vendredi 4 décembre 2015

Le pèlerin infini


 Grâce à Jean-Yves Leloup


Jean-Yves Leloup est philosophe, écrivain, théologien, prêtre orthodoxe et Fondateur de l’Institut pour la rencontre et l’étude des civilisations et du Collège international des thérapeutes. 
Il a publié de nombreux ouvrages chez Albin Michel, dont Un obscur et lumineux silence, la Théologie mystique de Denys l’Aréopagite, L’assise et la marche, Écrits sur l’hésychasme, Paroles du mont Athos, L’Enracinement et l’ouverture, Manque et plénitude, Prendre soin de l’Être, l‘Absurde et la Grâce, Un art de l’attention etc. Il a donné des traductions et des interprétations innovantes de l’évangile, des Épitres et de l’apocalypse de Jean, ainsi que des évangiles considérés comme apocryphes : Philippe, Marie, Thomas. Ses livres consacrés à Marie-Madeleine nous ont éclairé sur cette femme plurielle et admirable à laquelle nous avons dédié l'exposition Noûs en 2015. Marie Madeleine est à la fois une femme réelle, disciple, apôtre et amie de Jésus, la femme en l'Humanité et notre âme féminine, celle qui en chacun se révèle par l'amour et s'élève par l’esprit vers l'Amour en Personne, faisant don d'elle-même à Celui qui de toute éternité nous a aimés le premier. Marie Madeleine incarne notre humanité accomplie lorsque  le chemin qui mène de l'existence à la Vie est parcouru. Je publie ici une belle méditation de J.Y. Leloup sur ce chemin du pèlerinage intérieur et infini, illustrée par quelques dessins et peintures qui ont accompagné le mien. 



Pèlerin à l'écoute. Huile sur papier. 14 x 40 cm. 1993



Ultreia : le sens de la marche
Des sommets du mont Kailash aux dunes du désert, de pèlerinages en marches méditatives sur les lieux saints des différentes traditions religieuses, Jean-Yves Leloup a développé une profonde réflexion sur le voyage intérieur comme sens ultime du voyage extérieur. Prêtre orthodoxe, auteur prolixe, il a publié de nombreux ouvrages chez Albin Michel (Paris), dont : Introduction aux « vrais philosophes ››, Les Pères grecs, un continent oublie de la pensée occidentale (1998), L’assise et la marche (2011), L’Apocalypse de Jean (2011).

« Allons chapeau, capote, les deux poings dans les poches et sortons. En avant, route ! ›› proclame Arthur Rimbaud. N’est-ce pas une manière de dire que tout être humain a, d’une certaine manière, des « semelles de vent » ?

Le poète nous renvoie à notre « essence pèlerine ››, à notre identité d’homo viator.

L’être humain est un chemin, en chemin. Il n’est pas seulement un être, mais un devenir. Les textes sacrés de toutes les traditions et la Bible ne cessent de nous le rappeler. Lorsqu’on demanda à un vieux sage taoïste : - Qu’est-ce que le Tao? , il répondit : - Va! C’est exactement ce que Yeshoua, Jésus, répète à celles et ceux qu’il rencontre et guérit. Dans la Genèse, YHWH dit à Abraham : “Quitte ton pays, ta parenté et va vers toi même 2 ”.

Sans oublier les Béatitudes, dans la traduction dynamisante de Chouraqui : “ En marche les pauvres, les humbles, les doux, les affamés et assoiffés de justice…”

Jésus, dans l’Évangile, est Celui qui nous invite à nous redresser, à nous remettre en marche en nous re-liant à ce qu’il y a de meilleur en nous-mêmes, quels que soient les pesanteurs et les obstacles qui entravent le chemin. Naître, c’est entendre et faire résonner dans ses profondeurs l’appel du Vivant : “Lève-toi et marche !” Vivre, c’est – comme pour le personnage des Récits d’un pèlerin russe 3 - accomplir cette marche et en découvrir le sens. Ce Va ! ne consiste pas à aller quelque part, mais à entrer dans le mouvement même de la Vie qui se donne.

Ce voyage est toujours, d’une manière ou d’une autre, un retour d’exil, une marche vers la demeure – parfois oubliée, ignorée ou reniée – du Réel souverain. Il ne s’agit pas d’un voyage vers un ailleurs, un autre monde ou un outre-monde. Car le Réel souverain, qu’on peut appeler Dieu, n’est pas ailleurs que partout. Dieu est caché dans toutes les réalités d’ordre sensible, affectif, intelligible ou encore spirituel qui le manifestent et où il s’incarne. Il est inaccessible dans son essence, mais on peut le connaître dans ses énergies.

Il est l’Être « qui était, qui est, qui vient », comme le dit le livre de l’Apocalypse. Il est le Souffle conscient qui jaillit de cet espace ineffable d’où naît l’inspir et où retourne l’expir, cet espace sans limites qu’il nous est donné parfois de goûter quand tout est silence en nous…

Le Réel est un, mais les chemins pour le connaître sont multiples.

Il y a des chemins de terre – promise ou non -, des chemins de mer semés de tempêtes et d’îles aux trésors incertains, des chemins du ciel avec des ascensions et des chutes, des chemins de feu où le voyageur est consumé sur place ou renaît de ses cendres…

Figures archétypales du voyageur

Une multitude de chemins, mais aussi de manières de voyager. Vous distinguez entre le touriste, le randonneur et le pèlerin… Le touriste, dites-vous, « marche vers quelque chose qui achève sa marche ››…

Marcher comme un touriste, c’est marcher sur l’écorce de la terre, dans l’extériorité. À vrai dire, le touriste ne « marche ›› pas sur la terre, il la court, la piétine, la consomme. Il ne prend pas le temps de la contempler. À peine arrivé quelque part, il demande : « Où serons-nous demain? ›› L’ego est aux commandes, lourd des mémoires et des masques auxquels il s’identifie. Le touriste est un chasseur à la recherche d’une proie, d’un objet à saisir. Il ne supporte pas de revenir bredouille de son voyage : les valises doivent être pleines de souvenirs, d’images, d’impressions sonores et colorées. Sinon, à quoi bon voyager? Il s’agit de « faire ›› telle ou telle contrée, de voir X monuments, de manger des kilomètres. Deux principes dominent : l’accumulation et la recherche de nouveautés, nécessaires pour réintensifier en permanence le plaisir qui a tendance à s’épuiser en se répétant. Au bout du compte, ni le corps ni l’âme ne reviennent changés. Car tout est conditionné : l’air, la pensée, la nourriture, la culture… En revanche, le tourisme transforme tout – paysages, sites, églises… – en marchandise. Des lieux qui étaient de célébration et d’adoration deviennent des lieux payants et des musées.

Le randonneur, lui, marche vers “le marcher” et le plaisir qu’il lui procure …

Il ne surfe pas sur l’écorce du monde, il entre dans la sève. L’important n’est pas de faire tel ou tel pays – sacré, exotique ou extraordinaire – ni de se faire photographier devant tel monument, mais de goûter la vie, d’éprouver la marche, de pénétrer dans le mouvement même de l’univers. Le randonneur ne cherche plus un objet – monument, paysage, corps tropical ou plat étranger – à consommer et à ramener.

Il marche pour le plaisir de marcher, il voit pour le plaisir de voir, il rencontre l’autre pour le plaisir de la rencontre. L’expérience du voyage compte plus que la destination, le lieu et le contenu. Du coup, à un moment, un déconditionnement s’opère, une dimension contemplative émerge. Si le moteur du touriste est l’ego, celui du randonneur est le moi. Celui-ci commence à sortir de l’artifice et du faux pour éprouver son humanité dans un début de profondeur. Il quitte son milieu social pour découvrir d’autres valeurs, plus intimes. Il fait un premier pas vers lui-même, vers une identité plus personnelle, plus authentique.

Le pèlerin, quant à lui, marche vers le marcheur qu’il est et Celui qui marche en lui…


Pèlerin. Aquarelle. 1999



Il ne marche pas vers un site particulier – sacré ou non – pour affirmer j’y étais ! Il n’est pas non plus à la recherche d’une émotion particulière. Non, il va sans cesse vers lui -même. Si le touriste marche sur l’écorce, le randonneur dans la sève, le pèlerin est dans le Souffle qui anime toute la création. Le Souffle est le mouvement même de la Vie qui se donne, qui informe la sève et nourrit l’écorce de l’arbre. Le moteur du pèlerin n est pas l’ ego ou le moi, mais le « Je suis », libéré de toutes les fausses identités et désencombré de toutes les valises – extérieures et intérieures – qui l’alourdissent. Sa destination est l’Être qui le fait être, devenir ce qu’il est et qui est plus grand et autre que lui-même.

Voyager comme un pèlerin, c’est entrer dans une peregrinatio perennis 4. Celle-ci n’est pas la course épuisante et sans fin du touriste qui veut rentabiliser son voyage en sautillant d’un objet extérieur de désir a un autre, mais la marche consciente d’un Sujet désirant.

Il s’agit simplement de laisser être et devenir ce qui est, de s’ouvrir au Souffle qui fait battre notre cœur, de nous rendre présents à la Présence qui nous porte, parfois nous inspire et allège notre marche. Cette Présence nous comble et nous creuse à la fois : “C’est un mouvement et c’est un repos ”, affirme l’Evangile de Thomas 5.

En même temps, dans son sens concret et spécifique, le pèlerinage obéit à des codes. Il suppose une destination, conduit à des lieux dits.  Saints comme Compostelle, La Mecque, le mont Kailash, Rome, Jérusalem.

Au sens strict et habituel du terme, le pèlerinage religieux est effectivement le voyage de croyants vers un lieu considéré comme saint ou sacré, pour y présenter leurs suppliques ou leurs offrandes, dans un contexte propice ou préparé à cette fin. Il s’accomplit souvent dans une communauté, où les pèlerins peuvent se reconnaître comme partageant une même foi ou une même dévotion. La visite du lieu saint ou la rencontre du maître sont précédées par des étapes; elles supposent des bénédictions, des rites de purification dont la marche participe.

Au Moyen Âge, par exemple, un pèlerinage était souvent prescrit en pénitence aux fidèles. Une pénitence, c’est le retour de ce qui est contraire à la nature vers ce qui lui est propre. Il s’agit donc vraiment – à travers la marche et le dépouillement qu’elle implique – d’un retour vers soi-même, vers l`Être que l’on a oublié. Là, on retrouve le sens profond, intérieur, du pèlerinage. Sa destination n’est pas un lieu extérieur précis, mais Dieu lui-même, qui habite dans le coeur de l’homme purifié. C’est autour de lui, de son axe en nous – symbolisé par la Ka’aba, le temple de Jérusalem ou la montagne d’Arunachala – que nous devons faire la circumambulation rituelle. Chaque tour est censé nous rapprocher du Centre ou de la Source.

Le touriste, le randonneur et le pèlerin représentent des figures archétypales du voyageur. J’ai l’impression que, dans réalité, ils se mélangent. Ne sommes-nous pas souvent un peu les trois ? Nombre de pèlerinages sont devenus des affaires commerciales et beaucoup de soi-disant pèlerins sont plutôt des randonneurs, voire de simples touristes…

Ce n’est pas pour rien que, parmi les animaux qui portent le nom de pèlerin, il existe des faucons, des requins et des criquets ! Le fait de marcher vers un lieu saint ou sacré ne suffit pas à faire de nous des pèlerins. Car on peut être consommateur des choses de l’Esprit comme des biens de la terre. On peut être en quête d’extases et d’expériences fortes comme de produits de jouissance convoités. S’il convient de bien les distinguer, il ne faut pas opposer les différentes manières de voyager et de marcher. Elles sont effectivement des archétypes entre lesquels nous ne cessons pas de circuler. Mais que nous soyons touristes, randonneurs ou pèlerins, la même terre sainte est sous nos pas.

Être orienté et centré

Cette classification à la vertu de fournir des repères, de nous rappeler, comme l’écrit Novalis, que “le chemin mystérieux va vers l’intérieur”. L’essence du voyage est la quête de notre être profond. Cela suppose d’être orienté…

On dit de saint Bernard qu’il avait le visage “tourné vers Jérusalem”.

Il faut entendre ici non seulement la cité terrestre, mais la Jérusalem céleste. Car au-delà de l’orientation physique de la marche, l’essentiel est notre orientation intérieure. Une vie « orientée ››, c’est une vie qui n’a pas perdu le goût de son Orient et qui veille chaque jour à la naissance de son soleil intérieur. Le voyage, le pèlerinage ne prend son sens qu’à partir du moment où c’est cette lumière intérieure qui nous guide. C’est pourquoi tout voyageur a – comme les Rois mages – besoin d’une étoile pour éclairer sa route. On touche là au sens ultime du chemin de Compostelle, qui est littéralement l’étoile (stella) qui jaillit du compost. Nous avons à découvrir l’étoile au cœur de notre être mortel, avec toutes les couches de mémoire, d’échec, de culpabilité, de souffrance qui y fermentent. Cette étoile est la boussole qui nous aide à garder le cap et ne pas perdre notre Orient.

Etre orienté, c’est être centré…

L’écrivaine voyageuse suisse Ella Maillart aimait citer cette phrase du philosophe américain Ralph Waldo Emerson: “Le héros est celui qui est immuablement centré.” Sans centre, notre vie n’a pas de sens. Elle finit par se disperser et se perdre dans la multitude de nos élans et de nos désirs. La clé de la marche et du voyage – comme d’ailleurs de toute chose dans notre existence – est de demeurer centré, de garder une « assise ››. Cela signifie se tenir dans le cœur. Cela change tout, notre regard, notre façon d’être. C’est ce qui nous permet d’être là, entièrement, dans une présence à l’ici et maintenant qui est le lieu même de la paix: hésychia pour les Grecs, shalom pour les Juifs, shanti pour les Indiens…

Une paix liée à une plénitude d’être, qui provient elle-même de l’ouverture au souffle de l’Esprit…

Tous les grands voyageurs et marcheurs en font l’expérience : le chemin a la fois nous vide et nous remplit. Il nous vide de notre remplit moi pour laisser la place à un autre moi qui, lavé et allégé par la route, peut alors se poser, se reposer. Quand on marche, on réspire la poussière du chemin, qui se colle sur le visage, la peau, les vêtements… En même temps, au cœur de cette poussière, il nous arrive de découvrir la lumière. Soudain, le flux de nos pensées se tarit. On cesse de penser ce qui est pour être avec Celui qui est. On saisit alors que la marche a pour sens de connaître la béatitude de cet instant où le corps et la pensée, le vouloir et le désir entrent en repos. Nous découvrons par là même notre vraie identité: nous sommes fils et filles du Souffle, enfants de Celui qui inspire et expire travers nous.

D’ou l’importance de la prière dans la marche. L’invocation continuelle du nom de Jésus-Christ rythme le pas du pèlerin russe, se colle au mouvement de son souffle…

La prière et la méditation sont des instruments précieux pour nous garder centrés et orientés. Car on peut marcher et voyager en étant complètement distrait, agréablement d`ailleurs, par toutes les merveilles du monde. La prière nous permet d’être reliés à la source de notre être et de toutes ces beautés. Je me souviens toujours de ce dialogue dans Zorba le Grec, du grand écrivain grec Nikos Kazantzákis : « Pourquoi as-tu les yeux fermés ? Regarde comme c’est beau, grand, magnifique…- Toi tu regardes les choses que Dieu a faites, et moi je regarde Celui qui les a créées. » La prière, c’est ce qui nous permet de voir les deux. Je regarde ce qui est et je bénis Celui qui fait être tout ce qui est. Je vois le visible et l’invisible. C’est exactement l’expérience du pèlerin russe. Quand il contemple le monde transfiguré, il perçoit les choses telles qu’elles sont : la lumière au tréfonds de la matière, l’Être au cœur des êtres, le Réel au centre des réalités, Dieu présent avec ses énergies.

A ce moment là nous ne consommons pas seulement le paysage que nous traversons C’est le paysage qui nous traverse dans une expérience d’unité…

Il vient à nous même si nous ne l’attendrons pas. Mais encore faut-il l’accueillir donc s’y ouvrir. C’est pour cela que le grand commandement adressé au pèlerin – comme à toute l’humanité -, c’est shema : écoute ! Avec tes pieds, tes yeux, tout ton corps. Ecoute et entends la Vie la grande Vie qui marche vers toi et en toi L’écoute espace où tout ce qui est peut arriver sans que rien ne sort fixé ni retenu. À cet égard l’abandon est encore plus important que l’attention. Car quand on fait trop attention à tout ce que l’on voit, on n’avance plus. Cela ne veut pas dire qu’il faille marcher sans attention. Au contraire il faut garder les yeux grands ouverts, mais sans fixation. En marchant notre être s’ouvre, les portes de la perception se nettoient Le paysage vient à nous et nous y entrons. Nous devenons le paysage car il s’est installé en nous. Nous ne sommes plus séparés de l’univers.

Cette expérience d’unité nous est donnée dans des moments de grâce qui ne durent pas. Car très vite, le moulin du mental redémarre. L’ancrage durable de l’être dans la paix et la plénitude suppose une ascèse, du temps, une certaine lenteur… C’est précisément le problème du touriste : il veut tout, tout de suite, sans effort. Il prend des raccourcis car il n’a pas de temps à perdre.

Combien de temps faut-il marcher avant que l’esprit se calme? Le temps effectivement est très important. Il faut du temps pour s’ouvrir écouter l’Eternel entrer dans l’au-delà du temps. Pour atteindre le sommet d une montagne on peut soit l’escalader à pied soit prendre un téléphérique. Dans ce dernier cas, on arrive au sommet et on a un flash magnifique. Mais ce que l’on voit, en réalité, est très différent de ce que peut voir celui qui est monté pas à pas. Car la marche a nettoyé ses yeux, l’effort de l’ascension a approfondi son souffle, le temps a creusé en lui l’écoute et la vision.

Le voyage, en ce sens, est aussi un apprentissage de nos limites et de l’humilité. Nicolas Bouvier écrit : « Privé de son cadre habituel, dépouillé de ses habitudes comme d’un volumineux emballage le voyageur se trouve ramené à de plus humbles proportions6 ››.

Humanité et humilité sont deux mots qui proviennent de la même racine l’humus. Si le voyage bien compris est ultimement la voie d’accès au ciel qui est en nous il est aussi l’apprentissage que nous sommes de la terre dans tous les sens du mot. L’énergie du chemin nous vient de l’Esprit quand nous nous ouvrons à lui, mais aussi de la terre, notre terre mère. Le voyage et la marche peuvent nous apprendre mais en route on fait l’expèrience de la finitude.

L’infini du Réel souverain ne peut pas se déployer sans l’humilité. C’est quand l’ego s’efface que tout enfin est là. L’ouverture de notre être à plus grand que lui est essentielle et le voyage a justement pour sens de la susciter. Il s’agit de découvrir, cet espace, l’« ouvert ›› que nous sommes. Pour y parvenir et demeurer dans cette ouverture la voie la plus simple est d’admirer et d’aimer. L amour est un trésor qui augmente à mesure qu’on le dépense. C’est le « second souffle ›› qui parfois nous est donne au cœur même de l’épuisement et qui nous permet d’atteindre le sommet de la montagne.

Ultreia toujours un pas de plus

Avoir une boussole n’empêche pas de se perdre. D ailleurs n’est-il pas parfois nécessaire de s’égarer un temps pour se trouver ? La quête dont vous parlez ne suppose-t-elle pas de sortir des sentiers battus ?

Il ne s’agit ni de suivre un itinéraire tracé d’avance ni d’être dans un état d’errance. L itinéraire – dont les voyages organisés sont le symbole -, c’est le connu, le balisé, le programme. Le sage taoïste Lao Tseu nous rappelle qu’on peut faire le tour de la terre sans avoir fait un seul pas en dehors de soi-même. Autrement dit, on peut promener partout avec soi le même regard, les mêmes projections, et ne rien voir. À suivre de trop près les indications des guides de voyage – comme des guides spirituels d’ailleurs ! -, on risque de passer à côté d’un paysage, d’un trésor, d’une lumière qui nous étaient destinés…

L’errance, c’est quand nous confondons le cœur boussole et le cœur girouette, toujours prêt à tourner dans tous les sens selon les pensées qui agitent le mental et les émotions qui chamboulent notre être. En ce sens, la voix intérieure que nous écoutons n’est pas toujours l’appel de l’Être qui vient de la profondeur et qui indique la bonne direction à prendre. Elle est aussi parfois l’écho des voix multiples, de la multitude des désirs qui nous assaillent et nous désorientent.

Un discernement est donc nécessaire. Mais, de nouveau, ne dramatisons pas ! Car nous avons le droit à l’erreur. “Va où ton cœur te mène” : dit le Qohelet. Or, aller où notre cœur nous mène est un risque qui peut nous conduire dans des impasses, sur des chemins qui ne conduisent nulle part. Mais en même temps, si nous faisons fausse route, si nous nous trompons de chemin, nous pouvons à chaque instant le reconnaître, revenir sur nos pas et retourner vers le « droit chemin ››. Peut-être même faut-il faire l’expérience de l’erreur et de l’errance pour avancer. Peut-être faut-il tomber pour pouvoir se relever. La chute est un apprentissage, elle nous appelle au redressement. Le chemin n’est-il pas en permanence celui du retour à la Source, le passage du « moi » perdu au « je suis ›› retrouvé ? De fait, c’est ma conviction, on ne regrettera jamais d’avoir suivi la voix de son propre cœur, même si cette voie est douloureuse ou conduit dans un cul-de-sac.

Certains soulignent l’importance d’avoir un guide, une personne plus avancée sur la voie qui a l’expérience de la haute montagne et de la jungle. En même temps le risque existe que le guide – consciemment ou non – nous impose des chemins balisés, nous enferme dans des voies rebattues et qui ne sont pas les nôtres.

L’enseignement de la Bhagavad-Gîtâ est très clair : “Mieux vaut mourir dans sa propre loi que sous la loi d’autrui.” Autrement dit, mieux vaut suivre, même imparfaitement, sa propre voie et la voix qui parle de l’intérieur – au risque de se tromper – que d’écouter, même parfaitement, la voix d’un autre. Si la boussole nous dit autre chose que la pancarte – la loi extérieure -, il importe de la suivre, même si elle s’affole. Car alors on est un avec soi-même. On peut se tromper, mais on ne peut plus se mentir.

Le rôle du père ou du guide spirituel n’est pas de nous dire où nous devons aller, mais de nous aider à trouver notre boussole intérieure, donc à discerner qui parle à travers la multitude des voix qui résonnent en nous : l’Esprit saint ou la conscience de l’ego encombrée de projections et de fausses croyances ? Sa mission est de nous apprendre à faire un pas de plus, à ne pas nous culpabiliser par rapport à nos erreurs et échecs, mais à les assumer pour les transformer et aller plus loin. Le guide extérieur n’a de sens qu’en tant qu’écho et accoucheur du maître intérieur. Une fois que ce dernier a été trouvé, le premier doit s’effacer. C’est le message de Jésus à ses disciples : il faut que je m’en aille, sinon le Paraclet (= Esprit saint) ne pourra pas venir.

Faire un pas de plus…

C’est la grande parole des pèlerins de Compostelle : Ultreïa ! Outre, toujours un pas de plus. C’est peut-être la meilleure définition de la spiritualité et du voyage : faire un pas de plus à partir du lieu où l’on est, que ce lieu soit physique, psychique, spirituel. Dans le voyage, on est par définition appelé à faire un pas de plus, à aller au-delà du connu. Sur tous les plans. Sensoriel : on va rencontrer d’autres cuisines, d’autres saveurs, d’autres odeurs. Psychologique : on son de chez soi pour aller à la rencontre d’autres milieux, d’autres religions, d`autres systèmes de valeurs. On entre dans un temple hindou, et on découvre d’autres manières de célébrer l’Unique. Voyager, c’est traverser les frontières extérieures et intérieures, en particulier celles du moi avec son paquet de mémoires (génétiques, sociales, éducatives, religieuses) qui nous conditionnent et nous limitent. C’est apprendre à respirer dans d’autres « climats ››, au sens non seulement météorologique, mais aussi corporel, culturel, spirituel. C’est le sens de cette grande parole de Dieu à Abraham : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père… ›› Pour aller de l’avant, celui qui marche et voyage doit quitter le connu, ce à quoi il est attaché et qui l’attache: tous les concepts, images, croyances, représentations qu’il trimballe comme autant de lourds bagages.



Pèlerin céleste. Aquarelle. Carnet de doubles. 2000




L’important dans ultreïa, c’est le toujours. Le voyage est sans fin…

Le grand danger de notre existence, qui plus est de la vie spirituelle, c’est la fixation, la clôture dans l’accompli. C’est de s’arrêter ou de croire être arrivé, de s’identifier à une situation donnée et à ses symptômes. La vie alors se gèle, le fleuve ne suit plus son cours. Pour Grégoire de Nysse, l’être en chemin doit être comme Moïse. Il ne doit jamais s’arrêter à ce qui est déjà acquis, mais être toujours tendu vers ce qui est au-delà, dans un dépassement perpétuel, un mouvement qui va « de commencement en commencement, vers des commencements qui n’ont jamais de fin ». Sur le chemin, chaque rencontre est la promesse d`une nouvelle rencontre, chaque accroissement de grâce est le point de départ pour des grâces nouvelles. Il s’agit d’aller toujours plus loin : de soi vers l’autre, de l’autre vers le Tout-Autre, du sensible vers l’intelligible, de l`intelligible vers l’Être, de l’Être vers l’Ouvert. C’est pourquoi il ne faut pas s’arrêter, ni dans ce qui nous fascine ou nous aliène, ni dans la souffrance qui nous cloue au sol ou dans l’extase qui nous fait nous envoler.

Celui qui ne s’arrête jamais est, de fait, un « passant », lequel n’est finalement qu’un autre nom du pèlerin.

C’est la grande parole de l’Évangile de Thomas, qui résume pour moi la quintessence du marcheur et du voyageur : “Soyez passants !”  Cela signifie plusieurs choses. D’abord, que nous ne sommes que de passage sur la terre, des éternels pèlerins appelés à marcher vers ce qui nous est encore étranger et inconnu, à faire l’expérience de l’altérité et de la différence dans la rencontre avec l`autre, à marcher vers nous- mêmes en découvrant l’étranger que nous sommes.

Ensuite, que tout passe. Cette vérité n’a rien de triste. Au contraire, elle nous enseigne à mieux goûter chaque instant, à ne pas nous détourner de la rose au moment où elle donne son parfum, mais à y être présents avec une attention et une intensité extrêmes. Le passant n`est pas l’indifférent. Il est celui qui voit les choses pour la première et la dernière fois.

Enfin, cela veut dire : “Sois pascal !” Être de passage sur terre, c’est l’occasion pour nous de faire le saut de la Pâque : entre le créé et l`incréé, le connu et l’inconnu, le matériel et le spirituel. Le pèlerin ne sait pas toujours où il va, mais le chemin, lui, le sait. Il nous emmène au bout de nos limites, à ce point abyssal où un passage peut se produire, un saut vers un autre plan de conscience. Le “vieil homme” est épuisé et on le lâche, avec toutes ses programmations. Ce n’est plus nous qui marchons, c’est le Grand Marcheur qui passe en nous.

Je pense souvent à cette personne sur le chemin de Compostelle, qui avait perdu un enfant. Tout au long du pèlerinage, cet enfant était comme un boulet qui l’empêchait d’avancer. Et puis, un jour, elle a vécu un passage, une pâque, où ce boulet qui la tirait en arrière est devenu comme une étoile qui la tirait en avant. Soudain, elle me dit : “ Mon enfant n’est plus derrière moi, il est devant moi, il me précède, guide mes pas et me conduit vers des terres inconnues.” C’est le voyage qui fait cela. La présence de l’Etre qui nous habite sait. Il s’agit simplement d’être attentif à sa présence et de s’abandonner à son action.


l. Ultreia vient du latin ultra (au-delà) et ela, interjection évoquant un déplacement. Cette expression médiévale sens de salut entre les pèlerins sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Elle signifie littéralement « aller plus loin et plus haut ››, elle constitue un appel au dépassement physique et spirituel. 2. Voir Gn 12, l.
3. Classique de la littérature orthodoxe publié pour la première fois vers 1870, Récits d’un pèlerin russe (Paris, Seuil, coll. « Points Sagesses », n’14. 1988) racontent les pérégrinations en Russie d’un paysan qui s’initie à la tradition contemplative de la prière de Jésus ou prière du cœur.
4. Littéralement pérégrination ou voyage de longue durée5. Traduit et commenté par Jean-Yves Leloup, L’Évangile selon Thomas (Paris, /Albin Michel, l986) fut découvert en 1945 aux environs de Nag Hammadi (Haute-Egypte). Il est constiué d’une collection de cent quatorze logia ou « paroles » nues attribuées à Jésus. Il fait partie de la littérature chrétienne apocryphe. 6. Nicolas Bouvier, «L’Usage du monde ››, in (Oeuvres, Paris, Gallimard. coll. « Quarto ››, 2004, p. 133.


Propos recueillis et mis en forme par Michel Maxime Egger pour La Chair et le Souffle Revue internationale de théologie et de spiritualité. Volume 9, nt’ 1 (2014). Voyage et déroute

Illustrations : oeuvres de Robert Empain

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