samedi 21 décembre 2013

Réponses à quarante questions sur l'art contemporain


Grâce à Patrick Amine

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Igitur. Huile sur bois. Robert Empain, 1997





  Questions de Patrick Amine, réponses de Robert Empain

 Novembre 1997


Question n°1
Patrick Amine*  : Est-ce que les artistes d’aujourd’hui se sentent en adéquation avec les valeurs esthétiques prônées par le courant de l’époque ? Ou bien pensent-ils - tout au contraire - qu’ils ne répondent pas à la « situation » historique à laquelle on voudrait les inclure ou les intégrer ?
A ce stade-là, comment se définissent-ils face à cette pléthore de « situations » relatives à l’Art contemporain et appartiennent-ils à ces courants que l’on nomme depuis quelques décennies déjà : les Arts plastiques ?
* critique d’art pour la revue Art Press et le journal Le Monde

Robert Empain : Je ne peux répondre pour tous les artistes. Je me situe à contre courant d’une époque qui paradoxalement exclut l’artiste et l’homme en l’intégrant au spectacle de sa disparition. L’art véritable est trans-historique. Vouloir entrer dans l’histoire de son vivant c’est entrer dans la mort de son vivant. Il est certain que la stratégie de l’époque est de nous attirer dans une histoire de l’art qui se ferait en direct et dont le principe consiste à annuler les oeuvres au fur et à mesure de leur défilement...


Question n°2 et n°3
Etes-vous un artiste ou un plasticien ?
Est-ce que les galeristes ou les marchands d’art éprouvent le besoin de découvrir encore de nouveaux artistes même si le marché ne semble pas s’en soucier ? Ne favorise-t-on pas cette période hyper protectionniste ?
Vivre en artiste c’est vivre en homme, à savoir se référer à l’infini... Être plasticien c’est donner formes à son désir, habiter son corps. Pour cela jouer des langages multiples, peinture, littérature, musique, érotisme...
Les marchands sont les croque-morts, les faussaires en histoire. Ils spéculent sur la mort. Ils constituent un des rouages du système qui contrôle et évacue désormais toutes productions de l’esprit, de sens, de beauté, de plaisir en les réduisant en marchandises puis en déchets culturels ou l’inverse. C’est là le destin fatal de ce que produit l’époque, objets et sujets confondus.

Question n°4
Que reste-t-il des avant-garde du début du siècle ? Que reste-t-il des ruptures ?
L’impressionnisme s’est éteint dans le poster, le calendrier et le tourisme culturel. Le romantisme (devenu symbolisme, expressionnisme, surréalisme, trans-avant-gardisme) alimente en imageries toutes les régressions tyranniques pour échouer dans les faux rêves répandus par les systèmes (médiatiques, psychothérapeutiques) actuels de contrôle de l’imaginaire et du corps. Le futurisme est réalisé par les technologies de la vitesse, du design, des télécommunications, de l’urbanisme, etc. Le cubisme et l’art abstrait sont recyclés et déclinés au km en arts décoratifs inoffensifs. Le dadaïsme et les attitudes de dérision et de ruptures sont érigés en art officiel, s’intronisant l’un et l’autre dans la gestion et le contrôle de toutes les singularités et libertés authentiques. Ils se partagent les lieux et les fonds publics, moyen le plus sûr de diluer et d’anéantir les avancées de l’esprit et de l’humour dans l’abscons et le non avenu...

Question n°5
Est-ce que vous les artistes, vous sentez-vous appartenir à une  « tradition historique » ? Laquelle ?
Je pense qu’une œuvre d’art authentique, quelles que soient son époque et son origine, est contemporaine de la conscience humaine qui s’ouvre à elle et s’initie par elle au déploiement infini de la présence... Il y a création discontinue et infiniment variée en ce sens que plus une œuvre est singulière plus elle est universelle.
J’invite à un retour à l’œuvre elle-même ; à sa recréation par un face à face soutenu ; un corps à corps maintenu, pensé, joui...

Question n°6
Après Marcel Duchamp que reste-t-il ?
Après Picasso et Warhol que reste-t-il ?
Après Rauschenberg que reste-t-il des « Combine-paintings » ?
Tous les chefs d’œuvres sont ouverts. Ils ne se ferment que par fétichisation historique ou marchande.

Question n°7
Pensez-vous que l’art aujourd’hui doit être le reflet du « réel », doit-il être en osmose avec le « champ social » ? Ou doit-il être détaché d’un « certain réalisme » pour parvenir à donner au spectateur une « autre » vision esthétique ?
Je répète : tant d’oeuvres (bien que recouvertes par les systèmes d’occultation) sont offertes à une vision toujours neuve. La question est d’accéder, de souhaiter, de soutenir cette vision, à l’opposé de celle que nous propose l’époque. 

Question n°8
Nous sommes dans une époque où tout est possible. Tout est chamboulé, perturbé. Les artistes inventent des formes qui ne sont plus celles auxquelles nous sommes habitués. Ces formes, ces attitudes pour certains, sont-elles apparentées à ce qu’on a pu appeler, par le passé, Peinture ou Sculpture ?
L’époque est celle de la visibilité et non celle du regard. Le délire visuel qui voudrait tout montrer ne voit rien. Des formes « neuves » sont à voir partout, les artistes, les poètes n’ont cessé de nous les montrer. La recherche actuelle, éperdue, requise par le spectacle, de formes surprenantes, sensationnelles, ne produit bien souvent qu’une mise en scène insolite de formes pauvres, d’idées creuses et d’images chocs, conformes en cela à la boulimique visibilité du marché obnubilé par la fiction du progrès et par l’annulation du passé. De nos jours, le problème n’est pas tant celui des oeuvres que celui d’un oubli du rapport aux oeuvres c’est-à-dire au corps. Comment appelleriez-vous, par exemple, une chapelle romane peinte à fresque : architecture ?, sculpture ?, peinture ?, installation ?, performance ?, décor ?, concept ?, narration ? Ces catégories sont artificielles et n’ont jamais vraiment existé pour les artistes. Elles sont le produit de la petite histoire de l’art, de la critique et du besoin de niches marketing recherchées par le marché de l’art historico-moderniste dans lequel les « artistes » devenus des directeurs artistiques sont au service de marchands de produits artistiques ou de producteurs d’événements culturels, assistés par des journalistes chargés du support promotionnel, tous étant les opérateurs d’un art officiel dit « contemporain »

Question n°9
Sommes-nous dans une période où l’art doit-être consommé comme un produit, c’est-à-dire être égal à une marchandise de consommation courante - une denrée alimentaire - ?  Et donc dans une perspective d’être jetable - par extension - rapidement ?
L’art étant à mon sens de l’ordre de la grâce, c’est-à-dire de la gratuité absolue, il peut aider l’homme à échapper à sa destinée jetable programmée.

Question n°10
Les artistes se préoccupent-ils vraiment du goût du public ? Ou bien s’en moquent-ils ?
Ni l’un ni l’autre.
Le goût c’est l’art de déguster, l’art de jouer et jouir. Mais qui veut jouir d’une jouissance très supérieure aux petits plaisirs misérables de la consommation ? 

Question n°11
Est-ce qu’‘un objet « réel », aujourd’hui, assemblé avec un « autre objet » par un artiste est de l’art ? Le geste de Marcel Duchamp ne vous semble-t-il pas - par trop « répété », « spolié », « désubstancié », en cette fin du Xxes siècle ? 
Le réel est le mystère absolu. L’art le traduit en énigmes, le contourne, le cerne, le traverse, le parle, le charme, le déploie... à l’infini. Duchamp, voulant destituer l’idole l’a retournée en la déplaçant d’une case sur l’échiquier du culte de l’art. Ce geste simple, joueur, enfantin, peut renvoyer à ce qui nous regarde dans le réel lui-même et ressourcer l’origine et la vocation de l’art à savoir notre être au monde, au corps, à la parole, à l’imagination, au désir... Au lieu de cela, c’est le geste qui fut fétichisé et répété par des générations de perroquets. Plus grave est l’ouverture perverse offerte ainsi aux instances marchande et officielle qui, dès lors, pouvaient s’emparer de cette case blanche (la galerie, le musée contemporain) où tout et surtout n’importe quoi (par la logique du scandale récupéré), pouvaient prétendre à devenir idole dérisoire. Contre-sens pathétique de l’histoire, égarement et contrôle garantis de l’art au profit du néant, de la mort. Échec et Pat, Marcel. Tout bénéfice pour les pouvoirs en place.

Question n°12
Que pensez-vous du Pavillon français à la Biennale de Venise ? Vous fait-il pensez à une extension de la chaîne de TV française TF1 ou bien est-ce une vision Hi-Tech, futuriste d’un salon de coiffure mixé avec un cabinet dentaire ?
Je n’ai pas vu cette œuvre. Je vous renvoie à ma réponse précédente et j’ajoute qu’il s’agit d’une déclinaison prévisible, voire attendue, dans le système pervers actuel. Cela dit, la télévision peut diffuser des chef-d’œuvres de la télévision. Venise est une ville-chef-d’œuvre qui opère en tant que telle pour celui qui s’y donne de manière adéquate. Il s’agit ici, vraisemblablement, de ruiner sa fonction épiphanique et érotique en transformant le rapport poétique et l’ivresse physique avec elle en visibilité, en pseudo ubiquité.

Question n°12 bis
Que signifie pour vous d’avoir un regard « plastique », une « vision esthétique » ?  
S’ouvrir au temps de l’œuvre d’art, c’est renaître à son propre temps. La beauté est grâce, indice, vestige, naissance à l’amour, à l’esprit, elle est ouverture à ce qui maintient le monde et nous comme don fulgurant à chaque instant.

Question n°14
N’êtes-vous pas fatigués des « sempiternelles » citations que font les artistes dans leurs oeuvres ? Ne trouvez-vous pas tout cela stéréotypé ?
Les citations peuvent témoigner d’une nostalgie de ce qui s’est perdu dans l’art, d’une tentative de renouer avec l’esprit des oeuvres du passé. Les commentaires sont souvent des comment - taire et les citations de simples redites maniéristes dans lesquelles le souffle premier s’est éteint. C’est le souffle qu’il faut citer, inciter.

Question n°15
L’art a-t-il besoin de contraintes extérieures ?
L’art a surtout besoin de contraintes intérieures. Chaque époque a l’art qu’elle mérite. L’accès à l’art de toutes les époques est le fait majeur de notre temps. Il est, en ce sens, la contrainte extérieure la plus exigeante conjuguée avec la liberté conquise par les modernes.

Question n°16
Il est admis que cette fin du Xxes siècle a été une période de grande production artistique. Pensez-vous que cela a changé profondément le regard porté sur l’art ?
L’art concerne un nombre restreint d’individus (Cézanne). Il est souhaitable que ce nombre s’accroisse. La création personnelle et la « recréation » des oeuvres par des interprètes doués semblent s’accroître de nos jours. De plus, la production inflationniste d’objets artistiques déstabilise le marché jusqu’à un point d’implosion bienvenu. On peut y voir une ruse du génie humain et la voie d’un rapprochement de l’homme et de l’art qui passe toujours et étymologiquement par le faire.

Question n°17
Nous sommes dans une période post-narrative de l’art. Est-ce une 
bonne chose ou une mauvaise chose ? Vers quoi s’orientent les 
jeunes ?
Je vois beaucoup de jeunes artistes désorientés, dans le sens où ils ont perdu "l’orient de leur être". En outre ils s’en remettent souvent à la technologie et non à l’art, qui est tekhné du corps.

Question n 18
Quel sens apparaît dans toutes ces « reproductions » de « reproductions » de remake de remake ? La répétition ne vous paraît-elle pas épuisante ?
Les questions de la reproduction et du remake sont différentes. Si la reproduction ramène à l’œuvre originale, voire au remake, c’est-à-dire à une œuvre, elle fait son travail. La meilleure façon de regarder une œuvre est de tenter de la refaire soi-même. Se tenir longuement devant une sculpture, un tableau, un arbre, une femme, lui tourner autour, avec un bloc de papier et un crayon, est très différent d’en faire une vidéo souvenir... Savoir si cela fait naître une œuvre d’art n’est pas la question première, ce qui importe c’est de faire naître un être à son regard, ce qui en somme est une œuvre humaine préférable, tant il est vrai, qu’il y ait beaucoup de chefs d’œuvres et peu d’hommes pour les voir, les lire ou les jouer. Encore une fois, il ne s’agit pas de rentrer dans l’histoire, ni de produire un objet de valeur marchande, il s’agit de rentrer dans le monde en naissant à soi, et réciproquement, ce qui n’a pas de prix et qui, de ce fait, se trouve être hors marché. Je tiens, par ailleurs, le remarquable travail éditorial des livres d’art pour un fait artistique essentiel de cette fin de siècle. Au-delà des effets pervers déjà dénoncés, le livre restaure une intimité durable avec les oeuvres, il rend justice aux hommes qui ont maintenu à travers les âges un questionnement continuel, une prodigieuse quête de sens et de jouissance. Ce providentiel héritage, loin de conduire au découragement et à « l’a quoi bon », devrait susciter une reconquête de l’acte créateur personnel et de notre liberté d’homme singulier, héritier des oeuvres de l’esprit universel. Les arts plastiques atteignent par là l’accessibilité vertigineuse déjà conquise par la littérature et la musique.

Question n°19 et n°20
Ne pensez-vous pas que les Musées sont devenus des foires culturelles en tout genre ?
Les Foires, Salons d’Art contemporain ne s’apparentent-ils, selon vous, à de lointaines « expositions coloniales » ou à des « expositions universelles » du savoir faire des Nations ?
Le caractère sacré, « intime » de l’art ne s’en trouve-t-il pas vidé de son sens originel ?
Tout dépend de l’usage qu’on en fait. Il est sûr que la culture (de masse) recouvre ce qu’il en est de l’œuvre d’art, comme le tourisme par exemple, occulte ce qu’il en est du voyage, du pèlerinage, du paysage. Ainsi le Louvre, tout comme le musée imaginaire réalisé par l’édition d’art, est évidemment devenu un super marché de l’art où la consommation a remplacé la délectation, voire la contemplation. Un aéroport de prestige et d’intimidation où, par peur de rater le prochain vol, on ne décolle jamais... Qui ne ressent le curieux vertige, littéralement l’égarement programmé, qui s’empare du visiteur et lui interdit la rencontre avec une œuvre une seule ? Cette accumulation monstrueuse d’œuvres le condamne à l’hébétude et à l’hypnose, le piège dans son ignorance, l’opprime et l’exclut en définitive d’une expérience intérieure décisive... Diabolique appareillage de pouvoir, qui, ici encore, en montrant tout interdit tout, qui prétendant démocratiser exclut chacun de ce qui pourtant lui appartient : sa vie à l’œuvre...  Une seule solution : y aller seul voir quelques oeuvres, une ou deux, regarder longuement, aussi les gens, les chevelures, les postures, les visages, puis revenir au tableau, dessiner, écrire, vivre avec l’œuvre en personne...

Question n°21
Les Foules immenses qui font des queues interminables pour voir, par exemple, la rétrospective de Van Gogh, constituent-elles des marques positives pour appréhender la création contemporaine ?  Mettons des années 1960 à aujourd’hui ?
La réponse est non. Considérant l’étalage spectaculaire foireux des oeuvres. Je signale que les oeuvres de Van Gogh étaient et sont encore visibles en toute tranquillité dans de nombreux musées d’Europe. J’ai envie de retourner la question : combien d’artistes et de critiques actuels ont pris le temps non d’appréhender, comme vous dites, de telles oeuvres mais de s’exposer à elles totalement et sans préjugés historiques ?

Question n°22 et n°23
Va-t-on vers une nouvelle transformation du rapport Art, artistes, 
institutions (État) et public ?
Que reste-t-il des galeries de peinture ? Ont-elles le même rôle qu’autrefois ?
Ne pensez-vous que les artistes d’aujourd’hui ont besoin d’une autre scène pour s’exprimer, de montrer leur travail autrement, dans de nouveaux lieux, de nouvelles structures imaginées aussi par eux-mêmes et par ceux qui les représentent ? 
Je ne vois rien en ce sens malheureusement. Je vois les artistes paralysés, sous contrôle, asservis puis jetés morts vivants, je vois le marché d’œuvres reliques, je vois leurs mises en coffres, je vois la gestion touristique du patrimoine, je vois l’exclusion paradoxale par la vitesse et l’immobilisme du marché, etc. une seule issue : l’art comme l’érotisme à usage privé, intime, hors système.

Question n°24
Les limites du monde de l’art ne rencontrent-elles pas les limites de la culture ambiante ? Les oeuvres ne sont-elles pas en rapport de « fascination » en quelque sorte inversée ?
Passer de la fascination aveuglante à la révélation déssillante, tout est là.

Question n°25
Avez-vous l’impression que nous sommes sortis de la Post modernité ?
Ces catégories « postisme », « néoisme », « préisme », « trucisme », empoissonnent l’art depuis trop longtemps. Je propose l’égoïsme altruisme, qu’en pensez-vous ?

Question n°26 et n°27
Est-ce la fin de l’ère Moderne, Post Moderne et fatalement de la dernière en date, puisqu’elle se nomme ainsi : de l’ère de l’Art contemporain ? Peut-être qui n’était, en fait, qu’une nouvelle illusion du progrès en art ?
Les artistes ont tendance à évoquer, dans leur travail, l’empire médiatique. Au point même qu’ils s’en font parfois les relais insoupçonnables et inextricables d’interprétations de la « chaîne informationnelle » ! Qu’en dites-vous ? Trouvez-vous cette démarche « sociologique » ou « réalistico-libérale » ou purement : « accidentelle », incidentielle », ou bien un simple effet de mode ?
Je considère que l’avancée du siècle est d’avoir découvert, sous l’impulsion des « modernes », l’art de tant de peuples et de tant d’époques.(Arts plastiques, littérature, musique). La recherche historique, mue par un appétit autant vénal que savant, aboutit à mon sens à l’explosion des catégories historiques fictives. Certes, on peut faire une classification historique et géographique des styles, des manières, des écoles, des décadences, des renaissances, mais, après les artistes « modernes », toute œuvre forte appartient, au-delà des contextes historiques, à l’art de l’humanité c’est-à-dire à l’esprit universel. Le fait capital est de voir que ces oeuvres partagent une qualité fondatrice ; celle de nous mettre en présence d’un mode d’apparaître dans le réel qui nous renvoie, interroge, informe notre propre mode d’apparaître.
Cette force de présence, de révélation, de notre être au monde et du monde de l’être, que recèlent les oeuvres d’art, d’où qu’elles viennent, et de façons infiniment variées, se découvre à nous dans sa constance à une époque dans laquelle tout est entrepris pour nous voiler leur puissance libératrice. L’accès à une jouissance autre ou encore l’héritage d’amour, de dignité, de légèreté, de gravité, de fraternité humaine, la capacité d’éveil et de questionnement qu’elles dispensent, par la grâce de leur déploiement dans le temps et hors du temps, tout cela est perçu par l’époque comme excessivement dangereux , contraire à ses fins de transformation de l’humanité en marché et de l’homme en marchandise, c’est-à-dire l’idolâtrie planétaire d’un corps à consommer, à consumer. Paradis ou enfer ? Révélation ou régression ? Voilà le choix toujours contemporain, le choix de chaque instant...

Question n°28
Quelle tradition, pensez-vous, faudrait-il maintenir ? Et quelle 
tradition faut-il sacrifier ?
Il s’agit moins d’exposer des oeuvres que de nous exposer à elles.

Question n°29
Arthur Danto dit que le but essentiel de ce qu’il intitule la Transfiguration du banal (la roue de bicyclette, la boîte Brillo, etc.) est de définir l’essence de l’art et d’en déterminer sa spécificité par rapport aux autres paramètres non artistiques. Êtes-vous d’accord avec sa théorie ?
L’art pose sans cesse la question de l’idole et de l’icône. C’est faute d’avoir pensé ou repensé cette question que l’art sombre avec l’époque dans la confusion symbolique et la soumission volontaire à toutes les idoles actuelles. Cet égarement est d’autant plus durable que l’idéologie techno scientifique prétend nous protéger de l’irrationnel idolâtre alors que masqué il règne en maître absolu.
Alors ! Transfigurer une roue de bicyclette ou une boîte de lessive relève de cette confusion et d’ailleurs, mon cher Marcel, la Pub s’en change depuis longtemps.

Question n°30
Comment peut-on percevoir l’intentionnalité de l’artiste et comment la définit-on ?
Jouis-sens et méthode phénoménologique.

Question n°31
Ces dernières semaines, j’ai eu le plaisir de rencontrer Pierre Cabanne, à plusieurs reprises, pour parler d’art en général et aussi dans le but d’un dialogue libre autour des agitations « discursives » de l’époque contemporaine. Incidemment, par ricochet, de Marcel Duchamp. Vous savez qu’il a réalisé le premier livre d’entretiens avec Duchamp, en 1967. Un an avant 1968. Je les relis assez souvent parce qu’ils respirent la liberté de penser tout simplement. On pourrait tout citer. Mais il y a cette phrase qui serait très « incorrecte » de nos jours. Duchamp dit : « On fait de la peinture parce qu’on veut soi-disant être libre. On ne veut pas aller au bureau tous les matins. ». Êtes-vous vraiment libres ? Vous, les artistes, les galeristes, les intellectuels ? Votre liberté produit-elle de l’art ? Votre art gêne-t-il la société ?
Duchamp est un joueur d’échec, entendez un jouisseur d’échecs. Était-il libre et de quoi ?
L’intelligence, le talent, le génie libèrent de certaines contraintes mais en créent d’autres...
Devenir celui que l’on est voilà la question que pose la liberté. Si les artistes l’oublient moins que les autres ils sont des hommes véritables, mais ils gênent si peu la société.

Question n°32
Dites librement ce que vous aimez ?
Lascaux une trace sur la terre la peinture égyptienne les bas-reliefs peints la voix humaine les ombrages le vent la brume Picasso les femmes Ucello les formes les bleus les rouges les blancs les verts les noirs les voyelles les hiéroglyphes Venise la peinture chrétienne la musique des peuples Vélasquez Titien Mozart Fragonard Manet Scarlatti Baudelaire l’océan la forêt la pluie la lumière Matisse la peinture chinoise l’art roman la peinture persanne la sculpture papou Gluck Rimbaud Klee Proust Gauguin les fruits la bonté Fra Angelico De la Pasture De Kooning Bacon le jazz le zwing le souffle les parfums les vins les rêves la parole l’amitié le silence demain la beauté encore la vie la grâce

Question n°33
Pensez-vous que « l’expérience du nouveau » est une expérience du passé ?
Le passé, tout comme le monde, est sans cesse nouveau : ta resurrection a lieu à chaque seconde.

Question n°34
Accordez-vous encore de l’importance à ces termes : originalité, 
vision esthétique, univers singulier, nouveau ? Etc.
Je m’en sers.

Question n°35 et n°36
Est-ce dogmatique de « penser la modernité en art » ? Est-ce une illusion historique ?
Les oeuvres d’art ne doivent-elles pas, sans cesse, poser des questions aux hommes, à travers le temps ? 
Qu’en pensez-vous ?
Les oeuvres d’art sont des trous dans le temps.
Penser, créer, poursuivre la création, la recréation du monde pour 
échapper à la mort de son vivant.

Question n°37
Il y a encore une phrase de Duchamp que je voudrais vous citer 
parce qu’elle me semble toujours d’actualité. Il disait :
« L’histoire de l’art est une chose très différente de l’esthétique. Pour moi l’histoire de l’art, c’est ce qui reste d’une époque dans un musée, mais ce n’est pas forcément ce qu’il y a de mieux dans cette époque, et au fond, c’est même l’expression de la médiocrité de l’époque car les belles choses ont disparu, le public ne voulant pas les garder. Mais cela c’est de la philosophie... »
Tant de « belles choses » ont disparu et disparaissent encore. Les entasser dans des musées est une autre façon de les faire disparaître.
Il est certain que l’homme craint et évite l’expérience de vérité et de liberté que tente de vivre les artistes et les poètes. Le spectacle planétaire répond à l’angoisse existentielle en entretenant l’illusion de vivre. Le marché gère le manque à être.

Question n°38
« Tout grand tableau est peint contre la peinture. Plus encore, il 
détruit toute la peinture. » Qu’en dites-vous ?
Encore une fois, l’art ne procède pas comme la techno-science par découvertes progressives abolissant les savoirs précédents. C’est là l’illusion moderniste que dénoncent les artistes de ce siècle scandaleusement assimilés à cette fiction progressiste. J’affirme en outre que tous les grands peintres de tous les temps témoignent par leurs oeuvres de leur connaissance supérieure de l’essence de la peinture et de l’art qu’aurait, seul, dégagée le XX ième siècle au terme d’une évolution linéaire. Tout au contraire, l’exploration, disons méthodique, par les artistes du XX ième siècle des éléments de l’œuvre (formes, couleurs, matières, formats, support, rapport, décor, etc.) a bien souvent appauvri l’art pour aboutir à l’impasse minimaliste ou conceptuelle dans laquelle il s’évapore totalement. Ces recherches n’ont donné des oeuvres fortes que dans la mesure où elles étaient conduites par des artistes au génie personnel unique et universel. Elles ont surtout le mérite de nous montrer à quels points les maîtres de tous les âges maîtrisaient tous ces éléments qui, considérés isolément dans leurs oeuvres nous paraissent surpasser bien des explorations contemporaines dont ils sont pourtant l’unique propos.
Chaque tableau, en déconstruisant la peinture, nous conduit à reconstruire notre vision des oeuvres et du monde, à jouir à l’infini des richesses ainsi redécouvertes.

Question n°39
Vous pouvez poser des questions si vous désirez ?
À quelle fin ?




Les larmes disent vrai. Huile sur toile.1997


Question n°40
Je suis tout à fait d’accord, mais...« La jeunesse est une ivresse continuelle : c’est la fièvre de la raison. »
Ainsi, je termine par cette note subsidiaire :« L’art ne peut être chaste, ou alors ce n’est pas de l’art ». C’est de Picasso. Qu’en dites-vous ?
L’époque prépare et annonce régulièrement d’ailleurs la mort de l’art c’est-à-dire la disparition de l’homme. Picasso brise les oeillères d’un art d’époque pour rouvrir l’époque de l’art c’est-à-dire l’ouverture au temps propre de l’œuvre d’art... C’est cela l’ivresse continuelle de la jeunesse, celle qui n’a pas d’âge, celle qui ne meurt pas...

Texte : Questions Patrick Amine Réponses : Robert Empain. 1997
Illustration : Igitur. Huile sur bois & Les larmes disent vrai, huile sur toile. Robert Empain. 1997

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