mardi 3 novembre 2020

Le monde peut-il encore être sauvé par quelques uns ?

 Grâce à Michel Henry

Texte de présentation de La Barbarie

 

 

La Barbarie, Grasset 1987 

Dernière rééd. P.U.F. Quadrige grands textes, 2004


Notre monde ne va pas bien et cet essai brillant et passionné, destiné à un large public, a, hélas, encore gagné en actualité. Dès sa publication, alors que de leur côté des biologistes s’interrogeaient sur l’orientation éthique de la science, il a connu un grand succès. Son propos est de prendre en vue la catastrophe majeure de notre temps, la barbarie, et de mettre en lumière sa cause : on ne saurait y voir un fléchissement accidentel de civilisation comme il y en a tant eu. Il s’agit, montre Michel Henry, d’une dénaturation de la vie tout entière dont l’essence est de faire effort pour se transformer et s’accomplir. Inversion de ce processus, la barbarie résulte de la progression aveugle de la technique, généralement considérée comme positive. 

 

C’est sur les principes de sa phénoménologie que Michel Henry fonde l’analyse d’une catastrophe qui touche en réalité à l’historial. La crise actuelle lui fait définir la relation de la culture à la vie, la nature de la science, celle de la technique, ainsi que celle de la communauté, de la société, du travail, le tout en faisant retour au concept central de sa phénoménologie fondée sur le pouvoir de l’individu. Ce texte est un manifeste en faveur de la vie et non le pamphlet que certains ont cru lire.

Ce qui ne s’était jamais vu :

Le développement sans précédent des savoirs scientifiques va de pair avec l’effondrement des autres activités et entraîne la ruine de l’homme.

 

I - Culture et barbarie :

Produit de l’auto transformation de la vie, la culture est savoir originel, subjectif, de cette vie et diffère du savoir scientifique, objectif, tel que l’a formulé au XVIe siècle Galilée, fondateur de la science moderne : ce second savoir repose sur la mise hors jeu des qualités sensibles du monde et n’en retient que les formes abstraites ; d’autre part, ne s’occupant que de l’extériorité du monde, il ignore les limites de son champ de recherche. C’est pourtant la vie subjective qui donne originairement forme au monde et qui est la condition interne du savoir scientifique. Mais ce savoir premier s’identifie à ce qu’il fait, opère du dedans et se confond avec son pouvoir, alors que la science a pour fondement l’objectivité et l’universalité. Se mouvant dans la théorie, elle ne peut concevoir la réalité pratique de la culture : la subjectivité étant tout entière besoin, sa praxis satisfait aussi bien besoins élémentaires – biens utiles à la vie, nourriture, habitat, célébration de son destin, érotisme, organisation sociale, travail – que besoins supérieurs, art, éthique, religion. La barbarie réside dans cette méconnaissance.

 

II - La science jugée au critère de l’art

Ce n’est pas le savoir scientifique qui est en cause, mais l’idéologie actuelle qui le tient pour l’unique savoir. Les ingérences de la méthode scientifique dans le domaine de l’art rendent sensible leur hétérogénéité : ainsi à Éleuthère, ancienne forteresse grecque dont les remparts cyclopéens magnifiquement conservés sont défigurés par la ligne électrique à haute tension qui les enjambe, détruisant cette unité du monde qui repose sur la sensibilité individuelle ; ravages de prétendues restaurations scientifiques comme à Daphni, basilique du XIe siècle aux mosaïques dévastées par une initiative de la science dans un domaine qui n’est pas le sien. Ce qui est détruit est l’unité organique du substrat, analogon de l’objet esthétique qui est par essence imaginaire. Car l’art est à chaque fois expression d’un individu, caractère qu’ignore la science. (Se reporter à Voir l’Invisible, essai sur Kandinsky).

 

III - La science seule : la technique

Les opérations que la science inspire à la technique reposent exclusivement sur l’auto développement d’un savoir théorique livré à lui-même qui ne sait rien des intérêts supérieurs de l’homme. Pourtant l’essence de la technè est originairement savoir-faire individuel. La mise en œuvre de nos pouvoirs subjectifs est la forme première de la culture. Mais quand ce déploiement de la praxis dépend d’une abstraction, il y a bouleversement ontologique, l’action cesse d’obéir aux prescriptions de la vie. Coupée de sa racine humaine, elle n’existe plus que sur un mode purement matériel.
    A cela s’ajoute une inversion de la téléologie vitale : la production vise l’argent, qui est abstraction. Le rôle des travailleurs dans le monde moderne s’est amoindri, remplacé par des robots et l’atrophie des potentialités de l’individu vivant a entraîné un malaise – et une inculturation, la part du savoir de chacun devenant minimale, tandis que l’univers technique prolifère à la manière d’un cancer.

 

IV – La maladie de la vie

La barbarie réside dans l’occultation par l’homme de son être propre C’est pourtant la subjectivité qui crée les idéalités de la science. Comme celui de la culture l’acte inaugural de celle-ci est une modalité de la vie. Aujourd’hui toutefois la science et la culture sont en rapport d’exclusion réciproque parce que la praxis de la science conçoit la vérité comme étrangère à la sphère ontologique de la vérité vivante. Cette auto négation de la vie est l’événement crucial qui détermine la culture moderne en tant que culture scientifique, phénomène qui va de pair avec l’élimination des autres domaines spirituels.
Or tout homme se meut à l’intérieur du monde de la vie, il est épreuve de soi, subjectivité, singularité, auto accroissement, travail personnel sur soi, aspect jamais pris en considération par la science. Voilà pourquoi la rupture de ce qui lie la vie avec elle-même est catastrophique et source d’angoisse.

 

V – Les idéologies de la barbarie

Il s’agit essentiellement des sciences humaines dont l’éclosion caractérise la culture moderne. Théoriquement c’est l’homme qu’elles prennent en vue : langage, historicité, socialité etc. Toutefois elles font abstraction de l’Individu transcendantal que nous sommes, mettant hors jeu sa subjectivité, au mépris de leur finalité réelle. Leur traitement de type mathématique appauvrit le fait humain. Devant le suicide, la sexualité, l’angoisse, que valent des statistiques ? Plus on accumule de connaissances positives, plus on ignore ce qu’est l’homme. Et pourtant la vie, écartée à notre époque, n’en subsiste pas moins sous une forme élémentaire, vulgaire, voire dans son auto négation.

 

VI – Pratiques de la barbarie

L’éthique est le savoir de la vie qui s’éprouve comme valeur absolue et détermine les valeurs de son action. L’être de la subjectivité est expérience continuée de soi, effort sans effort, étreinte où son pathos se modalise selon les tonalités phénoménologiques fondamentales du souffrir et du jouir. Souffrir, qui est poids de son existence propre incapable de se défaire de soi. Jouir, quand la souffrance de la conservation se change en ivresse de l’abondance. Tel est le point source de toute culture comme de sa réversion possible en barbarie.

Celle-ci procède comme la culture de l’Énergie originelle, mais elle est l’inversion de cette énergie dont l’élimination n’est pas possible. L’énergie ne subsiste que dans le refoulement, créatrice d’angoisse. Elle cherche à se libérer par un soulagement immédiat, se replie sous des formes frustes du sentir, du penser, de l’agir, augmentant le mécontentement, engendrant la violence.

Les figures de la barbarie sont là, comportements grossiers, fuite frénétique dans l’extériorité engendrant l’échec à se débarrasser de soi, idéologie scientiste, positiviste qui se substitue à la science, démission de la vie transcendantale, engluement dans la télévision qui est la vérité de la technique, avec sa recherche de la brutalité du fait, l’incohérence de ses images qui se substituent à la vie personnelle, sa censure idéologique qui rassemble les stéréotypes d’une époque etc.

VII – La destruction de l’Université

Primitivement destinée à transmettre une culture qui signifiait entrée en possession de soi, l’Université ignore désormais l’humanitas de l’homme. Pour des raisons économiques, la finalité des formations obéit au développement de la technique dont l’idéologie ruine également la transmission du savoir soumise au leurre de la pédagogie, ce qui dispense tout le monde d’une culture véritable – alors que la nature du vrai savoir, intemporelle, toujours contemporaine, ne peut être transmise que si celui-ci est revécu par celui qui l’enseigne.


Seigneur, prends pitié de nous. 2007. R.E

 

Underground

Le rejet de la culture dans une clandestinité qui en change la nature et la destination caractérise la modernité. Le propre de cette barbarie moderne est de s’accomplir à l’intérieur d’une forme de culture, le savoir scientifique. La négation de la vie qui a pris l’allure d’un développement positif aboutit en réalité au ravage de la Terre par la nature a-subjective de la technique. Elle est également ruine de la communauté. L’abaissement actuel est renforcé par les médias de l’ère technicienne qui infusent l’hébétude à notre société matérialiste. Ces médias sont totalement étrangers à ceux de la culture qui aidaient l’homme à se surpasser. C’est le règne de l’insignifiance, de l’actualité, de la fuite dans la paresse intellectuelle. La culture a été boutée hors de la Cité. « Le monde peut-il encore être sauvé par quelques uns ? »

  

vendredi 10 juillet 2020

La plus belle fleur de mon jardin



     La plus belle fleur de mon jardin est toujours celle que je n'attends pas, celle qui, plus sauvage, plus libre et plus belle que les autres pousse où elle veut. Celle-ci a poussé au bord de la route, contre le mur de la maison, entre les pierres du caniveau. J'ai écrit un jour que les fleurs prient et nous apprennent à prier, raison pour laquelle elles sont placées avec les cierges sur les autels pour prier le Créateur en notre absence. Celle-ci priait pour les passants au bord du chemin de ma maison, bâtissant là une petite chapelle flamboyante et un autel vibrant, murmurant au promeneur la parole de Jésus : Je suis le chemin, la vérité et la vie. Parole oubliée par beaucoup d'hommes mais non par les fleurs des chemins... 



Grâce vidéo de 2011 extraite du film toujours en cours 
Mille grâces mille larmes de joie.

jeudi 21 mai 2020

Vous serez mes témoins… jusqu’aux extrémités de la terre

Grâce à toi Seigneur Jésus 
Grâce à toi Fra Angelico 

+

ASCENSION

Homélie du Très Révérend Père Dom Jean PATEAU
Abbé de Notre-Dame de Fontgombault
Eritis mihi testes… usque ad ultimum terræ.

 
Vous serez mes témoins… jusqu’aux extrémités de la terre.
  (Ac 1,8)



Fra Angelico. L’Ascension, le Jugement dernier, la Pentecôte ( vers 1447-1448 ).
Tempera sur bois 55×18 cm – 55 x 38 cm  – 55 x 18 cm –
Rome, Galleria Nazionale di Palazzo Corsini

 


Chers Frères et Soeurs,
Mes très chers Fils,

L’événement de l’Ascension vient clôturer le temps de la présence du Seigneur auprès de ses disciples. Après la résurrection, le Christ était encore apparu de nombreuses fois à ses amis. Mais contrairement aux trois années de la vie publique, il n’était déjà plus tout le temps avec eux de façon sensible et visible. L’Ascension les prive désormais de cette présence.

Le temps est donc venu des dernières paroles, de l’ultime envoi en mission. Trois évangélistes, Matthieu, Marc et Luc s’en souviendront. Quant à saint Jean, il n’évoque pas le moment de l’Ascension, puisque les autres en avaient parlé avant lui, mais conclut son évangile par l’épisode de la pêche miraculeuse au bord du lac de Tibériade.

Alors que la nuit s’était passée sans rien prendre, les apôtres voient un individu sur le bord. Ils ne le reconnaissent pas. Celui-ci les invite à jeter à nouveau les filets, qui se remplissent. « C’est le Seigneur ! » (Jn 21,7) s’écrit saint Jean. Après le repas de pain et de poissons pris auprès d’un feu de braise, Jésus, par trois fois pose cette question à Pierre : « M’aimes-tu ? » Puis il ajoute : « Sois le berger de mes agneaux… Sois le pasteur de mes brebis… Sois le berger de mes brebis. » (Jn 21,15-18)

Le thème des dernières paroles du Christ est la mission : « Vous serez mes témoins… jusqu’aux extrémités de la terre », selon saint Luc ; ou encore, dans l’évangile de saint Marc, « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile à toute la création. » (Mc 16,15)

L’écho de ces paroles a traversé les siècles. Nous les entendons aujourd’hui au coeur d’une actualité confuse. En cohérence avec notre nom de chrétien, avons-nous été, et sommes-nous les témoins du Christ ?

Mais que faut-il pour être témoin ? Le fait d’être témoin est fondé sur une volonté du Christ. Nous venons de l’entendre. C’est lui qui a l’initiative d’envoyer en mission. Ce qui est clair pour les apôtres, vaut de façon analogique pour tous les disciples, pour tous les chrétiens. Dans le cas des apôtres, saint Marc va jusqu’à écrire : « Il en créa douze. » (Mc 3,14) Le même verbe est utilisé dans le livre de la Genèse (Gn 1,1) pour évoquer la création de l’univers ou encore dans le livre d’Isaïe (Is 43,1) pour la création du Peuple d’Israël. Cette nouvelle création est le fruit de la prière du Christ (Lc 6,12-13). C’est de la volonté du Christ et de sa prière que découlent notre droit de témoigner et
la force qu’il nous faut pour le faire.

Pour être témoin, il faut aussi avoir rencontré le Christ. Au moment de remplacer Judas, Pierre s’adresse aux frères :
Il y a des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus a vécu parmi nous, depuis le commencement, lors du baptême donné par Jean, jusqu’au jour où il fut enlevé d’auprès de nous. Il faut donc que l’un d’entre eux devienne avec nous témoin de sa résurrection. (Ac 1,21-22)

Pour la plupart d’entre nous, cela fait bien longtemps que nous avons été marqués par le signe de la Croix, au jour de notre baptême. Que reste-t-il de cette première rencontre ? La situation de l’Église dans nos pays de vieille chrétienté ne refléterait- elle pas la réalité de bien des vies spirituelles, profondément déprimées ?

Être témoin du Christ, c’est non seulement avoir un jour rencontré la chair et le sang de Jésus à travers les sacrements, mais c’est surtout vivre en authentique communion avec le Seigneur, puisant dans sa chair et son sang la force de poursuivre la route. De cette communion naît un témoignage véridique qui, de façon ultime, s’exprime au cours des persécutions par le martyre.

Aujourd’hui, c’est avec une profonde tristesse qu’on peut lire que l’expérience des Messes virtuelles retransmises par les nouveaux moyens de communication semble satisfaire un nombre non négligeable de chrétiens. Pour certains, ce mode d’assistance à la Messe permettrait de pallier le manque de vocations sacerdotales. Plus profondément, le fait de se contenter ainsi d’un contact « virtuel » révèle l’état de déshumanisation de notre époque post-moderne.  L’individualisme, nouvelle idole, conduit à ignorer l’humanité de l’autre tant qu’il ne m’est pas utile ; et encore se limitera-t-on souvent à le considérer uniquement d’un point de vue fonctionnel. L’avortement, considéré du côté de ses victimes : l’enfant toujours, la femme et les médecins qui l’accomplissent parfois, l’euthanasie, les peuples et les hommes ployant sous le joug du dieu argent, les familles broyées par la guerre intestine des divorces et des abus, en sont des illustrations.  En face, l’épidémie que nous vivons n’est rien. Et le monde se tait, dans la complicité des États qui souvent soutiennent et promeuvent ces situations.

Au soir du Jeudi-saint, Jésus se serait-il trompé ? En aurait-il trop fait, trop dit ? Pourquoi ne s’est-il pas borné à affirmer un vague et lointain amour de Dieu pour l’homme ? Non, les disciples ont bien entendu : « Ceci est mon corps, donné pour vous… Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang répandu pour vous. » (Lc 22,19-20)

À travers la radio, la télévision ou l’internet, avez-vous communié à la chair et au sang du Christ ? Ces moyens d’assister à la Messe ne peuvent être admissibles que dans le cas d’une réelle incapacité ou d’un empêchement insurmontable.  Cela a été le cas depuis de longues semaines. Beaucoup de chrétiens ont vécu ce qui est le quotidien de plusieurs monastères de soeurs cloîtrées, privées de l’eucharistie quotidienne par le manque de prêtres. Puissent-ils tous ressentir la douleur de ces moniales et ne pas s’habituer à des Messes virtuelles !

Répondons au don de l’amour divin. La diminution du nombre des vocations sacerdotales et religieuses et la baisse de l’assistance à la Messe ne sont que la conséquence du refroidissement du coeur humain.

Le Christ invite tout homme à le rencontrer dans la communion à sa chair et à son sang. Puissions-nous communier demain plus profondément qu’hier, en nous souvenant des paroles du Seigneur. Prions avec ardeur pour demander des vocations.

À l’image de Marie, « la servante du Seigneur » (Lc 1,38), forts de la présence en nous du Seigneur et de son Esprit, prenons le bâton du pèlerin de la charité pour aller à la rencontre de tout homme, à commencer par le plus proche.

La fête de la Pentecôte promet sur chacun d’entre nous une effusion renouvelée de cet Esprit. Préparons-nous à sa venue en récitant la séquence de la Messe de cette fête :

Veni Sancte Spiritus !                         Amen, Alleluia.


vendredi 24 avril 2020

Paroles inouïes

Actions de Grâce

Paroles inouïes

par Robert Empain


Je republie aujourd'hui un texte de 2011 qui fut publié dans la version précédente de ce blog qui fut piratée en 2013 et remplacée par celle-ci. 

Ce texte est celui de la présentation de mon exposition Paroles inouïes, une exposition inouïe elle aussi autant qu'incomprise, que j'ai présentée en 2012 à Galerie CLJP Originals à Bruxelles grâce à sa courageuse et généreuse propriétaire Md. Carine Lauwers. 

Les Paroles inouïes qu'il s'agissait de faire entendre en 2012 sont les mêmes aujourd’hui, 
ce sont les Paroles de la Vie en Personne qui ne cesse d’appeler à la résurrection les morts vivants que la plupart de nos contemporains sont devenus sans même plus le savoir, 
une ignorance fatale d’où provient leur effroi face aux manipulations diaboliques et incompréhensibles des agents officiels du néant.



L'ultime appel. Assemblage. 2010

    À quinze ans, alors que je commençais mes études d’art, je connus la joie éblouissante de rencontrer la fulgurante beauté d’une oeuvre d’art, celle de L'Agneau Mystique, le retable des frères van Eyck exposé dans l'église Saint Bavond à Gand. Cherchant à sonder cette illumination inaugurale, à comprendre ce prodige, je réalisai que cette expérience ne pouvait se dire avec des mots mais qu’elle pouvait seulement être vécue à nouveau par de nouvelles rencontres avec les oeuvres d’art ou approchée par l’expérience d’un faire, par l’art lui-même, par l’acte de peindre et de voir la peinture se faire devant moi et en moi. Je découvris ainsi que la beauté, l’art, l’amour et la vie ne font qu’un et que tout cela est en vérité un miracle permanent ! Ainsi, ce que Kandinsky avait appelé la Nécessité intérieure ne désignait pas seulement la Voix intérieure et impérieuse qui pousse l’artiste à accomplir les oeuvres qu’il porte en lui, mais encore, et d’un même mouvement, l’accomplissement de sa propre vie comme la seule oeuvre véritablement essentielle, puisqu’elle est celle que l’Esprit créateur accomplit en lui. De même, ce que Kandinsky avait appelé la dualité de l’extérieur et de l’intérieur ou ce que Paul Klee voulait dire en prétendant rendre visible l'invisible ne concernait pas seulement les oeuvres, ni la seule personne de l’artiste, mais tous les vivants puisque les oeuvres d’art qui apparaissent dans le monde visible apparaissent aussi dans l’âme des vivants qui les éprouvent, leur révélant ainsi, pour autant qu’ils s’y consacrent, leur propre réalité vivante invisible. 

    Me joignant en tout à Kandinsky, à Klee et à tant d’autres prédécesseurs pour lesquels l’art est spirituel ou n’est rien, je m’étais forgé ma conviction que les oeuvres d’art, de tous les arts, comme d’ailleurs toutes les oeuvres humaines dignes de ce nom, n’ont de sens que si elles sont nécessitées par l’Esprit et pour l’Esprit, c’est-à-dire par la Vie et pour la Vie. La Nécessité intérieure n’étant rien d’autre que la Nécessité de la Vie, la Parole de Dieu à l’oeuvre en tous les vivants à chaque instant. 

    Seulement, la vocation spirituelle des arts, à savoir la possibilité qu’ils ont de nous arracher à l’enfer des objets dans lequel nos vies sont tombées, celle de nous révéler notre intériorité et de pétrir nos âmes pour y faire lever l’Esprit vivant, celle de faire connaître à nos coeurs le don gratuit et miraculeux de la Beauté, de la Vie et de l’Amour, toutes facultés qu’ils partagent avec les rites et les sacrements de nous rassembler en une communion spirituelle invisible, tout cela n’est plus d’actualité pour notre époque, ni pour sa politique culturelle, ni pour les musées, ni pour les arts contemporains et leurs agents, encore moins pour le marché de l’art, du spectacle et du divertissement, sinon dans la marge, l’exception, la clandestinité, la résistance, le silence.

    La déchéance des arts, de la culture et de la civilisation est spirituelle et provient de la surdité des hommes à la Nécessité intérieure et invisible, à la Parole de la Vie en eux.  Cette surdité des hommes à la Vie a produit l’absurdité d’un monde devenu invivable. 


Le festin déserté, installation présentée dans l'exposition Paroles inouïes

    
Ainsi, cette surdité des hommes a-t-elle produit l’absurdité de la technologie qui les régit désormais intégralement. A l’Âge de la Technique la Méthode scientifique est appliquée à tout et à tous : au monde, à la nature, au vivant et, de plus en plus, aux personnes vivantes que nous sommes. Mais quand la science s'imagine et prétend détenir la vérité de ce que nous sommes elle devient l'idéologie scientiste de la barbarie actuelle qui conduit progressivement la nature et l’humanité à la destruction. 

    Il n’est pas inutile que je rappelle ici brièvement que par principe les sciences et les techniques font de  tout ce qu'elle considère des objets, des objets de scienc, la méthode scientifique consistant précisément à exclure  la subjectivité, à savoir la sensibilité, les affects et les sentiments car il seraient sources d’erreur et irréductibles aux calculs et aux mesures objectives. Or, comme l’a montré Michel Henry, et comme chaque vivant peut le vérifier en lui, la vie dont nous vivons est absolument affective à la différence des objets et des machines qui n’éprouvent et n'éprouveront jamais rien. La vie ne s’éprouve que par les vivants qui ne cessent d’être affectés par la joie ou la souffrance, l’espoir ou la peur, la nostalgie, la mélancolie, la colère ou l’amour, et dégoûtés par la laideur, comblés par la beauté,  élevés par la musique et ainsi de suite...

    Comment alors les vivants que nous sommes peuvent-ils vivre dans un monde transformé de fond en comble par un système objectif qui exclut par principe leurs propres vies subjectives et ses nécessités intérieures, affectives,  esthétiques et
spirituelles ? Réponse : ils ne le peuvent plus car un tel monde est invivable. Et c’est la fuite ou le rejet de ce monde absurde et inhumain auxquels nous assistons aujourd’hui.

    La vraie vie est vécue en chaque vivant hors du monde. C'est pourquoi nous pouvons dire que nous ne sommes pas de ce monde mais que nous vivons la Vie, et cela depuis longtemps, depuis toujours en vérité, tout en continuant à y exister...
Cette dualité vie intérieure et invisible/existence extérieure visible est la duplicité (au sens de double) de tous les vivants, dont je viens de vous parler.  
    
    Or, dire ces choses, prononcer ces paroles vraies et inouïes, c'est redire des Paroles prononcées il y a deux mille ans par Jésus Christ : « Vous n’êtes pas de ce monde »  et  « Le Royaume de Cieux est en vous »  et encore  «Là où vous êtes en mon Nom, je suis au milieu de vous»  et « Je Suis la Voie, la Vérité et la Vie »

    Ces Paroles du Christ, nous révèlent que nos vies viennent et appartiennent à la Vie invisible, que c'est en une Vie absolue et par Elle, que le Christ nomme Notre Père, que nous vivons et que nous vivrons si nous voulons vivre et jamais dans le monde fait des objets morts de nos désirs. 


Quelques Paroles du Christ cachées et dévoilées derrière les murs de la Galerie





    Dès qu'un homme éprouve et vit, ces paroles inouïes il ne peut les taire, il doit au contraire les proclamer par tous les moyens dont il dispose pour nous les faire entendre.
 
    Le Royaume des Cieux, c'est-à-dire le Paradis de la Vie, de la Beauté et de l’Amour, est en nous et les oeuvres d’art peuvent nous en entrouvrir la Porte.

    Cette exposition Actions de Grâces Paroles inouïes espère humblement vous faire entendre à nouveau, dans l’absurdité d’un monde déchiré, les Paroles inouïes de la Vie invisible. 


Textes, oeuvres et images, Robert Empain  2010, 2011

On peut voir davantage d'images de cette exposition sur mon site Quelques travaux 


lundi 6 avril 2020

Que surgisse dans le Christ un monde renouvelé


 Grâce à toi Seigneur Jésus Christ
+

DIMANCHE DES RAMEAUX

Homélie du Très Révérend Père Dom Jean PATEAU

Abbé de Notre-Dame de Fontgombault
(Fontgombault, le 5 avril 2020)

Chers Frères et Soeurs,
Mes très chers Fils,

Voici que s’ouvre le chemin de la Semaine Sainte, une semaine douloureuse, à l’image des temps d’épidémie que nous traversons. Pour les cérémonies, les portes des églises, les portes des maisons aussi resteront fermées.


Porte de lumière à Alcobaça, Portugal. 2014


Que le Seigneur vienne nous visiter comme il le fit pour ses disciples après sa Résurrection, « januis clausis – les portes fermées. » Lui se joue des portes fermées, si les portes des coeurs lui sont ouvertes. Loin des églises, ravivez votre liturgie familiale par la méditation des textes liturgiques si riches, par le chapelet, par la pratique d’une vraie charité entre vous. Les diocèses, les communautés mettent à vos dispositions bien des outils. Imitez les apôtres avant la Pentecôte : « Tous, d’un même coeur, étaient assidus à la prière, avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères. » (Act 1,14) Le pape Pie XII disait : « Une famille qui prie est une famille qui vit », et saint Jean-Paul II : « Une famille unie dans la prière, reste unie ». 

Dès ce matin, la Messe, et en particulier les lectures, nous plongent dans le mystère pascal : mort et résurrection du Seigneur. La foule hostile réclame la libération de Barabbas et obtient la crucifixion de celui qu’elle avait acclamé quelques jours plus tôt comme Fils de David, Roi d’Israël, le Béni venant au nom du Seigneur.


Ecce homo huile sur panneau par Jérôme Bosch , vers 1485, conservé au Musée Städel




Barabbas relâché manifeste, bien involontairement, l’effet de la rédemption accomplie par le Christ : par sa mort, le coupable est libéré. Mais la foule qui demande la libération de ce criminel se trompe d’interlocuteur. Ce n’est pas à Pilate, le gouverneur romain, qu’elle devrait s’adresser, mais à Dieu, source de tout pouvoir authentique. Pilate, en se lavant les mains, se fait, comme la foule, complice d’un geste en lui même inique, et qui cependant coopère au plan de Dieu.

Au seuil de cette semaine, nous pouvons faire un examen de conscience, afin de reconnaître à la fois notre condition de créatures coupables, et la réalité de ce salut que le Seigneur nous a obtenu si souvent. Vivons-nous pour autant comme des êtres sauvés au prix de son Sang ? Ne sommes-nous pas responsables de ce que notre monde s’est détourné de Dieu ? Croyons-nous même avoir besoin d’un sauveur ?

Saint Paul nous a recommandé d’avoir les dispositions qui sont dans le Christ Jésus. Au commencement de sa lettre, il avait encouragé ainsi les Philippiens : « Celui qui a commencé en vous un si beau travail le continuera jusqu’à son achèvement, au jour où viendra le Christ Jésus. » (Ph 1, 6) Et il poursuivait : « Soit que je vive, soit que je meure, le Christ sera glorifié dans mon corps. En effet pour moi, vivre c’est le Christ, et mourir est un avantage. » (Ph 1,20-21)

Le disciple n’est pas au-dessus de son maître. Le souvenir de la Pâque du Christ, de son passage de la mort à la vie, nous mène à notre propre pâque, ce passage qui doit être fait à la suite du Christ et avec son secours.

Quelles dispositions devons-nous mettre en oeuvre ? Nous les
connaissons : amour, générosité, humilité, pardon, obéissance à Dieu, don de soi. Plus radicalement, si nous voulons que notre vie soit le Christ, c’est tout notre être qui doit se convertir, et pas seulement notre agir. Osons affronter cette question.

Le Christ obéissant jusqu’à la mort, et la mort ignoble de la Croix, remet son âme au Père. Le Père lui donne le Nom au dessus de tout nom. Mort et Résurrection du Christ, c’est tout le mystère pascal. Alors que nous mourrons au péché, la mort du Christ s’accomplit en nous. Alors que le Christ ressuscite, il nous ressuscite avec lui.

En ces jours, prenons du temps, personnellement et en famille, avec le Crucifié. Demandons les uns pour les autres,pour nos familles, nos communautés, pour notre pays et pour le monde entier, par l’intercession de Marie au pied de la Croix, la grâce de vivre une semaine qui soit sainte non seulement par les événements qui s’y dérouleront, mais surtout par la conversion durable des coeurs et l’accueil de la grâce pascale. 

En ces jours sombres mais porteurs d’espérance, un monde vieilli s’en va. Que surgisse dans le Christ un monde renouvelé.
Amen.

Images : Peinture de Jérôme Bosch ; Photographie de Robert Empain 

dimanche 26 janvier 2020

L’Esprit soufflera si fort que les haines seront balayées et le monde apparaîtra transfiguré



Grâce à toi Olivier Clément

En ces temps où le mot « spiritualité » vacille un peu dans tous les sens, tous ceux qui cherchent un retour aux sources pour enraciner leur pratique se sentiront littéralement transfusés en lisant ou en écoutant Olivier Clément. Attaché à la rencontre en profondeur de l’Orient et de l’Occident chrétiens, ainsi que du christianisme et de la modernité, ce penseur parle de la réconciliation entre l’intelligence et le cœur et de la transfiguration de la chair et du cosmos, avec une ardeur contagieuse. Voici un entretien donné par Olivier Clément à Alain Valade et Jean Puy, publié par la revue en ligne Nouvelles Clés sous ce titre "Le mystère de la personne".



Âme. Huile sur toile. 90x120cm. 1997



Un livre peut changer la vie d’un homme. Ce fut le cas pour Olivier Clément qui, au cours de sa jeunesse, découvrit par hasard l’œuvre du philosophe russe Nicolas Berdiaev. À la suite de cette lecture, alors qu’il était athée et hanté par l’idée du suicide, Clément devint chrétien orthodoxe. Il raconte cette métamorphose avec une simplicité et une sincérité bouleversantes dans son autobiographie spirituelle intitulée L’Autre Soleil (éd. Stock, 1986) Nous avons voulu le rencontrer, après une série de conférences remarquables données à la communauté de Saint Gervais, à Paris, d’où se dégageait notamment une question : qu’est ce qu’une personne humaine ?

Nouvelles Clés : Résoudre le mystère de la personne semble parfois trop ambitieux pour l’humanité, bien que chacun en ait des intuitions. Le retour de notions anciennes, comme celle de réincarnation, vous apparaît-il comme une illusion d’optique ?
Olivier Clément : Il n’y a qu’une vie. Mais comme nous ne sommes séparés de personne, nous pouvons avoir un lien privilégié avec tel ou tel défunt avec qui nous sommes « un ». Alors, nous pouvons nous « rappeler » ce qui est arrivé à cette personne. « Ce n’est pas à moi et c’est à moi que c’est arrivé puisque nous sommes en communion. » Je connais un moine du mont Athos dont le père spirituel est Saint Isaac le Syrien, qui vivait pourtant au VIIe siècle.
N. C. : Et avec qui il se sent en résonance forte ?
O. C. : Absolument. On en voit un exemple dans Les Récits du pèlerin russe. Après la mort de son starets, le héros continue à communiquer avec lui. Une nuit, alors qu’il est tourmenté par une question, le starets lui apparaît en songe. Il lui dit : « Ouvre ta Philocalie » et, toujours dans le rêve, il marque un passage en marge avec un charbon. Quand le héros se réveille, la Philocalie est là, ouverte, avec la trace du charbon en marge. Et pourquoi pas ? Je crois que nous sommes reliés aux morts par une lignée spirituelle ou charnelle que nous portons en nous : nos ancêtres, nos pères spirituels. Ce n’est pas exactement une réincarnation. Il y a résurrection et possibilité d’une communion et d’une mémoire, mais d’une mémoire vivante avec tel ou tel être du passé qui m’est proche et que je porte d’une certaine façon en moi. Je pense qu’à l’origine, même en Inde, le mot réincarnation ne voulait pas dire ce qu’il signifie maintenant. Pour une raison simple : dans l’Inde ancienne, on estimait que la condition humaine assumait toute la réalité cosmique sensible et que par conséquent on ne risquait pas de se réincarner dans un crapaud ou dans une étoile, puisque l’homme est déjà crapaud et étoile. Donc l’Inde ancienne pensait que le Soi pouvait, après la mort, pour un homme n’ayant pas atteint l’absolu, glisser dans d’autres états de l’existence universelle. Des états démoniaques ou angéliques, pouvant se refléter sur la terre dans telle ou telle créature hideuse ou sublime. De là, il y a eu déformation et matérialisation de cette notion de réincarnation. Au lieu de penser que l’âme de ce mort est entrée dans ce domaine de l’existence universelle qui est un domaine angélique et qui se symbolise par exemple dans la beauté du col d’un cygne, on dira qu’il est devenu un cygne. Je crois qu’il y a eu ce glissement de sens.
N. C. : Pourtant il est parfois dit que certains anciens chrétiens enseignaient la réincarnation ?
O. C. : Non, il enseignaient la métempsycose, le fait que l’âme passe après la mort par des états spirituels multiples. Ce qui rejoint la vision de l’Inde ancienne. Pour plusieurs Pères de l’Église, c’est très net : il y a un exode de l’âme à travers des états angéliques ou infernaux. On trouve à ce propos des histoires très jolies, un peu ridicules dans leur expression mais significatives. Elles racontent que chaque fois que l’on passe d’un état à un autre dans l’invisible, on rencontre une frontière gardée par des douaniers-démons, qui se jettent sur la malheureuse âme et lui arrachent tout ce qui les concerne. On pourrait croire qu’ils vont l’anéantir, en fait ils la purifient. Elle continue donc son chemin. Elle traverse des lignes de douanes et finalement, totalement purifiée, elle peut entrer dans la lumière éternelle.
N. C. : Ce sont les thèmes du Livre des morts tibétain ou de la légende de Guésar de Ling !
O. C. : Nous avons besoin de toutes ces expressions. Nous devons regarder tout cela. La vérité est inclusive et non pas exclusive. Le théologien Boulgakov disait : « Quand on parle des religions, il y a un pan-christianisme. » Il faut l’élargir pour qu’il devienne « pan » ! Je crois que les conceptions romaines sur la condition de l’âme après la mort ont tout gâché, avec cette idée que, automatiquement et sans qu’on n’y puisse plus rien, l’âme entre dans la vision béatifique, ou glisse en enfer, ou encore va au purgatoire.
N. C. : Le Cheikh Ben Tounès nous disait récemment sur la pluralité : « Aujourd’hui, on découvre la nécessaire bio-diversité et la diversité culturelle nous est toujours apparue comme une richesse. Pourquoi la diversité des approches métaphysiques ne serait-elle pas une richesse, elle aussi ? »
O. C. : Tout à fait d’accord. Il faut commencer par les écouter pour les connaître et non pas les rejeter d’un revers de main.
N. C. : À ce propos, qu’en est-il du dialogue inter-religieux pour les orthodoxes ?
O. C. : Ce dialogue avait été bien engagé en Russie avant la révolution. L’archimandrite Spiridon, extraordinaire personnage dont on a traduit les Missions en Sibérie, disait qu’il estimait tellement les sages bouddhistes qu’il n’osait même pas leur parler de baptême !
N. C. : Cette ouverture s’adressait-elle aussi aux traditions primordiales, aux chamans qui parlent des rapports de l’homme avec le cosmos ?
O. C. : Le père Serge Boulgakov, peut-être le plus grand théologien orthodoxe du XXe siècle, tenait à ce sujet des propos admirables. Théoricien marxiste avant la révolution, converti, ordonné prêtre, chassé par Lénine en 1922, il a créé l’Institut Saint-Serge à Paris, où il est mort en 1944. Selon sa doctrine, appelée sophiologie, toute la terre cherche à s’exprimer, à rencontrer la sagesse divine. Serge Boulgakov ajoute qu’il faut réintégrer les vieux mythes et symboles païens dans le christianisme. Pour moi, c’est tout à fait essentiel.
N. C. : Voyez-vous cela comme une invitation à des retrouvailles ?
O. C. : Nous portons en nous les fondements archaïques de la vie, le sens cosmique du spirituel. À cette nuance près que cela ne s’organise pas dans un but fusionnel, mais communionel. Cela devient une poétique de la communion des personnes et de la communion avec le Dieu vivant, lequel doit être pensé en termes négatifs : Il est au-delà de tout ce que nous pouvons dire.
N. C. : Et qu’en est-il du dialogue inter-religieux actuel ?
O. C. : Un dialogue méritant notre attention se produit avec l’Islam à Antioche, au Liban et en Syrie, où l’on essaye de traduire les catégories chrétiennes dans le langage du Coran.
Ceci dit, actuellement l’Église orthodoxe est bloquée et il est certain que les milieux intégristes ne sont pas très tentés par le dialogue inter-religieux. En Californie, un Américain devenu orthodoxe fanatique, Séraphim Rose, écrit des livres incendiaires où il traite les bouddhistes, les hindouistes et tout ce qui n’est pas l’orthodoxie selon Séraphim Rose, de démons et de damnés. Ce genre de discours ne va pas très loin !
N. C. : L’intégrisme affecte-t-il toute l’Église orthodoxe ?
O. C. : Ce sont des Églises divisées. En Russie, la discorde cristallise autour du problème de la langue liturgique, le slavon, une langue très belle, créée à la fin du premier millénaire par les missionnaires byzantins. Elle a joué un rôle matriciel pour le russe, mais les gens ne la comprennent plus. Les réformateurs voudraient simplement des changements liturgiques simples : russifier discrètement le slavon, faire participer le peuple à la célébration, alléger l’iconostase, cette cloison couverte d’icônes qui sépare la nef du sanctuaire. Ils garderaient les textes traditionnels, cette si belle liturgie, et ces pratiques para-liturgiques souvent extrêmement touchantes, comme la bénédiction des aliments. Mais on essayerait de rendre tout cela plus intelligible.
De l’autre côté fleurit l’intégrisme, en progression pour des raisons complexes. Les conservateurs et les intégristes ont actuellement l’air de l’emporter. Le patriarcat va dans ce sens. Tous les gens qui travaillaient pour une rénovation de la liturgie et de la pensée ont été excommuniés à tour de bras ces dernières années. À Ekaterinbourg au mois de mai dernier, des livres des meilleurs théologiens orthodoxes du XXe siècle ont été brûlés sur l’ordre d’un jeune évêque qui les jugeait beaucoup trop modernes !
N. C. : Pourquoi cette radicalisation ?
O. C. : Elle vient en partie du fait que l’Occident s’est montré très décevant. Après la perestroïka, la sous-culture américaine est arrivée, avec les fast-food, puis le sexe, le fric, la drogue, les sectes. Cela a provoqué une réaction de rejet et de repli chez certains, avec la nostalgie d’une Église d’État et, dans une certaine extrême-droite née du communisme, d’une Église aussi antisémite que nationaliste. De la part d’un bon nombre de gens d’Église, on devine l’espoir que l’État les protégera s’ils prennent le pouvoir avec lui.
N. C. : Comment tout cela finira-t-il ?
O. C. : À long terme, je suis optimiste, bien que seulement cinquante cinq pour cent des Russes se disent baptisés. Beaucoup l’ont fait au moment de la perestroïka et se sont perdus ensuite dans la nature. Les pratiquants représentent aujourd’hui un et demi pour cent de la population.
N. C. : Ce fut donc un feu de paille ?
O. C. : N’oublions pas que dans le monde orthodoxe, un lien très étroit relie l’Église et la nation, que l’Église a bénie, fortifiée, soutenue, notamment sous le régime tsariste ou dans les pays soumis par l’Empire ottoman. Et l’on ressent dans tout l’ancien bloc de l’Est un besoin de retrouver une continuité nationale, une mémoire et un sentiment d’appartenance, plus encore qu’une foi personnelle. Cela n’a pas donné beaucoup de nouveaux fidèles. Il n’y avait d’ailleurs personne pour les accueillir et les catéchiser. Comme le conservatisme a actuellement le vent en poupe, énormément de jeunes et d’intellectuels ouverts, intelligents, profonds n’ont pas la possibilité de s’exprimer pleinement dans l’Église. Ils le font en marge. Avec eux, toute une grande pensée orthodoxe se reconstitue, mais avant qu’ils puissent entrer dans l’Église et modifier sa politique globale, il faudra beaucoup de temps. Dans l’immédiat, je pense qu’ils vont subir beaucoup d’épreuves. Les temps sont très durs.
N. C. : Un grand concile réformateur comme Vatican II est-il envisageable pour l’Église d’Orient ?
O. C. : Actuellement non. Les tentatives d’adaptation à une certaine modernité ont avorté au début du siècle. Un concile s’était préparé en 1905 en Russie, mais l’empereur Nicolas II, beaucoup trop timide et timoré, n’osa pas le convoquer officiellement. Il se réunit à Moscou en 1917 et 1918, entre la chute du régime tsariste et l’établissement de la dictature communiste. Il ébaucha toute une réforme intérieure de l’Église, proposant en particulier une plus grande responsabilité des laïques dans la vie paroissiale et l’élection des évêques par le clergé et le peuple, l’évêque étant bien sûr consacré ensuite par ses pairs. Ainsi Benjamin de Petrograd, élu par le peuple au cours de la révolution, fut métropolite jusqu’à ce que Lénine le fasse fusiller en 1922. De même, il y eut des tentatives intéressantes à Constantinople. Puis tout fut écrasé par la politique, la révolution Russe bien sûr, mais aussi la révolution turque qui chassa les Grecs habitant l’Asie Mineure. Le patriarcat fut extrêmement affaibli et ne put pousser à bout ces velléités de réforme. Au contraire, une espèce de crispation intégriste s’installa. En Russie, puis dans les autres pays communistes, il fallait faire face aux persécutions. Pour cela, aujourd’hui on se replie, on se crispe sur ce que l’on a, on y tient. Les évêques les plus remarquables furent déportés et tués. Ceux qui ont été mis en place dans les dernières décennies - au temps de la stagnation - sont toujours aussi stagnants, mais ils tiennent le pouvoir. Réunir un concile aujourd’hui ne serait donc pas forcément une bonne chose. Il faut attendre que de jeunes générations se manifestent dans ces pays et que toute une pensée se reconstitue. Je crois que ce sera le cas. Il faut beaucoup de patience.
N. C. : Sur le fond, on sait que Rome a davantage bâti sa symbolique autour du Vendredi saint et Byzance autour du dimanche de Pâques. Que pensez- vous de cette différence ?
O. C. : L’Occident me paraît avoir été très influencé par la théologie de la Rédemption, développée par Anselme de Canterbury au xie siècle. Il considérait que le péché originel était une offense d’une portée infinie puisqu’elle était faite à Dieu. Il fallait donc les souffrances d’un Dieu incarné pour la réparer. Ces idées ont conduit l’Occident à développer tout un culte des mérites et des souffrances du Christ, qui auraient changé les humeurs du Père et nous L’auraient rendu à nouveau favorable. L’Orient n’a jamais défendu cette thèse. Il a gardé, notamment dans sa liturgie et chez les Pères de l’Église (ceux de l’Église de Rome ne sont pas différents à cet égard), cette vision très simple selon laquelle réparer le péché reste secondaire. Il s’agit pour Dieu de réaliser son plan, qui est de déifier l’homme. Dieu s’est fait homme pour que l’homme puisse devenir Dieu. L’Orient n’ignore pas le mystère de la croix, à savoir que Dieu incarné descend dans l’abîme du mal et de l’enfer pour tout remplir de sa lumière. Mais c’est cette lumière qui constitue l’essentiel. Aujourd’hui en Occident, la conception d’Anselme est abandonnée. La sensibilité populaire est cependant restée profondément marquée par toute cette histoire de souffrances nécessaires à la réparation.
Il y a là, je crois, quelque chose de grave et de très important. L’Occident a eu tendance a oublier l’ouverture sur la déification. Cette possibilité existe pourtant. En Christ s’ouvre l’ère du Saint-Esprit. Son but est de transformer l’homme, de le pénétrer totalement par la lumière divine, de le transfigurer et de l’aider à devenir un homme qui va transfigurer le monde.
N. C. : Il y a quelque chose de très émouvant à vous entendre dire : « En tant que croyant orthodoxe, je crois à la résurrection de la chair ».
O. C. : C’est le credo des apôtres. Qu’est-ce qu’une personne, sinon un visage donné à la matière du monde ? Je pense que viendra un moment où l’Esprit soufflera si fort que toutes les haines, les bêtises, les séparations, les cruautés seront balayées et le monde apparaîtra transfiguré. Chacun de nous s’inscrira dans cette matière du monde transfiguré, et ce sera la résurrection de la chair - chaque personne, dans ce qu’elle a d’unique, assumant le monde transfiguré. Nous avons un pressentiment de cela dans ce que disent les Évangiles, d’une manière balbutiante, sur la condition du Christ entre sa résurrection et son ascension. Quand il échappe aux modalités du temps et de l’espace déchus, qui séparent et isolent. Il est, par exemple, présent dans plusieurs endroits à la fois.
N. C. : Ce qui fait entrer en scène « le corps de gloire » ?
O. C. : Le corps de gloire et le corps de résurrection sont une seule et même chose. La « personne » puise dans le monde glorifié un corps de gloire. Et c’est le monde glorifié qui sera son corps de gloire.
N. C. : Dans cette personne, qu’est-ce qui est éternel ? Le corps, l’âme ou l’esprit ?
O. C. : Ils sont tous les trois appelés à l’éternité par la médiation de la personne en Dieu et à travers le cosmos transfiguré. Tout sera transfiguré, notre corps et notre intelligence. Évidemment, on ne peut exprimer cela qu’au travers de petits récits ayant l’air naïf, sinon idiot. Je pense par exemple à un très beau passage de Mereskovski dans un de ses livres. Il parle d’un vieil homme qui dit : « Pour moi, le royaume de Dieu, c’est très simple. J’aimais beaucoup ma femme, alors je pense qu’elle sera là et tout sera comme c’était dans les moments les plus beaux. Et il n’y aura pas de mort, pas de séparation. Voilà. » C’est ce que nous pressentons tous dans certains moments de joie et de plénitude. Mais ils s’effacent et finalement vient la mort. Imaginez que ces instants ne s’effacent pas, qu’il n’y ait plus de mort !
N. C. : Vous pensez à tous ceux qui nous ont quittés ?
O. C. : Ils sont toujours vivants. Je pense que la personne échappe à la mort et qu’en elle tout s’inscrit et tout s’inscrira.
N. C. : Borges disait dans une conférence sur l’immortalité : « Je ne voudrais surtout pas m’appeler Borges dans l’Au-delà » !
O. C. : On s’en doute. Il ne sera pas appelé Borges. Ce n’est pas notre nom de famille qui compte. Quand on communie dans une église orthodoxe, le prêtre vous demande votre prénom et il dit : « Le serviteur Untel communie. »

Texte Olivier Clément
Illustration : Robert Empain, huile sur toile, 1997





jeudi 26 décembre 2019

La véritable actualité, la véritable nouveauté, c’est la génération du Verbe...


 Grâce à toi Seigneur Jésus

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NOËL

MESSE DU JOUR

Homélie du Très Révérend Père Dom Jean PATEAU

Abbé de Notre-Dame de Fontgombault
(Fontgombault, le 25 décembre 2019)

Et Verbum caro factum est
Et le Verbe s’est fait chair...

(Jn 1,14 )



Nativité par Robert Campin. 1420-26




Chers Frères et Soeurs, Mes très chers Fils,

À l’heure qu’il est, les bergers sont repartis, regagnant leurs troupeaux. Marie et Joseph se retrouvent seuls dans l’étable. Marie repasse en son coeur les événements de ces dernières heures qui déjà sont un mystère.
En nous donnant à lire les Prologues de l’Évangile selon saint Jean et de l’épître aux Hébreux, l’Église introduit les fidèles dans la contemplation d’un mystère encore plus profond : celui de la génération éternelle du Verbe de Dieu auprès du Père. Sans cette génération première du Verbe, Parole éternelle du Père, il ne pourrait y avoir dans le temps son incarnation.
La foi en ces mystères est essentielle pour répondre à la question de l’identité de l’Enfant de la crèche : Est-il Dieu ? Est-il homme ?
L’histoire des premiers siècles de l’Église montre que l’affirmation de saint Jean n’est pas si évidente. Le Verbe s’est fait chair. Mais cette chair, n’était-elle pas seulement une apparence ? Et si elle est bien celle d’un homme véritable, celui-ci est-il Dieu en même temps ?
Les formules du Credo, tirées des Conciles de Nicée et de Constantinople, sont claires.
Au sujet du Fils de Dieu, Parole du Père, Verbe de Dieu, nous croyons qu’il est Dieu comme le Père est Dieu, lumière comme le Père est lumière, vrai Dieu comme le Père est vrai Dieu. Ceci est exprimé par un mot consacré que l’on peut se réjouir de voir réapparaître dans la nouvelle traduction liturgique du Credo : consubstantiel au Père. Seule demeure entre eux l’opposition entre le fait d’engendrer, qui est propre au Père, et celui d’être engendré, qui est propre au Fils. Ils ne sont qu’un seul Dieu. Au sujet du mystère de l’incarnation, l’Église professe que pour nous les hommes et pour notre salut, le Fils est descendu des cieux, s’est incarné et s’est fait homme. Le Verbe de Dieu, vrai Dieu de toute éternité, assume au temps voulu une nature humaine. Il s’incarne.
Si la foi catholique a été contestée dans les premiers siècles de l’Église, il en va de même aujourd’hui. Et si elle n’est pas contestée, pire, elle est tout simplement ignorée.
Le chrétien se définit volontiers comme un homme bon, miséricordieux, charitable. Loin d’affirmer que le chrétien ne devrait pas avoir ces qualités, il faut cependant rappeler que cela n’a rien de spécifique au chrétien. Tout homme est appelé à faire le bien et à éviter le mal.



Vierge Marie à l'Enfant voilée. Collage. 2014



    Le chrétien est un disciple du Christ. Il croit que Jésus est le Christ, Fils de Dieu incarné, Dieu lui-même, qu’il est mort et qu’il est ressuscité pour notre salut. La foi au Christ, telle est notre marque distinctive. Le fidèle est celui qui a la foi. Cette foi, nous la partageons avec les premiers chrétiens. Elle n’a pas changé. Elle ne peut changer. Au plus fort des persécutions, nos frères dans la foi traçaient, avant de mourir, dans le sable des arènes ou sur les murs de leurs prisons le mot ichthus, composé des initiales en grec des mots : Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur, ou encore un poisson stylisé ; ichthus en grec signifiant poisson. Nous pourrions en écrire autant.

    Tant de nos contemporains sont promenés dans une actualité qui n’a plus rien d’actuel, s’épuisant de nouveautés en nouveautés qui passent. La véritable actualité, la véritable nouveauté, c’est cette génération du Verbe au sein de la Trinité : un don infini, totalement donné et parfaitement reçu. La véritable actualité et la véritable nouveauté, c’est l’amour de Dieu pour sa créature. N’est-il pas consolant d’entendre qu’ « après avoir parlé par les prophètes, Dieu nous a parlé par son Fils » ?

    Pour autant, l’affirmation de l’Évangile : « Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu », n’en reçoit qu’un sens plus dramatique. L’amour n’est pas aimé. Oui, la terre et la création, c’est chez lui. Et si c’est aussi « chez nous », c’est parce que d’abord, c’est « chez lui ». Il est illusoire de vouloir échanger sur l’écologie en ignorant Dieu. N’est-ce pas lui qui a établi dans son amour et sa sagesse les règles des relations entre les êtres au sein de sa création ? Comment ignorer ces règles ?
Verbum caro factum est, le Verbe s’est fait chair : suprême amour de sa création et du corps de sa créature, suprême abaissement, suprême humilité pour partager à l’homme sa divinité. Dieu se revêt de notre chair, se fait Emmanuel : Dieu avec nous.

    L’homme oublieux de Dieu, comme pour occuper une place qui lui semble vide, s’érige en Dieu. Suprême orgueil, suprême mépris de l’amour et de la sagesse de son Créateur, il revisite la création et prétend la modeler à son gré. La dictature des faux dieux se fait chaque jour plus oppressante. La justice entre les hommes et le respect de la liberté de tous exigent la vérité sur ce qu’est l’homme, et l’acceptation du plan divin.

    Que faire, alors que notre pèlerinage est toujours plus difficile ? 
Jésus aujourd’hui se fait aussi pèlerin. Dieu est avec nous. Marchons à ses côtés.
Pour tenir tête à une société qui ne prête attention qu’à la violence ou à ce qui touche ses intérêts économiques, il est urgent que les chrétiens se regroupent et se forment. Il faut qu’ils connaissent et acceptent les affirmations de leur foi. Ne laissons pas caricaturer le Christ ou son message. 
L’Enfant de la crèche n’est-il qu’un personnage de plâtre qui ressort de sa boîte chaque année, ou est-il Celui qui a profondément marqué ma vie, au point qu’elle répand autour d’elle sa lumière et son message ? 
    Le Christ vaut-il la peine d’être connu, d’être annoncé ? Celui que la plupart des médias ignorent, il nous revient de l’annoncer, en occupant les lieux de parole, en soutenant les médias chrétiens. En face, c’est un vide abyssal.

    Ce qui manque aujourd’hui à trop de chrétiens, c’est ce qui manquait au jeune homme riche : la flamme de la foi qui permet d’aller au bout avec le Christ. Le don radical de Dieu appelle le don radical de l’homme : « Dieu ou rien » ! Si le monde devient chaque jour plus violent, si les situations de haine se multiplient, c’est que le monde a décidé qu’il n’y a
rien au-delà de lui. Il ne lui manque que d’accepter l’amour et la paix de son Dieu qui aujourd’hui prennent les traits d’un enfant.
    
    Alors que la nuit est sombre, le chrétien est le veilleur qui a mission d’ouvrir la voie de l’espérance à ses frères. Aujourd’hui, dans une crèche, auprès de Marie, est apparu le Christ, Fils de Dieu, notre Sauveur, notre paix.

Amen, Alleluia.

mercredi 18 décembre 2019

Pedras nascidas das ondas, quand la poésie traverse la peinture.

Grâce à Saskia Weyts 

J'ai la joie de vous annoncer l'exposition de Saskia Weyts (artiste de Grâce depuis le début ), intitulée Pedras nascidas da ondas (Des pierres nées des vagues) à L'Espaço Pontes à Fundão au Portugal, où, à l'invitation de l'Association Luzlinar, elle présente jusqu'à la fin janvier des peintures réalisées en 2017 et 2018. 




 A propos de ce travail Saskia Weyts écrit sur son site d'artiste :   


 " Ces pierres, je les sors d’une seule source vivante : l’Océan.
Je les enlève de cette source, je les récolte et je les fixe pour un temps dans mon temps.
Ces pierres sont formées par les mouvements de l’eau, par des millions de mouvements des vagues qui les ont roulées sur le sable, arrondies, polies, sculptées.
Une pierre mouillée révèle sa couleur cachée, la lumière cachée dans la pierre.
La formation de ces pierres est comme celle de l’être humain : « mouvement et repos »(Jean-Yves Leloup, citant l'évangile de Thomas)
En observant ces pierres, je prends le temps de les méditer
 pour voir le secret qui se trouve enfermé dedans.
Je m’émerveille de leur présence et petit à petit je pénètre le mystère de chaque pierre, leur profondeur, leur côté caché, leur âme minérale.  Leur histoire millénaire se murmure et se chante dans leurs couleurs.
Du matériel vers l’Immatériel."


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Je reproduis ci dessous le beau texte critique, intitulé Quand la poésie traverse la peinture, écrit par le poète portugais Manuel da Silva Ramos à propos de cette exposition et de celle du peintre Cargaleiro à Castello Branco, paru le 12 décembre dernier dans le Journal de Fundaô.




Vue de l'Espaço Pontes à Fundaô



Quand la poésie traverse la peinture *



Texte paru dans le Journal de Fundaô 


 Ce sont les poètes qui dévoilent le mieux la peinture. Il suffit de regarder le passé récent, je ne dis pas au Portugal où l'habitude n'est pas enracinée, mais en France où c'est habituel et très apprécié. Ce sont, par exemple, Michel Leiris et Gilles Deleuze, poète et philosophe plein de poésie, qui ont le mieux parlé de la peinture de Francis Bacon. C’est encore Georges Bataille qui a également écrit des textes admirables sur divers peintres, mais aussi Baudelaire, Michaux, André Breton etc,.
 
Le samedi 7 décembre, au musée Cargaleiro de Castelo Branco, un beau musée cosmopolite que je ne connaissais pas, Fernando Paulouro Neves a présenté son livre de poésie « Métamorphoses - Poèmes pour Cargaleiro », une œuvre insolite qui revisite l’œuvre du peintre consacré ici, l'honore et la vivifie avec grande sensibilité et émotion.
En faisant de la poésie à travers l'œuvre de Cargaleiro, Paulouro va plus loin que les poètes mentionnés plus haut car son travail ne consiste pas à commenter, à interpréter ou à résumer l'univers du peintre mais à le faire vivre à travers des mots brûlants d’une combustion lente. En d'autres termes et comme le dit l'auteur, il s'agit « d'un câlin habillé de poèmes » ou « d'un regard poétique sur ce voyage de couleur ».
J'ai eu la chance de collaborer à cette présentation du livre en lisant quelques poèmes traduits par moi en français ( c'est un livre bilingue rare qui mérite d'être connu des Français ) et Manuel Costa Alves a lu le reste de l'ouvrage en portugais. C'était un régal d'entendre cette poésie dans la bouche de cet homme à la voix admirable. De nombreux Portugais se souviennent encore de ce Monsieur météo de la télévision... 

À côté de moi se trouvaient les premiers tableaux du peintre et j'ai été ébloui. Ils m'ont rappelé le geste australien et la peinture aborigène. En ouvrant le livre de Paulouro, nous ne devons pas être surpris par l'acuité lyrique du poète qui déclare: « vous inventez des lignes de couleurs plates / un monde abstrait / à l'intérieur de l'âme / sentiment et émotion / métamorphoses / comme un vent en vous » Ou : « Il y a un fleuve de couleurs / inventé par le temps / coulant dans vos yeux. » Et pourtant : « les vers du poème / au coeur du tableau / sont de la pure réalité / mille arbres s'élevant vers le ciel » Que Cargaleiro ait illustré deux livres du poète français Armand Guibert ( premier traducteur français de Fernando Pessoa ) prouve qu'il a toujours été attentif à la poésie. Maintenant, avec la poésie de Fernando Paulouro, le peintre était ravi.
C'est ce que nous ressentions tous, soit les soixante-dix personnes venues écouter cette poésie intemporelle, c’est qu’elle est le seul art qui transforme le monde qui passe. Les deux artistes méritent ensemble un album décent qui permettra de ne pas oublier ce dialogue insolite. Vive «la lumière sur les galets»!





Peintures de Saskia Weyts 2017/2018


À partir de pierres calcaires est également réalisée la peinture de Saskia Weyts, une artiste belge qui a une maison au Portugal, à la périphérie d'Óbidos. Ce jeudi 12, elle exposera à Espaço Pontes, à Fundão, invitée par l'Association Luzlinar. Professeur de dessin, peintre ayant obtenu de nombreuses récompenses depuis 1987, elle montre ici avec ces « Pedras Nascidas das Ondas » une fantastique démarche poétique.

Elle s'est simplement appropriée des pierres caressées par les eaux et a donné ensuite ses visions au papier. 

Ce sont des voyages et des paysages imaginaires, un cosmos surréaliste, des épiphanies métaphoriques. En doublant le temps, Saskia Weyts se positionne comme une peintre de la survie de la beauté dans une nature tourmentée par l'homme. Mémorialiste et archiviste d'un imaginaire basé sur le réel, la peintre reçoit naturellement la poésie comme un don de la nature. Et elle-même l'écrit, illustrant sa création: « Ces pierres, je les retire d'une seule source vivante, l'océan. / En regardant les pierres, je passe mon temps à méditer sur elles / pour voir le secret qui est enfermé à l'intérieur / ». 


Ne manquez pas cette exposition fascinante pour son originalité et son invention lyrique nous alerte sur un monde durable près de nous, et que, distraits, nous ne pouvons pas réaliser ou rêver." Manuel da Silva Ramos

* Le texte original est en portugais, nous l'avons traduit.