lundi 5 novembre 2018

Art et naissance en Dieu, une expérience de la certitude


Grâce aux artistes de tous les temps


RENCONTRE DE CULTURE CHRÉTIENNE EN BRENNE

Regards croisés sur l’amitié


Abbaye Notre Dame de Fontgombault 30 juillet - 3 août 2018

 

Art et naissance en Dieu 

par Robert Empain


Je remercie les quelques 600 personnes qui ont consulté les articles associés à la publication de ma conférence Art et Naissance en Dieu sur ce blog —  que je republie aujourd'hui.  Cette conférence donnée lors des Rencontres de culture chrétienne à l'Abbaye Notre Dame a fait débat car elle soutient que les chef-d’oeuvres de la peinture et de tous les arts sont des théophanies, c'est-à-dire des oeuvres capables de nous mettre en présence de la vérité que nous sommes, une vérité que nous avons perdue de vue, une vérité oubliée qui peut toutefois nous être révélée et ressuscitée : nous vivons dans la Vie absolue, dans une Vie invisible et acosmique que nous recevons hors du temps et de l'espace du monde, une Vie que nos traditions ont nommé Dieu - un Dieu Vivant, un Père de tous les vivants, un Dieu dont nous sommes les fils dans le Fils... 
Dans une époque qui a perdu l'Esprit et qui réduit la vie et les vivants à des processus objectifs — chimiques, sociaux, statistiques etc,  il est impératif que nous éprouvions la certitude
de notre naissance transcendantale par la voie offerte par les oeuvres d'art dignes de ce nom ; qui sont à recevoir comme les voies de révélation et d'éveil plus appropriés que toute autre voie prédicative ou apodictique. L'expérience esthétique est en effet à  recevoir comme l’expérience décisive de la Vie invisible dont tous vivons, une expérience inaugurale et ouverte vers la seconde naissance dont nous parle le Christ à travers sa rencontre avec le lettré Nicodème...  Il en va aujourd'hui non pas seulement de notre Salut dans la Vie éternelle mais de notre survie sur une Terre donnée aux humains précisément pour cette co-naissance à la Vie unique dont nous vivons tous. Désormais, les artistes et les mystiques qui l’on vécue ne sont plus seuls à témoigner de cette expérience, ils peuvent s'appuyer sur les avancées récentes et décisives de la philosophie et de la phénoménologie contemporaines qui mobilisent et rassemblent autour de la phénoménologie de la Vie de Michel Henry un vaste et profond mouvement de pensée et d'espérance pour notre humanité en perdition. Au sein de ce renouveau, Rolf Kühn, un éminent phénoménologue et théologien continuateur de Michel Henry,  s'avère être une figure majeure. On lira sur ce blog deux textes de lui. Grâce à lui, à eux et à vous.

 


Le coeur de l'Abbaye de Fontgombault



C’est une joie de me trouver avec vous en ce lieu de fraternité en Dieu.

Je remercie les frères bénédictins de leur hospitalité et le Père Abbé, Jean Pateau, qui nous a fait l’amitié d’ouvrir hier nos Rencontres par une conférence nourrie sur l’amitié dans la règle de saint Benoit.
 
Je remercie Véronique et Olivier Maas qui ont organisé et participent à ces Rencontres de culture chrétienne en Brenne et je les félicite d’avoir choisi pour cette première édition le thème de l’amitié qui rappellera peut-être à ce monde barbare que le vrai non Nom de Dieu est Amour.

C’est un nouvel élan que vous donnez à vos Rencontres philosophiques antérieures en les tournant résolument vers l’inspiration chrétienne, c’est-à-dire vers l’Esprit Saint qui vous porte d’ailleurs depuis le début..
Seule son inspiration peut et doit sans tarder régénérer de fond en comble la philosophie et la métaphysique classiques notamment à partir des acquis essentiels de la phénoménologie radicale de la Vie instaurée par Michel Henry, dont je vous ai parlé, et qui fut inspiré par le Souffle de l’Esprit Saint, me semble-t-il, tant son oeuvre essentielle s’avère salvatrice pour cette époque qui a perdu l’esprit.
  
La proximité spatiale et spirituelle de l’Abbaye de Fontgombault et de son Père abbé sont à recevoir comme des grâces inaugurales.

Je suis très touché et honoré, mais aussi très intimidé, que vous m’ayez invité à intervenir aux côtés de personnes aussi remarquables, et cela, particulièrement, sur ce thème de l’amitié.

Votre invitation à cet égard était un défi :  « N’y aurait-il pas une place, me demandiez-vous, pour une voix qui parlerait du point de vue de la peinture et que tu pourrais très naturellement incarner ?

Peu après, je vous répondais ceci qui sera l’introduction à cette méditation :

Dors et déjà je peux vous dire que de l’amitié la peinture témoigne à foison, non pas tant par l’amitié ou l’admiration que les peintres se portent les uns aux autres, et cela au delà les limites du temps et de l’espace, mais parce que toute oeuvre d’art véridique, comme toute oeuvre humaine véridique, comme tout ce qui touche au coeur l’homme, manifeste l’amitié de Dieu à notre égard et celle de l’homme à l’égard de Dieu. L’oeuvre d’art digne de ce nom étant toujours et à la fois l’oeuvre d’un recueillement de l’oeuvre divine - c’est-à-dire d’une grâce divine antérieure : celle de la vie bien sûr sans laquelle il n’y aurait rien, la vie et tout ce dont elle a besoin pour connaître et croître en Dieu, qui est la Vie en Personne - et à la fois l’oeuvre d’une gratitude humaine, d’une action de grâce réciproque.
L’oeuvre d’art digne de ce nom est ainsi et toujours l’oeuvre d’une amitié réciproque entre Dieu et l’homme, une amitié qui manifeste, célèbre et porte la beauté de Dieu comme celle de l’homme qui est fait à son image. Et cette oeuvre d’amitié spirituelle, belle et mystérieuse accueille l’autre homme en son sein et se fait alors hospitalité divine offerte à tous.


L'icône de la Trinité par Andreï Roublev entre 1410 et 1427



Je vais donc essayer d’incarner de mon mieux - et ce verbe incarner sera au coeur de mon propos - la voix qui parlerait du point de vue de la peinture sur l’amitié et de croiser ce regard, qui sera celui d’un peintre et d’un chrétien, avec d’autres regards  : religieux, théologique, philosophique, historique, littéraire… 

Mon intervention prendra la forme d’une méditation libre qui éclairera ce texte que je viens de vous lire, et qui a été en partie repris dans la programme de ces Rencontres.

Au terme de cette médiation je vous lirai peut-être quelques récits de mes rencontres avec des oeuvres d'artistes, de mystiques et de voyants de diverses époques, des vivants que je regarde comme mes amis, des amis que j’ai rencontré en personne, comme disent des phénoménologues, c’est-à-dire dans mon coeur, ou encore dans la communauté invisible des amis de Dieu que forment les artistes qui ont mis en pratique cette Parole du Christ qui dit « aimer c’est donner sa vie pour ses amis », ajoutant qu’aimer c’est aussi « aimer ses ennemis » Donner et multiplier ce que l’on reçoit de Dieu, sa vie et son amour de la vie, voilà  ce que ces artistes ont fait et ne cesse de faire par des oeuvres capables de changer des milliers de vies humaines en les reconduisant en leur Fond vivant et invisible, c‘est à dire en leur révélant leur naissance éternelle dans la Vie qui est Dieu. 


De telles oeuvres, de la peinture et de tous les arts, sont généralement appelées des chefs-d’oeuvre, mais en vérité elles sont des théophanies. 


C’est à ces artistes, qui vivent dans le Coeur même de Dieu, qui est la source de toutes Beauté et de toutes Grâces, que j’ai dédié un livre, un livre de grâces rendues au grâces reçues.  



 Regards

Commençons par regarder le regard lui-même.


Ce qui semble tout indiqué, puisque nous sommes invités à croiser nos regards, mais aussi parce que notre manière de regarder détermine ce que nous voyons et ce que nous ne voyons pas.

La manière de regarder est déterminante pour le peintre qui, contrairement à l’idée reçue, ne cherche pas à peindre le visible mais l’invisible, faute de quoi il n’est pas un peintre mais un photographe muni de pinceaux.
   
Tout phénomène peut être regardé de deux manières : l’une est extérieure et l’autre est intérieure, l’une est insensible l’autre est sensible, l’une est objective, l’autre est subjective, l’une prouve l’autre éprouve, l’une se tourne vers le visible l’autre vers l’invisible.

La première est la manière de regarder de la conscience et de la science, la seconde celle de l’âme et des émotions. La première est celle du monde, celle du calcul, du quantifiable et de la mort. La seconde est celle de l’incalculable, de l’inquantifiable, de la vie, de l’amour et de la résurrection. 

La première manière de regarder a produit le monde objectif dans lequel nous pensons vivre, un monde faits d’objets de toutes sortes : objets de pensée, objets de sciences, objets de désirs, objets de rivalités, objets de consommation, objets de technique, objets de spectacle, objets d’idolâtrie, objets de commerce, de trafics de spéculations et de guerres incessantes.

Cette manière objective de regarder tout ce qui est et qui vit, la nature, les animaux et les humains, la matière, la vie et le cosmos tout entier, notre époque ne se contente plus d’en faire les objets de son savoir scientifique, elle en fait une masse d’objets jetables et jetés et de sujets humains assimilés à des objets remplaçables et remplacés, une masse livrée à la logique inhumaine des marchés financiers . Dans cette Barbarie d’un genre nouveau, que dénonçait déjà Michel Henry en 1986, toutes les ressources et tous les humains sont désormais regardés par le système technico-financier mondial comme des marchandises. La logique du profit et de la plus value monétaire ne connait aucune limite éthique et s’empare désormais des richesses individuelles et existentielles de la vie privée et des oeuvres artistiques et culturelles de l’humanité pour réduire tout ce qui vit et qui témoigne de la Vie à des objets de son commerce ou de son spectacle, sans se soucier que sa logique précipite l’humanité et la nature vers l’anéantissement.

Les sciences, les technologies et l’industrie humaines après avoir réduit la vie et les vivants à des systèmes objectifs projettent de réaliser l’immémoriale illusion des hommes, celle qui a fondé ce monde objectif : s’emparer du secret de la vie, qui est Dieu, et de l’immortalité des corps qui seront modifiés à cet effet.

Ce projet étant le seul que son regard objectivant puisse encore concevoir pour prolonger au delà de l’effondrement prévisible du système humain l’existence d’une élite sur la Terre ou sur d’autres planètes. Ce programme insensé, qui n’est plus du domaine de la science fiction, ne tardera plus à réaliser ici bas l’enfer annoncé par l’Écriture sainte. 

La seconde manière de regarder est intérieure, subjective et sensible. 
Elle est celle de la vie, du coeur, de l’amour.

En vérité, cette manière de regarder n’est pas la seconde mais la première, la juste et la bonne, celle que nous avons perdue de vue en détournant notre regard.  

La juste manière de regarder est en effet celle de la vie, de la Vie qui est Dieu en Personne et qui nous regarde comme Lui-même ; qui nous regarde vivre de la Vie qu’il est Lui-même.

Une Vie qu’il nous donne pour que nous la recevions comme Don et comme preuve de son amour, pour que nous la gardions et la regardions éternellement

Car il n’y a qu’une vie, la vie éternelle, la vie de Dieu, la vie en Dieu, la Vie qui se donne éternellement à elle-même et qui nous donne éternellement à nous-mêmes pour que nous vivions en Lui comme Lui vit en nous.

Dès que nous regardons de cette manière nous regardons qui nous sommes en vérité, et nous disons : Dieu me regarde.

Simultanément nous comprenons la folie des hommes qui détournent leurs regards de Dieu et qui, dès lors, ne croisent plus son regard vivant et aimant.
Ces hommes quant  à eux disent  : « Dieu ne me regarde pas, il est mort ! »

Détourner le regard du regard de Dieu cela veut dire pour l’homme regarder la Vie qui est Dieu comme un objet dont il désire s’assurer la possession pour lui seul comme si il n’avait pas déjà la vie, comme si ce n’était pas la vie dont il vit qui lui donne le pouvoir de regarder, celui de détourner son regard et celui d’exercer tous ses pouvoirs, comme se lever, rire, marcher, aimer, rêver etc,.

Détourner le regard du regard de Dieu cela veut dire vouloir se faire dieu à la place de Dieu ; ou encore vouloir vivre sans la Vie qui nous donne à nous-mêmes

Ce regard méprisant et objectivant fait aussitôt perdre à l’homme le regard de Dieu ; c’est-à-dire la vision directe ou immanente de Dieu qu’il reçoit dans la lumière béatifique, c’est-à-dire dans sa communion de vie et d’amour avec Lui qui se donne et qui jamais ne peut être tenu et retenu dans une chose, un être ou un étant, une idée, un concept, un savoir, une théorie, une équation etc, mais qui peut seulement se connaître par la vie vécue et aimée comme Don.

Détourner son regard du regard de la Vie qui est Dieu, ce serait donc pour l’homme  jeter sa vie hors de la Vie qui est Dieu, ce serait se jeter hors de lui-même.  Or cela lui est tout autant impossible que de saisir Dieu comme un objet ou un savoir, car jamais la Vie de Dieu qui vit en nous ne peut sortir d’elle-même et se jeter dans un monde d’objets sans vie.

Le terme hébreux hê’t’ de la racine du verbe hâtâ’, qui fut traduit par péché, dit bien le détournement de notre regard du regard vivant et aimant de Dieu, puisqu’il signifie erreur de visée, manquer la cible, comme le souligne Annick de Souzenelle, une théologienne orthodoxe particulièrement inspirée que je peux appeler mon amie.

Une erreur de visée, un regard qui manque sa cible, un regard qui se détourne de Dieu et qui désire faire de la Vie éternelle un objet figé et défini, un objet que l’homme voudrait s’approprier alors qu’il le reçoit déjà, un regard qui méprise et doute du don et de l’amour de Dieu, voilà le sens du péché.

Un erreur de visée qui provoque l’expulsion de l’homme, c’est-à-dire de l’Humanité, du Jardin des Délices, c’est-à-dire de la joie et la certitude de la vie en Dieu.

Une erreur, un regard détourné de la Vie en Dieu qui provoque l’exil de l’homme dans un monde d’objets illusoires qui persiste tant que son erreur de visée, ou son péché, persiste.

Cet exil dans le temps et l’espace du monde, celui de notre existence sur la Terre, ne nous prive pas cependant de la vie, puisque Dieu ne cesse de nous la donner hors du temps et de l’espace du monde. Car la vie ne vit que dans la Vie et jamais hors d’elle, ici ou là, dans un monde, dans un temps ou un espace fussent-ils ceux d’un univers.

A cet égard, je signale à votre attention que le terme mort, qui se trouve dans toutes nos traductions, ne se trouve pas dans le texte hébreux de La Genèse où il correspond à la notion de mutation ; une mutation de la vie en nous s’entend, une mutation réversible qui peut s’opérer en deux sens : celui d’une connaissance ou celui d’une méconnaissance de la Vie qui est Dieu. Or la vraie connaissance de Dieu est l’amour, et cette connaissance n'est autre que la seconde naissance en Esprit dont parle Jésus à Nicodème.

Mutation réversible dans le sens aussi d’une croissance ou d’une décroissance en intensité de notre amour de la Vie qui est Dieu, pour évoquer l’injonction divine du « croissez et multipliez » que Dieu adresse à l’homme dans la Genèse.

Une injonction qui fut entendue et mise en pratique dans l’extériorité du monde objectif au niveau des corps sexués, et non pas dans la subjectivité affective de la Vie en chaque vivant où il s’agit de croître et de multipliez dans l’amour de la Vie qui est Dieu.

La mort de l’homme ce ne peut être ce que la Vie qui est Dieu veut pour l’homme. Cette idée vient du monde et de son erreur de visée et d’incompréhension persistante.

En effet, Dieu, malgré notre erreur et même malgré l’oubli de notre erreur, ne cesse de regarder et d’aimer l’homme comme Lui-même, comme un Père aime son fils perdu, en exil dans le monde, ne cessant d’espérer son retour vers Lui. Comme nous le révèle Notre Seigneur Jésus Christ par la Parabole des deux fils ou du fils prodigue.

« Je me lèverai, j'irai vers mon père, et je lui dirai: Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils; traite-moi comme l'un de tes serviteurs. Et il se leva, et alla vers son père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut ému de compassion, il courut se jeter à son cou et le baisa. Le fils lui dit: Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils. Mais le père dit à ses serviteurs: Apportez vite la plus belle robe, et l'en revêtez; mettez-lui un anneau au doigt, et des souliers aux pieds. Amenez le veau gras, et tuez-le. Mangeons et réjouissons-nous,  car mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie; il était perdu, et il est retrouvé. » Luc 15, 18-24 

 
Cette parabole confirme que la tentation du détournement comme la possibilité du retournement est possible à tout moment de notre existence terrestre.

L’Adversaire (Satan) qui dans le récit de la Genèse met l’amour de l’homme à l’épreuve, ne cesse de le faire à tout instant de notre existence en ce monde.

L’erreur de visée peut ainsi se répéter indéfiniment et perpétuer notre exil dans la méconnaissance ou bien, au contraire, ne pas se répéter et susciter notre retournement et notre naissance en Dieu et la co-naissance dans son amour.

Tout ce que nous éprouvons comme tout ce qui nous éprouve, dans le sens d’une mise à l’épreuve, est vécu en nous, dans nos vies mêmes et jamais au dehors où il n’y a pas de vie.

Pourtant, dans ces épreuves, dans l’adversité même de nos existences, nos vies s’éprouvent dans et par la Vie qui est Dieu, par le labeur, par la mise en oeuvre de tous nos pouvoirs faire et dans toutes les tonalités affectives que la Vie donne à éprouver à nos corps subjectifs, c’est-à-dire dans la réversibilité de notre souffrance en joie et dans toutes le tonalités affectives entre ces deux extrêmes.

Ainsi par la peine que nous éprouvons dans l’effort fourni dans la transformation d’une matière qui résiste à nos efforts et à notre volonté, comme dans la joie ressentie quand nous avons transformé celle-ci en ouvrage ou en oeuvre nécessaires à la vie, la mienne et celle d’autrui, nous pouvons faire l’épreuve de la Vie invisible et recevoir notre existence sur Terre comme un Don de la Vie qui est Dieu 

Mais encore, comme l’a montré la phénoménologie radicale de la vie de Michel Henry, dans l’épreuve de sa vie, dans l’immédiateté du se-sentir soi-même, tout homme peut éprouver avec certitude sa subjectivité pure, le Soi vivant qu’il est.

Et, dans cette certitude il peut atteindre cette autre certitude qu’il n’est pas à la source de sa vie, qu’il ne s’est pas donné la vie à lui-même, qu’il n’a pas ce pouvoir et ne l’aura jamais, et qu’il doit alors reconnaître qu’il reçoit sa vie d’une donation antérieure à lui, d’une Vie qui a le pouvoir de se donner la vie à elle-même et de la lui donner ensuite.

Cette Vie et son auto-donation, la Vie absolue est Dieu en personne.

Ce n’est donc pas à la mort que l’homme est condamné par Dieu à la suite de son détournement, de son erreur, de son illusion, de sa méprise, en un mot de son péché, mais à la nécessité de muter et d’accomplir son retournement au cours d’un exil terrestre, au cours duquel par l’épreuve même de son existence  dans le temps et l’espace il en viendrait à reconnaitre qu’il reçoit sa vie d’un Don de Dieu.

Ce passage, cette mutation consistant pour tout homme à mourir à la vanité de ses savoirs mondains, à mourir à la vanité d’un Ego qui se prend pour sa propre cause et son seul but, à mourir à l’illusion que sa vie est quelque-chose qui se trouverait dans ce monde ; à mourir pour renaître et re-co-naître que sa vie ne cesse de vivre dans une Vie qui ne cesse de le ressusciter à tout instant et qui le ressuscitera éternellement.

Là est le passage, la seconde naissance en Esprit que chaque homme peut accomplir en retournant son regard pour reconnaître la Vie qui vit en Lui et qui ne l’abandonne pas une seconde durant son exil sur cette Terre, un exil qui lui est donné pour cette connaissance même.

Car la Vie ne se connaît que par la vie, l’Amour ne se connaît que par l’amour, l’Esprit ne se connaît que par l’esprit.

Le Christ Jésus, qui est le Verbe de Dieu, est venu accomplir et nous révéler la Vérité qui sauve et qui nous libère du monde. Comme Lui, par Lui et en Lui, tout homme peut vivre sa Passion et accomplir sa mutation, son retournement, son passage, sa Pâques, sa seconde naissance, son Salut.

Toutefois l’accomplissement de notre Salut consiste non pas à comprendre ces choses mais à les vivre en vérité.

C’est pourquoi nous ne pouvons comprendre la Parole du Christ, la Parole de la Vie, que si nous la vivons au préalable dans notre chair invisible, que si nous l’entendons dans notre coeur pour l’incarner et la mettre en pratique dans nos vies.

Jésus savait parfaitement que ses disciples, comme tous les hommes de ce monde, resteraient sourds et aveugles à la Parole de Vie qu’Il est lui-même.

Sous l’emprise du monde et de son erreur de visée, ceux-ci n’étaient pas encore nés de nouveau, à savoir incapables d’éprouver avec certitude leurs propres vies et celle d’autrui comme le Don de  Dieu, comme la Parole même de la Vie.  

Jésus pourtant leur donna les signes qu’ils demandaient, des signes censés  prouver qu’Il était en vérité la Résurrection et la Vie, qu’il était bien le Messie, le Bien Aimé Fils du Père. Ces signes sont ses miracles mais aussi, sa Transfiguration et le plus grand, sa Résurrection.

Une Résurrection qu’il avait annoncée à ses disciples, mais à laquelle ceux-ci ne crurent qu’après en avoir reçu la preuve audible, visible, tangible, objective donc !

Lors d’une apparition, le Ressuscité dit à Thomas, qui n’avait pas cru que ses compagnons avaient vu Jésus ressuscité :
« Parce que tu m'as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n'ont pas vu, et qui ont cru! » (Jean 20,29)  

Raffermis par ces preuves visibles de la Vie invisible, auxquelles Jésus ajoutera son Ascension, les disciples auraient-ils eu le courage de partir dans le monde comme des agneaux au milieu des loups pour annoncer aux hommes la Bonne nouvelle ?

Certes non.

Et Jésus le savait : son enseignement, ses miracles, sa Passion, sa Mort et sa Résurrection, comme tous ces signes qu’il avait donnés à ses disciples ne pouvaient leur prouver de manière certaine que Lui Jésus était la Voie, la Vérité, la Vie et la Résurrection, car la Vie qui est la Vérité n’appartient pas au monde de la preuve objective mais à l’épreuve subjective et vivante de laquelle jaillit la certitude dans le coeur de l’homme.

C’est pourquoi, malgré ces preuves, leurs coeurs demeuraient rétifs, troublés, pleins de la tristesse et de peur, car en vérité leurs coeurs n’étaient pas encore nés dans la certitude de l’Amour, à l’exception de sa Mère
Marie, de Jean et de Marie Madeleine qui la première le vit par l’esprit, par le coeur.

Pour que l’ouverture du regard du coeur se fasse, pour que la naissance en esprit et en amour se produise, Jésus devait se retirer du monde visible et monter vers le Père afin que vienne l’Esprit Saint qui allait opérer dans l’invisibilité des coeurs l’éprouver de la Vérité, le retournement des regards détournés vers le monde, la co-naissance en Dieu, la seconde naissance dans la Vie et dans l’Amour du Père qui seule donne à chacun la certitude de sa naissance immémoriale et éternelle.

C’est pourquoi Jésus leur annonce la venue de l’Esprit Saint :

« Et moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre consolateur, afin qu'il demeure éternellement avec vous, l'Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir, parce qu'il ne le voit point et ne le connaît point ; mais vous, vous le connaissez, car il demeure avec vous, et il sera en vous. » Jean 14,17
 

« Mais le consolateur, l'Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses, et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. » Jean 14,26 « Vous avez entendu que je vous ai dit: Je m'en vais, et je reviens vers vous. Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père; car le Père est plus grand que moi. » Jean 14,28

L’Esprit Saint que Jésus nomme aussi l’Esprit de Vérité vient donc et ne cesse de venir depuis pour éveiller dans les coeurs aveugles et sourds des hommes le regard et l’écoute de la Vie invisible et la vraie connaissance, la seule connaissance nécessaire du Toujours nouveau, de la Bonne Nouvelle que le monde ne peut recevoir, la connaissance en esprit et en vérité, la connaissance du coeur, qui seule donne la certitude de l’amour qui connaît la Vie qui est Dieu et sa Joie et sa Gloire.

Seul le Souffle de la Vérité balaye les doutes et les peurs et rend inutiles les preuves visibles, les signes extérieurs, les prédications et les argumentations du monde.

Par sa grâce surabondante l’Esprit Saint illumine les coeurs et leur donne d’éprouver la Vérité de l’amour de Dieu dans la chair affective et invisible de nos vies incarnées, de nos vies en Dieu.

Car notre chair qui s’éprouve vivante est la Parole de la Vie même qui nous donne de l’aimer et de nous réjouir de son Don éternel.

Voilà ce que je voulais vous dire aujourd’hui en m’appuyant non sur des expériences objectives de laboratoire, ou sur les cogitations d’un je pense ceci ou cela, ou d’une conscience qui est toujours conscience de quelques-chose, mais en m’appuyant mais sur les expériences vécues dans la pratique de la peinture et dans celle du vivant que je suis dans la Vie ; en m’appuyant particulièrement sur des expériences esthétiques qui, au cours de mes rencontre avec ces oeuvres d’art que je nomme des théophanies, ont imprégné ma chair vivante, ou mon âme ou mon coeur, de cette certitude qui se révèle lorsque le venir en Soi de la Vie nous étreint et nous submerge dans son amour absolu.

Cette expérience phénoménologique pure et subjective que chacun peut vivre est désormais soutenue par les acquis décisifs de la phénoménologie radicale instaurée par Michel Henry.


Une phénoménologie de la Vie, de l’incarnation et de la chair qui aujourd’hui avec des auteurs comme Rolf Kühn, Antoine Vidalin, Natalie Depraz, Jad Hatem et quelques centaines d’autres, qui sont autant d’amis de notre humanité en Dieu, opère le retournement de la métaphysique classique et prépare la mutation de nos pratiques objectivistes qui de perdues, mortes et mortifères qu’elles sont peuvent revenir à la Vie.

Cette phénoménologie radicale vient également confirmer phéno-ménologiquement ce que la Parole de la Vie et de l’amour en Personne est venue nous révéler, et, ce faisant, elle réconcilie la sagesse du monde avec la Sagesse de Dieu.

J’ajoute qu’une telle expérience de la Vérité vivante peut se produire en un fulguration comme au terme d'un long cheminement spirituel, mais toujours par la voie d’une expérience spirituelle, religieuse ou esthétique qui se rejoignent dans la Source unique de toute expérience vivante possible.  

Des expériences qui ont en commun de nous révéler la coïncidence de nos vies avec la Vie invisible et absolue qui est Dieu, de nous révéler notre naissance dans la chair de résurrection du Christ et par Lui notre filiation dans l’amour du Père et la certitude sans autre preuve que nos vies mêmes, données et reçues pour être données à leur tour et multipliée ainsi infiniment dans la Joie du Père, du Fils et de l’Esprit Saint qui nous accueillent à la Table sainte du Festin retrouvé de la Vie en tant que quatrième aux côtés de Marie, Mère de Dieu et notre Mère, et de tous les saints.

C’est de cette certitude intérieure, de cette confiance absolue, en un mot de la Foi en Dieu, dont l’Eglise a témoigné depuis deux millénaires dans le monde par des oeuvres innombrables : célébration eucharistique, pratique des sacrements, de la charité, de l’hospitalité, de l’enseignement, de la prière, mais aussi par l’oeuvre des arts qui eux aussi participent à l’Oeuvre de la Révélation.
 
Depuis les premiers siècles du christianisme des légions d’artistes et d’ouvriers de Dieu furent, en effet, appelés, inspirés et portés par l’Esprit Saint. Ces hommes ont voués leurs vies et leurs talents à l’Oeuvre divine, ils ont aimés comme Dieu nous aime et nous ont fait connaître son amour par leurs oeuvres et leurs actions. Ils sont les amis et les enfants de Dieu et dans cette amitié et cette filiation ce sont nos frères et nos soeurs en Dieu.

Ces artistes ont légué aux monde un nombre incalculable d’oeuvres d’art capables de donner aux vivants d’éprouver la splendeur de la Vérité dans une expérience affective esthétique d’une intensité telle qu’elle s’avère capable de renverser le monde illusoire dans lequel nous pensons vivre et de retourner les fils exilés que nous sommes vers le Père de la Vie.

Il resterait à dire comment les oeuvres d’art digne de ce nom opèrent ce miracle que la seule prédiction de la Parole de la Vie dans les langues du monde ne peut accomplir.

C’est la description détaillée de ce comment que j’ai tenté de faire dans le livre que j’ai évoqué : Ad Imaginem Dei 1 L'oeuvre invisible. Je vous en lirai quelques passages si vous le souhaitez et si nous en avons les temps après la discussion et les questionnements que mes propos enthousiastes auront je l’espère suscités.

Je donnerai pour conclure la Parole à Michel Henry, que j’ai évoqué plus d’une fois et dont j’ai découvert l’oeuvre capitale par le livre qu’il consacra à Wasilly Kandinsky, le grand peintre et théoricien du XXe siècle, inventeur et rénovateur de l’art abstrait.    

« Qu’est-ce que la peinture ? Que veut-elle peindre ?
N’est-ce pas ce monde que nous voyons avec ses arbres, ses rivières, ses maisons, ses couleurs – sa lumière aussi, ses formes dont la géométrie nous a habitués à saisir la pureté ?
Avec Kandinsky ces évidences sont renversées. La peinture ne représente plus la réalité extérieure mais le fond de notre être : nos pulsions, notre force, nos affects et notre angoisse – notre vie invisible. Est-il possible de peindre l’invisible, de le donner à voir ? Oui, si formes et couleurs n’appartiennent pas d’abord au monde, si elles ont « une sonorité intérieure », si en leur subjectivité pure, en tant qu’impressions, elles sont elles-mêmes invisibles. La prodigieuse révolution de l’abstraction a une signification spirituelle. En congédiant la figuration – soit l’équivalent esthétique de l’objectivisme moderne, de son vide et de son désarroi – elle reconduit l’homme à lui-même et l’art à sa vocation. Car, à l’exception des XVIIIe et XIXe siècles, la peinture a toujours été abstraite, une expérience du sacré, « la résurrection de la vie éternelle » 


Vassily Kandinsky. Composition X. 130 x 195 cm. 1939

Le terme abstraction dans le vocabulaire de Kandinsky signifie faire abstraction du regard extérieur objectivant, acquis et convenu du monde, pour ouvrir le regard intérieur de l’âme vivante aux sonorités et aux résonances invisibles des formes et des couleurs en tant que purs affects que la vie nous donne de ressentir, d’éprouver et d’incarner dans notre chair impressionnelle.

L’oeuvre abstraite du peintre est semblable à l’oeuvre abstraite du musicien qui ne cherche pas à représenter quelque-chose mais qui, comme tous les artistes véridiques, cherche à pénétrer nos âmes, à émouvoir nos coeurs, notre chair impressionnelle, pour la travailler, l’élever, et nous révéler la vérité de notre origine invisible. Et cela en utilisant avec art, c’est-à-dire avec une maîtrise parfaite d’un savoir faire, et une connaissance sensible des ressources et des potentialités rythmiques et harmoniques infinies de la peinture, de la musique, de l’architecture etc,

Ce qui opère, ce qui véritablement oeuvre, dans la peinture abstraite, au sens que je viens de donner, ce sont les couleurs et les formes en tant que réalités spirituelles vivantes dans leurs combinaisons infinies et leurs compositions harmoniques inépuisables qui, ne se figeant plus dans des représentations objectives occultantes du monde (des images), touchent la profondeur abyssale de la Vie absolue par laquelle nous vivons ces expériences esthétiques ressuscitantes, capables de nous révéler sa donation pure, ou sa grâce, et de nous réconcilier avec son amour absolu lui aussi pour nous mener à la béatitude et à la gratitude dont témoignent les larmes de joie que nous versons alors grâce à elles.


Robert Empain, Abbaye de Fontgombault, le 31 juillet 2018

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