jeudi 10 novembre 2016

La Nuit du Sacre et le Jour de la Résurrection


Grâce à Thierry Berlanda poète


Parution de 

La Nuit du Sacre 

Tome III  d’une trilogie comprenant 
I L’Insigne du Boiteux  et II La Fureur du Prince





Parmi les vivants seul l’homme possède le privilège, le pouvoir miraculeux de nommer ce qu'il voit, ce qu'il sent, ce qu'il éprouve, ce qu'il pense, ce qu'il désire, ce qu'il aime, ce qu’il est, ce qu'il craint, ce qui le tourmente, ce qu'il hait, ce qui l’accuse, ce qui le tue et plus rarement ce qui le fait tuer et ce qui le fait vivre. Mais ce privilège de nommer, d’où nous vient-il ? Non pas seulement d’être des créatures vivantes mais d’être des hommes vivants dotés d’un corps, d’une âme et d’un esprit capable de connaître, à savoir de naître par la connaissance spirituelle à ce que nous sommes en vérité. 

C’est en ce sens que tout homme est par naissance un poète destiné à la connaissance qui consiste à nommer le créé et l’incréé, le visible et l’invisible, l’innomé et l’innommable, en lui et hors de lui ; ce que savaient Baudelaire et Rimbaud qui diront que le poète devra « plonger au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ! » Mieux encore, oserai-je ajouter, pour devenir nouveau, pour faire de l’Inconnu qu’il était à lui-même la personne nouvelle qu’il est devenu en la nommant, en la connaissant en lui. Et le poète qui se connaît peut dire alors : Je suis celui que je suis, celui à qui le Vivant a donné son Nom et le pouvoir de nommer. Et cette vocation de l’homme nous est révélée par le premier poète, l’auteur de La Genèse, le premier Livre de la Bible.

J’ai déjà parlé de La Genèse dans une note de lecture précédente dédiée aux deux premiers tomes de ce thriller de Thierry Berlanda, L’insigne du Boiteux et La Fureur du Prince, car si La Genèse est un mythe, une cosmologie, un poème, le récit inouï de notre venue dans la Vie, elle est aussi le récit d’un meurtre, le premier meurtre, le meurtre fondateur et répété, oublié et innommé : le meurtre originel et perpétuel de l'homme par lui-même. Le Livre des livres, le Livre source apparaissant alors comme le premier roman noir, le premier thriller de tous les temps auquel tous les autres puisent continuellement, consciemment ou non.




Jeune homme au Serpent. 2010



Le meurtre originel et perpétuel de l’homme par lui-même nous jette constamment dans un monde où nous imaginons vivre et mourir alors que nous ne faisons qu’y exister pour muter. Ce meurtre fait du poète de Dieu que nous sommes un parlant qui prononce dans le monde des mots et des formules vides et fabrique des objets inanimés, des idoles sans vie et des robots qui la singe. Un être pour la mort donc, comme le dit la philosophie dominante, un révolté, un égaré, un exilé de lui-même en vérité qui se trouve pris dans la série interminable de meurtres dont il est à la fois le coupable et la victime, qu’il commet alors qu’il en a oublié le mobile et le souvenir qu’il a jetés ensemble quelque part au fond de l’Inconnu. 
Un Inconnu, un Ailleurs oublié dans lequel de rares poètes comme Thierry Berlanda ne cessent de plonger pour retrouver le Toujours Nouveau et le rendre aux humains dans de nouveaux livres.  

Mais lisons ce que dit Thierry Berlanda de ses nouveaux livres : « Par essence, tout roman (thriller ou pas), relève du genre fantastique, en ce qu’il décrit une réalité à la fois moins prosaïque que le quotidien, mais qui doit être tramée dans ce quotidien. Le quotidien n’est pas celui des décors ou des autres éléments impersonnels de la vie : il est la Vie vécue elle-même. Peiner en montant un escalier, sourire quand le vent essaie de me voler mon chapeau, retirer un caillou de ma chaussure, avoir envie d’une part de pastèque, etc… Et c’est dans cette quotidienneté fourmillant de mille épisodes fugaces, dans la chair même où tous les sentiments, grands et petits, sont éprouvés, que l’extraordinaire va avoir lieu. Si ce principe n’est pas respecté, il n’y a pas de roman. En l’occurrence, dans mon roman, c’est par effraction, violemment, que l’extraordinaire va entrer dans le quotidien. 
Et plus loin dans le même entretien : « Provoquer la collision de l’élément d’étrangeté et de l’élément de quotidienneté est une de mes raisons d’avoir choisi un personnage de criminel complètement exotique, aussi bien par ses origines (il s’agit d’un prince Iranien) que par sa structure psychique vraiment catastrophique… J’organise donc une rencontre explosive entre d’une part une jeune femme intelligente, rationnelle, angoissée, jolie, parisienne et mère d’un petit garçon, et d’autre part un homme avec une idée fixe, absolument déterminé et sûr de soi, au visage abimé, d’origine persane et qui est fasciné par les petits garçons, dont il fait les personnages principaux de ses rituels meurtriers. » Et en conclusion : « Quant à « l’ailleurs » où le lecteur veut être emporté, charge à l’écrivain de lui montrer qu’un roman n’est pas fait pour le dépayser, mais pour le «repayser », c’est-à-dire pour le ramener chez lui, pour le remettre dans l’axe de son propre Soi, et faire en sorte que ce soit toutes les vanités du monde ordinaire qui lui paraissent dérisoires. Cela aussi, cette sorte de libération, fait partie de la promesse initiale de l’écrivain au lecteur. Dans les bons livres, elle est tenue. Dans les autres… »  
(je souligne )

Quoi qu'il écrive Thierry Berlanda donne à lire une langue à lui, inouïe, baroque, vive, tendre et sauvage, toujours précise, savante et brillante. Quelque soit l’histoire, ses romans nous prennent du début à la fin, ne cessant de monter en intensité et en acuité pour nous conduire là où il veut nous mener : au coeur tremblant de nous-mêmes, «dans l’axe de notre propre Soi», là où la Vie nous étreint pour se faire reconnaître et nous ressusciter.

Par «retour chez soi» et «axe de notre propre Soi» entendons donc résurrection de la Vie, étreinte avec le Toujours Nouveau, qui sont pour Thierry Berlanda «la promesse initiale de l’écrivain au lecteur». Ce n’est pas par hasard mais par une décision fondamentale que notre auteur place la résurrection au centre de sa trilogie. Mais voyons de quel genre de résurrection il s’agit dans un passage intense de La Nuit du Sacre, dans lequel Jeanne, l’héroïne, est prise une nouvelle fois au piège du Prince et de son rituel de résurrection : 
« Jeanne, elle, ne respire plus et sa chair s’émiette entre les parois de son con corps. Sentant qu’elle meure, elle réunit désespérément ses dernières forces. Se laisser tomber sur Aravahani, le bloquer peut-être une seconde ou deux en hurlant à Léo (son fils) de s’enfuir, voilà tout ce qu’elle peut. Les yeux bien ouverts jusqu’au plongeon dans la fournaise, les mâchoires serrées, elle s’apprête à frapper la tête d’Aravahani avec le trophée de ses pères en s’effondrant sur lui. Mais à cette milliseconde, la mécanique de son sacrifice se grippe. Jeanne bloque son geste et fait un effort pour retrouver l’équilibre  car un accroc vient de se produire dans la trame fatidique, quelque chose qu’elle n’identifie pas immédiatement. Des sons étonnants s’élèvent dans l’appartement. 
Le Prince paraît surpris, mais aussitôt il intègre joyeusement cette nouveauté dans le rituel. Aniela Idkowiak (une dame âgée que le Prince a prise en otage chez elle), premier prix du concours international Frédéric Chopin en 1961, s’est installée au piano. Est-elle plus intimidée que lorsque devant le président du jury Drzewiecki, elle avait joué la Polonaise Héroïque, et que ses doigts et tout son corps l’avait exécutée sans qu’elle n’ai fait rien d’autre pendant six minutes et 33 secondes, que se laisser traverser par l’esprit ? Elle joue, déroulant les arpèges où se fomente la colère des accords plaqués, dont la force anime le Prince d’une joie nouvelle, magnifique dans son coeur, hideuse pour ceux qui en sont témoins. « Ô trône de gloire et socle de Mon règne ! Ô alamat é ma’loul ! Ô sein de reine, ô ventre de ma mère, ouvre toi ! » page 222. 

Cette extraordinaire force qui surgit dans ce roman aux moments des plus grands périls pour s’opposer à la force qui tue - et que l’auteur appelle l’énergie noire dans La Fureur du Prince, le Tome II de cette trilogie - est la force même de la Vie.
La Vie qui nous donne de vivre à chaque instant, la Vie qui s’incarne en nous, la Vie qui donne à notre poète romancier d’incarner ses héros, de les faire vivre, et de faire trembler et jubiler ses lecteurs, la Vie qui soulève la vielle pianiste terrorisée, pour jouer Chopin alors que Jeanne semble condamnée. La Vie qui inspira à Chopin sa Polonaise héroïque, la Vie qui émane de sa musique et qui « anime le Prince d’une joie nouvelle, magnifique dans son coeur, hideuse pour ceux qui en sont témoins.» La Vie encore, aussi révoltant que cela paraisse aux égarés que nous sommes, qui anime et permet la rancoeur, la fureur et la folie criminelle du Prince déchu. La Vie qui donne chacun d’entre nous à lui-même qu’il soit un saint ou un assassin ! 



 La Polonaise héroïque de Chopin
par Arthur Rubinstein. 


Oui, car la Vie qui se donne, la Vie qui nous veut et nous aime, nous donne la liberté de l’oublier, de la nier, de la mépriser et de la retourner contre elle-même, pour, espérons-nous, la prendre pour nous seuls. Oui car, la Vie nous espère et nous pardonne et nous ressuscite. La Vie permet même aux égarés que nous sommes de singer sa propre résurrection dans un rituel satanique, par exemple, comme celui de ce Prince possédé que Thierry Berlanda place au centre de son roman comme Dieu place au centre de son Paradis un Serpent enroulé à l’Arbre de la Connaissance et de la Vie. 

Il y aurait encore beaucoup de choses essentielles à dire de ce roman, particulièrement de ce rituel de résurrection atroce, théâtralisé à l’extrême ici par Thierry Berlanda. 

Pour commencer, je ferai remarquer que cet extraordinaire rituel n’est pas aussi extraordinaire que l’auteur le pense, étant devenu le quotidien de quelques milliards d’humains plongés à tout moment dans leurs écrans sur lesquels des meurtres réels ou simulés, plus atroces les uns que les autres, sont commis par des milliers d’autres humains et défilent en différé sinon en direct. 
Ensuite, que tout meurtre, ritualisé, théâtralisé ou banalisé, répète le rituel originel et perpétuel que révèle La Genèse. Car le fond de tout meurtre est le désir trompeur que propose le Serpent à l’homme de devenir Dieu sans Dieu, de s’emparer de la vie pour lui seul, que cette vie soi la sienne ou de celle des autres. Ce dessein délirant est en passe de se réaliser avec ce que préparent les bio-technologies et le transhumanisme qui au lieu de s’emparer de la vie, nous enfermeront dans la mort éternelle.
Enfin, que tous ces délires d’immortalité et de résurrections, tous ces désirs insensés d’une toute puissance arrachée à la Vie, ne font qu’inverser naïvement et reporter indéfiniment notre véritable résurrection qui nous a été donnée une fois pour toutes par la grâce de la Vie en Personne, que nous pouvons nommer avec le Fils, Notre Père. Un Père qui n’a pas voulu que l’homme se perde dans une mort éternelle et qui s’est fait homme par son Fils pour que l’homme se fasse Dieu. 

Notre Incarnation et notre Résurrection ont déjà eu lieu en Jésus-Christ. Nous pouvons les recevoir par la voie la plus assurée, la plus simple et la plus belle qui soit : la grâce et l’amour de la Vie en nous et en tous.    



Ne me retiens pas
je ne suis pas encore monté vers le Père.
2015



   Texte, collage et tableaux de Robert Empain

2 commentaires:

  1. Sublime lecture, qui m'émeut, au sens propre du terme, chaque fois que je m'y plonge. Prescience aussi, de Robert Empain, qui déduit de mes romans actuellement disponibles, l'essentiel de celui qui paraîtra bientôt... Robert, le voyant, au sens où Rimbaud l'entendait.

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    1. Avec le Fils nous savons que "Personne n'est monté au ciel, si ce n'est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est dans le ciel " Jean 3,13.
      Cette parole du Christ montre la voie et rappelle la vocation de tous les fils dans le Fils, car c'est du fond des ténèbres - à savoir de l'oubli de la Vie - que nous pouvons remonter au Ciel - à savoir la Vie éternelle - en nous retournant volontairement vers son Donateur, — le Père - en ressuscitant par et avec Lui, le Fils.
      Voilà la Sagesse divine qui nous est révélée, celle que voit et vit l'artiste véridique, celle dont il témoinge dans ses oeuvres... Grâce à toi Thierry Berlanda.

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