dimanche 19 avril 2015

Le combat spirituel de Salvador Dali


 Grâce à toi Salvador Dali


par Robert Empain



Autoportrait mou au lard grillé. 1941



Salvador !

Figueras est à une demi heure d’ici. Une visite à Salvador Dali en son nouveau Musée s’impose donc.
Pas de doute, pour Dali le visible est pourri. Sa vision paranoïaque-critique, semble frappée d’une haine inquiète du visible.  Le monde ? Hypocrite trompeur, halluciné. Mais aussi farce miraculeuse.
La vue ? Un leurre. La réalité ? Un simulacre terrible, grotesque. Ce qui fascine Dali : « ...le grouillement des larves et des mouches ivres sur la putréfaction d’un cadavre…» Un âne pourri est à ses yeux « ...le reflet aveuglant et dur de nouvelles pierres précieuses. » Pour Salvador Dali la mort se repaît perpétuellement du monde et se mue en « un mirage miroitant, fallacieux, mais jouissant. »

Je ressens ce que Dali a pu éprouver en me remémorant une expérience de mon enfance. Je devais avoir six ans quand, par un après-midi d’été,  je trouvai, dans l'herbe haute du jardin d’une église, un oiseau mort. Je le retournai avec une branche et je découvris, en sursautant d'horreur et de dégoût, que par dessous il était dévoré par une multitude de petits vers grouillants ! Je revois et je revis l’immonde se jeter dans mes yeux comme il a du se jeter dans les yeux de Dali. Je découvris à ce moment précis, moi aussi, la dévoration cachée derrière les apparences trompeuses du monde, et cela d’autant plus que l'oiseau semblait intact à première vue. J’en ai à nouveau le haut le coeur, comme si les vers dévoraient mon estomac d'enfant, et j’imagine Salvador blême comme moi, frappé de ce même dégoût, saisit d’effroi lui aussi par le secret du monde.

Seulement, le dégoût du grouillant, de la mort carnivore,  vivante donc, se mêlent, chez Dali, d’une appétence pour le morbide (que je n’ai pas), mais encore d’une salutaire mise à distance humoristique qu’il est rare de posséder à ce degré. Il me semble que cette répugnance fut la scène fondatrice d'où toute sa peinture sortira et que ses peintures sont les seules, à ma connaissance, à produire à la fois le dégoût physique et l’éclat de rire salvateur.



Deux figures sur une plage. Les désirs inassouvis.1928


Son obsession de la perfection technique est d'ailleurs mise au service du but suprême du peintre qui est selon Dali d’atteindre « ... l’opalescence des couleurs qui fait que même les bruns de la terre la plus ammoniacale semblent s’enfiévrer de l’argent des grisailles, et les noirs profonds  et pourrissants  deviennent diamantins. » L’énigme de la matière organique résidant dans « le coefficient de viscosité divine » la peinture à l’huile et son extraordinaire viscosité matérielle, sa malléabilité gluante, sa soumission pâteuse, sa fluide transparence charnelle, serviront idéalement la cause des nouvelles images peintes, qui visent « en suivant le libre penchant du désir, à déployer leur activité mortelle et à contribuer à la ruine de la réalité, au profit de tout ce qui, à travers les infâmes et abominables idéaux de tous ordres, esthétiques, humanitaires, philosophiques etc, nous ramènent aux sources claires de la masturbation, de l’exhibitionnisme, du crime, de l’amour. » 
Cette prophétie surréaliste datée de 1931 a opéré depuis un vaste passage à l’acte dans la société universelle des images et des leurres, celle-ci rivant désormais tout un chacun à la place du voyeur pornographe, adorateur de la mort grouillante en direct.
Je pense, ne me fiant qu’à moi-même et non plus à ses déclarations volontairement outrancières, que les images peintes par Dali, que je distingue de véritables tableaux,  ont le mérite de démontrer le mensonge, non pas du réel ou de la réalité, mais de toute image, de toute forme de représentation, de toute idéalité, qui, réflexives, spéculaires par définition, sont toujours trompeuses, médusantes, morcelantes et ainsi potentiellement schizoïdes et pathogènes.



L’âne pourri.1928



L'œil morbide, analytique et avide de Dali, frappé de dégoût et de nausée, contamine son style. Ses images qui veulent démasquer la duplicité du monde et de ses représentations sont ainsi doubles, triples, quadruples, kaléidoscopiques, et piégées, cryptées, visqueuses, empoissonnées, dégoûtantes, diluantes, nauséeuses elles aussi car elles veulent mettre en péril par le dégoût et la nausée notre crédulité béate, nos fictions scopiques, la façon projective et constante que nous avons de fabriquer notre vision de la réalité et de nous y engluer.
Ce que dénoncent par anticipation les images peintes à la perfection par Dali c’est la façon dont le vingtième siècle allait amplifier jusqu'à la folie la puissance mensongère de l’image pour en venir à falsifier totalement la vérité du monde, comme celle des hommes et de la vie.
Mais chez Dali le délire humoristique l’emporte sur le didactique : ciels, nuages, rochers, plages, corps, visages, barques, branchages, horloges, montres, bref, tout vient fondre dans la fournaise d’une apocalyptique digestion gluante. La matière, l'espace, le temps, les vivants se dissolvent sous l’effet du pinceau infernal du démiurge Salvador.


L’image disparait. 1938



Il y a dans son oeuvre un diagnostic prophétique, une démonstration magistrale par la psychose expérimentale, sa fameuse méthode de paranoïa critique, de la psychose générale et caractérisée de notre époque par laquelle toute réalité vivante se dissout sous l’œil acide, fictif et tyrannique du temps, le temps dévorant des horloges, le temps oppressant des machines, le temps irréel dans lequel aucune vie humaine ne peut vivre.

Dans L’Angélus de Millet, Dali voit « l’oeuvre picturale la plus troublante, la plus énigmatique, la plus dense, la plus riche en pensées inconscientes qui ait  jamais été » mais aussi « un temps ossifié ». Pourtant, il s'agit dans ce tableau de Millet de célébrer l'Annonciation, le Salut de l’Ange Gabriel à la Vierge Marie, le moment où la grâce divine opère l’incarnation du Verbe, du Vivant Amour dans la matrice de Marie, et par elle en toute chair humaine exilée en ce monde ; la venue du Fils de l'Homme qui vient pour vaincre la mort et ressusciter les hommes... Mais Dali ne voit pas dans L'Angélus l'heure de l'Annonciation, il voit l'heure tragique de la mort du Christ sur la croix !  La cloche de l'Angélus sonne pour lui le rappel terrible de l'heure de la mort de Dieu, le moment où le soleil a suspendu sa course, où le temps s’est ossifié en effet, et où la vérité a éclaté à la face du monde, où les voiles du Temps et du Temple se sont déchirés, où les corps se sont pétrifiés, où le Fils de Dieu est descendu aux enfers non ici pour vaincre la mort mais pour y jeter au feu infernal, et les faire fondre, les chairs coupables !
Mais Dali analyse son angoisse et exprime clairement son surgissement, car c'est dans « l’apparition de l’image de L’Angélus » qu'il voit « jaillir le drame insoupçonnable, caché sous les apparences les plus hypocrites du monde, dans le simulacre obsessif énigmatique et menaçant d’une soi-disant prière crépusculaire. » 


A travers ce tableau et tout tableau, ce qui menace Dali et avec lui tous les vivants c'est donc bien l’image ! L'apparition de l'image comme telle, car l'image de L'Angélus de Millet est ici l'image par excellence, l'image prototype, l'image à l'image de toutes les images, une image qui à l'époque de Dali était encore accrochée partout dans les cuisines et les classes d'école en Espagne pour rappeler à tous, selon lui, l'instant de la mort de Dieu. 

Cette image comme toute image est morte, elle arrête la vie et le monde, elle le tue et elle le montre. Elle montre des corps humains pétrifiés dans un monde pétrifié à l'heure où sonne la mort de Dieu. Mais plus encore : si de « l’apparition de l’image de L’Angélus » jaillit « le drame insoupçonnable caché sous les apparences hypocrites du monde » c’est que pour Dali, le monde est une représentation hypocrite, une illusion, une tromperie, une menace, une image mortelle. Car le monde et ses apparences sont aux mains du Prince, du principe trompeur qui est pour Dali l'Ange de la mort.
Tout le travail créateur de Dali est un combat spirituel dans lequel il va affronter l'épouvante. Car Dali va descendre dans son propre enfer intérieur pour faire face à ses angoisses, à ses démons, à ses monstres, pour les dévisager et les vaincre sur son terrain, la peinture paranoïaque critique. Ses tableaux vont amener dans la lumière le pouvoir chimérique des ténèbres, le pouvoir illusoire de l'imaginaire et la puissance de captation de l’image en tant que mort qui nous regarde.
L’artiste ne doit pas s’égarer du côté de l’image qui devient fatalement idole et l’idole est un objet satanique qui prend des formes toujours nouvelles pour nous tromper, nous assujettir et nous tuer spirituellement.
Mais Dali fait exception  et magistralement!
En exagérant à la perfection la mécanique trompeuse qui est à l'oeuvre, en retournant l'horreur en humour, en soignant le mal par le mal, il nous démontre comment l’image nous maintient sous son regard mortel et il lui arrache son masque.
Cela étant, il reste que ce regard n’est jamais celui de l’image ni celui du monde, car une image n'a pas de regard et le monde ne voit rien. Une image n'a aucun pouvoir sinon celui que nous lui prêtons. Son pouvoir est celui de notre propre regard déformé, de notre désir détourné, pétri de nos angoisses, de nos phobies, de nos délires imaginaires, irréels que nous projetons au dehors, dans l’image précisément, dans le monde que nous imaginons et que nous prenons pour la réalité véritable. Ainsi, les œuvres cauchemardesques, les déclarations outrancières et l’humour dévastateur et salvateur de Dali nous sauve de l'image tout en le sauvant lui-même. Dans ce combat livré dans les profondeurs des leurres, Dali est devenu son Nom : Salvador !



Deux morceaux de pain exprimant le sentiment de l’amour. 1940




Cher Salvador, tu es le Pape des ânes pourris, des montres molles et des âmes confondues. À coups de moustaches tu me remets les yeux en place. Je prends note avant de partir de ton précieux Secret Numéro 50 qui prouve que tu as trouvé au fond de ton enfer l'Ange Gabriel en personne : « Le peintre doit laisser un ange guider sa main afin de gagner l’immortalité. »  J’emporte ton rire salvateur et je te pique au passage quelques titres de tableaux pour les enfiler comme des perles sur le fil d’une phrase limpide :  « L’Âne pourri chair de poule inaugurale ossification matinale oreille du pape toréador hallucinogène sardane pentagonale autoportrait mou au lard grillé spectre de Vermeer pouvant être utilisé comme table tête de mort sodomisant un piano à  queue...»  





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Illustrations : tableaux de Salvador choisis sur le site du Musée Gala Salvador Dali de Figueras, à la page Catalgoue raisonné

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