dimanche 26 avril 2015

La fureur du Prince


Grâce à Thierry Berlanda

Alors que je terminais la lecture de La fureur du Prince, le dernier roman paru et le second tome de la trilogie de Thierry Berlanda, j’apprenais que quelques jours après sa parution la version brochée de ce livre était déjà en rupture de stock ! Cela ne m'étonna pas de ce roman magistral, qui, non content de nous captiver du début à la fin, agite en nos âmes bouleversées des choses cachées depuis la fondation du monde, selon la formule de l’évangéliste Matthieu. 

Je ne suis ni critique littéraire ni expert en littérature policière, mais j’en ai assez lue et vue adaptée à l’écran,  pour dire que Thierry Berlanda nous distille livre après livre un genre subtil de roman noir à la fois philosophique, mythique et alchimique. 

Dans un genre romanesque qui a donné tant d’oeuvres extraordinaires à la littérature, au cinéma et à la télévision, mais qui, comme tant de choses de nos jours, tend à s’épuiser dans le maniérisme et la surexploitation commerciale, il est rare de voir se marier avec art les ingrédients obligatoires du genre : intrigue savante, criminels diaboliques ou psychopathes, enquêteurs géniaux, atrocités inédites, rebondissements inattendus, suspens haletant etc, avec une écriture documentée et même érudite, un style aussi vif que ciselé, et surtout avec la langue inouïe que Thierry Berlanda nous fait entendre depuis Tempête sur Nogales, un roman antérieur à cette trilogie. Mais à toutes ces qualités rares, il faut ajouter l’empathie réelle et communicative - communicative parce que réelle - de l’auteur pour des personnages qui prennent chair par son verbe, y compris son héros criminel, pour lequel l’auteur semble lui aussi éprouver une troublante fascination.

Ce héros, un Prince dont on va connaître la fureur, est d’abord un enfant, un prince déchu de ses titres héréditaires à la mort de son père, un roi assassiné dans son palais lors des soulèvements populaires de la révolution iranienne. Le prince orphelin, exilé à Paris avec sa mère, une danseuse devenue prostituée, grandit dans la honte et le ressentiment. Ruminant sa vengeance et le retour de sa puissance perdue, le Prince devenu adulte sombre dans un délire et une rage qui le poussent au meurtre de sa mère qui, réduite à la misère, songeait à vendre le précieux Insigne royal de son fils, la preuve de ses origines royales.
Une telle âme en fureur dans un corps rugissant on l’aurait dite autrefois possédée du démon. De nos jours, où l’on ne croit plus ni à Dieu ni à Diable, on diagnostique un psychopathe. Quoiqu’il en soit, notre Prince délirant se lance dans une série de meurtres rituels macabres, sensée régénérer sa condition royale, qui va plonger la France entière, presse, police, institutions pénitencières et psychiatriques, ainsi que les lecteurs de Thierry Berlanda, dans une fascination à la fois révulsante et délectable. 
Voilà donc l’alchimie de Thierry Berlanda, son oeuvre au noir dirais-je, avec laquelle il entend chauffer à blanc notre fascination immémoriale pour le crime et la mort pour en sonder la cause cachée et provoquer, peut-être, une catharsis, une apocalypse, une révélation, une transmutation salvatrice.


La fureur du Prince, le second tome de la trilogie
de Thierry Berlanda, fait suite à L'insigne du Boiteux
parus chez NL

Le troisième tome est a paraître

Cette cause cachée, le philosophe Thierry Berlanda la connaît aussi parfaitement que son Prince l’ignore et s’en trouve ainsi possédé. Si on la dit cachée cette cause c’est en vérité que nous préférons nous la cacher alors même qu’elle fonde notre humaine condition et nos civilisations mortelles, nous poussant à nous entretuer depuis la fondation du monde, à venger nos crimes par d’autres crimes, nous maintenant dans une culpabilité indicible, nous faisant causer dans le vide et errer dans la nuit, alimentant nos manques à être et nous persuadant que nous sommes jetés là pour la mort. 

Et cette cause n’est autre que le meurtre perpétuel de l’homme par lui-même. 

Voilà dite l’inaudible cause ! Voilà rappelé ce que les mythes ne cessent de nous raconter, ce que les éveillés, les envoyés du Ciel, prophètes, apôtres, mystiques, poètes, écrivains, artistes, et nombre de penseurs inspirés, ne cessent de vouloir faire entendre aux sourds volontaires que nous sommes, qui s’empressent de jeter ces véridiques aux oubliettes, voire même, comme cela arriva à Celui qui nous les envoya et qui vint en Personne, d’être crucifié et de ressusciter pour nous ouvrir les yeux et les oreilles. Celui qui a dit : « Ce monde passera, mes paroles ne passeront pas. » 



Homme dévoré par le Serpent. 1992


Si donc, en ces temps absurdes, le philosophe et romancier Thierry Berlanda convoque un Prince criminel pyschopathe dans une trilogie exemplaire c’est évidemment pour sonder en son âme malade la cause cachée à l’origine du mal, pour démasquer en lui un autre Prince, plus ancien, plus malin, celui que nous révèle la Genèse par exemple comme Prince du mensonge et Principe de notre monde. Ce Prince, qui a été reconnu par les meilleurs enquêteurs sous de multiples identités : Lucifer, Serpent, Satan, Malin, Adversaire, Séparateur, Diable, Belzébuth, Ahriman, Léviathan, est partout et toujours l’Ennemi Numéro 1 des vivants, toujours à la manoeuvre en chacun et en tous depuis l’origine, depuis Adam et Eve, parents archétypes de l’humanité, qu’il trompa et poussa à la mort, depuis Caïn, leur fils, qu’il posséda et poussa au meurtre de son frère Abel, et ainsi de suite de ses oeuvres interminables.
Ce que nous dit ce Prince du mensonge pour nous rouler à chaque coup dans son Enfer est parfaitement connu : « …mangez donc du fruit de l’Arbre de la Vie, chers enfants, vous n’en mourez pas, vous serez comme Elohim, connaissant le bien et le mal… » 
Autrement dit : gentils humains, vous êtes libres de prendre le pouvoir, de vous faire un monde à vous et d’y régner à jamais ! Passez-vous donc du Bon Dieu et de son Fils, de ce Je suis qui Je serai et de ses lois impossibles, devenez des princes, des dieux à perpétuité en vous appropriant la vie et ses pouvoirs, la votre de vie comme celles de vos semblables et faites de tous et tout les objets de vos jouissances. Vous ne mourez pas du tout, vous vivrez éternellement sous le règne de vos désirs.
Et nous avons cru ce Prince et nous le croyons assez pour en faire le Roi de nos âmes où il instille son Principe mortel : Tu n’as nul besoin de croître dans la connaissance de la Vie, nul besoin de donner ce que tu as déjà, il te suffit de n’aimer que toi, il te suffit de prendre tout pour toi et de tout consommer.
Très fort le Prince !


Caïn. 1996


C’est pourquoi face à ce Prince déchu possédé jusqu’à la moelle par le Principe meurtrier, qui le pousse à tenir pour rien la vie de ses semblables, Thierry Berlanda pose Jeanne, une jeune femme spécialiste de l’Iran, consultée par les enquêteurs, une maman qui aime son fils Léo plus qu’elle même. 
Jeanne, à la fin du premier tome se retrouve face à l’Ennemi qu’elle pourchassait. A ce moment précis, Jeanne découvre en elle une énergie inconnue qui la sauvera des griffes du Prince diabolique, elle et son fils. De même, au terme du second tome, alors que le Prince s’est évadé de son asile psychiatrique, une forteresse dernier cri qu’il a réduit en passoire sanglante, Jeanne se trouve une nouvelle fois face à face avec lui.  Voici ce passage : « … Puis elle a grimpé les marches du perron à quatre pattes, lentement mais sans renoncer, bien que tous ses membres s’y soient refusés.  Il faut ! Il faut ! C’est à moi de faire ça !  Maintenant, elle est rencognée contre la double baie en haut du perron, couchée sur le ventre, enfoncée dans le sol si elle avait pu. Elle est pétrifiée de froid, mais ne le ressent plus. La peur, si. Ce n’est plus une peur qui lui ôte tout courage, comme les phobies qui la paralysaient jusqu’à récemment et l’empêchaient d’agir et même de penser. C’est une peur qui, au contraire, le mobilise contre ce qui la cause, comme lorsqu’elle avait lutté pour protéger Léo, l’hiver dernier, dans l’appartement de Paul. Et cette peur là, elle sait bien que ce ne sont pas deux hommes qui se battent dans un salon qui peuvent lui provoquer. Non, cette peur-là vient la cueillir enfant dans son lit et la ramène à ce qui n’a aucune consolation dans ce monde. Elle est le signe de ce qui se déverse à gros bouillons au fond du coeur des hommes, dans l’âme acharnée de Caïn, depuis un passé qui ne passe jamais, bien qu’on le croie cadenassé sous le socle de la civilisation, risettes et convenances, mais qui peut faire brèche à tout moment : l’énergie noire.  Yeux grands ouverts, Jeanne se laisse envahir par des images de Léo, aussi de Paul, de leurs visages doux, de leurs décollages à plein régime quand ils se moquent d’elle parce qu’elle a employé un mot de plus de trois syllabes, et elle se dit que si elle doit mourir maintenant, ce sera dans le souvenir de leurs rires. » pages 278 et 279. Et un peu plus loin, page 281 : « Jeanne est à terre à ses pieds. Il n’a pas l’insigne ! Il ne me tuera pas ! "Tu ne me tueras pas, Prince Akhavan ! " Jeanne se redresse et fait face. Et c’est comme tenir tête à la soufflance d’un réacteur. "Sans alamat é ma’loul, tu ne pourrais renaître au sein d’une autre mère !" »  

Voici nommée « énergie noire » la cause cachée et inaudible du mal, le Principe malin et immémorial qui possède et pousse tous les Caïn du monde à tuer leurs semblables, à perpétuer ainsi leur propre meurtre, à s’exiler indéfiniment de l’Eden, qui est la connaissance et la jouissance de la Vie éternelle, pour tomber dans le cercle des princes malades de la mort.
Cette énergie noire, folle et furieuse, et la peur qu’elle suscite en nous dès l’enfance, est, nous dit l’auteur « sans consolation en ce monde » et « elle peut faire brèche à tout moment en chacun de nous ». Pourtant, Jeanne face à l’énergie noire du Prince, qui est sa fureur, parvient à dépasser sa peur pour retrouver cette autre énergie qui l’avait déjà sauvée lors du premier face à face avec lui. Relisons ce passage où il est dit comment elle y parvient : «  Jeanne se laisse envahir par des images de Léo, aussi de Paul, de leurs visages doux, de leurs déconnages à plein régime quand ils se moquent d’elle parce qu’elle a employé un mot de plus de trois syllabes, et elle se dit que si elle doit mourir maintenant, ce sera dans le souvenir de leurs rires. » 

Ce passage est à mon sens le passage secret de ce livre. Ce passage s’ouvrira à ceux, plus nombreux qu’on ne le pense, qui s’y sont déjà avancé quelque peu. Entrons dans ce passage et écoutons son secret : pour vaincre l’énergie noire, la fureur du Prince qui nous possède et nous pousse au meurtre incessant de nous-mêmes, il faut retrouver comme Jeanne l’énergie de l’humble amour. L’humble amour nous conduit à la Source cachée qui nous cause, qui nous veut vivants et non morts : la Source de Amour infini de la Vie. L’Amour de la Vie est infini parce qu’il est assez humble pour se donner à nous, pour venir et revenir sans cesse en nous qui ne serions pas sans lui. Oui, en vérité, la Vie nous aime malgré notre prétention à vouloir nous passer d’elle, malgré notre obstination à lui préférer la noirceur de l’oubli et l’énergie noire du non-amour, la maladie passagère de la mort.

Grâce à de tels passages des livres peuvent nous délivrer du monde absurde dans lequel nous croyons être jetés à jamais. Alors que les concepts savants et les brillantes démonstrations échouent à nous toucher là où ça fait mal, là où est le mal, les vrais romans murmurent à nos coeurs des choses cachées depuis la fondation du monde, et révèlent aux petits ce qui demeure caché aux Sages et aux Princes de ce monde.

Grâce à Thierry Berlanda, le philosophe qui s’est fait romancier pour que dans les rugissements du Prince de ce monde nous entendions murmurer la Vie dans le coeur de Jeanne.  
 


Texte, illustrations de Robert Empain


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