jeudi 10 août 2017

Tout comme le jour naît de la nuit


Grâce à toi George Frideric Handel


Extrait de Ad Imaginen Dei 1 L'oeuvre invisible 

par Robert Empain



Pages 22 à 32 

Venise, opéra en plein air.
Embarquement avec Jade pour l’île San Giorgio Maggiore où nous allons voir ce soir, un oratorio de Haendel sur un livret de Milton : l’Allegro, il Penseroso ed il Moderato...

Traversée de la lagune. 
Cette ville soulève une ample respiration voyageuse, une sorte de panache conquérant, un contagieux désir de voiles et d’intelligence fluide…
- Quelques semaines de navigation solitaire dans cette vaste œuvre d’art vivante, dis-je, devrait valoir quelques années de galère sur un divan. Ici, les névroses pourraient bien prendre un peu de large et les corps se dénouer pour de bon. Non ? 
- Mauvais pour les affaires, chut ! Pas un mot, dit Jade, rire au vent. L’Île s’appelait l’Ile des cyprès, poursuit-elle. Au quatorzième siècle, des Bénédictins y fondent un monastère où ils accumulent des trésors : bibliothèque, objets d’art, tableaux fabuleux. Mais ensuite tout est dispersé. Depuis une trentaine d’années, la Fondazione Giorgio Cini rassemble les ouvrages dispersés, organise des expositions, des congrès, des concerts de haut vol. Le lieu est devenu un haut lieu de la pensée...
- Bigre, me voilà prévenu !

Nous approchons de l’île. Des embarcations de toutes sortes strient de raies blanches et violettes la vaste poche verte utérine de la lagune. Autant de coup de couteaux  dans un vaste Fontana liquide.
- Songe aux millions de voyages, de traversées en tous sens qu’a connus cette lagune depuis des siècles, dis-je. Imagine une Nativité flottant vers San Giorgio, une Assomption mettant le cap sur la Salute, une Annonciation levant la voile sur les Giardini, la Tempête de Giorgione voguant sur une mer houleuse, le Chimpanzé de Bacon se dandinant avec son cercueil sur une gondole vers le cimetière San Michèle, les Chevaux d’or de la basilique remontant le Canal Grande à la nage... Bref, toute cette ville navire larguant les amarres pour Naples, Barcelone, Bordeaux, la Chine...l’Amérique… Non ! Oublie l’Amérique… ils en feraient une sorte de Gondoland ridicule !
- Par contre, dit Jade, je verrais bien pour la Biennale de Venise ta flottille de chefs-d’œuvre reconstituée, tous ces tableaux naviguant, ces sculptures prenant la mer, voguant en tous sens d’une île à l’autre.
Nous accostons sur l’île San Giorgio. Vue imprenable sur le Musée Armada et sur la flottille de chefs-d’œuvres dores et déjà réalisée par des générations de Doges, sages commissaires d'expositions d’avant-garde et avant l’heure.

Sur le large ponton de l’esplanade l’église San Giorgio offre sa façade au vent du large, une grand-voile tendue aux navigateurs de l’âme.

L’intérieur est une vaste épure de pierre qui renvoie en échos le chuchotement de nos voix... 
- Ce lieu, dis-je, est tout entier construit pour que le moindre regard, le moindre soupir s'élèvent vers le divin. Imagine comment doivent résonner ici les musiques de Monteverdi ou de Vivaldi...

Tout imprégnés de cette beauté céleste, nous marchons d'un pas léger sur le chemin du Théâtre de verdure, situé à l’intérieur de l'île.
- Autrefois, avant la Renaissance, dans les cathédrales, les églises, les chapelles, sculptures, fresques, peintures, musiques, bref, tous ces les chef-d’œuvres de l'art chrétien, étaient des actes de foi. Des actes qui ne se voulaient pas des œuvres d'art au sens où nous l’entendons, mais des intermédiaires entre l'humain et le divin, des porteurs de la Bonne Nouvelle, des media spirituels pourrait-on dire ! Seulement, à la différence de nos média modernes, ces media spirituels ne cherchent pas à distraire, ni à vendre quoi que ce soit, ni à faire de l'art pour l'art, ni à entrer dans l’histoire, ils visent plus haut et au plus profond, ils veulent nous élever et nous relier au plus intime de nous-mêmes, dans l’invisible, dans le mystère même du christianisme, qui est celui de l’Incarnation de la Vie en l’homme. Ce que nous appelons encore art sacré est fait de choses humbles ou merveilleuses créées par des hommes inspirés par l’Esprit, des hommes qui ne prétendaient même pas être les auteurs de ces œuvres admirables qui n’étaient pour eux que les reflets de la création divine, cherchant la ressemblance de Dieu. Ces œuvres sont religieuses car elles nous relient au secret qui est en nous : l’Esprit de Dieu. Comment ? Je l’ignore et c’est un mystère, celui de l’art justement, au sens d’un savoir-faire maîtrisé du dehors et abandonné au-dedans au Souffle de l’Esprit. Pourtant, cela semble si simple quand on écoute la musique de Bach ou de Mozart, ou que l’on regarde ici les tableaux à l'Académia : car c'est en nous faisant jouir que ces œuvres parviennent à agir sur nos vies. Jouir oui, dans le sens d’ éprouver la joie, la jouissance l'élan, l'ivresse et la peine et la douleur de vivre. Car c’est un miracle d'éprouver tout ce que nous éprouvons, un miracle, un don, une grâce que nous recevons d'un Dieu qui est la vie même et qui nous la donne en vue d’une vie éternelle.
- Tu es un vrai fervent, me dit Jade. Et je pense comme toi que l'art chrétien cherchait et parvient à faire palpiter dans la matière le mystère de l'incarnation et cela sans doute pour nous ouvrir à une jouissance perdue. D’ailleurs, ceux qui pensent que le christianisme condamne la jouissance et la joie de vivre dans un corps se trompent du tout au tout, ils feraient bien de faire un stage prolongé en Italie où ils prendraient des leçons de jouissance et d'incarnation du Verbe dans les corps !
- Oui, tant que l’on n’a pas vécu cette joie on ne peut rien en savoir et ce n'est pas les guides et les livres d’histoire qui aideront...
- C'est un abîme en effet qui sépare de telles œuvres, théophaniques, des œuvres à très faible intensité de l'art et des media d'aujourd'hui...

Dans le crépuscule, au-delà de San Giorgio, dix mille oiseaux noirs rassemblent leur vols et dessinent pour nous dans le bleu pâle orangé et nacré du ciel des flux, une ample nuée dansée absolument théophanique que nous contemplons en silence.

Nous pressons notre marche et Jade relance notre conversation.
- Notre civilisation occidentale est tellement imbue de ses progrès et de ses certitudes qu’elle ne croit plus qu'aux savoirs objectifs qu'elle produit. Persuadée de sa supériorité sur les civilisations traditionnelles, elle a totalement oublié que la psyché humaine, l’âme, est animée par un désir qui dépasse de beaucoup la puissance de ce monde. Ce Désir, tu peux l’appeler Dieu, Esprit, Verbe, Eros, Volonté, Dyonisos, Etre, Principe, Energie, ou encore Vie sans te tromper, moi je  l’appelle Désir, le Désir infini qui est la Réalité invisible, ou le Réel, voici encore deux noms possibles, en acte en toutes réalités. La pensée rationnelle, qui croit tout expliquer, tout maîtriser, tout prouver, ne cesse d’oublier et de nier ce Désir initial, cette Réalité première qui échappent à ses méthodes objectives. La science écartant le Désir qui anime l'âme, car elle ne peut le réduire à ses calculs, en oublie du même coup les affects, les émotions, les sensations, les sentiments, les passions, qui constituent le fond réel de la nature humaine ; un fond qui, par sa nature même, échappera toujours à la pensée rationnelle. Notre drame est celui d’un monde objectiviste qui nie l'essence de l'homme alors que les âmes continuent de vivre malgré cette négation ! Je veux dire que lorsque la psyché humaine est oubliée, refoulée, niée, elle subit les violences qui lui sont faites sans cesse dans ce monde, elle en souffre et se meurt de ne pas s'accomplir comme l'exigerait le Désir infini qui l’anime.
Quand la souffrance psychique devient trop forte, intolérable, les gens peuvent réagir de manières diverses qui varient selon les personnes. La psyché peut chercher à fuir sa souffrance en atténuant, en supprimant la cause externe, en répondant à l’agression par l’agression ou encore en fuyant ; elle peut aussi supprimer sa souffrance en se supprimant elle-même, lentement ou définitivement, par les drogues douces ou dures, par des addictions, des destructions de toutes sortes et finalement par le suicide. Ce désir d’auto-destruction de la psyché provient d’une souffrance intolérable que la vie refuse de vivre, la psyché ne voyant plus de possibilité de s’accomplir et de s’épanouir. Les dépressions, les psychoses, les suicides sont de plus en plus fréquents, surtout chez les jeunes, face aux conditions hostiles, absurdes, inhumaines, insensées, invivables qui leur sont imposés par le monde moderne.
Mais, je le disais, la psyché peut aussi réagir à cette souffrance  contre cette violence extérieure par une violence retournée vers le monde et la société. Ce sont alors les rébellions, les révoltes, les révolutions, les terreurs, les guerres effroyables que l’on voit se multiplier... 
Mais le Désir qui anime la psyché humaine peut aussi chercher à changer le monde qui l'opprime pour rétablir un milieu plus favorable à sa croissance. Certains cherchent à rétablir le monde ancien qu’ils imaginent meilleur, ou au contraire à en créer un nouveau. Nous voyons ainsi le retour des croyances, des religions, des intégrismes, des superstitions, des nostalgies et, d’un autre côté, la montée des idéologies, de l'engagement politique, les actions caritatives, écologiques, artistiques... Les deux tendances pouvant se mêler ou s’affronter. Mais les vivants peuvent encore choisir une autre voie, que tu sembles préférer : la sauvegarde de leur vie intérieure par le retrait, l’exil volontaire du monde, qui laisse de l’espace et du temps pour approfondir une vraie vie spirituelle. C’est le retour de l'ascèse, de la vie monastique ou du moins d’un désir de vie contemplative, que l’on voit revenir...
- Tu me peins là, dis-je, une fresque de la condition humaine et de sa tragédie à partir de l'énergie vitale et de la loi qui l’anime :  le Désir infini de la vie en nous. Tu parles en jungienne mais aussi en chrétienne, il me semble, car la Vie pour un chrétien comme moi vient de Dieu, elle est même le Nom que se donne le Christ dans une Parole célèbre : « Je suis le chemin, la vérité et la vie.» La Vie est donc en vérité le nom du Désir vital ou de la libido, dont tu parles en psychanalyse. Elle est le Don premier, miraculeux et constant que nous oublions comme nous oublions l’air que nous respirons ou la lumière par laquelle nous voyons, et qui est le fond véritable de l’inconscient qu’explore la psychanalyse. 
- Oui mon ami, les hommes de notre époque scientiste et matérialiste se sont coupés comme jamais de ce que nous avons pris l’habitude d’appeler avec Freud et Jung, les pulsions, les affects, la libido et l’inconscient, mais qui en son fond est, en effet, la vie mystérieuse, sinon divine, dont nous vivons en l’oubliant, et comme tu dis, sans plus la recevoir comme le Don initial ou une grâce que les humains ne savent plus ni reconnaître, ni développer...

Mais nous approchons du Théâtre de verdure. Le concert commencera à la tombée de la nuit. Au loin, le soleil vient de passer l’horizon et met la mer en feu. Les arbres peignent tout seul un Cézanne sur la toile vivante du ciel, et le lien secret qui unit les choses et des êtres nous enlace invisiblement.

- Parmi les options de survie que tu proposes, dis-je, je choisirais volontiers une vie contemplative en ta compagnie sur une île paradisiaque comme celle-ci. Non ? Tu n’en veux pas ! Tu préfères passer ta vie à réparer les âmes déglinguées par ce monde inhumain ? Quel dommage.
- À chacun sa vocation, moi psy et sainte et toi artiste et moine !  Car tu te verrais bien en moine... non ?
- Sainte Jade, tu vois clair dans les âmes. Je te l’avoue, j’ai songé à devenir prêtre vers mes douze ans, mais, à cet âge, ayant vu de près la détresse sexuelle de certains prêtres, j’ai renoncé.
Ne me sentant pas capable de tenir le vœu de chasteté, je n’ai plus écouté que ma vocation d’artiste. Mais j’aurais aimé être un peintre itinérant au Moyen Age et faire des fresques dans les églises et les couvents comme Giotto, Roublev, Ucello ou Fra Angelico et comme tant d’autres artistes de Dieu qui sont restés anonymes...
- Ne crois pas qu’il était plus simple d’être artiste à ces époques là...
- C’est vrai, leurs œuvres me touchent et me rendent nostalgique de leurs temps. Mais ces hommes sont d’autant plus admirables de les avoir faites dans des conditions pareilles… celles que Tarkovsky nous montre dans son film admirable sur la vie d’Andreï Roublev, par exemple. Mais, aujourd’hui l’artiste est piégé dans une série de paradoxes inextricables. Par exemple, à quoi bon créer des œuvres nouvelles si c'est pour alimenter en produits spéculatifs le marché de l'art ? Ou encore, comment changer un système où s’acoquinent artistes, historiens, conservateurs de musées, marchands, collectionneurs, et politiciens sans jamais y entrer ? Comment critiquer, modifier, les media sans s’en servir ? Et ainsi de suite des impasses et des paradoxes...
- Tu sais, ces paradoxes ont toujours existé dans le passé car ils sont ceux de la condition humaine... Notre discussion précédente me faisais penser à la Genèse et à la première question que Dieu pose à Adam alors qu’il se cache après avoir cédé avec Eve à la séduction du Serpent : Où es-tu ? Avec Jung on peut interpréter cette question dans le sens de Où vis-tu ? Vis-tu dans le monde, vis tu par toi-même, ou vis-tu dans et par moi qui suis ton Dieu qui suis la Vie ? Les deux répondras-tu ! C’est vrai, mais en apparence seulement et c’est là tout le drame de notre condition, la vie n'est pas donnée par le monde ni vécue en lui - les mères le savent bien - elle est donnée par le Désir infini, elle est vécue en nous, dans nos âmes inconscientes... 
- Je le crois profondément Jade. Le Christ nous le dira : le Royaume de Dieu est au-dedans de vous et ce Royaume est la Vie éternelle !
- Goethe avait compris cette dualité paradoxale,  il écrit : « tout ce qui est extérieur est aussi intérieur » Cette pensée a marqué Jung et quelques autres avant lui, Shopenhauer et Nietzsche par exemple.
- Le Christianisme enseigne que la vie n’est pas de ce monde, qu’elle est tout intérieure, qu’elle s’incarne en chaque homme par le Fils Jésus engendré par le Père... Mais l’Eglise a produit un Dieu inaccessible aux communs des mortels, un Dieu plus propice à son rôle et à sa rente d’intermédiaire exclusif...   
- Tu sais, Jung a insisté tant qu’il a pu sur tout cela. Il écrit par exemple ceci, resté inouï comme beaucoup de ses propos : « La vie est antérieure à la conscience, elle est un a priori à tout expérience inconsciente, car comment du psychique pourrait-il naître à l'extérieur d'un vivant, là où il n'y a aucune vie ? »
- C’est imparable ! Mais Freud y est resté sourd.
- Comme beaucoup ! Jung ajoute que la vie humaine est appelée et questionnée par un Désir infini. Chaque homme se doit de répondre à ce Désir, et, s’il ne lui donne sa propre réponse, il ne pourra adopter que la réponse que lui propose le monde. Celle d’Aristote par exemple qui lui dira qu’il est un animal rationnel parlant. Celle des variantes modernes de cette idée grecque, qui lui diront qu’il est un sujet ou un objet de pensée ou de sciences, ou un objet de désir sexuel, ou encore une force de production...
- Et plus récemment, qu’il est un consommateur et un spectateur...
- Contre toutes ces réductions, Jung affirme avec toute la Tradition que chaque homme a un destin singulier et libre, qu’il est appelé par le Désir infini qui le pousse à devenir l’être unique qu'il est : un Soi !
- Parmi les humains, il y a fort heureusement des poètes, des artistes, des mystiques et des hommes libres, qui ne suivent pas les injonctions du monde mais qui écoutent leurs vocations. Je dois à ma mère et à mes professeurs d’avoir éveillé dans mon enfance un sens élevé de la vie humaine qui dit que chaque personne est voulue par Dieu, comme une personne unique, irremplaçable qu’elle est et qu’elle a à  devenir...
Mais j’y pensais tout à l’heure en t’écoutant, Jade : Kandinsky, dit la même chose que Goethe et que Jung  : l’artiste, au mépris du monde, doit seulement écouter sa nécessité intérieure, la voix qui parle en lui, dans son âme. Avec les mêmes mots que Goethe, il commence son livre Du Spirituel dans l’art en disant que toutes les choses qui apparaissent dans le monde ont une double réalité, à la fois extérieure et intérieure, visible et invisible. Fidèle à la mystique orthodoxe russe, à la tradition des peintres d’icônes, Kandinsky ressent au fond de lui l’action invisible du visible. Les formes, les lignes, les couleurs, les sons, les rythmes et leurs rapports infinis, il les décrit comme des phénomènes doubles, visibles et invisibles, qui sont des vibrations spirituelles qui touchent l’âme et nous font éprouver des émotions et des sentiments correspondants. Avec Kandinsky, la peinture et les autres arts sont rétablis dans l’intériorité et redeviennent des créations de l'âme destinée à l’âme, des médiations de l’invisible. L’art redevient spirituel avec Kandinsky car c’est l'Esprit créateur, qui n’est autre que le Désir infini dont parle Jung, qui œuvre en tout et en chacun, dans le cosmos, l’artiste et le regardeur. Kandisnky redécouvre ainsi ce que l'on savait déjà au Moyen Age et que l'on avait oublié à la Renaissance : l'art est  spirituel ou idolâtre ! Et là est sans cesse le choix à faire.
- Tu n’insisteras jamais assez la dessus, dit Jade : une œuvre d'art ne peut être une œuvre que si nous l’éprouvons, la vivons. Si nous la regardons comme un objet, un objet d’histoire, de collection ou de prestige social, nous la tuons. Si nous la regardons avec Platon comme une copie du visible nous en faisons un fétiche, une idole qui nous tient en arrêt.
- Tu connais la phrase de Marcel Duchamp « l'art est dans l'œil de celui qui regarde » qui ne dit rien d’autre au fond que Kandinsky et les peintres d’icônes
- Sauf qu’il s’attribuait par là le pouvoir de décréter ce qui est de l’art ou pas, jetant la confusion dans les esprits...
- Il me semble pourtant que Duchamp et Kandinsky ont répondu chacun à leur manière au paradoxe de l'artiste et du monde. Au fond, Kandisnky le chrétien espérait restaurer un art spirituel qui aurait pu sauver le monde et accomplir dans l’histoire l’œuvre de l’Esprit. Il fut repoussé de Moscou à Berlin et de Berlin à Paris par les forces du néant que l’on sait, révolutions et guerres atroces. Son art n’a pas sauvé le monde mais son âme et ses œuvres peuvent encore en sauver beaucoup... Marcel Duchamp était un athée dégoûté par la monstruosité de la première guerre mondiale. Il a vomi les bourgeois et les pouvoirs responsables du carnage de la guerre de quatorze-dix-huit. Des gens dont il aurait eu à dépendre comme artiste. Il a préféré fuir aux États-Unis où il a choisi une posture de français dandy génial, qui consiste essentiellement à se moquer du monde entier tout en faisant de sa vie une œuvre d'art et une partie d’échec. Tous deux restent largement incompris... Mais leurs questions et leurs réponses demeurent posées...
- Mais que faire aujourd’hui, en 1981, poursuit Jade, sinon et comme toujours l’unique chose qui vaille : devenir soi-même ? Car de toutes façons, si la dérision façon Duchamp a pu paraître salutaire un moment, tu vois bien qu’elle n’a pas été comprise puisqu’elle a conduit au désenchantement, à la perversion et au nihilisme actuels de l’art. Elle est devenue la posture académique des artistes officiels qui, sauf exceptions, se moquent de l'art dans les lieux mêmes qui sont censés l’offrir à tous, tout en s’en servant à leur propres fins. Les dés sont bel et bien pipés dans cette partie d’échec ouverte par Duchamp et personne ne peut plus rien tirer de sensé de ces contorsions perverses. Par ailleurs, il est devenu impossible d’espérer avec Kandinsky que l'art spirituel puissent sauver le monde !
- Alors, oui Jade, c’est à la création de Soi qu’il faut œuvrer. Il faut inventer un art de vivre hors système, chercher en soi, aller vers Soi, au singulier, non dans l’isolement mais en affinité élective, comme dirait Goethe, avec nos semblables. Cet art de vivre cherche à créer et à se créer d’un même geste, j’ai commencé à  l’éprouver ici à Venise, par le mode de vie joyeux, fluide et spirituel, dans tous les sens du mot, que cette ville induit, incarne et enseigne. Cet art de vivre, cet art total, présent dans cette ville et ses habitants, comme il l’est pour moi dans la peinture d'avant la Renaissance, d'avant la camera obscura, l’art d'avant le regard objectif et mortel dont nous avons parlé. Car c’est ce regard exclusivement objectif qui a détruit la vision intérieure et qui est en train de tuer l'homme en le jetant hors de lui et en tuant sa joie de vivre. Ce regard a trouvé son pouvoir maximum de contrôle et de manipulation avec l’œil unique du cyclope planétaire dont le gros Œil glauque est toujours allumé...
- La télévision ? 
- Et oui, la T'es-laid-vision, comme je la nomme !
- L'art contre la télévision, c’est une bataille perdue d'avance, si tu veux mon avis. Il vaudrait mieux faire de la télévision un art ! 
- Mais, Jade, l’art contre la télévision existe déjà, c’est l’art véritable, présent partout dans les musées et ailleurs, à condition bien sûr de le voir et de le donner à voir, et pourquoi pas à la télévision. Quant à l’art de la télévision il reste à inventer. La question est toujours celle du regard, de l’ouverture du regard, celle aussi de l’attitude des créateurs d’images et des artistes. Il serait vain de peindre aujourd’hui pour ou contre la télévision, comme de peindre ou d’écrire pour ou contre la postérité, pour ou contre les musées, pour ou contre l'histoire, pour ou contre le marché, pour ou contre quoi ou qui que ce soit ! Nous l’avons dit, il s’agit pour chacun de lutter contre ses chimères, de vivre selon sa nécessité intérieure, d’être, comme le prescrivent Kandinsky et Duchamp, chacun à leurs façons, fidèle à soi.
- Oui, mais encore de devenir Soi ! Va mon ami, ton chemin est tracé, tu es jeune,  plein de vie et de foi. Tu as trente et un ans, c’est ça ?
- Trente-deux, depuis quelques jours. Je devais retrouver le chemin, celui de ma joie de vivre, et grâce à toi, Jade, je le vois plus clairement.
- Retrouver la joie de vivre, voilà le programme...  


 
George Frideric Handel 'As Steals the Morn'
from L'Allegro, il Penseroso ed il Moderato (HWV 55), 1740
Kate Royal, Ian Bostridge.
Freiburg Baroque Orchestra, & Orchestra of the Age of Enlightenment.


Mais, les violons s’accordent au loin. La musique s’élève, les voix se mêlent : Händel ! : « Ils passeront leur courte vie à s’éloigner de leur fin en gaieté folle et en jeux puérils en danse et tapage, jour et nuit ; ou par contre, ressemblant à des statues inanimées, toujours pensifs, se lamentant et rêvant. Chaque acte tirera une grâce nouvelle de la mesure du temps et du lieu ;  jusqu’à ce que la vie fasse monter le bel édifice de la modération aux cieux... »
Et ensuite, une sublime spirale colorée de volutes vocales vers la limpidité : « Tout comme le jour naît de la nuit, en effaçant les ombres fallacieuses, la raison grandissante chasse les vapeurs qui encombrait l’esprit en révélant la lumière de l’intelligence. »
Et ainsi de suite...

À la fin, la musique a fait son œuvre, elle a modifié le temps du monde et reconduit les vies à leur Source. Nous ne regardons en silence, nous avons des larmes plein les yeux, des larmes de joie.

Texte extrait de Ad Imaginen Dei 1 L'oeuvre invisible, par Robert Empain
 

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