Saint-Gilles. A l'issue de quelques réunions, je remis par écrit au Comité culturel et aux autorités une proposition de démultiplication du dit Parcours, qui consistait à proposer aux artistes de la Commune, de créer chaque année des oeuvres pour leurs voisins... A ma connaissance, cette idée ne s'est jamais concrétisée, mais je pense qu'elle a encore toute sa pertinence... Voici donc cette proposition, légèrement corrigée pour cette publication, mise à la disposition de ceux qui voudraient la mettre en pratique...




Une oeuvre pour mon voisin

Note pour le Comité Culturel du Parcours d’Artistes 8, une prescription du Cabinet d'art thérapie, par Robert Empain

La Commune de Saint-Gilles prépare son huitième Parcours d’Artistes. Elle a appelé des critiques, des galeristes, des représentants des pouvoirs publics, des artistes, à réfléchir au devenir de la manifestation. Nous avons d’abord formé avec les responsables du Service Culturel de la Commune un groupe informel de travail, rebaptisé récemment par Denis Gielen ; “ Comité Culturel ”.
Avant de présenter l’idée simple de “ Une oeuvre pour mon voisin”,  je   souhaite saisir l’occassion pour évoquer brièvement ce que sont aujourd’hui pour moi les enjeux d’une politique culturelle sociale et rappeler l’analyse critique de Parcours d’Artistes que j’ai exprimée lors de la première réunion ; le sens que peut prendre cette nouvelle idée dans la manifestation et dans le contexte de l’époque s’en dégagera plus clairement. 



Exemple d'une prescription du Cabinet d'art thérapie



Politique culturelle
La politique et la politique culturelle de la Commune vise naturellement l’amélioration du vivre ensemble, de la citoyenneté, de la cohésion sociale, c’est à dire du respect de l’autre dans la pluralité culturelle urbaine actuelle. Elle souhaite, dans ce but, favoriser la rencontre du public et de l’art contemporain, renforcer la présence de l’art dans l’espace public et donner une place vivante à l’artiste dans la cité.
Ces volontés de conserver, d’améliorer, de compléter et de renforcer l’originalité et la qualité de la manifestation, de donner une place à l’artiste dans la vie et la ville ne peuvent que rencontrer mon assentiment et celui du Comité Culturel. Cependant, peut-on encore sérieusement après le XX° siècle, la crise de la culture et le malaise de la civilisation, le doute profond qu’il nous lègue, attendre cela de la culture, des artistes et des oeuvres d’art ? Peut-on encore adhérer à l’utopie selon laquelle l’art serait un ciment social ? (Kant) Peut-on attendre d’une manifestation telle que le Parcours d’Artistes, avec ses paradoxes et pourvus des améliorations préconisées, qu’elle réponde, même partiellement, à de tels objectifs ?
Cela serait peut-être possible si la politique culturelle s’inspirait davantage des propos que Marc Jimenez tenait lors du récent Colloque de Chinon : “ ...s’intéresser à l’art signifie créer des oeuvres afin d’explorer plus justement la sphère de l’imagination, des passions, des intuitions et des émotions. Cela veut dire différencier les modalités et les qualités de l’expérience sensible, mais surtout s’exercer à la liberté, désormais octroyée à l’individu de penser et de juger par lui-même. Le récent débat, poursuit-il, sur l’art contemporain a révélé les failles d’un système fondé sur la gestion économique et la programmation médiatique de la création artistique. Parler des oeuvres, se risquer à leur interprétation, les comprendre, porter un jugement sur elles, tout cela relève d’une réflexion esthétique qui ne se contente pas d’une simple exhibition (...) faire de l’art aujourd’hui, c’est tenter de rendre intelligible ce que l’économie, la médiatisation et la politique culturelles s’efforcent de dissimuler, à savoir que de toutes les activités humaines l’art reste celle qui peut encore se permettre de fabuler, de détourner, d’infiltrer, d’ironiser, d’exprimer la révolte devant la mise en ordre du monde. On pourrait multiplier les exemples de ce que l’on nomme une esthétique de la distinction, rebelle au nivellement médiatique, au consensus soft, au politiquement correct de la démocratie culturelle. Cette esthétique est là pour rappeler que l’expérience de la création artistique est de l’ordre du non-marchandable, littéralement du non-négociable, car l’art relève de passions, de désirs, de fantasmes, d’intuitions et d’imaginaires qui ne peuvent se mettre sur le marché.” ( in Manière de voir 57 - Le Monde diplomatique, mai-juin 2001- page 51)
Parcours d’Artistes participe à mon avis de cette esthétique de la distinction et c’est qui fait, malgré ses lacunes, sa pertinence actuelle. 

Affiche pour le Cabinet d'art thérapie. 1999


Analyse critique de la manifestation
Rappelons que l’idée originale de Parcours d’Artistes est l’ouverture bénévole par les artistes de leurs ateliers, c’est-à-dire d’un lieu dans lequel ils vivent et travaillent le plus souvent d'ailleurs dans la précarité. La Commune centralise et organise un cheminement dans la ville, d’atelier en atelier, sous la forme d’une découverte ludique, celle du jeu de piste. La Commune valorise également certaines oeuvres et artistes par des expositions, un prix du public et un catalogue. Elle entend créer, et crée en effet, de la convivialité et du lien social. Parcours d’Artistes pourrait pourtant être assimilé par certains à du tourisme culturel.
C’est pourquoi sans doute l’échevin de la culture désire améliorer et élargir la manifestation : d’une part en inside en renforçant les rencontres des artistes avec les habitants autour des ateliers, d’autre part en outside avec des projets d’art urbain ambitieux qui feraient l’objet de commandes à des artistes sélectionnés par le Comité et non encore concernés par Parcours et enfin avec des expositions d’oeuvres des Collections publiques dans divers espaces tels que l’ancienne Maison du Peuple ou la Porte de Halle. La question centrale demeure posée : le Parcours d’artistes peut-il  échapper à la tendance culturelle générale de l’époque qui veut que art, artistes et patrimoine, deviennent de simples objets de  divertissement, de loisir, de spéculation ou de propagande ?
Ici comme ailleurs, se déploierait fatalement la stratégie paradoxale qu’a inventée le XX° siècle avec un système institutionnel culturel médiatique marchand qui consiste à recouvrir, sinon à annuler, en exhibant, en intégrant, en institutionnalisant, les oeuvres d’art et les véritables questions que posent les artistes à la société.
Dans leurs lieux, les ateliers, les artistes accueillent le public, les amateurs voire les collectionneurs.  Sans doute, certains espèrent encore y voir les marchands d’art. Ces derniers pourtant snobent la manifestation sous prétexte qu’elle mêle le pire au médiocre. Certes, le tout venant de la création artistique est de qualité inégale mais ni plus ni moins en définitive que le tout venant du marché de l’art. Ce rejet prouve en réalité que la possibilité de découvertes directes d’artistes et surtout de ventes directes d’oeuvres à l’atelier créent un circuit de distribution parallèle qui brise le monopole des marchands.
Les “bons artistes contemporains”, c’est-à-dire ceux qui sont installés dans le système de distribution médiatico-culturel-marchand de l’art, s’abstiennent donc, en bons stratèges du marketing, redoutant bien sûr d’y compromettre leur image et de nuire aux accords commerciaux avec leurs marchands.
Nous ne disposons d’aucunes données sur les soutiens et prolongements privés ou publics, voire sur les ventes directes, que les artistes auraient pu obtenir à la suite des Parcours. Il reste que ce sont des artistes, pour la plupart en situation matérielle difficile, qui ont fait les frais de cette politique touristique culturelle courte. Une politique qui les appelle à devenir pendant trois week-end d’été des animateurs culturels bénévoles de la commune. Fonction que la Commune a laissé jusqu’ici sans véritables perspectives,  sans lendemain.
De ce point de vue et jusqu’ici, Parcours d’Artistes a offert au public le spectacle de l’exclusion et de la précarité dans lesquelles vivent la plupart des artistes autour de nous. Il démontre qu’une pensée esthétique, qu’une politique culturelle sociale véritable, que les moyens adéquats d’une telle politique manquent encore à la cité.
Si le Parcours d’Artistes montre l’absence d’un dessein collectif pour l’art, il révèle aussi que des artistes et l’art existent et créent bel et bien mais en retrait, qu’ils posent les questions sur nos rapports à la vérité et à la liberté, qu’ils questionnent encore notre être au monde, notre être ensemble, et qu’ils désirent prendre part plus active dans notre société en crise de sens, en crise sociale.
Apparaît donc ainsi un autre point de vue : les défaillances de  Parcours d’Artistes lui donnent sa pertinence paradoxale. Car du plus grand péril vient aussi ce qui sauve, comme le dit le poète Holderlin. En effet, la découverte, la rencontre réelle avec des artistes au prise dans leurs ateliers avec leur désir singulier et désintéressé de création, de questionnement et de recherche de tout ce qui peut donner un sens à la vie, est ce qui fait justement sens à notre époque dans la mesure où ce désir lui est étranger, sinon opposé et hostile. C’est pourquoi l’atelier de l’artiste est un lieu d’exception, un lieu rare, étrange, intact peut-être, un lieu où l’art pourrait encore avoir lieu, un lieu ou la liberté de créer librement des oeuvres, et ainis de se créer soi-même, peut exister sans être contrôlé par la culture officielle ou occulté par le système de valeurs historique, médiatique et marchande. Un lieu où des humains persisteraient à oeuvrer en dehors et contre la logique inhumaine de notre temps. Dans son atelier l’artiste pose les questions essentielles de la venue et de la destination de l’oeuvre d’art.
Bien sûr, pour le producteur d’objets artistiques ou pour l’artiste qui renonant à lui-même aspirerait à le devenir, l’atelier sera un lieu de production et de fabrication et perdra sa destination de lieu d’ouverture au tout autre et à l’autre.





Vue du Cabinet d'art thérapie, 2000

À notre époque l’atelier devient donc une attitude et comme tel il devient une oeuvre d’art vivante.
Atelier, est d’ailleurs à entendre au sens large comme tout lieu à l’oeuvre, tout lieu pour qu’une oeuvre puisse venir au monde, venir à l’artiste, venir aux autres, à la cité, à la communauté humaine.
Sans doute, la plupart des visiteurs du Parcours recherchent-ils eux aussi dans les ateliers d’artistes une échappée au système, un échange véritablement humain avec les artistes, une rencontre avec les oeuvres qui ne seraient ni dictés ni frelatés. Sans doute sont-ils à la recherche d’une pensée, d’un désir, d’un sens, qui cherchent encore à se dire, d’une liberté et d’une jouissance autre, hors marché, hors catalogue, hors institutions, en un mot d’une gratuité perdue. Sans doute aussi, de nombreux d’artistes, qui vivent dans l’espoir d’une reconnaissance par le marché, les media et le musée, ne se reconnaîtront-ils pas dans le Parcours d’Artistes ainsi défini.
De ce point de vue, les Artistes du Parcours posent pertinemment et douloureusement à la cité, aux citoyens et aux système marchand et culturel, les questions de leur désir d’art et de leur désir d’artistes. Ce qui explique à la fois le rejet des marchands et les tentations de contrôle et de sélection, c’est à dire de censure, des institutions culturelles. Le Parcours d’Artistes pose alors à l’artiste la question de son désir propre d’être un artiste et à tous, celle de la destination de l’oeuvre d’art. 
 
Photos universelle d'identité spirituelle. 2001



Une oeuvre pour mon voisin
 
Il s’agit alors non seulement de sauvegarder mais d’amplifier l’originalité et la pertinence paradoxales de la manifestation Parcours d’Artistes. Autrement dit, de le faire vivre débarrassé du complexe culturel ambiant et dépassé qui privilégie par trop l’objet d’art au détriment du geste inédit de l’artiste ; un geste qui transforma pourtant l’art du XX° siècle ( Duchamp), une attitude de l’artiste contemporain qui tente de faire prendre conscience des maux que notre type de société fait subir aux hommes et à la nature.
L’idée de Une oeuvre pour mon voisin va dans ce sens, en prolongeant ce que Parcours d’Artistes a de spontané, d’ouvert, de désintéressé, de généreux et donc de véritablement culturel,  convivial et social.

Concept et fonctionnement

Pour l’artiste 
Il s’agit, dans le cadre du prochain Parcours d’Artistes, d’inviter  les artistes de Saint Gilles -et d’ailleurs -, participant ou non aux ateliers ou aux expositions, à  créer une oeuvre pour leur voisin. Bien sûr en dialogue et en accord avec ce voisin. Si l’artiste n’habite pas Saint-Gilles, il crée une oeuvre pour l’ami Saint-Gillois, artiste ou non, qui l’invite et qui agit dés lors comme le voisin.
 
Pour le voisin
Le voisin c’est celui que l’artiste choisit, mais, l’initiative d’approcher un artiste peut-être prise par tout Saint-Gillois. Le voisin c’est celui qui habite dans la rue, dans le quartier, c’est aussi l’école, le commerçant, le libraire, le boucher, le boulanger du quartier, la maison médicale, l’institut de beauté, l’hopital, le psychanalyste, l’hôtel, l’immeuble, le chantier, la banque, la maison de jeunes ou de personnes âgées, le commissariat, le restaurant, la prison, la wasserette, le parking, le cinéma, le café, le show- room, la piscine, la poste, la galerie, l’église voisines... Le lieu c’est la boutique, le salon, la chambre, la cour, la cave, le hall, le vestibule, la vitrine, le  jardin, la terrasse, la fenêtre, le garage, voire le voisin lui même...

L’oeuvre
L’oeuvre est créée spécialement et gratuitement pour le voisin.
C’est la destination de l’oeuvre, la gratuité du geste qui fait rupture, qui fait art, et qui prime ici sur l’oeuvre objective.
L’oeuvre existe pourtant, c’est un tableau, une sculpture, un dessin, une photographie, une vidéo, une fresque, un étalage, un geste, un objet,  une installation, une performance, une lecture, un texte, une chanson, un récital, un chapeau, un drapeau,...bref, ce que l’artiste destine à son voisin qu’ils le désignent comme oeuvre.

Le  dialogue
L’oeuvre et son installation provisoire chez le voisin font l’objet d’un dialogue et d’un accord écrit préalable entre les deux partenaires. La commune publiera et distribuera une formule d’accord dans un “Appel à participer”. Le double de cet accord lui sera renvoyé pour inscription et  publication de l’oeuvre pour mon voisin et sa localisation dans un guide spécifique édité par la Commune et destiné au public. (Agenda à préciser).
L’oeuvre exposée chez le voisin doit être accessible au public durant la période du Parcours. L’artiste et le voisin s’entendent pour garantir à l’organisation communale l’accès, l’accueil, et s’engage à prendre les assurances nécessaires.
Si l’artiste désire rester propriétaire de l’oeuvre, à lui  de restituer au voisin les lieux dans leur état initial. Si l’artiste offre l’ oeuvre à son voisin, qui l’accepte,  le voisin a  charge de la conserver en bon état, et reste libre de l’exposer ou non. Le voisin peut  aussi acheter l’oeuvre à l’artiste.
La Commune
Le rôle de la Commune est de simple médiation et de communication, comme dans Parcours.L’action Une Oeuvre pour mon voisin étant libre, spontanée, citoyenne et bénévole, la responsabilité artistique et civile de l’oeuvre revenant à l’artiste et à son voisin partenaires, aucune sélection, aucune censure des projets ne saurait s’exercer par la Commune, ou par quelque commissaire que ce soit, sans ruiner le sens de la démarche. Un agenda rétroplanning sera établi par la commune.

Le prix de la commune
Par contre, la Commune doit encourager la démarche en mettant en exergue les projets qu’elle juge magnifiques : d’une part  via une publication et via les media, reportages, entretiens etc.. d’autre-part, en encourageant l’artiste par une commande publique complémentaire et le voisin par une lettre du Bourgmestre l’invitant à poursuivre le dialogue avec les artistes de la Commune.
Les projets entrés à la date fixée au secrétariat du Parcours et d’ Une oeuvre pour mon voisin seront communiqués au Comité culturel. Ensuite, le ou les responsables du projet, délégués par le Comité, seraient en charge de faire le tour complet des oeuvres, accompagnés par un jury d’artistes (à définir); ce jury décernerait aux 10 meilleurs projets un prix d’encouragement sous forme d’une bourse (à fixer) à l’artiste pour la création d’une oeuvre urbaine pour la Commune (lieux à définir).
Des photographies professionnelles de l’oeuvre et des partenaires seront réalisées par la commune, en accord avec les participants, en vue d’une publication. Le responsable, simple accompagnateur du projet, se mettra à la disposition des artistes qui le souhaitent, il supervisera aussi  textes, graphismes, communications et publications en rapport avec le projet et ce  en accord avec le Comité Culturel et les responsables communaux. La Commune fixera un budget de fonctionnement et de communication pour le projet.

Communication
Un Appel à participer, muni du formulaire convention-inscription entre l’artiste et son voisin, sera lancé  dés la rentrée via les journaux communaux ou en toutes boites. Il s’adressera aux artistes et à la population. Cette Appel sera appuyé par la presse qui sera informée par un dossier de presse et une conférence de presse. Des relations publiques suivies  et plusieurs rappels, voire des affichages communaux appropriés, seront programmés. Un “catalogue” des Oeuvres pour mon voisin, primées et remarquées, du type journal ou magazine, sera édité.

Perspectives
Une politique culturelle à venir, à vocation sociale, aurait bien des raisons de s’inspirer de l’esprit, de l’originalité de la pertinence paradoxale du Parcours d’Artistes et des prolongements, initiés par le Comité Culturel, tels que Mobiles ou Une Oeuvre pour mon voisin.
Elle viserait  à prolonger la manifestation de manière constante, durable. Elle serait confiante dans le désir des artistes, le désir et le jugement  des citoyens. Elle appellerait les artistes à prendre une place vivante dans l’espace public, associatif, scolaire et semi-public. Elle serait débarrassée des craintes, des velléités de contrôles, des scrupules et des complexes dépassés des systèmes culturel et médiatico-marchands.
Elle se doterait des moyens financiers d’atteindre ses objectifs sociaux.
Elle serait accompagnatrice, médiatrice, non sélective et non directive, c’est à dire libre.
Elle reste et sera, je n’en doute pas, à penser par les responsables dans le détail et au quotidien
On peut dire qu’elle aurait à déployer pour l’avenir cette esthétique de la distinction quelle a initié avec Parcours d’Artistes.
D’abord, les ateliers d’artistes devraient être valorisés toute l’année comme les lieux vivants et ouverts pour l’art dans la cité.
Ensuite, à partir de l’atelier d’artiste compris comme attitude, s’ouvre l’idée des ateliers élargis. C’est à dire d’une cité, comprise comme atelier ouvert à une multitude de lieux pour l’art et les artistes vivants auxquels une mission humaine est confiée par la collectivité.
Une telle politique exprimerait et concrétiserait l’attente et le désir collectifs d’une destination autre pour le geste esthétique et l’oeuvre d’art, à savoir une destination citoyenne ou simplement une destination humaine.
 
Bien à vous tous

Robert Empain, Bruxelles, le 04/07/2001

lundi 11 juin 2018

Pour une Communauté des coeurs priants



Grâce au Frère Michel

 Alors qu'hier nous célébrions le Sacré-Coeur de Jésus, je retrouve aujourd'hui dans mes archives une lettre que j'avais adressée au Frère Michel, un dominicain lecteur de Michel Henry, qui en décembre 2007 avait organisé à Bruxelles une rencontre/dialogue entre musulmans et chrétiens et cela au moment où pour la première fois 138 hauts dignitaires musulmans venaient d'adresser à tous les chrétiens un Appel à la fraternité. Dans cette lettre, je suggérais au Frère Michel, et à travers lui aux Dominicains, la création entre juifs, chrétiens et musulmans d'une Communauté des coeurs priants ; une communauté de prières constituée par des croyants des trois religions du Livre, qui plus que jamais me semblait nécessaire dans le climat de durcissement de l'Islam. (on pourra lire cette lettre ci-dessous) 
 
Je relance cette idée ici car tragiquement depuis 2007 ce durcissement s'est considérablement aggravé et nous avons tous été plongés dans la consternation et dans l'impuissance face aux crimes innombrables et abominables commis par des fanatiques au Nom d'un Dieu nommé Allah - un Nom qui, je le rappelle, signifie Le Dieu. Ces crimes, on le sait, ont le plus souvent  frappés à l'aveugle des innocents, en Europe et plus encore dans les pays musulmans, dans un contexte de guerres internes à l'islam lui-même, à savoir un conflit entre les sunnites et les chiites et leurs propres fondamentalismes radicalisés...   Ces conflits inextricables entre les frères ennemis depuis les origines de l'islam étant nourris par des potentats locaux eux mêmes instrumentalisés par leurs alliés fournisseurs d'armes et bien décidés à se payer un jour sur  les trésors enfouis sous les ruines et les cadavres, à savoir les dieux de notre temps : Le Pétrole et son frère le Gaz !   Les terroristes fanatiques, jeunes pour la plupart, semblent ignorer les vrais enjeux de ces conflits dans lesquels ils seront, après usage, broyés et jetés par leurs maîtres. Ces dupes ont laissé les forces en présence détourer à leur profit leur haine et leur ressentiment à l'égard des pays de migration où ils survivaient dans une frustration sans solution.  Faut-il rappeler que L'Europe des années soixante attira à elle des populations pauvres des pays colonisés d'Afrique du Nord, de Turquie et du Moyen Orient, afin de se procurer une main d'oeuvre à bon marché ? Le Résultat, trois générations plus tard, est quelques millions jeunes gens, enfants de ces travailleurs immigrés, devenus des européens de plein droit,  jetés à la marge de pays qui n'ont plus besoin d'eux ! Il ne s'agit pas une seconde de justifier les crimes injustifiables qui ont été commis, mais de rappeler quelques causes qui ont poussé vers le fanatisme et la folie criminelle et suicidaire une part marginale de la jeunesse issue de l'immigration. Cette jeunesse profondément désoeuvrée, désorientée et désespérée ne trouvant plus le moyen de survivre que dans les petits boulots méprisés, les petits trafics illégaux ou alors dans le délire géant que leur offre un islam armé de sa puissance et de son dieu exclusif ! Un islam qui leur offre une cause et un combat où jeter sa vie et celles des autres est le prix sacrificiel à payer pour gagner le paradis et ses délices. Un islam plein aux as, qui, d'entrée de jeu, paye cash ses recrues et leur fournit un paradis immédiat, pour autant que l'enfer en ce monde -- dont la cause est l'infidèle, à savoir l'autre, l'autre que le musulman -- soit au préalable détruit fusse au sacrifice de sa vie. On reconnait dans ce délire sacrificiel le point commun aux discours de propagande de tous les totalitarismes passés ou présents. Un discours qui est le calque inversé du seul et véritable combat que chaque humain est appelé à mener sur cette terre  : le combat intérieur contre son ego et ses délires d'omnipotence.
Le Frère Michel, lors de cette rencontre de 2007 entre chrétiens et musulmans, nous invitait à soutenir notre espérance commune de fraternité et d'amour par la communion de nos prières. 


Là ou deux ou trois sont unis en mon Nom, je suis...
    

Bruxelles 
Le 21-12-2007

Frère Michel,

Permets-moi de prolonger quelque peu notre dialogue avec nos frères musulmans sur le thème de la prière.

Cette humble rencontre s'est tenue alors que 138 hauts dignitaires musulmans venaient d'adresser à tous les chrétiens un Appel à la fraternité. Cet Appel est un événement dans l'histoire humaine et spirituelle et un signe espéré depuis longtemps dans le coeur des hommes de bonne volonté. 
 
Il faut saluer le courage de ceux qui ont lancé un tel Appel car ils s'exposent à des pressions, à des menaces, voire à des représailles de la part des fanatiques armés.  

Nous devons absolument saisir cette main tendue et approfondir le dialogue sur le fondement commun mis en avant par ces dignitaires dans leur Appel : 

"… la croyance en un Dieu d'Amour qui donne comme commandement de vie à tous les hommes de L'aimer et d'aimer leur prochain ".

Notre réflexion commune sur la prière se trouve au coeur même de ce commandement de vie donné par l'Amour.  

Dans nos échanges, nous nous sommes demandés :
Qui voulons nous rejoindre lorsque nous prions, lorsque nous joignons les mains, lorsque que nous nous inclinons ou, pour nos frères musulmans, lorsque nous nous couchons face contre terre, et nous tournons vers La Mecque ou le ciel étoilé ?

Un Dieu lointain, au delà de tout, abstrait, indicible, abscons ?

Comment pourrions-nous rejoindre un tel Dieu hors de nous, avons-nous demandé.

Ne pourrions-nous chercher à rejoindre le Dieu qui nous a donné le pouvoir de joindre les mains, de nous incliner et de nous tourner et de nous recueillir. Car, tous ces pouvoirs, si simples en apparence, nous ne pouvons pourtant pas nous donner à nous-mêmes. Et d'où peuvent-ils nous venir sinon de la vie qui nous est donnée à chaque instant par la Vie ? 

La Vie, le nom que s'est donné lui-même le Dieu d'Amour.
La Vie, le nom du Dieu proche, plus proche de nous que notre veine jugulaire, avons-nous rappelé avec le Coran.

Si nous voulons prier, rejoindre la Vie qui nous donne sa vie par Amour est-ce donc que nous en étions séparés ? 
Certes non car jamais Dieu ne se sépare de nous. 
C'est donc que nous l'avions oublié, Lui, le Dieu qui nous donne tous nos pouvoirs, y compris celui, vertigineux, de la liberté de nous en séparer et la liberté de le rejoindre. Le rejoindre, Lui, qui ne se sépare jamais de nous.  
 
Mais où pourrions nous rejoindre la Vie et prier ensemble le Dieu Vivant ?

Dans une église, une mosquée, une synagogue, à Rome, à Jérusalem, à la Mecque ?
Dans un lieu saint, dans telle posture, au milieu d'une assemblée de croyants ou de pèlerins, dans tel lieu du monde ?
Dans le monde du dehors, le monde objectif, où nous ne trouverons que des objets morts et jamais la vie ?

Certes on peut le prier partout mais à la seule condition de le prier là où il est en vérité : seulement en nous, là où la Vie vit, là où elle constitue notre intériorité, notre affectivité vivante, notre âme et notre coeur.

La vie s'éprouve hors du monde, dans l'invisible, dans nos coeurs.

C'est dans notre coeur que nous pouvons rejoindre notre vie et éprouver l'amour car c'est dans nos coeurs que le Dieu Vivant a insufflé sa Vie et son Amour. C'est encore dans nos coeurs que nous pouvons nous aimer les uns les autres par la grâce de l'Amour qui nous donne le pouvoir de vivre et d'aimer.

C'est ainsi que s'éclaire cette Parole du Christ : ''Mon royaume n'est pas de ce monde'' ; et cette autre : "Il ne sert à rien de prier des lèvres si le coeur ne prie pas "; et celle ci " Car où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis là au milieu d'eux ! "; ou cette parole du Coran, que nous avons évoquée : " Dieu est plus proche de toi que ta veine jugulaire." Cor. 50, 16 (Qâf)  

Mais qui suis-je pour dire ces choses ?

Je suis un chercheur de Dieu, un chrétien, un enfant de d'Amour, un fils du Père. Avec Pascal, je peux dire : "je l'ai cherché car il m'avait déjà trouvé."

Alors, cher Frère Michel par la grâce du Père, j’ose proposer à ta réflexion cette idée qui m'est venue : créons, avec nos Frères croyants qui le désirent, la Communauté du Coeur de Dieu, ou la Communauté de coeurs priants. Rendons visible dans le monde, par notre libre volonté, par notre prière commune et par la grâce de Dieu, la communauté  des coeurs aimants dans le Coeur d'Amour de Dieu, la Famille rassemblée des enfants de la Vie et de l'Amour.

Fraternellement à toi et à notre frère Michel Henry…

Robert Empain


Illustration : Robert Empain : Aquarelle 60 x 80 cm. 2009


lundi 4 juin 2018

Au fond de moi je sais bien que si talent il y a, il ne vient pas vraiment de moi...


 Grâce à Marie Poirelle, lectrice de Ad Imaginem Dei



Le 3 juin 2018

Bonjour Robert,
J'ai enfin pris le temps de me plonger dans ton livre ( Ad Imaginem Dei 1 L'oeuvre invisible) acheté lors de ton exposition à Plaincourault, où j'étais venue te déranger avec mes plans de géobiologie... 


Vue partielle de l'exposition Nous, du groupe Grâce, Saskia Weyts et Robert Empain,
à la chapelle de Plaincourault, été 2015


Peu après, tu m'as demandé si je comprendrais ton cheminement à travers tes écrits.

Oui, j'ai compris et j'ai aimé, beaucoup aimé même. 

J'avais commencé à marquer les pages au crayon papier dès qu'un passage traduisait de belle façon mes pensées, ou m'interpelait, ou me touchait. Je me suis vite rendue compte qu'il y en avait beaucoup trop pour que je te les cite, je vais donc résumer mes commentaires.

Je ne m'attendais pas à ton passé de publicitaire et j'ai adoré ton analyse, moi qui ai été trésorière de l'Association Nationale de Défense des Téléspectateurs lorsque la pub a commencé à couper les programmes dans les années 90...

Tu m'as un peu scotchée avec la cérémonie de messe. Afficher ainsi sa foi, Il fallait oser !

Les descriptions de tableaux m'ont non seulement intéressée mais ont grandement  contribué à mon éducation... Et pas que ... " la Tentation de Saint Antoine" m'a éclairée pour mieux supporter des émotions à combattre et retrouver ma sérénité. Merci.


Le tentation de saint Antoine par Jérôme Bosch, Lisbonne 
Pour lire cet extrait cliquer sur cette légende


Et tout cet amour ! Me voici rassurée sur la race humaine, encore merci.

Lorsque j'ai un écrit important à rédiger, je choisis mon endroit, une feuille blanche et un crayon papier, et j'attends qu'on me souffle. Parfois je m'épate quand je me relis... au fond de moi que sais bien que si talent il y a, il ne vient pas vraiment de moi...

Bien sincèrement,

Marie


jeudi 31 mai 2018

Le Puissant fit pour moi des merveilles


 Grâce à toi Marie Mère de Dieu

Le Magnificat désigne le cantique chanté par la Vierge Marie qui enceinte de Jésus rend sa visite à sa cousine Elisabeth, plus âgée qu'elle et enceinte de Jean, qui deviendra Jean Le Baptiste.
 Cet épisode que nous célébrons aujourd'hui, et qui est raconté par Luc en 1,46-56, est couramment appelé la Visitation. Le Cantique de Marie est appelé le Magnificat. Ce cantique a inspiré aux musiciens de toutes les époques de merveilleuses créations, celle de Marc Antoine Charpentier est l'une de mes préférées...   


Vierge Marie à l'Enfant, voilée. 2014




Mon âme exalte le Seigneur,
exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur !
Il s’est penché sur son humble servante ;
désormais, tous les âges me diront bienheureuse.

Le Puissant fit pour moi des merveilles ;
Saint est son nom !

Son amour s’étend d’âge en âge
sur ceux qui le craignent.

Déployant la force de son bras, il disperse les superbes.
Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles.

Il comble de biens les affamés,
renvoie les riches les mains vides.

Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour,
de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa race, à jamais.

Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit,
pour les siècles des siècles.
Amen.





"En ces jours-là, Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint, et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi. Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. » Marie dit alors : « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais. » Marie resta avec Élisabeth environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle. 

Luc 1,39,56

Illustration : Collage de Robert Empain, 2014

lundi 21 mai 2018

Viens, Esprit-Saint !



Grâce à toi Annick de Souzenelle 

En ce Jour de la Pentecôte les chrétiens, dont je suis, invoquent L'Esprit Saint, L'Esprit donateur de vie et de vérité. Celui ci me souffle d'évoquer une nouvelle fois ici le livre essentiel qu'Annick de Souzenelle Lui consacra : La lettre chemin de vie (1). Dans ce livre, en effet, la théologienne orthodoxe nous replace dans le Souffle divin qui animent les lettres hébraïques. Sous son regard pénétrant la lettre revivifiée devient le chemin immémorial de la Vie en nous, un chemin par lequel tout homme, à la suite d’Abraham, va vers lui-même en suivant la voie qui ouvre à la connaissance et l'accomplissement de l'oeuvre divine, à savoir sa propre filiation divine. On lira ci dessous le texte de présentation de ce livre qu'elle publia sur son site. 




« L'ouvrage que je présente ici est l'aboutissement d'une méditation et d'une expérience de vingt-cinq années. Ce n'est pas une oeuvre d’érudition. Pendant ces années, j'ai bu aux deux mamelles - judaïsme et christianisme - le lait de l'unique Tradition que je ressentais comme ma mère, riche des deux pôles nourriciers qui se complètent, se confirment et se vérifient ; ils ne sont que trop ignorés, alors que leurs épousailles me semblent conditionner le devenir de l'humanité.



Autour des années 1958-1960, mon mari et moi allions chaque dimanche après-midi nous enfermer dans un café douteux du quartier de la République, à Paris, pour contempler la pierre précieuse d'Israël qu'Emmanuel Lévyne tirait amoureusement de ses enveloppes conventionnelles.

 

L'évêque Jean de Saint-Denis, d'origine russe, partageait avec Emmanuel Lévyne l'enracinement dans le génie d'une même terre qui avait été celle d'exil depuis plusieurs générations pour l'un, celle d'une souche plusieurs fois centenaire pour l'autre. 
Ces deux hommes ne se connaissaient pas. 


Lorsque nous arrivions aux cours de l'Institut Saint-Denys qui scandaient le rythme de nos jours - comme ceux d'Emmanuel, celui de nos semaines - nous nous regardions bouleversés de recevoir des lèvres de notre maître la plénitude du message qu'Emmanuel Lévyne venait à peine de saisir des profondeurs de la langue hébraïque.

 Ou bien, l'évêque Jean nous apportait alors à brassée embaumée la gerbe mûre d'un aspect de la révélation, que le dimanche suivant nous retrouvions fraîchement éclose du coeur hébreu !

 La rencontre était exaltante !

Si, plus tard nous nous séparions d'Emmanuel Lévyne, nous ne pouvons oublier les heures lumineuses que nous lui devons.

 

Par contre, notre chemin dans la tradition chrétienne orthodoxe se poursuit, en même temps qu'il guide désormais ma recherche inlassable de communication avec la lettre hébraïque.

 En elle palpite la naissance d'une vie qui soudain s'élève comme un ouragan dont la violence nous emporte. 

Le Verbe de Dieu est là qui, par la folie de la Croix, nous conduit à l'expérience tangible de la Résurrection.

 S'il est une nourriture sacrée, après l'Eucharistie des mystères chrétiens, c'est bien la manducation de l'alphabet hébreu.

Deux mille ans avant la création du monde, dit le Livre de la Splendeur, le Zohar, les lettres étaient cachées et le Saint, béni soit-Il, les contemplait et en faisait ses délices. Lorsqu'il voulut créer le monde, toutes les lettres, mais dans l'ordre renversé, vinrent se présenter à Lui. Ce fut la lettre Taw qui se présenta la première..." (Zohar, I, 2b). Chacune se prévalant d'un glorieux mot dont elle est la composante essentielle, tenta d'obtenir le don précieux de commencer la création. Mais toutes furent renvoyées...

Le Souffle. 1993

 


La lettre Bet vint se présenter devant le Saint, béni soit-Il, pour obtenir de Lui de présider à la création du monde. Elle s'avança en disant :
  - Je suis l'initiale du mot dont on se sert pour te bénir en haut et en bas.
 - C'est effectivement de toi que je me servirai pour commencer la création du monde, répondit le Seigneur, et tu seras ainsi la base de l'oeuvre de la création."
Le Saint, béni soit-il, ayant dit à la lettre Bet qu'elle serait la base de la création, la lettre Aleph resta à sa place sans se présenter.
Le Saint, béni soit-il, lui dit : "Aleph, Aleph, pourquoi ne t'es-tu pas présenté devant moi, à l'instar de toutes les lettres ?" Elle répondit : "Maître de l'univers, voyant toutes les lettres se présenter devant toi inutilement, pourquoi me serais-je présentée aussi ? Ensuite, puisque tu as déjà accordé à la lettre Bet ce don précieux, j'ai compris qu'il ne sied pas au Roi céleste de reprendre le don qu'il a fait à un de ses serviteurs pour le donner à un autre."
Le Saint, béni soit-Il, lui répondit : "Aleph, Aleph, bien que ce soit la lettre Bet dont je me servirai pour opérer la création du monde, tu seras la première de toutes les lettres, et je n'aurai d'unité qu'en toi ; tu seras la base de tous les calculs et de tous les actes faits dans le monde, et on ne saurait trouver d'unité nulle part, si ce n'est dans la lettre Aleph.
 
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles, Je dirai quelque jour vos naissances latentes... Arthur Rimbaud

Eveillé jusqu'aux racines de son être, lié à ses sources éternelles, puisant les énergies mêmes qui l'ont façonné, le poète participe de l'expérience du prophète qui "voit les cieux ouverts". Comme tout homme, n'est-il pas sculpté de la Parole-Verbe, expir divin, qui souffle tout être selon son NOM, sa note originelle ? Et ce NOM crie en chacun, l'appelant à le découvrir, à devenir lui.

Nul ne l'entend, si ce n'est l'homme éveillé, celui qui est à l'écoute, celui dont tous les sens sont à l'écoute...
Les Lois divines qui structurent la Création sont nées du Verbe divin. Elles sont, disent les Hébreux, les Grandes Lettres d'en-haut, c'est-à-dire les Energies divines incrées émanant du Verbe, proférées par Lui et venant modeler l'Homme. Celui-ci, à l'image du Verbe, profère "en bas" les sons et, selon la qualité de son être, façonne ses lettres, les petites lettres d'en bas. Chaque petite lettre d'en-bas est reliée invisiblement à la Grande Lettre d'en haut qui lui correspond et qui l'informe de telle sorte qu'elle est douée d'un pouvoir reconducteur vers celle d'en haut. 


Annick de Souzenelle en 2012 en visite à notre exposition
Face de Dieu Face de l'homme à Bruxelles

C'est ainsi que la langue hébraïque tout entière est conductrice du Verbe divin et reconduit à Lui !  Chaque lettre correspond à un nombre. Les mathématiques, comme toute parole juste, chantent les structures de la Création et glorifient le Verbe. Les lettres figées dans la pierre, puis dans les livres, gardent cependant dans leur coeur le secret de leur pouvoir. Nos propres coeurs purifiés participeront de leur trésor.»

(1)Annick de Souzenelle La lettre chemin de vie, le symbolisme des lettres hébraïques,  éditions Albin Michel

Illustrations : Peinture de Robert Empain, 1993. Photographie 2012

dimanche 1 avril 2018

Je suis la résurrection et la vie

   Grâce à Michel Henry


En ce jour de Pâques, nous fêtons, nous les chrétiens, la Résurrection de Jésus Christ.  Notre foi en la réalité de la Résurrection est décisive car elle atteste la promesse de Jésus de donner la vie éternelle à ceux qui croiront en Lui et en sa parole : " Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort." Jean 11:25. Et encore "Je suis le chemin, la vérité, et la vie. " Jésus affirmant par là que la vérité n'est pas quelque-chose à trouver mais quelqu'un à rencontrer, une personne vivante, lui-même Jésus Christ que chacun peut rencontrer dans son coeur, dans l'épreuve même de sa vie qui est tout à la fois la preuve du Don de Dieu.  Qui est Jésus ? Il est le Fils de Dieu, à savoir le premier vivant, le premier qui  a le pouvoir de dire "je suis la vie et la résurrection" ; je suis la vie dont tu vis, la vie que je peux te donner éternellement si tu crois en moi, si tu crois que Je suis la Vie et la Résurrection ! Ces mystères révélés et reconnus dans la foi ont pourtant trouvés récemment à se dire dans une phénoménologie radicale : la phénoménologie de la vie et de l'incarnation qu'a porté dans la plus grande clarté Michel Henry, à qui nous rendons grâce une nouvelle fois ici, en ce jour où la Vie en personne a vaincu la mort.  



Déchirure au Sacré Coeur de Jésus


Par Anne Henry*

La démarche de Michel Henry a toujours été d’aller vers l’amont et de maintenir sa phénoménologie à ce niveau. Avec ses trois derniers essais, C’est Moi la Vérité, pour une philosophie du Christianisme (1996), Incarnation (2000), Paroles du Christ (2002), il ne sort pas du champ philosophique, ni de sa phénoménologie matérielle pour laquelle apparaître est compatible avec invisible, en décidant de prolonger sa réflexion par la scrutation des écrits néo testamentaires de Jean et de Paul - « Ce que les philosophes appellent absolu, a-t-il dit, la religion l’appelle Dieu » - c’est-à-dire que l’expression médiatique de « tournant théologique » qui a défini pareille initiative n’est pas adéquate.
Il a trouvé dans ces textes, exprimée dans une langue non technique, ce qui ne signifie pas forcément plus aisée à décrypter, sa confirmation des résultats de L’Essence de la manifestation qu’il souhaitait réexposer : acosmisme et pathos de la vie – vie, terme qu’il préfère désormais à celui d’immanence pour désigner l’Un originaire, cette unité concrète de l’essence qui engendre les vivants - ; la façon dont se phénoménalise la phénoménalité, dynamique du pathos qui se modalise en souffrir et jouir, article si mal compris par certains – « souffrir » désigne la passivité comme adhérence à soi, impossibilité de mise à distance , immersion dans le pathos premier en lequel s’enracine justement l’ipséité, d’où la métamorphose de ce « souffrir » en « jouir », c’est-à-dire acquiescement à l’obtention de soi permettant le déploiement des potentialités, ce « Je peux », qui est source de l’agir et de la liberté.
Ses derniers ouvrages exploitent cette rencontre qu’il décrit ainsi à propos de son second volet, Incarnation : « Ma phénoménologie de la vie s’est trouvée en présence d’une phénoménologie de la vie, c’est-à-dire de ma propre vérité. J’avais travaillé sur la vie, le moi, le corps subjectif, disons, si l’on veut, la chair. Seulement la phénoménologie que je rencontrais n’était pas une phénoménologie de la chair mais de l’incarnation, n’était pas une phénoménologie du moi mais d’avant le moi. Il s’agissait de savoir comment le moi venait en lui-même. C’est ainsi que j’ai fait ce livre sur le Christianisme qui est en fait un livre de phénoménologie radicale, portant sur ce qui vient avant notre vie mais qui est dans notre vie, une sorte de lecture en arrière, partie à la recherche d’un avant le sujet, d’un avant le moi. Incarnation est un livre sur un « avant la chair ».
Et il revient sur ce point capital traité dans C’est moi la vérité et qui exclut la transgression d’une limite de la phénoménologie: « La vie, c’est l’immanence, la présence dans, c’est-à-dire que dans le vivant il n’y a pas des traces de la vie mais la vie absolue. Elle vient avant lui en ce sens qu’elle le donne à lui-même, mais lui-même est en quelque sorte dans cette auto-donation avant d’être lui-même ». 


C'est Moi la Vérité. Le Seuil, 1996.  Outre son thème central, cet essai précise le rapport de l’individu à l’essence sur les points suivants : la naissance ; l’ipséité  (le soi qui vient dans la vie est-il mon soi ou celui de la vie ?) ; l’agir ; autrui ; le langage.

Introduction
Ce que le Christianisme considère comme la vérité diffère du concept moderne de vérité. Un vigoureux préalable méthodologique exclut que la connaissance de celui-ci dépende des textes qui en parlent. Seule la référence du texte à la réalité fait la vérité de celui-ci. Cette vérité ne peut non plus être réduite à la « vérité » problématique de l’histoire, incapable de saisir la réalité des individus et dont l’événement dont elle se veut témoin répète l’impuissance de l’événement à se poser dans l’être. Ces incapacités sont formulées dans le Nouveau Testament qui affirme que seule la Vérité qui est la sienne peut rendre témoignage d’elle-même.

I – La vérité du monde, II – La vérité du Christianisme, III - Cette vérité qui s’appelle la Vie
Ces chapitres sont conçus de façon antithétique. Est disqualifiée la vérité du monde qui prévaut depuis la Grèce – et que L’Essence de la manifestation avait rudement critiquée : si tout ce qui se montre dans la lumière est tenu pour vrai, c’est le monde qui désigne la vérité et non la façon dont celle-ci se montre, conception portée à l’absolu par la philosophie de la conscience. La vérité du monde n’est en réalité qu’auto production du dehors comme condition de visibilité.
D’autre part cet au-dehors est pris dans le flux du temps (critique qui vise Heidegger). Soumise à la loi d’apparition des choses, la vérité du monde jette celles-ci hors d’elles-mêmes, les vide de leur chair dans un faire-voir qui est destruction.
Dans la vérité du Christianisme au contraire la vérité n’a pas à se diviser entre elle-même et ce qu’elle montre. En elle il n’y a ni voir ni vu, elle est matière phénoménologique pure, concerne le fait de se montrer, non le phénomène. Dieu est cette révélation pure qui ne révèle rien d’autre que soi et le Christianisme est donation en partage aux hommes de l’auto-révélation de Dieu.
Cette auto-révélation se produit dans la vie dont elle constitue l’essence, la vie n’étant rien d’autre que ce qui s’auto-révèle. Cette vie n’est pas dans le monde, elle se tient en soi, s’éprouve sans distance, hors monde, hors pensée, hors rapport conscience-objet, sans différence, condition pour qu’elle s’éprouve. Son mode de révélation est chair d’un pathos, non structure formelle. D’où la première équation du Christianisme : Dieu est Vie, l’essence de la Vie est Dieu.
M.H. recense les trois façons contemporaines qui dépouillent la vie de son auto-révélation : 1 - le scientisme actuel, qui laisse de côté la question capitale de l’ipséité et oublie que ce qui en nous voit ou touche, n’est ni l’œil, ni la main, mais la vie. Quant à la biologie, elle ne s’intéresse plus à la vie, bien que le biologiste sache ce qu’elle est, joie, angoisse etc. 2 – la conception de Heidegger qui réduit la manifestation du vivant à son apparition sous forme d’étant dans l’éclaircie du monde. 3 – La déviation du freudisme qui pense que la conscience réside dans la représentation, avec cette conséquence, la vie n’est que force aveugle, inconsciente, source de ravages.
Antithèse de ces dévalorisations, le Christianisme estime que la Vie est plus que le vivant et qu’elle le précède. Phénoménologiquement, c’est de la Vie transcendantale qu’il faut partir. D’où l’importance de la naissance, de la génération de l’homme comme fils de Dieu et de celle de l’Archi-Fils qui est le premier vivant (archi- vient du grec archè, commencement).

IV – L’auto génération de la Vie comme génération du premier vivant
Ce chapitre important traite de l’origine et de l’ipséité qui fait l’objet des trois chapitres suivants. Ici il est question de l’ipséité originelle dont L’Essence de la manifestation avait déjà traité.
Pour le Christianisme, il n’y a qu’une seule Vie, agissante, puissance d’engendrement immanente à tout ce qui vit. Elle est l’essence de Dieu lui-même, un Dieu qui n’est pas pensé par l’esprit, comme le croyait Saint Anselme. Le vivant parvient dans la vie en s’identifiant à son auto révélation. La vie n’est pas, le concept d’être est à congédier. Elle advient et ne cesse d’advenir. Elle n’est pas non plus un milieu phénoménologique où baigne tout ce qui est vivant, ni un monde intérieur qui serait l’antithèse du monde de l’au-dehors. «Dans l’accomplissement éternel de ce procès, la vie se jette en soi, s’écrase contre soi, s’éprouve soi-même, jouit de soi, produisant sa propre essence ». Telle est la dynamique de l’ipséité qui s’effectue comme pathos et constitue « la chair affective » de cette révélation. S’éprouver soi-même signifie éprouver ce qui n’est en sa chair rien d’autre que ce qui l’éprouve. Cette identité de l’éprouvant et de l’éprouvé est l’essence originelle de l’ipséité.
Le Père est le mouvement que rien ne précède, et dont nul ne connaît le nom. Il engendre éternellement le Fils, ce premier vivant en l’Ipséité originaire duquel le Père s’éprouve lui-même. Comme le Père, le Fils est Logos, Verbe. Sa naissance ne se produit pas à l’intérieur d’une vie préexistante, elle est élément co-constituant du surgissement de la vie. L’engendrement du Père et du Fils ne font qu’un.

V – Phénoménologie du Christ
La naissance non mondaine du Christ signifie que toute naissance est transcendantale, générée dans la Vie absolue car le vouloir du monde est incapable d’engendrer la vie, il la présuppose. Le Père est « dans les cieux », c’est-à-dire invisible. La Vie n’apparaît dans aucun monde, « Personne n’a jamais vu Dieu ». D’où le rejet violent par le Christ de sa généalogie humaine : « Avant qu’Abraham fut, Moi je suis. » Cette conception de la naissance qui fait de l’Archi-Fils un étranger au monde et à sa temporalité propre est cause du drame dont le Christianisme est l’histoire, car dans la vérité du monde le Christ n’est qu’un homme parmi les autres et ce qu’il dit passe pour blasphème.
Le Prologue de Jean explique la Trinité dans cette perspective d’une phénoménologie de l’invisible : Archi-génération transcendantale de l’Archi-Fils, le Verbe étant l’accomplissement de la révélation, auto-engendrement de la vie qui « se fait chair » sous la forme d’une Ipséité essentielle, celle du Premier Vivant, aussi ancien qu’elle. La proposition, « En lui était la Vie », désigne l’intériorité phénoménologique réciproque du Père et du Fils, ce qui n’existe jamais dans la génération humaine.
La signification du Christianisme est prise dans une phénoménologie, puisqu’il s’agit de rendre le Père manifeste, révélation qui se fait dans un mouvement sans fin grâce au Fils incarné, le Christ ne disant rien d’autre que ce que dit « Celui qui m’a envoyé ». Mais pas plus que le Père, le Fils ne peut se montrer dans le monde en tant que tel. Le système autarcique constitué par la relation de la Vie et du premier vivant signifie qu’il n’est d’accès au Christ que dans la Vie. Le Christianisme n’enseigne rien d’autre que cela et défait la conception de l’homme comme être du monde, il est Fils de Dieu.

VI – L’homme en tant que « Fils de Dieu »
    Ce chapitre capital s’attaque à la question très rarement abordée par les philosophes, celle de l’ipséité individuelle.
Point central du Christianisme, l’homme n’est pas un être du monde, ni au sens réaliste naïf, ni au sens philosophique commun qui voit en l’homme un être doué de raison – appartenance que maintient la religion quand elle le comprend comme un être non pas engendré mais créé, c’est-à-dire tenant ses lois de l’apparaître, confusion que répète la christologie quand elle tente d’expliquer l’union dans le Christ de deux natures hétérogènes, l’une humaine, l’autre divine, alors que le Christ n’a jamais parlé de lui-même comme d’un homme – et que l’homme n’existait pas quand lui, le Christ, a procédé de l’auto-engendrement de la vie.
En tant que fils de Dieu, l’homme participe aussi de l’essence de la vie. Il doit être pensé à partir du Christ, car la Vie a le même sens pour Dieu, le Christ et l’homme. Or si l’homme est porteur de l’essence divine, en quoi diffère-t-il de Dieu ou du Christ puisqu’il est ce Soi singulier engendré dans l’auto-engendrement de la Vie absolue - c’est-à-dire cette épreuve qui est ipséité ?
Il faut donc distinguer deux concepts de l’auto-affection – affection signifiant manifestation, ce qui se donne à moi dans mon expérience. Il y a auto-affection quand ce qui affecte est le même que ce qui est auto-affecté, ie. quand la vie constitue elle-même le contenu de son affection (cf. § 31 L’Essence de la manifestation). L’auto-affection est donc acosmique, mais il faut dissocier les modalités du moi transcendantal vivant, l’Archi-Fils et l’essence phénoménologique de cette Vie absolue.
Il y a donc un concept « fort » d’auto-affection ( naturant) : la génération par soi de la Vie qui définit elle-même le contenu de sa propre affection et se le donne à elle-même. Cette auto-donation qui est auto-révélation est un pathos affectif qui a posé son propre contenu. Cette auto-affection forte est le propre de Dieu.
Le concept « faible » d’auto-affection est un naturé. En tant que Moi transcendantal vivant, je puise aussi mon essence dans l’auto-affection. Je suis moi-même l’affecté et ce qui affecte, le sujet de l’affection et son contenu, tout est moi, le senti, le touché, le voulu, le désiré, le pensé. Mais cette auto-affection n’est pas mon fait.
Quel est le rapport de ces deux sens ? Dans le sens faible, le Soi singulier que je suis ne s’éprouve lui-même qu’à l’intérieur du mouvement par lequel la Vie se jette en soi et jouit de soi dans le procès éternel de son auto-affection absolue. D’où, parce que c’est un pathos, la passivité de ce soi singulier que je suis, passif à l’égard de soi parce que passif à l’égard du procès éternel de la vie qui ne cesse de l’engendrer. C’est cette passivité qui fait de ce soi un moi – ipséité qui n’est pas un attribut métaphysique posé sur la pensée. Cette passivité engendre des modalités pathétiques comme l’angoisse, angoisse qui tente de se fuir. Écrasée sous son propre poids, elle tente de se changer soi-même – principe de toute action - , sa souffrance peut ainsi se métamorphoser en joie.
Intermédiaire entre Dieu et l’homme, mais consubstantiel au Père, le Christ appartient au procès fort. Le rapport de l’homme transcendantal à Dieu n’est pas direct mais médié par le Christ : grâce à l’Ipséité de ce premier Soi, la place est ouverte à tout vivant, son ipséité est possible. Fils de Dieu, le vivant ne peut l’être qu’en tant que Fils dans le Fils.

VII – L’homme en tant que « Fils dans le Fils »
    Le statut de l’ipséité individuelle, auto-affection « faible », est métaphoriquement exposé dans la parabole, relatée par Jean, du berger et de ses brebis : c’est dans l’Ipséité originaire du Fils, par une relation d’engendrement acosmique et intemporelle, que chaque homme puise son ipséité personnelle. Le Christ n’est pas seulement le medium entre l’homme et Dieu, il est le medium entre chaque moi et lui-même, conférant à ce moi une concrétude phénoménologique, une chair. Aussi « le berger » connaît-il le nom de chacune de ses brebis, il est la porte, ie. « l’accès à tout moi transcendantal réside dans une Ipséité plus ancienne que lui », Ipséité qui est l’herbe que paissent les brebis, c’est-à-dire que chaque moi s’accroît de lui-même.
Ce processus a une conséquence capitale : la relation des vivants entre eux n’est plus dans l’extériorité du monde mais dans l’archi-génération de la Vie : il est impossible de parvenir jusqu’à l’autre, de l’atteindre, sinon à travers le Christ, de le frapper sans frapper celui-ci. Or le voleur qui, dans la parabole, s’approprie ce qui ne lui appartient pas, le possède quand même : quoi qu’il fasse, tout moi fait usage d’une ipséité dans le pouvoir de laquelle il n’entre pour rien. Aussi les ouvriers de la onzième heure seront-ils payés de la même façon que ceux qui ont travaillé tout le jour.
L’extrême originalité de la pensée chrétienne de l’Individu est d’avoir d’entrée de jeu lié la conception de l’Individu avec la Vie, relation qui est dans la Vie dont elle est l’engendrement constant. Son ipséité est pour chacun la condition essentielle de son identification à la Vie universelle donnée en sa chair phénoménologique. Tout soi est singulier. « L’homme naturel » n’existe pas, ce qui individualise n’est nulle part dans l’au-dehors. Priorité de l’essence : « C’est moi qui vous ai choisis ».

VIII – L’oubli par l’homme de sa condition de Fils : « Moi, je » ; « Moi, ego »
Pourquoi les hommes sont-ils si malheureux en dépit de leur ascendant ? Or c’est justement à partir de l’ipséité que s’éclaire l’oubli. L’ignorance de l’homme s’enracine dans le procès même en lequel la vie génère en soi le moi de tout vivant. C’est dans la naissance du moi que se tient la raison cachée de l’oubli. S’éprouvant passivement sur le fond de cette Ipséité originelle de la Vie qui le donne à lui-même, le moi se trouve être plus que ce qui se désigne comme un moi : entrant en possession de lui-même, il entre en possession de pouvoirs (du corps, de l’esprit), il peut les exercer. Car le « je peux » ne fait que définir l’essence du « je ». Toutefois ce « je » n’y est pour rien, la source des pouvoirs est le Soi de l’Archi-Fils.
Une fois entré en possession de son être propre, le « je » se sent libre de déployer tel de ses pouvoirs. De passif originairement, l’ego devient actif - et libre parce qu’il n’est rien du monde, son Ipséité n’appartenant qu’à la Vie. Ainsi naît l’illusion transcendantale de l’ego qui se prend pour le fondement de son être, oublie sa condition de Fils. Celui qui soulève un poids croit que c’est lui qui le soulève… et le don des pouvoirs est réel.
De plus, la dissimulation de la Vie invisible dans l’ego lui ouvre l’espace du monde, l’ego ne s’intéresse qu’à ce qui est hors de lui – même s’il ne se soucie en réalité que de lui-même. L’égoïsme transcendantal lui fait oublier sa condition et l’emplit de ce Souci que le Christianisme nomme convoitise.
Il est toutefois une cause plus essentielle de l’oubli : incapable de prendre place devant son propre regard, la Vie est sans mémoire, elle est l’Immémorial parce que jamais séparée de soi par une intentionnalité. Il faut rejeter les conceptions classiques qui fondent sur la mémoire les possibilités du moi : la mémoire détruit l’essence de la vie, déploie l’écart de la distance du passé. Le Soi n’est possible que radicalement immanent, sans visage.
C’est ainsi que l’oubli par l’homme de la condition de Fils n’est pas un argument contre celle-ci mais sa conséquence et sa preuve. Il y a donc deux oublis : bien qu’oubliant le Soi qui l’installe en lui-même, l’ego n’en est pas moins immergé en lui-même à son insu. Le second oubli porte sur ce qui est advenu avant qu’on soit, l’antécédence de la Vie, l’Immémorial absolu.

IX – La seconde naissance
Le salut pour le Christianisme est de surmonter cet oubli radical, ie. de naître une seconde fois, mais ce salut ne relève ni du savoir ni d’une prise de conscience libératrice. Les preuves de l’existence de Dieu (Saint Anselme etc.) sont absurdes : se constituer en tribunal et alors que l’essence de Dieu est sa présence invisible, son auto-révélation originelle, le soumettre à une preuve sous la lumière du monde. D’accès au vivant, il n’est que dans la vie.
D’où l’aporie : comment l’homme peut-il atteindre l’Avant absolu de l’auto-engendrement de la vie en laquelle il est engendré ? A la différence de la philosophie classique où le temps est identifié au surgissement phénoménologique du monde, la temporalité du Christianisme permet de saisir la relation de notre naissance à l’Avant qui la précède : le rapport à l’Avant n’est pas distance mais pathos. Ce rapport est chair de la vie qui est mouvement, venue en soi qui ne se sépare jamais de soi.
La relation du vivant à la Vie ne peut donc se rompre, comme le montre la parabole du Fils prodigue. Certes celui-ci avait oublié. Mais l’immanence de la Vie absolue dans la vie singulière de l’ego fait qu’une seconde naissance peut s’accomplir en faveur d’une autotransformation de la vie selon ses lois propres : elle consiste dans un faire, l’éthique chrétienne refusant l’ordre de la parole et de la connaissance. Ce faire est retour à l’auto-engendrement de la vie, conformément à la volonté du Père. Dieu est vie, le Soi vivant laisse la vie s’accomplir en lui comme la vie de Dieu lui-même. Seuls les actes comptent, comme celui du Bon Samaritain ou des œuvres de miséricorde.
Le salut est une seconde naissance, entrée dans une vie nouvelle, le « Je peux » étant donné par la Vie. Cet agir de miséricorde repose sur l’oubli de soi, parce que l’ego y est reconduit au pouvoir de la Vie absolue qui le donne à lui-même. Dans ce nouvel agir, le soi retrouve la puissance dont il est né – l’agir mondain de l’ego est remplacé par l’agir originel de la Vie.

X – L’éthique chrétienne XI – Les paradoxes du Christianisme
Ce chapitre X définit le principe de cette éthique, à la lumière duquel sont ensuite expliquées les affirmations paradoxales du Christianisme qui déterminent la possibilité d’une seconde naissance. Celle-ci implique un faire qui n’a rien à voir avec la réalisation objective d’un projet subjectif mais où réalité et action se situent dans l’auto transformation pathétique de la vie, un agir transcendantal qui n’obéit qu’à la donation à soi de la Vie absolue. La Loi nouvelle n’est plus une norme idéale, extérieure, son Commandement est la Vie, condition d’accomplissement pour l’homme de son essence – ce que Jean appelle amour de Dieu. Loin de résulter du Commandement, l’amour en est la présupposition – à l’inverse de la morale du devoir kantien.
C’est à partir des écrits de Jean et des Béatitudes que doivent se lire les intuitions fondatrices qui en rendent intelligibles les paradoxes car elle réfèrent à la structure interne de la vie( chap. XI) :
1 – La duplicité de l’apparaître : tout se montre à nous de deux façons, de même que notre corps. Il y a d’un côté la vérité pathétique et inextatique de la Vie, de l’autre l’horizon de visibilité du monde, sa vérité extatique. Cette coexistence peut donner lieu à un comportement comme la feinte de l’hypocrisie qui joue sur cette duplicité que démasque le Christianisme en renversant une connaissance rationnelle fondée sur la perception : « ceux qui n’ont pas la connaissance n’entreront pas au royaume de Dieu ».
2 – L’intuition de la structure antinomique de la vie, qu’expriment les paradoxes des Béatitudes. « Heureux ceux qui souffrent » exprime la co-appartenance originelle du souffrir et du jouir, la réversibilité du premier dans le second, un se subir soi-même qui est en même temps entrée en possession de soi. C’est cette structure réversible du pathos qui fonde le sens des Béatitudes, car la plénitude de la vie - « malheur aux riches » - peut céder la place au Désir qu’aucun objet ne viendra combler.
3 – Différence qui sépare la Vie du vivant : la malédiction, « malheur à vous qui êtes repus » s’adresse à ceux qui, oubliant leur condition, éprouvent la vie comme leur bien propre. Car il y a la Faim, la grande Déchirure, « ce manque terrifiant en chaque ego de ce qui le donne à lui-même », que seule peut apaiser la Vie absolue dans la seconde naissance.
4 – Situation aporétique : la différence entre l’auto-affection de la Vie absolue qui s’apporte elle-même en soi et celle de l’ego, donné à lui-même sans y être pour rien et qui est « submergé par l’hyperpuissance de la vie », parce qu’en fait il n’y a qu’une auto-affection, celle de la Vie absolue. D’où la situation paradoxale de l’ego qui n’existe point par soi : « Celui qui aura trouvé la vie pour lui la perdra et celui qui aura perdu la vie à cause de moi la trouvera »

XII – La Parole de Dieu. Les Écritures
Ce chapitre revient sur ce qui a été écarté au début – fiabilité des textes du Nouveau testament, histoire etc. – et traite de ce dernier paradoxe : les Écritures revendiquant la transmission de la Parole de Dieu, comment surmonter la carence ontologique du langage ? En réalité, il faut distinguer la parole humaine de cette autre Parole qui ne comprend ni signifiant ni signifié, ne vient pas d’un locuteur, est antérieure à tout interlocuteur et qui nous permet de comprendre les Écritures. Car la parole humaine doit prendre appui sur le langage qui ne peut dire la chose que s’il la donne à voir, relève de la vérité du monde et crée un écart avec ce qu’il désigne. Cette parole est incapable de nous mettre en rapport avec la Vie qui ne se montre dans aucun dehors, exclut l’irréalité et ne connaît que la plénitude du vivre.
Comment la Parole divine révèle-t-elle et que dit-elle ? Elle est Logos de Vie, se révèle elle-même dans sa phénoménalité pathétique et ne révèle rien d’autre. Elle ne soutient aucune référence aux choses de ce monde, elle n’est pas action mais génération qui est auto-génération. Elle parle au commencement dans ce Logos qui est auto-révélation comme Parole. Elle est amour et dit à chaque vivant sa propre vie, « j’entends à jamais le bruit de ma naissance ». Car ce n’est pas la Parole des Écritures qui nous donne à entendre la Parole de la Vie, c’est elle en nous engendrant qui réalise sa propre vérité.
Pourquoi le Christ a-t-il dit cela dans une parole d’homme ? A cause de l’oubli par ce dernier de la condition de Fils, car l’essence phénoménologique de la vie « est le plus grand Oubli, l’Immémorial auquel aucune pensée ne conduit [ ] Seul le Dieu peut nous faire croire en lui, mais il habite notre propre chair.. »

XIII – Le Christianisme et le monde
L’objection majeure faite au Christianisme de détourner l’homme de ce monde est ici balayée. Ce reproche a été notamment formulé par le jeune Hegel avec sa critique de « la belle âme » qui brise la réalité en un invisible qui est pur vide, opposé à la réalité visible. C’est oublier que le Christianisme n’a rien de vaporeux, la seule réalité pour lui est la vie. Et c’est parce que la vie est invisible que la réalité l’est également : faim, souffrance, plaisir, angoisse, ennui, ivresse s’éprouvent hors monde. L’éthique chrétienne se fonde sur l’agir qui constitue l’action effective, non un processus objectif mais un « je peux » individuel, édifiant dans l’invisible. Loin de méconnaître la vérité du monde, le Christianisme la circonscrit. Il constitue la voie d’accès qui conduit à ce qui est réel dans le monde et qui ne doit rien à l’apparaître de celui-ci. M.H. cite à l’appui l’analyse de Marx sur le travail vivant, invisible, subjectif, individuel, qui fait la preuve de l’invisibilité de la vie.
Quant à la question d’autrui, elle doit être également soustraite à cette erreur : concevoir le rapport à autrui comme rapport à un être situé dans le monde, individu empirique porteur de caractères mondains. Autrui est un autre moi, il est Fils de Dieu et sa généalogie humaine n’a pas lieu d’être. L’autodonation de la Vie est identique en chacun. La relation à un moi quelconque présuppose notre relation avec le pouvoir qui l’a joint à lui-même. Avec cette conséquence pour l’éthique : aimer Dieu, aimer le prochain comme soi-même.
Car c’est une erreur de la philosophie moderne de penser la relation à autrui à partir de l’ego que je suis : il faut partir de la possibilité des « ego » en général, celle d’un Soi transcendantal tenant son ipséité de l’Ipséité de la Vie absolue, la relation entre les « ego » doit le céder à la relation entre les Fils, la Vie est être-en-commun.

Conclusion : Le Christianisme et le monde moderne
La pensée moderne repose sur le renforcement de l’approche traditionnelle selon laquelle l’homme est lié à la connaissance que nous pouvons en avoir, connaissance conçue comme scientifique et non comme accès de l’homme à sa propre essence. Dans le champ ouvert par la science moderne, l’homme en tant que tel n’existe pas, négation qui équivaut à celle de Dieu - réductionnisme non voulu par la science mais inévitable et effectif.

La défense de l’homme véritable, transcendantal, est la tâche de la philosophie mais la pensée moderne l’a trop oublié. Que reste-t-il de l’homme hors de la Vérité de la Vie, dans la vérité du monde, ce monde qui aujourd’hui est d’une certaine façon l’Anti-Christ et dont l’agir est réduit à la technique, faisant de l’homme un automate ? Toutefois « les hommes voudront mourir – mais non la Vie. »

* Entretien avec V. Caruana, in Philosophique Kimé 2000, repris in Michel Henry, Entretiens, Sulliver 2005. Le Débat autour de l’œuvre de Michel Henry, tenu à l’Odéon en nov. 1999, repris in Phénoménologie de la vie, t. IV, PUF 2004, pp. 205 – 247, relate sur ces questions les discussions éclairantes de M.H. avec de jeunes philosophes.